Memoire sur la defense de Paris, Septembre 1870Janvier 1871 Eugène Emmanuel ViolletLeDuc
X... Quel destin fatal pèse donc sur nous? Comment concevoir une succession de pareils désastres , et que va-t-il advenir de notre malheureux pays?
XX... Il n’y a pas, mou cher ami, de fatalité, et, si une nation subit des désastres, il dépend toujours d’elle seule de les réparer. Je dis d’elle seule, vous m’entendez bien. Les destinées d’une nation ne sont que la conséquence logique, inflexible, de ce qu elle vaut, de ce qu elle a longuement préparé par ses actes , ses défaillances
ou sou énergie. Nous sommes vaincus aujourd’hui, et nos désastres étaient prévus de longue date par tous les esprits tant soit peu clairvoyants. Les malheurs qui nous accablent pouvaient être différés ou moins accumulés, ou moins écrasants; ils étaient inévitables, l’état social dans lequel nous vivions étant donné. On peut à coup sûr prédire la ruine à tout père de famille qui remet la gestion de ses affaires entre les mains d’un mandataire. Un pays qui se désintéresse entièrement de tout ce qui touche à son honneur et à son existence ne doit pas s’étonner si, a un moment donné, l’un et l’autre sont compromis par légèreté, maladresse, incapacité ou mauvaise gestion. Il ne doit imputer sa ruine qu’à lui-même.
On s’est plaint, non sans amertume chez nous, de l’attitude indifférente de l’Europe. Mais avions-nous consulté l’Europe ou celles des puissances auxquelles nous avons rendu des services, avant de commencer cette funeste guerre? Ne l’ayant pas fait, le secours qu’eût pu nous donner une ou plusieurs de ces puissances, n’eût-il pas été plus humiliant pour nous «pie ne peut l’être une défaite ?' Nous n’eussions jamais pardonné ce bienfait, et celle qui nous l’eût accordé n’aurait cessé de s’en prévaloir. Nous avons fait la guerre d Italie: depuis lors nous ne cessons de reprocher aux Italiens leur ingratitude, et ceux-ci n'ont pas vu nos récents revers sans
une certaine satisfaction, par suite de eet axiome de la politique: qu’on est quitte envers les malheureux, parce qu'ils ne sont plus à craindre.
X... Vous raisonnez à la prussienne, me semble-t-il: la force prime le droit.
XX... Entendons-nous bien, je vous prie : car il est temps, pour nous, de ne plus mêler le sentiment à la politique, ou, si vous aimez mieux, de ne plus faire de la politique de sentiment, de ne plus nous payer de mots, de phrases, fussent-elles bien tournées, de banalités vides de sens. Tâchons de raisonner, surtout en présence d’ennemis qui raisonnent très-serré... A l’origine de toute société, la force seule établit le droit, et il n’y a guère de droits qui n’aient été la conséquence d’une conquête. Droits de propriété, droits politiques , droits civils, droit des gens, sont autant de conquêtes, c’est-à-dire des résultats obtenus par l’emploi de la force sur une force antérieure devenue faible, ou sur le chaos, l’anarchie. Les nations civilisées établissent alors entre elles certaines conventions auxquelles on donne le nom de droits des gens, des neutres, des belligérants, etc., mais il y a aussi le droit de la guerre. Et en ce moment celui-là domine les autres. Si nous avions été devant Berlin , je veux bien croire que nous n’eussions pas
commis ces cruautés inutiles, chères aux Prussiens, telles que ces bombardements, ces brûleries de villages; que nous n’eussions pas doublé le soldat d’un exacteur rapace et avide ; mais, en considérant le but de la guerre, nous n’aurions pas raisonné autrement que ne le fait le comte de Bismark, nous y eussions mis seulement des formes plus... académiques. Les Berlinois en eussent-ils été plus satisfaits? Remarquez bien que, depuis 1815, nous n’avons fait autre chose, vis-à-vis de la Prusse, sans parler des autres puissances, que de nous vanter de nos conquêtes du commencement du siècle, de nos victoires, notamment de celle d’Iéna, et de répéter à tout propos que nous reprendrions un jour les provinces rhénanes. Avons-nous invoqué le droit de 1805 à 1812 lorsque nous promenions nos bataillons sur toute l’Europe? Depuis lors nos revers de 1814 et de 1815 nous ont-ils corrigés? Avons-nous désavoué la politique de conquêtes de Napoléon 1 er ? Ne l’ avons-nous pas glorifiée de toutes manières, dans nos livres, dans nos histoires, sur le théâtre? Il fallait être logique. Si nous croyons avoir le droit de nous promener en armes chez nos voisins, ou seulement de leur reprendre des territoires à notre convenance , il fallait de longue main préparer tout pour cette tache et ne pas nous fier à l’ombre de Napoléon 1 er pour nous conduire à Cologne ou à Mayence. Vaincus et abandonnés par nos alliés à Leipzig, vaincus à Waterloo, nous
n’avons jamais pris ces défaites comme de justes représailles du droit contre la force.
11 y a six mois nous déclarions la guerre à nos voisins: je conviens qu’ils ont tout fait pour que cette guerre fût inévitable; mais enfin nous l’avons déclarée; ou, si vous l’aimez mieux, le gouvernement que nous avions choisi et soutenu par des plébiscites l’a déclarée. Nous le désavouons, nous prétendons séparer la nation de ce gouvernement qu’elle s’était donné ; permettez-moi de vous dire que cela est puéril. Si ce gouvernement, agissant de son coté comme la Prusse a fait du sien , eût tout préparé de longue main pour engager avec succès cette lutte inévitable, s’il eût montré de la prévoyance et des capacités au lieu de nous laisser voir son néant, s il eut fait une campagne heureuse, et si, à cette heure, Mayence st: rendait à une armée française, le désavoueriezvous, ce gouvernement? Trouverait-on en France mille citoyens qui osassent réclamer en faveur du droit contre la force?
11 est vrai que, si les choses eussent tourné de cette façon, le roi de Prusse ne serait pas empereur d’Allemagne; ses nlliés bavarois, wurtembergeois, hessois, le Hanovre, penseraient que la Prusse les entraîne dans une guerre désastreuse, et prétendraient probablement séparer leur droit de celui de l’Allemagne du Nord. Peut-être y auraitil une révolution à Berlin, avec le docteur Jacobi comme
dictateur., Lui , docteur Jacobi , les gouvernements de Bade, de Bavière et de Saxe, viendraient nous dire: «Ce n’est pas nous dont la politique astucieuse vous a entraînés ii porter la guerre en Allemagne, c’est le gouvernement du roi de Prusse, nous en sommes les premières victimes; respectez notre droit et retournez-vous-en d’où vous êtes venus; désolés de tout ce qui arrive, nous n’y sommes réellement pour rien.» Nos journaux, la grande majorité de l'opinion en France, n’auraient pas assez de railleries pour ces bons Allemands qui nous parleraient de leurs droits et de la non— solidarité de leur destinée avec celle du pouvoir qui les aurait ainsi entraînés malgré eux dans une méchhnte aventure. A cette heure funeste, laissons donc les illusions, fusseut-elles patriotiques; voyons les choses de sang-froid, c’est le seul moyen qui nous reste encore de réparer tant de désastres et de retenir notre chère patrie sur le bord de l’abîme.
X... Ainsi, vous admettriez que la Prusse a le droit de garder l’Alsace et la Lorraine.
XX... Je ne dis pas cela; je dis que la Prusse peut garder ces provinces, que nous ne pouvons l’en empêcher, et qu’qlle peut, par conséquent, considérer le pouvoir acquis par elle comme un droit ; de même que nous pourrions considérer comme un droit de garder les pro-
vu
vinces rhénanes, si nous en avions chassé les armées allemandes.
X... Cependant une population possède des droits et ne saurait être prise, cédée, ou conquise, au xix e siècle, comme un troupeau de moutons.
XX... Tant que les peuples se conduiront comme des moutons, ils ne sauraientse refuser à être traités comme tels par les bergers et les loups. En France, depuis Louis XIV, premier l'auteur de nos malheurs par son esprit de conquête et sa manie de domination sur tout et partout, nous avons accepté des bergers pour nous conduire comme un docile troupeau, bien un, bien parqué, paissant au gré du maître ; on a donné à cela le nom d’unité nationale. C’est très-bien tant que le berger est actif, vigilant et possède de bons chiens; mais, s’il s’endort, ou si les chiens viennent à faillir à leur besogne, gare aux loups.
L’Allemagne, sous son très — glorieux et très -pieux empereur, veut à son tour passer à l’état de troupeau, c’est son affaire. A nous d’essayer de faire bonne garde sans bergers et sans chiens.
Alors seulement nous pourrons parler de nos droits, parce que nous nous serons nous-mêmes chargés de les garder, et que nous nous serons mis en mesure de le faire sous notre propre responsabilité. Oui dit droits, dit devoirs,
cl il est malséant à un peuple qui se décharge de tous devoirs, de toute initiative et responsabilité personnelle, sur un gouvernement qu’il délègue à cet effet, de venir, au jour où lu délégation u tout compromis par légèreté ou faiblesse, parler de ses droits. En se déchargeant de ses devoirs, il abandonne ses droits.
X... Ne vous semble-t-il pus que les Français accomplissaient passablement leurs devoirs de citoyens eu payant régulièrement les impôts, en donnant leurs enfants pour l’armée, un se rendant aux élections, en s'occupant des affaires du département ou de lu commune, s’ils étaient nommés conseillers généraux ou municipaux, en allant aux assises, s’ils étaient désignés comme jurés?
XX ... Les devoirs du citoyen ne se bornent pas à se soumettre aux lois de son pays. Ce rôle purement passif, considéré comme suffisant par les gouvernements qui aiment à ne pas être dérangés, demande à être complété.
Toute force laissée improductive dans un Etat civilisé constitue un délit. Le devoir rigoureux de chaque citoyen est donc d’utiliser les forces dont il dispose au profit de tous comme au sien. 11 n u pas le droit, à mon sens, de ne pas développer ou acquérir ces forces; et il s’agit uussi bien des forces intellectuelles que des forces physiques et matérielles. Vous, homme d intelligence, vous avez acquis