‹ Memoire sur la defense de Paris, Septembre 1870Janvier 1871 Eugène Emmanuel ViolletLeDucChapitre 2 sur 21 · IX · texte numérisé non relu

IX

une haute instruction, votre devoir est de la répandre autour de vous tant qu’il vous reste un peu de vie. Vous, industriel, vous fabriquez beaucoup et à bon marché, votre devoir, comme votre intérêt, est de faire circuler ces produits sur le plus grand nombre de marchés. Vous qui n’avez que de bons bras et un corps robuste, votre devoir est de fournir le plus de travail possible et de ne pas affaiblir par l’oisiveté ou la débauche cette force active qui vous est donnée. Je sais bien qu’on n’entend pas chez nous la liberté ou l’usage de la liberté de cette manière, et que, parce qu’on se dit libre, on se croit le droit de ne rien faire et de se décharger de toute responsabilité ; alors il ne faut pas se plaindre si vos voisins, qui entendent autrement les choses et comprennent autrement les devoirs du citoyen, viennent troubler vos loisirs.

Voyez ce qu’a fait la Prusse. Elle a pensé qu’elle avait des raisons pour nous haïr; son objectif a etc notre abaissement, notre humiliation, notre anéantissement, s’il était possible. (Ju’a-t-elle fait depuis cinquante ans? Elle n’a perdu ni un jour ni une heure ; elle y amis le temps cependant. Enseignement, systèmes scientifiques, théories, industrie, organisation civile et militaire, traités, manœuvres politiques, espionnage sur une vaste échelle, tout a été mis en œuvre, non pas seulement à la suite d’un mot d’ordre donné par son gouvernement, mais par chaque citoyen en son particulier. Chacun a voulu être plus instruit, mieux

armé, plus aguerri, plus industrieux, plus souple à la discipline qu’on ne l’était chez nous. La jeunesse allemande voyageait à pied, pointait des cartes, s’instruisait sur toute chose; couvrait des cahiers de notes dans nos usines, sur nos chantiers, dans nos campagnes; s’introduisait dans nos familles en qualité de commis, d’apprentis, de garçons de ferme, de contre-maîtres, pendant que la nôtre se dépêchait de subir quelques examens insignifiants pour acquérir le droit de ne plus rien faire. La haine contre la France a fait la fortune de la Prusse; elle a été le ferment de son activité, elle a produit l’initiative de chacun, elle a été le devoir. Allez donc lui persuader aujourd’hui que l'accomplissement de ce devoir, que ces efforts persistants ne lui constituent pas un droit?... Que plusieurs des moyens employés par la Prusse répugnent à notre caractère, je m’en félicite ; que son objectif soit odieux et peu chrétien pour un peuple qui se dit conduit par Dieu lui-même, je l’accorde ; il n’en est pas moins certain que chacun de ses citoyens s’est imposé un devoir et qu’il l’a rempli avec une ténacité et une constance dignes d’un plus noble but. C’est un exemple qui nous est donné ; à nous de le suivre si nous sommes encore une nation, non pour rendre à la Prusse la haine qu’elle nous porte et pour lui en faire un jour subir les conséquences,, mais pour nous relever aux yeux du monde et reprendre un rang digne de notre vieille et belle France.

.X... Ne pensez-vous pas que, si l’Allemagne prétend conserver l’Alsace et la Lorraine, il y a là un éternel sujet de luttes et de haines entre les deux peuples, un champ de bataille perpétuellement ouvert?

XX... Je le crois. Il en eût été de même si, victorieux, nous eussions prétendu posséder les provinces rhénanes. Cela eût été de notre part une grande faute politique, comme ce sera pour la Prusse une faute de prétendre conserver l’Alsace et la Lorraine. Mais, de même que, si nous eussions été les plus forts, l’opinion en France eut exigé la réunion à la France des provinces qui bordent le Uhin, de même l’opinion en Allemagne demandera qu’on exige de la France l’abandon de l’Alsace et de la Lorraine. Dans son for intérieur, je suis convaincu que le grand chancelier considère cette acquisition comme un lourd fardeau , comme un de ces cancers incurables attachés aux flancs d’un pays ; mais le grand chancelier, si bon politique qu’il soit, se soumettra en ceci à l’opinion de l’Allemagne, qui demande le prix de ses sacrifices et n’entendra probablement pas raison sur ce point. Soyez assuré que, quoi qu’il arrive, les difficultés surgiront pour la Prusse après la rentrée des troupes victorieuses en Allemagne, surtout si, nous repliant sur nous-mêmes pour panser nos blessures et reconstituer le pays, nous abandonnons ces projets de revanche ridicules pour le moment. Le temps se chargera

de nous venger, si nous savons être un peuple et profiter activement de la dure leçon que nous venons de recevoir. Le temps seul est le grand justicier contre lequel il n’y a pas d’appel. 11 n’est qu'un moyen de ne pas gêner le cours lent, mais sur, de cette justice, c’est de faire rigoureusement son devoir, tout son devoir; de ne pas s’abandonner, de ne pas chercher d’autres sauveurs que soimême ; de développer les facultés qui nous sont dévolues avec persistance et courage ; de mettre au ban de la nation l'oisiveté, l’égolsrae, l'ignorance’ et bon nombre de vices qui nous rongent.

X... Ce que vous demandez exige un sang-froid, une rectitude dans la conduite générale du pays, qu’il est difficile de réclamer chez une nation dont tous les sentiments patriotiques sont si cruellement froissés, dont les passions surexcitées laissent peu de place à la liberté du jugement.

XX... Oui, voilà le danger. Nous avons en France plus de vanité patriotique que de vrai patriotisme, plus d'imagination que de réflexion. Si un ennemi brûle notre maison, avant de songer à la rebâtir, à mettre notre famille a l’abri et à la bien mûrir pour que pareille chose n’arrive plus, nous laissons femme et enfants sur les ruines pour courir après l’ennemi et nous venger. S’il est encore

le plus fort, nous accusons le destin ; mais, en attendant, femme et enfants sont morts de misère, et quand nous

rentrons chez nous, battu, plein de rage, il ne nous reste ni famille, ni biens, ni armes, et l’ennemi nous raille pardessus le marché. L’opinion est peut-être plus froissée en France de ce que le roi Guillaume s’est fait couronner empereur d’Allemagne dans la galerie des glaces de Versailles qu’elle ne le serait par l’abandon d’une place forte ou de quelques hectares de territoire. C’est encore une faute que commet la Prusse de vouloir nous humilier dans nos sentiments plus vaniteux que réellement patriotiques. Il ne faut jamais humilier un vaincu, surtout si cette humiliation ne rapporte rien au vainqueur, qui ajoute ainsi à l’actif du vaincu une force dont il charge son passif. Mais nous n’avons pas à montrer à la Prusse ses fautes, il serait à souhaiter qu’elle en fit davantage; il faut nous souvenir des nôtres, les signaler avec la rigueur du chirurgien qui porte le fer dans la plaie gangrenée, les éviter dans l’avenir, et pour ce faire, exactement connaître les causes qui ont fait commettre ces fautes, afin de les supprimer à tout jamais, s’il est possible. Or, l’une des plus funestes parmi les causes, est l’excès de centralisation. Depuis Louis XIV, les provinces françaises ont senti peu à peu la vie se retirer pour affluer vers le centre. Lu Révolution n’a fait que donner une impulsion violente et brusque à ce mouvement, et Napoléon I er n’a eu qu’à mettre la main

sur le grand ressort si bien préparé pour faire mouvoir toute la machine.

Demander aujourd’hui aux provinces des efforts collectifs, leur demander de prendre l’initiative dans des conjonctures aussi graves, quand, depuis deux siècles, on a tout fait pour détruire l’autonomie chez elles, pour isoler leurs intérêts communs en les centralisant nu foyer du gouvernement, c’était demander à des boiteux de courir. Elles ont cependant fait plus qu’on ne pouvait s’y attendre, elles ont noblement fait preuve de patriotisme ; mais, donnant leurs enfants, leur argent, elles ne pouvaient plus donner ce qu’on a pris tant de soin de leur retirer, savoir : la vie, l’initiative, l’organisation collective, l’ordre d’ensemble, l’habitude de se mouvoir d'clles-mèmcs en dehors de l’impulsion centrale. Pour comble d’aberration, Paris avait été fortifié; l’idée centralisatrice à outrance de Napoléon 1" avait été mise à exécution. 11 n’avait pas suffi que la capitale eût appelé à elle toutes les forces, toute l’action, on avait armé cette tête en guerre. Enfermée duns un casque, elle ne pouvait ni voir, ni entendre, ni se mouvoir; elle était complètement séparée du tronc.

X... Ainsi, vous considérez les fortifications de Paris comme une faute ?

XX... Sans doute, comme une des fautes qui ont contribué à nous perdre. Entendons-nous bien : je dis fortification et non défense. Je vais m’expliquer. Paris fortifié

est devenu 1 objectif du |>euple allemand. Tous les ans on donnait, comme programme des concours à l’Académie •le Berlin, la prise de Paris. Et comme nous sommes les gens les plus hospitaliers de la terre; comme nous aimons, par un sentiment de vanité enfantine, à montrer aux étrangers ce que nous possédons, il n’y avait pas un fort, pas un bastion, pas un mouvement du sol autour de Paris qui n’eût été mûrement étudié par les Allemands, et cela pendant des années, avec la préoccupation tenace de venir, à la première occasion, prendre le tout.

Nous n’avons pas de haine, c’est un malheur chez un grand peuple, et ne pouvons croire que les autres en gardent pour nous. L’homme prudent qui se sait entouré d’ennemis ne met plus aujourd’hui tout son avoir dans un

coffre de fer exposé aux regards de tous, et n’invite pas ses prétendus amis à venir chaque jour voir comme ce coffre est bien façonné, comme les pênes en sont puissants et les ressorts merveilleusement combinés. S’il aime à recevoir, il ouvre sa maison, d’apparence hospitalière, mais il en a disposé les abords de telle sorte qu’à la moindre apparence d’attaque, il puisse se ruer sur son ennemi avant qu’il ait pénétré chez lui. La fortification permanente de Paris est un reste des idées d’un autre temps.

Cela rappelle un peu ces seigneurs du moyen Age qui ne croyaient mieux faire que d’accumuler derrière leurs murailles et dans les profondeurs de leurs donjons,

richesses, famille, archives, titres. Un rival venait un jour assiéger le château, rasait les murs, égorgeait la famille, emportait ses richesses, et emmenait le châtelain prisonnier, s’il n’était pas enseveli sous les décombres de sa forteresse. Paris, fortifié d’une manière permanente, à grand bruit et après force discussions et mémoires sur la matière, avait le tort d’être un défi perpétuel à l’adresse de l’Allemagne, et il y avait beaucoup à parier que s'il était attaqué vingt ou trente ans après l’érection de ses forts et murailles, forts et murailles, bien connus et appréciés à leur valeur, ne tiendraient pas contre les engins que l’industrie moderne ne cesse de perfectionner, ou du moins n’en neutraliseraient pas l’effet.

X... Cependant Paris, grâce à ses défenses, n’a pas été pris, il a capitulé faute de vivpes, mais non parce que ses murs étaient entamés. 11 a tenu en échec quatre mois et plus les armées allemandes, et eût permis pendant ce temps aux provinces de reprendre l’offensive si la chose eût été possible.

... ous tournons dans un cercle vicieux et demeurons sous le coup d’un raisonnement faux dès l’abord. Paris fortifié a pu tenir quatre mois, et eût tenu davantage s’il eût été complètement approvisionné. Mais Paris a été fortifié parce qu'il était la tête du corps français; et ceux

qui ont le plus poussé à cotte mesure, a commencer par Napoléon I er , avaient tout fait pour que la France reçût toute impulsion de Paris. Cependant le corps français n’a pu se mouvoir parce que la tête était fortifiée, et que, comme toute place forte construite suivant les données ordinaires, elle n’avait plus elle-même la faculté d’imprimer une impulsion au dehors. Paris fortifié, avec des provinces ayant conservé une administration particulière, avec la non-centralisation, était une place de guerre plus grande qu’une autre et dont la chute n’entraînait pas celle du pays. L’ennemi n’avait pas, à l’investir et à l’attaquer, un intérêt qui fût en rapport avec les efforts que demandaient cet investissement et cette attaque. Avec la non-

centralisation gouvernementale, la fortification perma-

neute de Paris avait donc une sorte de raison d’être, était logique. Mais avec le système de centralisation, il était de toute évidence que l’ennemi, connaissant de longue main le dispositif défensif de la capitale, allait tout faire pour neutraliser entièrement son action. La centralisation gouvernementale admise, Paris, grâce à ses environs si admirablement disposés pour la défense sur un grand rayon, pouvait opposer à l’ennemi, non une enceinte autour de laquelle il était facile à cet ennemi de s’établir et qui infailliblement amenait le blocus, mais des défenses que cet ennemi n eût pu connaître d’avance, qui eussent été faites en raison de ses dispositions militaires,

mais qui auraient pu «lès lors gravement gêner ses projets.

X... Mais Paris ouvert eût été occupé par l'ennemi trois jours après son investissement et tout aussi incapable de communiquer avec la province ; dès lors je ne vois pas en quoi les fortifications ont pu nuire à la défense générale du territoire.

XX... Voilà la question. Paris dépourvu de fortifications permanentes eût-il été investi? Oui, s’il n’eilt pas eu de défenseurs; non, s’il en eût eu; ou du moins sou investissement eût-il été plus difficile, üans les circonstances oû nous nous sommes trouvés après le désastre de Sedan, nous n’avions plus d armée à mettre en ligue devant l’armée allemande, nous nous sommes fiés à nos défenses permanentes pour empêcher l’ennemi d’entrer dans Paris, nous nous sommes laissé investir sans causer à l’ennemi le moindre embarras. La tète a été paralysée du jour au lendemain, et la province, habituée à n’agir «pie sur l irnpulsion de la tète, a été paralysée à son tour. L’ennemi nous a ainsi tenus blocjués quatre mois, et pendant ce temps il dressait en parfaite sécurité, contre nous, en occupant certains points stratégiques, les nombreuses batteries que nous eussions dû dresser contre lui, si nous n’avions pas considéré nos forts et l’enceinte comme une défense inat—

taquable, et si (lès l’abord nous ne nous y fussions pas retirés. Supposons que Paris eut eu pour deux mois de vivres de plus. L’ennemi continuait à bombarder nos forts et la ville elle-même, que ces forts étaient impuissants à préserver contre les obus. Il eût réduit en poussière, y mettant le temps, deux ou trois de ces forts; il y fût entré, et de là, dressant de nouvelles batteries contre la ville, il étendait son tir jusqu'au centre de la capitale. Je veux bien que Paris ne se fût pas rendu pour cela, cai* jamais un bombardement ne fait rendre une ville et est toujours une inutile cruauté qui exaspère la résistance. Mais pendant ces deux mois, la province eût-elle été mieux organisée en vue d’une guerre à outrance, eût-elle été en

mesure de nous débloquer? Je ne le crois pas, et je ne

pense pas qu’aucun homme de guerre le croie.

Il est de plus, dans une grande ville assiégée, un fait moral dont on doit tenir compte et qui se produit toujours. Toute armée bloquée perd une partie de sa valeur. Plus l’armée est nombreuse, plus la démoralisation Pentame. Une garnison de quelques milliers d’hommes, commandée par des chefs en qui elle a pleine confiance, peut conserver son organisation et son moral intacts, encore ne faut-il pas que la défense se prolonge trop. Mais une armée nombreuse, composée d’éléments très-divers, enfermée dans une grande ville, tournant sans cesse sur elle-même, en contact permanent avec l’élément civil, est bientôt atta-

quée dans son moral. Dans co mélange du civil et du militaire, la discipline se relâche. La nostalgie de la rue, du foyer, du café, du lieu public, s’empare du soldat, qui n’a qu’une pensée, rentrer dans le sein de cette ville à quelques pas de son cantonnement. La garde de la tranchée pendant la nuit froide lui semble d’autant plus dure qu’il sait qu’à un ou deux kilomètres il pourrait se chauffer au coin du feu ou boire au cabaret; que ses camarades, plus heureux, jouissent à l’heure présente de ces douceurs. Une des fautes des généraux chargés dès l’origine du commandement de l’armée de Paris, ç’a été de laisser pendant des semaines les troupes cantonnées chez l’habitant, tramer sur les boulevards et passer les journées dans des lieux équivoques; les officiers n’ont pas appris à connaître leurs hommes, à s’en occuper, ils étaient étrangers les uns aux autres. L’élection dans la garde mobile a contribué encore à enlever à cette troupe une bonne partie de sa valeur militaire.

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