‹ Mémoire sur la défense de Paris, septembre 1870-janvier 1871Chapitre 13 sur 14 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Il ôtait donc décidé, dès avant l’investissement, que, renonçant îi occuper les belles positions qui font autour de Paris une couronne d’excellents points de défense, nous allions nous enfermer dans nos forts et notre enceinte, quitte à reprendre l'offensive dans les conditions les plus défavorables. Se rendait-on compte, dans l’état-major français, de la puissance de résistance que pouvaient opposer et ces forts et cette enceinte aux nouveaux engins dont nous avions vu des échantillons à l’exposition de 1867? Se formait-on une idée exacte des effets produits par une artillerie envoyant ses projectiles à 8000 mètres sur des ouvrages tracés pour résister à des batteries établies à 2000 mètres? A la distance de 6 à 8 kilomètres, ces bastions, leurs flancs courts, ces courtines peu étendues, ces bâtiments des casernes dont le relief dépasse les plongées, paraissent être des jouets d’enfants. L’ennemi, ayant monté ses pièces de gros calibre, n’allait-il pas tirer à même dans le tas, sans se soucier autrement de ces flancs, de ces saillants,

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de ces combinaisons trouvées pour résister à une attaque relativement rapprochée? Ces malencontreuses casernes n’allaient-elles pas servir de points de mire et attirer dans l’enceinte même des forts une pluie d’obus? À la distance du tir de l’ennemi, il lui était difficile de reconnaître si ses projectiles tombaient dans les forts mêmes ou au delà de leur gorge; mais ces casernes allaient lui permettre de reconnaître avec une parfaite exactitude si l’explosion des obus se produisait dans l’enceinte des ouvrages ou au delà, et de rectifier promptement le tir. Avait-on supposé que les flancs des bastions des forts et de l’enceinte ne serviraient qu’à permettre à l’ennemi de prendre nos pièces en écharpe? Ne les armait-on pas d’obusiers, comme si cet ennemi allait entreprendre un siège en règle, tracer ses parallèles, ses cheminements, placer ses batteries de brèche et tenter le passage du fossé? Se rendait-on compte enfin des procédés d’attaque que les Prussiens allaient adopter contre nos forts? Évidemment non. On ne voulait ou l’on ne savait se mettre en face de la réalité, et l’on se croyait ou l’on voulait bien se croire attaqué par un assiégeant qui procéderait comme nous avions procédé au siège d’Anvers ou au siège de Sébastopol.

Gonflants d’ailleurs dans la lougue portée de nos pièces de marine et de nos canons rayés de 24, nous pensions que l’assiégeant, tenu à distance, ne pourrait, s’il voulait prendre un de nos ouvrages, commencer les premières parallèles qu’à 6000 mètres, et qu’il éprouverait les plus sérieuses difficultés à mettre ses pièces en batterie. Il semblait qu’en raisonnant un peu, on devait admettre que l’ennemi, ayant aussi bien que nous des pièces à très-longue portée, ne s’amuserait pas à procéder comme au temps où les pièces de siège n’envoyaient que des projectiles pleins à la distance de 2000 mètres, que son armement nouveau l’amènerait naturellement à adopter de nouveaux moyens d’attaque ; qu’il abandonnerait les anciens errements, et ne ferait pas, pour se conformer à l’art des sièges en vue desquels nos défenses avaient été construites et pour nous être agréable, une ou plusieurs attaques d’après les méthodes employées depuis le xviii* siècle jusqu’au siège de Sébastopol.

Pleins de confiance dans la solidité de nos forts et de notre enceinte, dans le tracé de ces ouvrages qu’on avait eu le soin de vanter beaucoup dès le moment où le siège de Paris avait pu être prévu, nous étions un peu comme ces barons du moyen âge dans leurs forteresses au moment de l’invention des bouches à feu. La lenteur de l’arrivée autour de Paris des pièces de gros calibre destinées à nous foudroyer ne faisait que nous confirmer dans l’opinion répandue dans les masses, aussi bien que dans l’armée, sur l’excellence de nos défenses. J’entendais dire que si nous étions bloqués, réduits à l’impuissance, l’ennemi, de son côté, était hors d’état d’entamer un seul de nos ouvrages, et que si Paris se rendait faute de subsistances, il tomberait sans qu’un seul moellon de ses forts eût été dérangé par l’ennemi : car, dans le public, on ne cessa un instant de se leurrer d’illusions. Cependant le peu de personnes qui savaient à quoi s’en tenir sur l’artillerie prussienne et sur les moyens que pourrait employer l’ennemi, se faisaient part tout bas des craintes sérieuses qui les agitaient. Elles croyaient que l’effet de cette artillerie serait autrement funeste pour la défense qu’il ne l’a été en réalité ; elles accordaient à l’armée prussienne une intelligence de l’attaque des places qu’elle n’a montrée heureusement dans aucun des sièges entrepris pendant cette campagne : ce qui ferait supposer que son organisation, excellente pour une guerre active, rapide, qui lui permet de faire mouvoir avec ordre et ensemble des masses énormes et de les concentrer sur un point à l’heure voulue, est défectueuse si une résistance sérieuse, si un obstacle arrête les corps d’armée et les oblige à entreprendre les opérations longues et savantes d’un siège. S’il n’en eût pas été ainsi, si l’armée prussienne eût été aussi propre à l’attaque des places qu’elle peut l’être à faire la guerre en campagne, Paris n’eût pas tenu quatre mois et douze jours sous un commandement désorganisé, qui ne croyait pas à la possibilité d’une défense active, dont les ordres contradictoires et décousus, les rivalités personnelles, paralysaient les volontés les plus fermes et les dévouements les plus sûrs.

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La partie du siège de Paris touchant l’investissement, la possession immédiate et la conservation d’excellentes positions stratégiques, l’ordre et la discipline maintenus sur cette immense ligne de contrevallation, l’approvisionnement des corps divers et leurs communications rapides, sont pour l’armée allemande, au point de vue militaire, une marque de supériorité incontestable, pour nous un enseignement. Quant à la période de ce siège qui commence à l’attaque de nos ouvrages parle canon, pour finir à la capitulation, elle ne fait pas autant d’honneur à cette armée ; et en laissant de côté le bombardement de la ville elle-même, qui n’est pas un fait militaire, mais un simple acte de barbarie, une explosion de basses haines et d’envie contre une ville riche, prospère et aimée du monde entier, l’effet de l’artillerie ennemie sur les défenses n’a permis nulle part de tenter un assaut, malgré la défectuosité de ces défenses.

Abrité derrière des plis de terrain, à longues distances de nos ouvrages, l’ennemi pouvait envoyer des millions de projectiles sans courir beaucoup de risques; mais au total, en détruisant, eu bouleversant nos escarpes, en brûlant, en réduisant les bâtiments d’habitation en poussière, en démontant même nos canons, il ne faisait pas qu’un assaut pût être tenté sur un fort ou sur une partie de l’enceinte, si l’assiégé voulait se défendre. En face d’une population exaspérée et prête à tous les sacrifices, — et rien n’est tel qu’un bombardement pour amener ce résultat moral, — la prise de Paris, pourvu de vivres, était impossible avec les seuls moyens employés par l’ennemi. Il lui eût fallu recourir aux cheminements, aux parallèles, et alors l'infériorité de nos défenses disparaissait et nous rentrions dans la méthode ancienne. Les Prussiens, si habiles aux manœuvres, eussent-ils été il hauteur de cette nouvelle tâche? Nous n’en savons rien. On ne peut que constater ce fait que, pour les Allemands, la dernière phase du siège de Paris, la phase offensive, est une opération manquée, dans laquelle ils n’ont obtenu qu’un résultat : montrer comment on pourrait détruire une ville sans la prendre.

L’artillerie à longue portée étant entre nos mains aussi bien qu'entre les mains de l’ennemi, l’emplacement de nos forts, comme je l’ai dit plus haut, était mal choisi. Cette ceinture de défenses eût dû être située sur un rayon plus étendu et de manière à occuper les véritables positions stratégiques qui entourent Paris, lesquelles sont : au nord, les hauteurs de Sannois à Montigny-lez- Cormeil, de Montmorency, d’Arnouville et Gonesse; à l’est, de Montfermeil, de Cœuilly, de la Queue en Brie; au sud, des bois Notre-Dame et de la Grange , au-dessus et à l’ouest d’Orly, au-dessus et à l’ouest de Wissous, des bois de Verrières, entre Vélizy et Viroflay; ù l’ouest, de Saint-Cucufa, de Saint-Germain, de Maisons et de Poissy. En outre , et toujours en tenant compte des effets de la nouvelle artillerie, nos forts présentent un tracé défectueux : ce sont de véritables nids à obus. Leurs escarpes de maçonnerie sont exposées au tir; deux de leurs faces sont toujours enfilées par les feux de l’ennemi, et les bastions, avec leurs petits flancs pour défendre le fossé, ont aujourd'hui l’inconvénient d’être enfilés et d’être certainement détruits avant que l’ennemi puisse tenter le passage de ce fossé, ce qui les rend plus nuisibles qu’utiles; leurs casemates sont prises, à l’intérieur, en écharpe; leurs magasins à poudre sont incomplètement protégés ; leurs abris insuffisants, du moment que les casernes ne sont plus tenables ; et, même avec l’ancienne artillerie, on ne s’explique pas la construction de ces casernes, qui devaient être évidemment détruites par les premiers coups de canon et les obus. Les gorges, à cause de la profondeur de ces ouvrages, sont prises à revers et détruites en rendant ainsi l’entrée des forts impraticable après quelques jours de bombardement. L’ensemble présente trop de relief au-dessus des terrains environnants et des points de mire favorables au tir de l’ennemi.

Lorsque les batteries prussiennes ouvrirent leur feu contre ces forts, tous leurs défauts ne tardèrent pas à apparaître. Quelques obus de gros calibre tombant normalement sur les ouvrages de maçonnerie par-dessus le chemin couvert de la contre-escarpe, suivant

MEMOIRE SUR I.A DÉFENSE DE PARIS

un angle de 30 degrés environ, crevèrent le revêtement, qui n’avait pas plus de 80 centimètres d’épaisseur, et entrèrent dans les casemates voûtées perpendiculairement à ces escarpes ; d’autres crevèrent, dans les cours, les fermetures des casemates situées sur la lace opposée à celle obliquement placée par rapport au tir de l’ennemi. Un grand nombre de projectiles atteignirent naturellement les casernes, si bien faites pour les recevoir. Ces casernes étaient évacuées, mais les débris de moellons encombraient les cours; les obus, en frappant les parois, éclataient assez haut pour gêner beaucoup la garnison et surtout les artilleurs à leurs pièces. Les entrées des forts situées dans l’axe devenaient fort dangereuses, étant battua à revers, malgré les traverses et pare-éclats par-dessus losquels passaient les obus en venant parfois éclater sous le passage même et jusque sur le pont-levis. Les gorges étaient criblées et détruites avant que les escarpes faisant face à l’assiégeant fussent entamées (1).

La figure 18, donnant la coupe d’un de nos forts suivant l’axe, la gorge étant en A, on voit, par les lignes ponctuées du tir de l’assié-

géant, que cette gorge est très-exposée et prise à revers, même en supposant le tir très-tendu ab. Ces ouvrages profonds AB, horizontalement, présentent donc les inconvénients les plus graves en présence de l’artillerie de siège; il faut évidemment y renoncer. Ils sont intenables pour une garnison avant que les véritables ouvrages

(1) Dans les derniers jours du bombardement, nos travailleurs furent obligés de recreuser le fosse de la gorge du fort de Montrouge, le tir de l'onueiui avant fait brèche à revers.

défensifs B aient été entamés. Celle-ci est déconcertée par cette pluie de projectiles que la disposition môme de l’ouvrage provoque drue et constante. J’ai vu des artilleurs de la marine, dans ces forts, hommes insoucieux du danger, qui, après avoir pris ce bombardement gaiement pendant les premiers jours, au bout de deux semaines, étaient énervés par cette constance du feu sur ces plateaux si bien disposés pour le recevoir, présentés comme un but à l’ennemi au polygone.

Le problème à résoudre est donc celui-ci : Dérober au feu de l’ennemi le plus de surfaces possible, au lieu de les lui présenter comme sur une assiette, suivant la méthode de la fortification depuis le xviii* siècle. Ainsi un ouvrage dont une coupe sur l’axe donnerait le profil ci-contre (fig. 19) se trouverait dans de bonnes conditions. L’ennemi en serait réduit, ou à tirer au jugé par-dessus la plongée A, ou à s’attacher à bouleverser l’escarpe AB ; mais si cette escarpe n’est faite

que de terre coulante, les dégâts sont insignifiants et peuvent être réparésà mesure qu’ils se produisent. Il faut, il est vrai, dans l’exemple que nous présentons ici, que le terrain se prête à ce profil; je répondrai que c’est à l’ingénieur militaire à choisir le terrain favorable au tracé du meilleur profil, et c’est en cela seulement que les Allemands ont montré une supériorité comme assiégeants devant Paris. En effet, quelques-unes de leurs batteries et tous leurs abris se dérobent au feu, tandis que parmi nos ouvrages récents (je laisse les forts de côté) élevés en vue de la défense, je n’en connais qu’un qui remplisse à peu près ces conditions : c’est la redoute dite des Hautes-Bruyères, située sur une sorte de petit promontoire entre

Cachan et Villejuif, et qui se trouve à un niveau supérieur au fort de Iticètre (1). L’emplacement de cet ouvrage est bien choisi ; il domine l'Hay, Chevilly et Bourg-la-Reine, mais il est battu de flanc par les hauteurs de Bagneux (2). C’est le seul point de la ligne protectrice des forts du sud, avec le moulin Saquet, que nous ayons su conserver et qui ait gêné beaucoup l’ennemi. Cet ouvrage des Hautes-Bruyères eût dû être relié à la redoute de Châtillon par des tranchées passant au-dessus de Cachan et de Bagneux. Ainsi la redoute de Châtillon n’eût pu être tournée, surtout si on l’eût appuyée par des batteries élevées sur les hauteurs de Clamart. Cette ligne de défenses avancées occupée, le bombardement de la rive gauche était impossible.

filevée sur un plan horizontal et un peu hâtivement, la redoute des Hautes-Bruyères n’a pu recevoir les perfectionnements nécessaires, notamment à sa gorge, et se conformer au nouveau programme; d’ailleurs, au moment où elle fut projetée, on n’avait pas fait encore l’épreuve des nouveaux engins employés par l’ennemi. Peu profond, cet ouvrage a du moins cet avantage de ne pas donner à l’assiégeant des chances certaines d’atteindre son terre-plein. Les abris sont entièrement défilés ; les escarpes de terre coulante, hautes, dérobent une partie des surfaces intérieures aux projectiles. Projetée comme une batterie, sans bastions, sans redans, sans saillants prononcés, elle ne donne pas de ces points faciles à battre et à détruire comme il y en a dans nos forts permanents. L’entrée souterraine, abritée par conséquent, permet de circuler du dedans au dehors sans encombre et sans danger. Le passage du fossé est défendu par des ouvrages que l’ennemi ne soupçonne pas et qu’il ne peut détruire. Ils remplissent dès lors parfaitement leur objet. La planche VI présente le plan de la moitié de cette redoute, sa coupe transversale sur ab , et l’aspect perspectif de l’angle avec son orillon (3).

(1) Le Tort de Bicètre s’élève sur l’extrémité d’un plateau dont la cote est 100, tandis que la redoute des Hautes-Bruyères est établie à la hauteur de 120.

(2) La cote de la hauteur de Bagneux est 108.

(3) Quelques modifications ont été introduites dans l’exécution de cet ouvrage, dans

Une petite demi-lune A avec chemin couvert protège son entrée. On pénètre dans la redoute par la rampe B, qui descend dans le fossé. Les lignes ponctuées d Ggurent des palanques qui font le tour de l’ouvrage et qui sont plantées à 2 mètres environ du pied de l’escarpe de terre coulante de l’ouvrage. Ces palanques sont percées de créneaux pour la mousqueterie. Pour entrer dans le corps de l’ouvrage, les hommes et charrois passent par les portes h et suivent l’ouverture souterraine C qui débouche à droite et à gauche en c. De là les pièces sont montées par les rampes D sur leurs plates-formes. En E, sont pratiqués des abris blindés pour les hommes, dans l’intérieur de la redoute, et en E, dans le fossé de la gorge. Ces abris sont faits au moyen de rails jointifs posés sur des murs de maçonnerie. Ces rails sont recouverts de zinc et d’une couche de bitume sous le terrassement, qui a environ 2 mètres d’épaisseur. Pour couvrir le souterrain d’axe, le terre-plein se relève (voyez la coupe) au niveau du chemin de l’escarpe de la gorge, et forme ainsi une traverse médiane qui défile en partie les deux parties inférieures H. Chaque pièce est séparée par une forte traverse. Dans l’axe, sur le saillant, est une sorte A'oiseau I, avec deux réduits J pour recevoir chacun une ou deux petites bouches à feu qui flanquent le fossé en dehors et en dedans des palanques. On arrive dans ces réduits par le chemin souterrain d’axe. Ces réduits sont protégés contre les feux de face et d’écharpe par deux orillons, et les abris sont munis de visières qui soutiennent le terrassement (1). Deux ailerons ou orillons K sont de même disposés aux deux saillants, avec des réduits L destinés à recevoir deux petites pièces d’artillerie pour flanquer le fossé. Ces réduits J et L sont percés de portes communiquant sur le chemin intérieur des palanques. On arrive au réduit L par les passages souterrains M. La vue à vol

la crainte, semble-t-il, de trop innover. Il parait préférable de le présenter à peu près tel qu’il a été conçu, sauf en ce qui concerne le système de construction des réduits et faunes-braies, qui avaient été projetés en maçonnerie, et qui, faute de temps, ont été établis en bois, comme l’indique notre planche.

(1) On voit le détail de cette disposition, figure 20.

d’oiseau donne l’aspect de l’un de ces ailerons avec les palanques et leurs rcdans N destinés à flanquer les faces O. La ligure 20 présente le détail de l’un des réduits J.

En A, est tracé le plan. Bien entendu, las orillons B sont terrassés, et les palanques ne font là, comme dans la partie K des ailerons (voyez la planche VI), que maintenir et coffrer les terres. En C (voyez la figure 20), sont les embrasures pour las petites pièces ou mitrailleuses légères (1); en D, est la porte qui donne entrée sur le chemin intérieur des palanques. La coupe transversale de l’ouvrage est tracée en E. La saillie ef, qui forme visière, porte le terrassement destiné à préserver te embrasures des coups plongeants de l’ennemi, ainsi que le font voir la perspective G et la coupe E. En H, est donnée la face extérieure d’une des embrasures, et en I la coupe à l’échelle de 2 centimètres pour mètre.

Il n’est pas besoin de faire ressortir l'avantage de ces palanques: elles empêchent l’escalade de l’escarpe et protègent les fusiliers qui défendent le fossé ; et si les projectiles ennemis font ébouler la terre coulante, celle-ci est arrêtée et ne peut combler ce fossé. Ces palanques sont un renouvellement de ce qu’on désignait, au xvii” siècle, sous le nom de fausses -braies. De petits fossés F protègent les réduits de l’oiseau et des ailerons.

Ce système de fortification peu profonde, avec abris parfaitement défilés, entrée masquée, casernement placé dans le fossé de la gorge, fausses-braies et flanquements bas du fossé au moyen d’oiseaux, avait déjà été adopté par les ingénieurs autrichiens dès 1860, dans la construction du fort de Cavecchia à Vérone ; et la redoute des Hautes-Bruyères est évidemment inspirée de cet ouvrage publié dans le Mémorial. On peut tirer un très-bon parti de ce dispositif dans un grand nombre de cas, et lorsqu’il s’agit de résister à l’efTet de bouches à feu de gros calibre, envoyant des projectiles creux suivant un angle ouvert de 25 à 30 degrés, auxquels il (aut

(1) Dans ces réduits, une seule pièce suffit et peut être changée de place suivant la nécessité du moment.

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sont, en présence de l’artillerie actuelle, condamnés à être bouleversés par un bombardement prolongé, et rendus intenables sans qu'il soit nécessaire de les attaquer méthodiquement comme par le passé. Si ces forts, comme ceux qui entourent Paris, sont appuyés à une enceinte bastionnée, il n’est besoin de les considérer que comme de fortes batteries bien protégées et abritées, peu profondes, mais présentant des fronts très-étendus et des flancs suffisants. Les bastions de nos forts élevés du côté de la gorge n’ont servi à rien et ne pouvaient être utilisés, car il était certain qu’en face de l’artillerie dont ces forts et notre enceinte étaient armés, l’ennemi n’allait pas se placer entre eux et cette enceinte. La profondeur de ces ouvrages n’a fait que donner à l’ennemi une chance de plus pour bouleverser leurs défenses postérieures et pour couvrir leurs terre-pleins de projectiles. Ces forts, se protégeant réciproquement, ne pouvaient être tournés, pour peu qu’on les reliAt par quelques ouvrages de campagne, ce qu’on a fait dès les premiers jours de l’investissement. Dès lors le système qui convient le mieux en pareil cas est celui que les Anglais ont adopté depuis peu, que les Américains ont pratiqué dans la guerre de sécession, et dont les ingénieurs autrichiens ont fait emploi en partie dans les ouvrages qu’ils ont élevés à Vérone en 1806. Il devient évident : 1° Qu’il faut aujourd’hui renoncer aux escarpes revêtues, que les glacis sont impuissants à garantir contre le tir plongeant de l’artillerie actuelle et qui peuvent être battues en brèche sans qu’il soit nécessaire d’aborder la place. 2° Que les flancs, dont la fonction consiste à défendre le passage du fossé et à enfiler les faces des bastions, sont détruits par l’artillerie à longue portée, bien avant le moment où ils deviendraient utiles; que les épaules ou orillons qui pourraient protéger les obusiers mis en batterie sur ces flancs sont insuffisants pour assurer leur conservation. 3° Que les angles droits ou aigus saillants offrent une prise aux gros projectiles percutants, et sont bouleversés promptement, h ' Que les terrassements, étant facilement réparables, sont les seuls obstacles à opposer à l’artillerie de siège ; n’offrant pas de résistance aux obus percutants, ceux-ci s’y

enterrent souvent sans éclater, et, s’ils éclatent, le dommage qu’ils causent ne tire pas à conséquence, pourvu que les épaulements aient une bonne épaisseur. 5" Que le fossé, pour être toujours maintenu à sa profondeur et présenter un obstacle sérieux, doit être, si faire se peut, défendu par une contre-escarpe revêtue verticale, et munie de batteries casematées pour de petites pièces demeurant intactes jusqu’au moment où l’ennemi veut tenter le passage; et que les éboulements de l’escarpe de terre doivent être arrêtés, soit par une fausse-braie de maçonnerie, soit par des palanques plantées dans le fond du fossé et parfaitement défilées par le relief de la contre-escarpe. 6° Que les casernements, les poudrières, les magasins doivent être complètement défilés, ne présenter aucun relief au-dessus des escarpes. 7° Que les gorges et entrées seront entièrement abritées des feux de face ou d’écharpe de l’assiégeant.

Les Anglais ont tenté de résoudre ces questions posées par l’artillerie de siège actuelle. Ils ont, en plusieurs circonstances, élevé des escarpes en terre coulante, ne donnant au tracé général de leurs ouvrages que des angles obtus et en établissant des contre-escarpes revêtues , hautes , dans les angles rentrants desquelles sont, au niveau du fond du fossé, ménagées des casemates pour petites pièces ; casemates auxquelles on communique de la place par des passages pratiqués sous le sol du fossé ; en élevant encore longitudinalement, au milieu de ces fossés, des murs de maçonnerie destinés à arrêter les éboulements des escarpes, murs trop bas pour ne pas être entièrement défilés par le relief de la contre-escarpe.

Les Autrichiens ont adopté un système analogue, mais ils ont remplacé les casemates des angles rentrants de la contre-escarpe, dont les bouches à feu défendent le fossé, par des oiseaux de maçonnerie ou de bois analogues à ceux qui ont été adoptés dans la redoute des Hautes-Bruyères, ainsi qu’il est dit plus haut.

La planche VII résume les avantages du système autrichien. La moitié du plan D est prise au niveau du fossé; la moitié E donne le plan de l’ouvrage avec ses terrassements et batteries.

L’examen du plan D fait voir que les ouvrages de maçonnerie

MEMOIRE SL H LA DEFENSE DE PARIS

n’ont qu’une très-médiocre importance (1). Ils se réduisent : 1* à la contre-escarpe a ; 2° à la construction des oiseaux b, 3° des passages souterrains c, b" de la fausse-braie d (2), 5” des poudrières e, d° des murs de soutènement du fond des abris blindés faits de bois au moment du siège et suivant le besoin. Tout l’ouvrage apparent pour l’ennemi ne consiste qu’en des terrassements. Les traverses sont faites au moment du siège avec des gabions et fascines. Comparativement à ce qu’ont coûté nos forts, un ouvrage de ce genre est une dépense minime, ne demande en temps de paix aucun entretien, et peut être armé en quelques jours. Il doit recevoir vingt-quatre pièces de gros calibre sur son front et ses deux flancs, quatre pièces sur les bastions postérieurs défendant sa gorge. Le fossé est défendu par deux pièces dans chaque oiseau (3) ; en tout, six pièces. Tout transport, toute arrivée dans cet ouvrage se fait par le souterrain G, qui débouche en H et en I sur le terreplein , ù droite et à gauche , de manière à être toujours défilé des feux d’écharpe par la traverse médiane K qui couvre ce souterrain. Les abris blindés, en bois, sont élevés en L dans le fossé de la gorge pour la partie de la garnison chargée du service extérieur et de la garde des deux bastions M qui n’ont pas de communication avec l’intérieur. D’autres abris blindés sont établis le long du front en N pour la garnison intérieure. Deux énormes traverses O défilent le terre-plein des bastions M, et une traverse P l’entrée et ses galeries blindées L. Les ponts-levis, qui aujourd’hui sont plus gênants qu’utiles, et qui peuvent si facilement être détruits par un projectile ennemi, sont supprimés. Les troupes et l’artillerie descendent du chemin couvert du redan de la gorge par les rampes R dans le fossé, et, pénétrant par les portes S pratiquées dans la fausse-braie, vont chercher l’entrée G. Ce trajet se fait sans

(1) Ces ouvrages sont teintés en noir plein.

(2) Cette fausse-braie peut être établie ail moyen de palanques, et est même plu? résistante ainsi fuite.

(3) Ces pièces légères peuvent être changées de place pour tirer, soit eu dedans, soit en dehors de la fausse-braie.

DES TRAVAl'X DE U REPENSE DE PARIS.

MÉMOIRE SUR RA DÉFENSE DE PARIS

suppose que cet ouvrage est élevé sur un terrain de niveau, et cependant, par son peu de profondeur, ses entrées masquées et la défense de la gorge masquée, il présente les avantages de l’ouvrage indiqué dans la figure 19. La planche VIII donne les coupes sur les lignes AB et CD du plan. Le relief de l’escarpe au-dessus du sol extérieur ne dépasse pas 7 mètres. Seules les grandes traverses postérieures O s'élèvent à 9", 50. La planche VIII présente aussi le plan détaillé de l’oiseau d’axe, construit en maçonnerie, sa coupe sur a 6 et sa face latérale sur cd.

La figure 21 donne la coupe d'une des galeries blindées, en bois, conformément au système adopté dans les ouvrages du fort de Cavecchia bâti par les Autrichiens à Vérone, et en A l’aspect extérieur perspectif de ces galeries. Par la manière dont sont construits ces appendices, on voit qu’ils peuvent être établis au moment d’un siège et ne tiennent pas à l’ouvrage permanent, puisque les terres H de l’épaulement sont maintenues par le mur C. La terre D du blindage est fournie alors par le creusement du sol de ces galeries et du chemin qui les longe (voyez la planche VII).

Pour résister à l’artillerie actuelle de gros calibre et pouvoir y répondre, il parait difficile, quant à présent, de trouver un système remplissant mieux les conditions nécessaires. On objectera peut-être que ces sortes d’ouvrages ne présentent de résistance que sur un front et deux flancs ; qu’ils ne sauraient être isolés. Aussi n’est-ce qu’une batterie, ce n’est point un fort dans l’ancienne acception du mot. Mais, en face de l’artillerie moderne, je ne crois pas que les forts ou les places fortes plus ou moins étendues puissent opposer une résistance longue et efficace à une armée d’investissement, et il paraîtrait, par les expériences que l’on vient de faire, que des camps assis sur de bonnes positions, appuyés par quelques ouvrages de ce genre, reliés entre eux, sont les seules places fortes auxquelles il faille songer. Si nous avions eu autour de Paris trois ou quatre camps ainsi disposés, la capitale française n’aurait pu être investie et assiégée; et si ces camps fussent tombés les uns après les autres, un mur d’enceinte autour de la ville eût

suffi pour obtenir une capitulation. Mais, de toutes manières, la présence d’une armée ennemie, si nombreuse qu’on la veuille supposer devant ces camps, n’eût jamais pu mettre la ville en état de blocus complet. Celle-ci eût eu ses environs protégés et des ressources en vivres frais qui lui ont cruellement fait défaut. La dépense de quatre camps établis sur le plateau de Saint-Germain, sur le plateau au-dessus de Marly, sur celui de Villiers, et, au nord, au-dessus de Montmorency, ne se serait pas élevée au tiers de la somme employée pour construire notre enceinte et nos forts, et les conditions de la défense étaient autrement favorables pour nos armes. Mais l’occasion va se présenter tout à l’heure de développer ce système de défense.

Parlons d’abord de ce qui a été tenté pour assurer la résistance dans les conditions qui nous étaient faites. Il est à croire que nous n’avions pas des données certaines sur le tir des pièces de gros calibre de l’armée prussienne. Cependant nos bouches à feu de gros calibre donnent un résultat analogue, c’est-à-dire que les projectiles lancés par les unes et les autres tombent suivant un angle qui varie entre 25 et 40 degrés, en raison de la distance. Chez nous, l’arme du génie, en retard sur l’arme de l’artillerie, suivait les données admises à Sébastopol, et ne paraissait pas tenir grand compte de l’angle sous lequel tombent les projectiles lancés par des batteries établies à 6000 et 7000 mètres ; de sorte que dans les forts, pas plus que sur l’enceinte, on n’avait paru se préoccuper de ces conditions nouvelles qui doivent faire modifier le système défensif. On a vu précédemment que toutes les batteries prussiennes multiplient les traverses, que chaque bouche à feu est pour ainsi dire encastrée dans une cellule ; que les parapets de ces batteries ont au-dessus du sol un relief d’un mètre environ, et que les pièces à barbette, c’est-à-dire pouvant tirer dans un champ très-étendu, ne se rencontrent guère. Sur toutes nos défenses, nous avions au contraire établi beaucoup de pièces à barbette, protégées seulement par une traverse ayant un relief prononcé au-dessus de la plongée. Nos bouches à feu d’embrasures étaient rarement prises

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entre des traverses, et pouvaient être ainsi facilement démontées par des coups d’écharpe. Dans nos forts, les blindages n’existaient nulle part en avant des casemates; celles-ci seules pouvaient offrir des abris à peu près sûrs. En aucun point de l’enceinte, dans les redoutes, aucune poudrière n’avait été prévue. Il fallut installer tout cela à la hAte, et la plupart des forts restèrent dépourvus de blindages et d’abris. Les tranchées que l’on creusa dès le mois de septembre entre les forts, pour les relier, ne furent pas pourvues d’abris et n’étaient faites que pour résister à la fusillade, à la mitraille et aux projectiles envoyés de plein fouet. L’armée allemande, n'ayant à sa disposition, jusqu’à la mi-décembre, que des pièces de campagne, ne fit aucune démonstration contre nos ouvrages permanents. Cependant, lors des combats qui furent livrés à Montretout, au Bourget, à Champigny et à Drancy, nos officiers du génie observèrent que les obus ennemis arrivaient sur nous suivant un angle tellement ouvert, que les tranchées et parapets ordinaires ne suffisaient pas à abriter les défenseurs postés derrière. On pensa donc à munir ces ouvrages d’abris blindés. Il fallut môme encore un peu de temps pour que cette nécessité fût reconnue, tant, chez nous, l’esprit de routine est puissant. Au Point-du-Jour, particulièrement destiné à être battu, le génie avait reconnu la nécessité de multiplier les traverses et d’établir dans chacune d’elles un petit abri ; mais ces ouvrages n’étaient ni assez multipliés ni suffisants. Il existait alors trois ou quatre corps qui avaient pris la charge des travaux ; ils ne s’entendaient pas, agissaient chacun de leur côté, et rien n’était fait avec ensemble et avec méthode. Les uns tenaient pour les ouvrages de maçonnerie avec blindages de fer, ceux-ci ne voulaient que remuer de la terre, ceux-là comptaient employer le bois comme soutien nécessaire. Il fallait alors une initiative robuste pour aboutir à un résultat quelconque au milieu de tant d’avis différents, de rivalités inopportunes, d’ordres contradictoires. Des journées entières étaient employées à défaire ce qu’on avait fait la veille. Cependant, si grande était la bonne volonté de tous, que l’on arrivait au but,

mais sans avoir des données certaines sur les effets du tir de l’ennemi, en tâtonnant et en présumant. La question principale était, pour les forts comme pour l’enceinte, non de renforcer leurs escarpes ou de les modifier, ce qui n’était pas possible, mais de faire en sorte que les pièces et les hommes fussent abrités de manière à ne pas être réduits à l’impuissance. Nos braves officiers de marine qui commandaient dans presque tous les forts, confiants, avec raison, dans la solidité de leurs artilleurs, ne se préoccupaient pas beaucoup de ces détails de l’ingénieur militaire, et la plupart de ces forts restaient dépourvus des abris les plus nécessaires, qu’il fallut faire plus tard, et quand le feu de l’ennemi rendit le tir difficile et le travail fort pénible et dangereux. Les matériaux devenaient rares alors, tandis que nous en possédions en abondance pendant les premiers jours du siège ; matériaux qui furent en grande partie gâchés.

Lorsqu’il fut décidé, si malheureusement, que Paris se bornerait à défendre la zone do ses forts, il fallait tout d’abord démolir ces malencontreuses casernes jusqu’au niveau des planchers du premier étage, étayer ceux-ci, et les blinder, ainsi que les murs inférieurs, avec les bois provenant des démolitions. Il fallait renforcer intérieurement les murs des escarpes qui masquent les casemates au moyen de doublures, ce que les moellons de démolitions provenant des casernes eussent permis de faire économiquement et promptement. Il fallait blinder les faces intérieures de ces casemates s’ouvrant sur les cours, terrasser intérieurement les gorges, puis établir en avant de ces forts des batteries terrées qui eussent forcé l’ennemi à donner plus de diffusion à son tir et eussent fourni au nôtre une plus longue portée. Il fallait désarmer les bastions des gorges dont les pièces étaient les plus exposées et qui ne furent pas utilisées, et se servir de ces pièces pour multiplier les batteries entre ces forts, ce qui eût géné l’ennemi en le forçant à faire diverger ses feux. 11 fallait, dès l’abord, creuser de très-nombreux abris blindés le long des tranchées et dans les redoutes qui reliaient les forts. 11 eût été bon d’établir sur quelques points très-découverts des

168 MEMOIRE SU U LA DÉPENSE DE PARIS

batteries casematées, comme, par exemple, sur tout le front du sud et autour de Saint-Denis. Le bois ne nous manquait pas alors, et les ouvrages de bois sont, dans la fortification, ce qu'il y a de meilleur, de plus solide et de plus aisément réparable. Des essais ont été faits pour mettre en œuvre le moellon et le fer pour les abris, les poudrières, les casemates. Ce moyen présente des inconvénients qui frappent toutes les personnes qui ont l’habitude des travaux. Des murs élevés en moellon n’offrent pas une cohésion suffisante pour résister à l’ébranlement qu’un projectile occasionne à un plancher composé de traverses de fer, soit rails, soit fers à T; ou si le plancher résiste, par suite de sa rigidité, de son manque d’élasticité, il produit une violente secousse sur les têtes des murs et les écrase, les disloque, ou il s’effondre.

J’ai vd de ces planchers, faits de rails de fer jointifs, épaufrer les têtes des murs en moellon sous la charge de terre qui les recouvrait, avant même qu’aucun projectile les eût atteiuts. Ces rails ou fers à T ne présentent pas une assiette suffisante à leur portée, et font, sur ces murs, l’effet de lames de couteau fortement appuyées sur des corps peu résistants.

Dans ces travaux entrepris Mtivement, les maçonneries n’ont pas le temps de prendre et n’acquièrent aucune cohésion. Le bois, au contraire, par son assiette, son élasticité, sa légèreté, avec une résistance considérable, se prête merveilleusement à ces sortes d’ouvrages rapidement exécutés. Les Prussiens en ont employé en grande quantité dans leurs travaux de siège et s’en sont bien trouvés.

Si l’on prétend employer le fer avec la maçonnerie pour les abris blindés, il n’eu faut pas moins avoir recours au bois comme appoint indispensable.

Je prends un exemple (fig. 22). En supposant qu’on veuille établir des galeries-abris analogues h celles que nous avons vues figurer dans les planches VII et VIII, mais d’une manière plus durable, et en n’employant que peu de bois : si celte matière est rare, on peut élever perpendiculairement au mur du fond A, des

MÉMOIRE SUR LA DEFENSE DE l'ARIS.

ment inclinées. Sur ces tôles on posera des sablières jumelles D de bois, retenues à leur extrémité antérieure par deux jambes de force E appuyées le long du mur monté en talus; une traverse F reposera sur ces sablières et recevra les cloisonnements de fermeture qui la raidiront. En arrière de cette traverse qui forme rive du terrassement G, on placera des rails de fer chevauchés, ainsi que l’indique le géométral H. Ces rails recevront des madriers ou de la planche avec une couche de bitume ou des feuilles de zinc, puis la couche de terre. De cette manière, la partie de ces rails reposant sur les sablières de bois ne pourra, par son propre poids ou sous l’action d’un choc violent, disloquer ou épaufrcr la maçonnerie, et les jambes de force E elles- mômes empêchent cette maçonnerie de se disjoindre. Des casemates ainsi disposées, avec des ventilations et des tuyaux pour le chauffage I et de drainage K, seraient parfaitement sûres et habitables; tandis que les abris blindés au moyen de rails de fer établis le long de l'enceinte sont aujourd’hui eu mauvais état et moins sains que ne le sont demeurés ceux faits de charpente. D’ailleurs il est toujours bon de donner aux plafonds de ces abris une pente, soit vers le dehors, soit vers l’intérieur du terrassement, pour ménager l’écoulement des eaux qui pénètrent la charge de terre. Voici un de ces systèmes de galeries complètement en charpente, qui remplit exactement, et dans de meilleures conditions, la fonction des abris que présente la planche VII.

La pente (fig. 23) est inclinée vers la masse du terre-plein. Ce système se compose d’une suite de fermes espacées de 2 mètres d’axe en axe. Chacune d’elles comprend une semelle basse A, un poteau incliné D pour résister à la poussée du terre-plein, un poteau vertical intermédiaire C, deux jambes de force D, un chapeau E et un gousset F à peine assemblé par deux entailles et maintenu par du fil de fer. Tout ce travail de charpente, comme tout travail de campagne, doit être fait sans tenons ni mortaises. Il suffit à l’ouvrier charpentier, pour façonner ses bois, d’une coignée, d'une scie et d’une hcrminette. Le chapeau E est simplement maintenu sur ses

en des poteaux g et h fichés en terre, et se chevauchant de manière à présenter une grande résistance et à maintenir la sablière S, ainsi que le fait voir le détail géométral m et perspectif l. Des fils de fer relient cette sablière à l’extrémité des chapeaux et aux saucissons T qui forment semelle traînante. Des rondins ou des madriers épais et des fascines peuvent recouvrir les chapeaux, puis une couche de bitume ou de zinc sous la couverture de terre V. La vue perspective X fait suffisamment comprendre l’économie du système, qui a l’avantage de ne pas laisser visibles en dehors les contre-fiches des galeries autrichiennes, lesquelles peuvent être brisées par des éclats de projectiles et gêner la circulation.

Mais outre ces abris, qui peuvent être étroits, s’ils sont destinés au casernement, et dans lesquels il n’y a nul inconvénient à multi-

plier les points d'appui, il est nécessaire, en certains cas, d’obtenir des espaces libres de poteaux, assez vastes, couverts par d’épais blindages : s’il s’agit, par exemple, de casemater des bouches à feu entre des traverses. On peut, pour ce faire, employer des fermes en partie noyées dans l’épaisseur du blindage, fermes que l’un

espace d’un mètre environ d’axe en axe. Voici l’une d'elles (fig. 24). Des -semelles traînantes A réunissent le pied, des poteaux inclinés B. Un chapeau C couvre ceux-ci. Deux arbalétriers assemblés à mi-bois, le premier D sur une face, le second E sur l’autre, viennent pincer un double poinçon G qui mord le chapeau C formant entrait (voyez la coupe M). Tout ce système s’assemble sans tenons ni mortaises, mais au moyen d’embrèvements, de boulons, de chevilletles de fer ou de simples chevilles de bois et de fils de fer. Les poteaux reposent sur les semelles traînantes dans l’entaille a. En 4, est indiquée l’entaille faite dans l’une des branches du poinçon qui reçoit l’un des arbalétriers; en c, l’entaille de l’entrait pour former la prise de ces deux branches de poinçons. Des fermes ainsi combinées peuvent supporter le plus lourd blindage de bois et 2 à S mètres d’épaisseur de terre; elles opposent au choc des projectiles sur ces terres une puissance d’élasticité qui prévient tout accident immédiat (1).

(1) Des casemates ainsi combinées ont été exécutées dans l’un des bastions du Point* dti-Jour (bastion 66).

MÉMOIRE SIR LA DÉFENSE DE PARIS

Un moyen plus résistant encore est celui que présente la figure 25. Ce système consiste de même en deux poteaux A portant, comme précédemment, sur des semelles traînantes; en deux arbalétriers B, embrevés dans ces poteaux, et en un poinçon C. Cet ensemble, sur le même plan, est bridé par deux étrésillons, D, E, assemblés à mi-bois (voyez la coupe N). Les embrèvements des arbalétriers, dans les poteaux, sont indiqués en G. Il est facile de voir que ces embrèvements peuvent être faits à la scie et très-rapidement. Des fils de fer doivent toujours réunir les jonctions du bois; c’est un moyen d’ajouter beaucoup à la résistance, sans nuire aux propriétés d’élasticité. Ces sortes d’ouvrages, que la plupart des officiers supérieurs du génie n’admettaient pas volontiers au commencement du siège, parce qu’ils n’usent pas habituellement de ces moyens, furent adoptés vers les derniers temps par la force des choses et parce qu’on avait quelques données sur les travaux que les Prussiens exécutaient autour de nos lignes; qu’on les supposait même beaucoup plus considérables qu’ils ne le sont réellement, et qu’on savait que le bois et la terre étaient les seules matières mises en œuvre par eux, sauf de très-rares exceptions. On était alors beaucoup trop pressé par le temps pour faire de la maçonnerie, et la rigueur de la saison ne le permettait pas.

Ce fut après l’affaire du Bourget (29 et 30 octobre) qu’on parut comprendre, dans l’état-major de l’armée assiégée , qu’il fallait, pour garder les positions que l’on enlèverait à l’ennemi, employer le secours du génie. Jusqu’alors cette arme n’avait guère été occupée qu’à perfectionner les défenses de l’enceinte, à creuser quelques tranchées entre les forts et en avant de leurs saillants. Ce travail était décousu et ne se reliait à aucun système général d’attaque des positions ennemies; on restait entre la défensive et l’offensive, et, voyant que l’ennemi ne se disposait nullement à engager une action contre nos lignes, il fallait bien prendre le parti de l’aller trouver : chaque jour qui s’écoulait rendait nos chances moins favorables et augmentait la force des positions occupées par l’armée allemande.

Toutefois il ne fut rien entrepris de bien sérieux avant l’affaire de Champigny, 30 novembre. Conjointement avec les corps d’armée qui eurent à engager l’action ce jour-là, on fit marcher la légion de guerre du génie auxiliaire tout entière. Elle ne put toutefois ricai entreprendre avant la nuit, la bataille étant restée indécise jusqu’à deux heures, et le mouvement de notre gauche ayant seulement vers le soir décidé l’ennemi à se replier sur Villiers et Cœuilly, en abandonnant Champigny et les parties du plateau qui se trouvent à la gauche de ce village jusqu’à Brie-sur-Marne.

La planche IX indique les opérations de cette journée et de celle du 2 décembre. Les corps allemands occupaient toute la presqu’île de Champigny les jours précédents. Ils avaient leurs avant-postes à la Fourche, et ces avant-postes étaient protégés par quelques tranchées. Ils occupaient en force Champigny, et avaient relié ce village à la Marne par une tranchée en zigzag défilée des feux de la batterie A de la boucle de Marne que nous n’avons cessé de posséder. En B, au-dessus des fours à chaux qui dominent Champigny, ils avaient ébauché deux épaulements pour des pièces de campagne. En C, une tranchée était commencée par l’ennemi pour prévenir un mouvement sur Villiers. Les maisons du village de Champigny étaient crénelées, ainsique les nombreux murs de jardins qui s’élèvent entre la Fourche et le bas de ce village. De notre côté, on avait pu jeter des ponts de bateaux en aval et en amont du pont rompu de Joinville, qui avait été rendu à peu près praticable à l’infanterie ; deux autres ponts de bateaux avaient été établis au-dessous de l’tle de Beauté, en D ; puis un cinquième pont de bateaux permettait de traverser la Marne en E, au-dessous de Brie, non sans difficultés. Dès avant le jour, les batteries H de Nogent, de la Faisanderie, du parc de Saint-Maur A, et de la redoute G, ouvrirent un feu nourri sur la presqu’île de Champigny et sur ce village. Appuyées par cette canonnade, nos troupes enlevèrent toutes les positions ennemies jusqu’à Champigny. Là, elles trouvèrent une résistance acharnée ; notre centre ne pouvait non plus s’avancer beaucoup au delà du chemin de fer, sur la route de Villiers, lorsque

notre aile gauche, qui était en retard, passa le pont E et enleva avec vigueur les hauteurs qui dominent la Marne en face de ce pont, déborda l’aile droite allemande en s’établissant dans une partie du village de Brie. Nous étions maîtres de la gorge de la presqu’île et des premières pentes du plateau. La nuit se passa à creuser les tranchées ab qui protégeaient nos positions, à établir une flèche eu avant du pont E, et à ébaucher une batterie c. A notre droite, nous possédions tout le village de Champigny, mais les postes prussiens s’avançaient jusqu’en e derrière les murs du parc qui termine le village, sur la route qui monte à Cœuilly. La journée du 1" décembre fut employée à faire des reconnaissances sur le plateau ; les avant-postes prussiens tiraient sur tout ce qui dépassait les fours à chaux, en h. Cependant il eût été possible sur ce point de retourner les ouvrages des Allemands, protégés que l’on était par les excavations des carrières. Au total, cette journée fut malheureusement perdue. Le 2 décembre , ce furent les troupes allemandes qui attaquèrent. Arrêtées en bas de Villiers par les tranchées-abris creusées de a en b, elles rentrèrent dans Champigny, qu’elles barricadèrent à la h A te, avancèrent leurs batteries jusqu’au bas du village et envoyèrent des obus jusqu’au delà de la Fourche sur nos troupes de réserve. Nous reprîmes l’offensive dans la journée. Craignant un mouvement de retraite, nous fîmes les tranchées l qui défendent l’entrée de Joinville-le-Pont, on crénela la ferme du Tremblay ; et lorsque nos troupes , vers une heure, marchèrent de nouveau sur Champigny, pour qu’elles ne pussent être débordées sur leur droite le long de la Marne, les tranchées tnn furent creusées sous le feu de l’ennemi et aussitôt occupées par les mobiles, qui, ainsi abrités, tenaient assez bien. Cependant le haut de Champigny restait au pouvoir des Allemands, et la nuit fut occupée à nous retrancher dans la partie du village que nous possédions et à établir une bonne défense le long de la chaussée du pont. Les officiers du génie auraient voulu élever une batterie en h, qui, en prévision d’une nouvelle attaque de notre part, eût été fort utile ; mais des ordres supérieurs ne permirent pas de dépasser la

route des Carrières. Cependant en o, en face de Villiers, une nouvelle batterie fut élevée pendant la nuit pour battre ce village, en prévision de l’attaque que l’on supposait devoir recommencer dès l'aube. Dans la journée du 2, nos troupes avaient tenté un mouvement en avant de Créteil pour s’emparer de Montracsly, tourner l’ile Barbière et attaquer les corps prussiens sur leur gauche. Mais c’était là une opération qui eût demandé plus de monde et d’artillerie que nous n’en avions, et, vers le soir, les corps parisiens engagés de ce côté se replièrent dans Créteil, protégés par les défenses établies en avant de ce village. Lorsque, le lendemain matin, les troupes parisiennes eurent ordre d’évacuer la presqu’île de Champigny, les travaux du génie consistèrent à réunir Poulangis à la ferme du Tremblay, et celle-ci au viaduc du chemin de fer, par des tranchées qp. On se bornait alors à conserver Joinville et ces deux postes.

C’était la première fois, dans cette campagne, que l’on maniait la pioche pendant une action, pour permettre aux corps qui s’emparaient d’une position de la garder. Si l’on avait eu des troupes plus solides et des réserves nombreuses, il est évident qu’on pouvait ainsi cheminer jusqu’au bois de Cœuilly, où était établi un parc d’artillerie ennemi ; mais j’ai expliqué ailleurs les conséquences possibles de la bataille de Champigny, et je n’y reviendrai pas. Ce qu’il est bon de signaler, c’est que, pendant ces deux journées et ces deux nuits, des corps d’ouvriers du génie, qui ne s'élevaient pas à plus de 1200 hommes, avaient pu, sous le feu de l’ennemi, exécuter des travaux considérables, et dont la planche IX montre l’importance. C’était donc un encouragement ; et en effet, dans l’étatmajor parisien, les officiers généraux commençaient — un peu tard, il est vrai — à comprendre le parti que l’on pouvait tirer de l'arme du génie pendant une action engagée contre un ennemi tenace et occupant les meilleures positions.

Pendant ces deux journées, l’ennemi avait perdu beaucoup de monde, soit à Champigny môme, soit au point du plateau de Villiers, où notre tranchée fut creusée. Des carrières au parc v, il

était resté un assez grand nombre de ses morts, malgré l’empressement qu’il mettait habituellement à les enlever. L’affaire avait donc été très-chaude, particulièrement à notre gauche, au moment de l’assaut des hauteurs par nos troupes débouchant sur Brie. Il n’est pas douteux que si, dans la matinée du 3 décembre, une nombreuse artillerie eût été réunie de a en b, nous eussions pu prendre Villiers, car à cette époque nos soldats conservaient encore un reste de confiance qu’ils perdirent plus tard après ces retraites continuelles qui suivaient des premiers succès.

Donc, le 3 décembre au soir, nous n’occupions plus que Joinville, Poulangis et la ferme du Tremblay, et nous conservâmes ces positions jusqu’à la fin du siège.

La seconde affaire dans laquelle le génie eut à prêter un concours actif et prolongé, est celle de Drancy.

Nous avions occupé Bobigny et Bondv, et il s’agissait, en prenant la ligne du canal de l Ourcq et le fort d'Aubervilliers comme base d’opérations, de faire une pointe, de s’emparer définitivement du Bourget, de la route de Lille et des défenses que les ennemis avaient élevées à Pont-Iblon, au-dessus du Bourget.

Après notre première retraite du Bourget, les Allemands avaient réoccupé le Drancy, ou tout au moins y maintenaient des avantpostes. Ils tenaient la ferme de Graulai, le poste de l’Alouette, et venaient jusqu’aux maisons extrêmes de Bondy, qui était un centre de combats continuels.

Pendant le mois de décembre, nous avions commencé à creuser des tranchées sur le flanc droit de Bobigny, à retrancher la Courneuve, et à établir une redoute en A (voyez la planche X), qui ne fut jamais armée. Sur le canal, en B, une batterie pour de grosses pièces de marine avait été armée. De fortes batteries en arrière de Bondy, en C, avaient également reçu de grosses pièces, ainsi qu’une batterie D en retour d’équerre. Des tranchées avaient été ébauchées entre Bondy et le chemin de fer de Strasbourg, faisant face au Raincy, afin d’arrêter un mouvement tournant de l’ennemi.

Le 20 décembre, l’ordre était donné au génie d’établir des ponts

sur le canal de l’Ourcq pour le passage de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie, entre Pantin et Bondy. Ce travail était terminé à minuit. Outre les ponts fixes du chemin de fer, de la Folie et de l’entrée de Bondy, ces ponts de bois étaient au nombre de onze : deux pour l’infanterie, en face de Pantin ; deux pour l’artillerie, à la sortie de ce faubourg ; un pour l’infanterie, entre le pont fixe du chemin de fer et celui de la Fofie ; quatre pour l’infanterie, en amont de ce pont ; deux pour l’artillerie, en aval du pont de Bondy (voyez la planche X).

Le 21, à cinq heures du matin, nos troupes commencèrent à se mettre en mouvement, et la canonnade commença vers huit heures à la droite et à la gauche de Drancy. Les avant-postes allemands évacuèrent ce village. La tentative de notre aile gauche sur le Bourget ayant échoué, la journée se passa en canonnades et fusillades sans résultats fort importants. Nous occupions sur notre droite la ferme de Graulai, sur notre extrême gauche la Courneuve. Cette fois on n’abandonna pas les positions ; mais, au lieu de reprendre l’offensive par une action de vive force, on se décida à entreprendre une sorte de siège contre le Bourget. A cet effet, le Drancy fut armé de batteries ; une tranchée ab dut réunir ce village à la Courneuve, et fut commencée dans la soirée du 22 et poussée activement toute la nuit, en face des grand’gardes allemandes qui occupaient la station du chemin de fer en g. D’autres tranchées furent creusées en avant de Drancy, s’appuyant au cimetière d et allant rejoindre le poste de l’Alouette. La ferme de Graulai fut fortement retranchée et réunie au Drancy par une tranchée-abri.

Des batteries s’élevèrent à la droite de Drancy : deux dirigées sur Aunai-lez-Bondy, une troisième sur le Bourget, et une quatrième sur Bondy. Une batterie fut établie à la ferme de Graulai, battant le Bourget; une autre double, à crémaillère, au poste de l’Alouette, battant le Bourget et la gauche de Bondy. Toutes ces batteries ne furent jamais armées. Une tranchée-abri dut réunir la ferme de Graulai au petit bois situé à sa droite, bois qui fut

renforcé d’abatis au centre. Une autre tranchée joignit ce bois à Bondv. De l’extrémité nord de la ferme de Graulai une parallèle e fut commencée avec l'intention de se rapprocher du chemin de fer de Soissons et de le battre, les Prussiens occupant cette ligne et ayant des postes et une batterie en f. Nous entreprenions évidemment des travaux de siège contre le Bourget, que l’ennemi s’était borné à créneler et à entourer d’abatis, ainsi qu’il est indiqué sur la planche X. Les Allemands ne paraissent pas avoir accumulé au Bourget des défenses de quelque valeur. Ils se contentèrent de s’y maintenir en s’abritant derrière les maisons, les murs de jardins, des barricades assez légères. La défense du Bourget était en arrière, à Pont-Iblon, où des batteries étaient établies derrière des terrassements et défendues par des redans. La route de Lille traverse sur ce point le ruisseau la Morée, formant un fossé naturel entre Dugny, le Blanc-Ménil et Aunai-lez-Bondv. C’était une bonne ligne de défense; d’autant qu’au delà de Pont-Iblon, la plaine se relève légèrement. Comme partout, les Prussiens avaient défendu leur poste du Bourget en retraite, afin de se donner tout le temps de reprendre l’offensive si le Bourget était pris. C’est ce qu’ils firent le 30 octobre et ce qu’ils se préparaient à faire le 21 décembre, car on voyait au delà du Bourget, dans la journée, leurs colonnes arriver compactes et prendre position derrière ce ruisseau de la Morée.

Il ne parut pas que l'ennemi eût établi des batteries tixes à la voirie de Bondv et au parc du Raincy pour battre la ferme de Graulai et Bondy. Sur ce village tombèrent souvent des projectiles, mais tirés par des pièces de campagne. Ce ne fut que vers les premiers jours de janvier que des batteries de pièces de position ouvrirent le feu sur Bondy en même temps que sur le plaieau de Noisy. Depuis la signature de l’armistice et l’occupation de nos forts par les Prussiens, ceux-ci ont retourné nos ouvrages élevés entre le fort d’Aubervilliers, la route des Petits-Ponts et le chemin de fer, contre Belleville (voyez planche X, en v) et ont mis en batterie derrière ces épauleinents une quarantaine de leurs grosses pièces.

Cependant l’ennemi nous plaçait dans l’alternative, ou de nous laisser bombarder au plateau d’Avron sans autre résultat que de perdre du monde, ou d’abandonner cette position, qui seule couvrait notre droite et devait tenir le Raincy en échec. Du moment que les Prussiens n'avaient plus rien à redouter de ce plateau, ils pouvaient, des hauteurs du Raincy, prendre tous nos ouvrages à revers. Nous avions bien établi des batteries à la sortie et sur le flanc nord de Bondy, en face de ces hauteurs, mais la position de ce village était trop mauvaise pour qu’on pût espérer s’y maintenir dès que l’ennemi voudrait sérieusement l’attaquer. On abandonna donc le projet de siège du Bourget, qui n’était qu’un premier pas pour s’emparer de la ligne de la Morée.

Mais on garda les positions occupées avec quelques bataillons sans artillerie, on renforça même le Petit-Drancy, sur lequel, du Bourget, l’ennemi ne cessa de lancer des obus depuis les première jours de janvier jusqu’au 15.

Si le plateau d’Avron eût pu être conservé, et, étant conservé, s'il eût pu servir de point d’appui à un corps d’armée opérant contre le Raincy, les travaux de Drancy étaient bons et pouvaient conduire h la possession définitive du Bourget. Le Bourget pris, il fallait continuer à opérer de la même manière contre Pont-Iblon, que les Allemands avaient fortement retranché. Mais le plateau d’Avron fût-il resté en notre possession, que, procédant avec la lenteur méthodique de l’assiégeant contre les positions de l'ennemi, il eût fallu à Paris trois mois de vivres de plus pour arriver à rompre l’investissement. Il est vrai qu’on eût pu commencer dès lo mois d’octobre ces travaux de contre-approches que la rigueur de la saison rendait fort pénibles et longs (1).

Qu’avions-nous fait cependant sur le plateau d’Avron, et comment advint-il que nous ne pûmes conserver cette position ? La planche XI

(i) Pendant tout le temps où nos ouvriers du génie firent des ouvrages de terrassements aux environs de Drancy, la terre était gelée à une profondeur de 60 centimètres.

MÉMOIRE Sl’R LA DÉFENSE DE PARIS.

indique en quoi consistaient nos ouvrages. En A, la double batterie de pièces de marine destinée à battre Chelles et les rampants de Montfermeil. En B et en C, les deux doubles batteries élevées en face de Noisy-le-Grand et des hauteurs de Brie-sur-Marne. En D, deux autres batteries dirigeaient leur feu sur les hauteurs de Gagny, et en E, sur les hauteurs du Raincy. En arrière, la batterie de 100 mètres de long, qui fut, vers la fin de notre occupation, destinée à tirer de même sur le parc du Raincy, où il était apparent que les Prussiens élevaient des épaulements étendus. Toutes ces batteries étaient reliées entre elles par des tranchées qui, faites successivement et sans plan d’ensemble, ainsi qu’il a été dit, ne présentaient que des défilements assez imparfaits. La batterie E, peu étendue et mal protégée, était celle qui devait principalement agir contre le Raincy ; le mauvais état des terres détrempées par le dégel du mois de décembre ne permettait pas de faire des travaux trèssolides, puis les gros bois manquaient, et l’on ne paraissait pas croire d’ailleurs qu’il fût nécessaire de munir les ouvrages d’abris blindés.

Les ennemis ouvrirent le feu contre le plateau d’Avron après l’affaire de Drancy, des batteries établies au Raincy, en avant de Montfermeil sur le plateau, au-dessus de Chelles et au-dessus de Brie-sur-Marne. La planche XI indique la direction et la distance du tir de ces batteries. Pour soutenir ces feux croisés, nos ouvrages étaient complètement insuffisants. Nos batteries étaient prises en écharpe et même à revers ; nous ne pûmes répondre à l’ennemi, et l’on abandonna la position.

Pouvait-on cependant faire sur le plateau d’Avron des ouvrages qui en assurassent la conservation ? Ignorait-on l’existence des batteries ennemies, et par conséquent la direction de leurs feux? On connaissait ces positions, puisque nous avions des batteries dirigées contre elles ; donc nous pouvions tracer nos ouvrages en conséquence, et nous défiler autant que possible de ces feux, car il n’y avait pas à supposer que l’ennemi se bornerait à bombarder le plateau sur une seule de ses faces, pouvant le faire à la fois sur plusieurs.

dirigeant leurs feux sur le Raincy et les hauteurs de Montfermeil ; en B, celle tirant sur Chelles ; en C, sur les hauteurs de Bric-sur- Marne ; en E,- une série de galeries-abris formant traverses et reliées par des tranchées avec double épaulement ; en F, une double caponnière dont le profil est tracé en f, longeant le mur de Beauséjour pour permettre d’arriver à couvert à ces batteries, et communiquant par un chemin couvert G à la route de Villemonble à Rosny ; en H, des chemins couverts protégeant une route I pour le passage de l’artillerie à la droite du plateau ; en K, des tranchées avec abris pour défendre les pentes du plateau ; en L, une tranchée de retraite de même avec abris.

La figure 27 donne le tracé de l’extrémité nord des batteries A

186 MEMOIRE SIR LA DEFENSE DE l-AKIS.

de la figure *26, à élever dans le parc muré de Beauséjour sans que l’ennemi eût pu soupçonner nos travaux. Ces batteries auraient dû posséder des traverses et pare-éclats entre chaque pièce, des parados C, et des galeries blindées B, formant grandes traverses. Cette longue crémaillère dirigeait ses feux à la fois sur le Raincy, sur les hauteurs de Montfermeil et sur Chelles. En A, est tracée la coupe de l’épaulement sur «4, et en F, de la traversegalerie B sur cd.

La figure 28 présente l’aspect perspectif de l’extrémité M de ces batteries.

Ces ouvrages ont une grande étendue, mais on observera que leur relief au-dessus du sol ne dépasse pas l“,(iO au plus et est généralement au-dessous de cette cote, ce qui permettait de les achever très-rapidement; qu’au moyen de tuyaux de drainage ou de simples conduites de planches, on asséchait les plates-formes en renvoyant dans les fossés l’eau qui gênait tant les travailleurs et les artilleurs sur ce plateau.

La quantité d’ouvrages décousus entrepris successivement au plateau d’Avron, les fausses manœuvres, ont certes pris plus de temps qu’il n’en eût fallu pour se bien fortifier, si, dès l’abord, on eût agi avec méthode et d’après un plan étudié en prévision du rôle que cette position était appelée à remplir et du tir auquel elle servirait nécessairement de but. Ainsi se perdaient des efforts considérables, ainsi devenaient inutiles les dévouements, qui n'ont pas fait défaut de la part des travailleurs attachés à la défense de Paris.

Examinons en détail la question des traverses-abris. Nous avons vu celles que les ingénieurs allemands ont adoptées et qui sont généralement peu couvertes, ne pouvant offrir qu’un abri insuffisant, et qui ont dû être souvent bouleversées par nos gros projectiles. L’effet de ces projectiles — soit des nôtres, soit des Prussiens — est tel qu’il faut compter sur l m ,50 de terre au minimum pour amortir leur choc et les empêcher de pénétrer h travers les blindages. 11 est fort rare que des tranchées ne soient pas prises en écharpe ou même enfilées sur quelques points de leur tracé, surtout

si l’on forme coin au milieu de positions occupées par l’ennemi. La tranchée do fusiliers, telle qu’elle était tracée réglementairement, donnait le profil fig. 20.

Môme en admettant le tir de l’artillerie ennemie perpendiculaire au front, le projectile, arrivant suivant un angle de 25 à 40 degrés, ne peut manquer de passer par-dessus l’épaulement ou de l’écréter et d’éclater dans la tranchée même. Si le tir est oblique, ses ravages sont beaucoup plus certains encore. On objectera que les tranchées sent plutôt faites pour garantir des troupes contre la mousqueterie que contre l’artillerie. Cela était vrai autrefois ; mais aujourd’hui que les combats d’artillerie prennent une importance de plus en plus grande, il faut songer, bien plus qu’on né le faisait, à se prémunir contre ses efTets. Il est évident qu’une tranchée creusée devant l’ennemi, en quelques heures, pour protéger une ligne de tirailleurs, ne peut être munie d’ .abris ; mais si l’on prétend donner à ces tranchées un caractère permanent, si elles doivent renforcer une position qu’il y a grand intérêt à conserver, toutes doivent être munies d'abris ; autrement elles sont intenables et ne servent à rien, l’infanterie étant obligée de les évacuer à grande distance. Munies d’abris solides, les troupes qui les défendent se retirent dans ces postes tant que dure le feu d’artillerie; et si l’ennemi tente de lancer ses colonnes d’attaque, ces troupes sont prêtes à les recevoir,

versos-abris. Il y a lu traverse-abri intérieure à la tranchée, et la traverse-abri formant saillant et flanquement sur son front.

La première (fig. 30) (l) défile la tranchée en dépassant sa plongée de 1“,80. Le sol de la tranchée A pourtourne la traverse avec descentes en B et en C. Une contre-traverse D défile la branche de tranchée E des coups d’écharpe a. On entre dans l’abri par une ouverture ménagée en F. Cet abri, dont la largeur au sol est de 2 mètres et la longueur de 9”, 20, contient trois cheminées dont les tuyaux sont visibles en t et les foyers indiqués en T. Ces foyers sont faits simplement de terre ou de brique, si l'on peut s’en procurer, ainsi que les tuyaux. Contre l’épaulement G (voyez la coupe transversale) est appuyé le pan de bois H qui reçoit la tête des troncs ou bois de charpente inclinés I, lesquels, à l’autre bout, reposent sur le sol vierge en K. Les poteaux h sont embrevés sur les semelles traînantes, soit qu’elles consistent en des bois refendus ou en grume, ainsi qu’il est indiqué en L, et reçoivent le chapeau N sur le faux tenon tracé en M. Sur les bois I, jointifs,. on pose de la planche à recouvrement P, ou des fascines, puis une couche de terre de 2 mètres environ.

Un abri ainsi disposé sur le plateau de Rosny, et qui n’était encore chargé que de 80 centimètres de terre grasse, a reçu un obus du calibre de 148 millimètres en plein. Un seul tronc a été brisé, mais sans laisser tomber l’obus à l’intérieur.

Quant à la traverse-abri formant flanquement sur le front de la tranchée, la figure 31 en donne le plan en A, la coupe transversale en B et la face latérale en D. Le sol et l'épaulement de la tranchée pourtournent en a la saillie de la traverse-abri. En b , la tranchée se défile derrière la traverse — les lignes du tir ennemi étant en E, E’ — et, la pourtournant, donne entrée dans l’abri en c, lequel abri est disposé comme le précédent. Plusieurs de ces traversesabris servirent d’épaulement à des pièces destinées, sur le plateau

(i) C'est d’après celle méthode qu’ont été faites les traverses-abris des tranchées sur le plateau entre les forts de Noisy et de Ronny .

190 MEMOIRE Sl'R LA DÉFENSE DE PARIS.

de Noisy, à contre-battre les batteries ennemies du Raincy qui prenaient nos ouvrages en écharpe. Grâce à ces traverses-abris, les tranchées du plateau de Noisy furent toujours occupées sans qu’il y

ait eu de nombreux accidents à déplorer. Les gardes de tranchées, leurs officiers, pouvaient du moins prendre du repos, faire la soupe et se préserver du froid. Ces abris étaient placés de 100 mètres en 100 mètres environ. Mais, dans des ouvrages de position, on ne saurait trop les multiplier. Ils donnent aux hommes beaucoup de sécurité et ne les obligent pas à se tenir pendant des journées et des nuits entières aux intempéries, possédés de cette inquiétude énervante que finit par causer aux plus déterminés l’arrivée périodique de projectiles auxquels on ne peut opposer que l’inaction et la patience.

Revenons aux ouvrages de la plaine de Drancy que nous avons

abandonnés pour nous occuper du plateau d’Avron et de ces détails de la fortification transitoire.

On a vu (pl. X) quelle était la position en flèche de la ferme de Graulai. Il était essentiel de donner à ce poste les moyens de tenir contre une attaque combinée par des troupes sortant simultané-

MÉMOIRE Sl ! R LA DEFENSE DE PARIS.

ment du Bourget et des positions de la forêt de Bondy. La figure 32 présente l’ensemble des défenses de ce poste de Graillai. En M, existe une mare se terminant par un fossé assez profond qui pourtourne le terrain de la ferme jusqu’en F. Ce fossé fut nettoyé, débarrassé de ses passerelles, et les arbres qui l’entouraient furent abattus pour former sur sa contrescarpe une forte barricade, difficile à aborder, les branchages ayant été laissés et apointés. Une tranchéeabri, profonde, avec banquette de tirailleurs, fut creusée tout au pourtour du fossé sur le bord de l'escarpe, et fut prolongée le long de la route de B en A, avec abatis sur l’épaulement. Une autre tranchée défilée du chemin de fer, qui servait de ligne à l’ennemi, fut encore creusée de C en D en retraite. Le terrain s’élevant un peu vers le point F, une troisième tranchée fut ouverte de G en H, et une traverse établie en I. Une caponnière réunit la tranchée du point K au point L, où fut creusé un passage pour l’artillerie destinée à armer ce poste, dans lequel on la pouvait faire entrer par le pont P, couvert par des abatis. Une batterie à crémaillère s'éleva en O, dirigée contre le Bourget ; en R, une tranchée réunit cet ouvrage au petit bois situé à sa gauche vers Bondy. Bien entendu, tous les murs de jardins J et les bâtiments avaient été crénelés, l’entrée S masquée par des traverses, et celle T par des palanqucs.

Des troupes passablement solides pouvaient tenir longtemps dans un poste ainsi défendu. U ne fut pas sérieusement attaqué et resta en notre possession jusqu’à la lin du siège. 11 devait être soutenu par le poste de l’Alouette situé de même sur le bord de la route des Petits-Ponts. Mais l’ordre de cesser tous travaux sur ce point ayant été donné le 30 décembre, les ouvrages de l’Alouette restèrent inachevés.

Us consistaient (fig. 33) en une série de blockhaus D reliés par une tranchée, et en une batterie double à crémaillère C, battant à la fois l’extérieur de Drancy et le Bourget, et l’extérieur de Bondy du côté du Raincy. Les ouvrages enveloppaient la maison A et le jardin B de l’Alouette. Ces tranchées eurent leur lossé extérieur

DES TRAVAUX l)E LA DÉFENSE DE PARIS. 193

large et profond. Quant aux blockhaus, voici (lig. 3/i) quelle était leur disposition (1). Le tracé T en donne le plan, le tracé t la coupe sur AB, et le tracé t la coupe sur CD. L’intérieur du blockhaus de bois était composé d’un coffrage maintenu par quatre fermes,

deux appuyées au terre-plein, deux intermédiaires. En G, on voit le détail perspectif d’une de ces fermes. Les créneaux pour des fusiliers, au nombre de neuf, trois sur la face et trois sur chacun des flancs, sont très-évasés sur plan horizontal, mais n’ont, du côté intérieur, que la hauteur d’un rondin. Le tracé perspectif H indique

(1) Celte figure donne un des blockhaus des fronts; ceux d’angle sont disposés de même, mais devaient être percés d'un plus grand nombre de meurtrières.

de bois de 50 centimètres environ d’épaisseur qui est terrassée intérieurement. Ces ouvrages peuvent résister longtemps à l’artillerie de campagne, et donnent un abri très-sûr, même après que l’assaillant est parvenu à bouleverser leurs crénelages.

Le bois comme soutien, comme ossature et coffrage, la terre comme revêtement épais du côté battu, tel est aujourd’hui le mode de construction qui convient le mieux à toute fortification passagère, puisque l'artillerie est appelée à jouer un rôle de plus en plus

important à la guerre. Les palissades, les palanques, si fort employées jadis, ne valent plus rien que quand ces ouvrages sont placés de manière à être complètement défilés des feux de l’artillerie , comme , par exemple , au fond des fossés des redoutes (voyez pl. VI et VII). Pour défendre ces fossés et arrêter les terres coulantes des escarpes, le système adopté par les Autrichiens dans l’établissement des palanques semble préférable au système habituellement employé chez nous. Il est évidemment plus résistant. Les palanques françaises consistent en une série de poteaux d’un équarrissage de 20 à 30 centimètres, enterrés jointifs, et sur les côtés desquels de distance en distance un créneau est entaillé (fig. 35). L’autre système, qui permet d’employer les bois en

MÉMOIRE SUR I.A DÉFENSE DE PARIS

grume, consiste à planter un rang de pieux (Og. 3(1) espacés l'un de l’autre de 10 centimètres environ ; à garnir de deux en deux ces intervalles par des poteaux plus maigres en arrière et atteignant à peu près la tête appointée des premiers; puis à remplir les inter-

valles restants, jusqu’à une hauteur de 1",30, de pieux plus petits, lesquels forment l’appui des créneaux. Ce second moyen emploie un peu plus de bois que le premier, mais il garantit mieux les fusiliers et présente une résistance beaucoup plus forte, si les poteaux sont profondément calés et scellés dans une tranchée bien pilonnée de terre forte et de débris de pierre; ou de gros cailloux.

Nous n’avons, pas plus que les Prussiens, blindé nos grosses pièces d’artillerie, de position (1), et c’est là une question qui mérite cependant une étude acquise par l’expérience. Les partisans de l’artillerie de place ou de siège casematée, nombreux autrefois, sont rares aujourd’hui ; et, en effet, la difficulté d’établir des case-

(1) I>u cuti? de Meudon, cependant, l'ennemi avait des pièces couvertes par des blindages.

mates propres à Recevoir des pièces est singulièrement accrue depuis que, pour obtenir un tir très-allongé, on est obligé d’incliner les pièces suivant un angle très-ouvert : des canons Krupp prennent jusqu’à 30 degrés d’inclinaison au-dessus de l’horizon pour envoyer leurs projectiles à 7000 et 8000 mètres. Dès lors les embrasures occupent en hauteur, sinon en largeur, une importance énorme, et forment de véritables hottes à boulets. Plus l’épaulement est épais, plus ces ouvertures s’élèvent sans qu'il soit possible de les couvrir. Quand le tir est réglé, on peut évidemment remplir la partie inférieure de l’embrasure de sacs à terre, mais il n’en reste pas moins une ouverture béante suivant l’angle sous lequel précisément arriveront les obus. Au lieu d’étre préservée, la pièce est aussi bien disposée que possible pour recevoir les projectiles, qui la démonteront infailliblement, et les pointeurs ennemis ne manqueront pas de chercher plus que jamais les coups d’embrasure. Dans leurs batteries, les Allemands ont évité tout relief pouvant indiquer la position des pièces. Leurs traverses ne dépassent jamais le niveau de la crête de la plongée, et, comme on a pu le voir, celle-ci s’élève à peine d’un mètre au-dessus du soi extérieur de la batterie. A distance, le pointeur opposé ne peut donc connaître la position exacte d’une pièce en batterie que par la fumée qui s’échappe de sa gueule ; repère assez fugitif. Aussi ne paraît-il pas que nous ayons démonté beaucoup de leurs canons. Nous envoyions nos obus dans leurs batteries, nous leur blessions et tuions des hommes ; mais, ne voyant ni embrasures, ni traverses, ni rien qui permit de connaître très-exactement la position de leurs bouches à feu, il y avait cent chances contre une pour qu’on ne les touchât pas à des distances aussi grandes. Nous avions pensé que les Allemands, pour déconcerter notre tir, avaient adopté sur quelques points des batteries à doubles embrasures; mais, sauf le croquis dont j’ai donné (lig. 9) une reproduction, rien n’a pu faire supposer jusqu’à présent qu’ils aient mis ce système en pratique devant Paris. Peut-être au Raincy, cependant, y a-t-il eu quelque ouvrage de ce genre ; du moins, sur ce point, on trouve les traces d’épaulements parallèles, bouleversés

198 MÉMOIRE Sl’R LA DÉFENSE DE PARIS.

aujourd’hui, qui pouvaient présenter ce profil ; je n’oserais rien affirmer à cet égard. Partout, au contraire, les batteries de l’ennemi ne présentent que des dispositions très-simples, et, ce qui les distingue des nôtres, c’est l’étroitesse de l’espace laissé à chaque pièce, et le champ peu étendu que doit par conséquent parcourir leur direction. C’est encore l’horizontalité absolue des crêtes des épaulements et traverses, sans aucune saillie, leur petit relief au-dessus du sol, et, par conséquent, le niveau très-abaissé des plates-formes. D’ailleurs, nulle précaution pour couvrir les grosses pièces de position, que, du reste, un de nos projectiles de gros calibre ne démonterait pas.

Comme travail d’ingénieur militaire, il faut convenir que ces batteries prussiennes sont passablement barbares et manifestent un certain dédain pour l’effet de nos batteries, qui a dû souvent coûter cher aux artilleurs allemands. Les pièces sont profondément et étroitement terrées entre l’épaulement; les traverses, pare-éclats et parados, et c’est tout ; malgré cela, nos obus ont dû faire d’assez nombreuses victimes parmi les artilleurs chargés de servir les pièces de gros calibre. On pourrait faire mieux, d’autant que la plupart de ces batteries, celles de Châtillon notamment, élevées par des Bavarois, sont façonnées très-grossièrement. C’est un mélange de bois, de gabions irréguliers, de fascines, de saucissons, de terre et de sacs à terre posés tant bien que mal par des hommes évidemment peu habitués à ces sortes de travaux.

Profitant toutefois de ce qu’il y a de vraiment pratique dans le dispositif des batteries allemandes, il semblerait qu’avec notre aptitude particulière, l’adresse dont nos ouvriers savent faire preuve en toutes circonstances, nous pouvons obtenir des résultats beaucoup meilleurs.

Ce ne serait pas la première fois que nous aurions pris aux Allemands des principes relatifs à la défense, et que nous les aurions perfectionnés. Des faits analogues se sont présentés pendant le cours du moyen âge, notamment en ce qui concerne les armures de corps et même l’art de la fortification.

Au moment de l’emploi des bouches à feu pour l’attaque et la

défense des places, au xv* siècle, quelque chose d’analogue à ce qui se voit aujourd’hui se manifesta. Nos barons se décidèrent difficilement à renoncer au système de l’ancienne fortification, — car nous sommes et nous serons toujours probablement un peuple routinier par périodes, pour, à un moment donné, et sous le coup d'une impérieuse nécessité, regagner au delà le temps perdu ; — ils affectaient de mépriser l’effet de la nouvelle artillerie, se fiant malgré tout à leur bravoure, jusqu’au moment où les ruines de leurs châteaux, détruits en quelques heures, durent les convaincre de leur infériorité. De l’autre côté du Rhin, on élevait déjà des défenses propres à contre-battre une artillerie de siège, que chez nous encore des seigneurs féodaux ne paraissaient pas se préoccuper des nouveaux engins; mais, quand l’expérience acquise à leurs dépens leur démontra d’une manière sommaire que ces engins étaient une nouvelle puissance avec laquelle il fallait absolument compter, ils se mirent à l’œuvre à leur tour et dépassèrent en peu de temps les progrès faits en Allemagne. Au commencement du xvi* siècle, tous les gentilshommes de guerre français étaient ingénieurs, et plusieurs, parmi eux, ont laissé des traces recommandables de leurs nouvelles études.

Avant le siège de Paris, nous en étions encore, ou peu s’en faut, restés au système de la fortification de Vauban. 11 me paraît aujourd’hui qu’il faut le classer parmi les belles pages d’une histoire terminée.

Heureuses les nations qui ne s’identifient pas à leurs grands hommes, et les considèrent comme des échelons pour arriver plus haut, non comme des paliers où l’on s’arrête et se repose. Il n’y a pas un an que, me permettant quelques observations sur le système de fortification si bien appliqué par Vauban, eu égard à l’artillerie de son temps, mais contestable en face de l’artillerie actuelle, je m’attirai de la part d’un ancien officier général appartenant à l’arme du génie une sorte de semonce assez vive. Vauban avait été et demeurait le boulevard de l’intégrité du sol français, et il fallait s’en tenir là. Hélas I la dure épreuve que nous venons de

MÉMOIRE SUS LA DEFENSE DE PARIS

subir doit nous démontrer que le véritable boulevard de l’intégrité d’un territoire pour une nation, c’est la connaissance exacte que possèdent ses membres de l’état des progrès, des connaissances et des variations chez ses voisins. Les traditions laissées par deux grands hommes sur la valeur desquels nous nous sommes si bien reposés, Vaubau et Napoléon I", n’ont pas arrêté les barbares d’outre-Rhin. Nos places prises, nos batailles perdues, nous démontrent que si l’étude du passé est bonne à quelque chose, c’est parce qu’elle démontre la nécessité incessante des transformations, du travail intellectuel en vue de l’avenir qui se prépare, et que les grands hommes n’ont été grands que parce qu’ils ont su, au milieu de la foule, comprendre ces lois et les appliquer.

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