‹ Memoire sur la defense de Paris, Septembre 1870Janvier 1871 Eugène Emmanuel ViolletLeDucChapitre 11 sur 21 · XI. VIII · texte numérisé non relu

XI. VIII

et vaincue, se composait îles comparses dirigés par quelques meneurs qu’on voit toujours apparaître aux jours néfastes pour préparer les ruines ou consommer les désastres . Assistaient à cette représentation d’une pièce trop souvent jouée chez nous, et qui n’a même plus l’intérêt de la nouveauté, cinq à six mille curieux, indifférents d’ailleurs, et qui continuaient leur promeuade après avoir écouté pendant quelques minutes des discours banaux accompagnés de gestes théàtrals et regardé des gamins s’occupant avec ardeur à dénicher des aigles. Les cafés, les cabarets surtout, pleins. Au milieu de cette indifférence curieuse, on voyait circuler des groupes de personnages qui, malgré leurs cris et leurs gestes indignés, ne parvenaient pas à réchauffer la foule. Chacun rentrait chez soi, à la nuit, comme après une fête populaire. Des Prussiens qui étaient à Châlons déjà, pas un mot..., on les avait oubliés...

Loin de moi la pensée d’accuser aucun de ceux qui, après cet effondrement d’un gouvernement appuyé trois mois auparavant sur 0 500 000 suffrages, en face d’une mise en scène ridicule et mal montée, ont accepté de diriger le pays. Ce serait faire injure au euractère des membres principaux du gouvernement de la défense nationale que de supposer un instant, chez eux, en ces circonstances , des sentiments d’ambition , d’amour du pouvoir. Tous étaient trop clairvoyants pour ne pas comprendre que ce pouvoir serait, pour ceux qui le pren-

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tiraient, le plus écrasant (les fardeaux , la plus dangereuse des responsabilités. En ramassant ce pouvoir tombé sous l'indifférence publique, ils n’ignoraient pas que derrière eux allait se souder cette queue avec laquelle ils devraient bientôt compter.

Le gouvernement de la défense nationale pouvait-il, dès l’abord, faire une alliance intime et confiante avec la partie saine et patriotique du pays, laisser de côté les questions politiques, et, s'appuyant sur la nation, s’occuper uniquement de la défense du territoire, ou devait-il louvoyer, flatter cette queue funeste et gagner du temps? Le premier de ces deux partis paraissait le meilleur ; c’est pourtant au second que le nouveau gouvernement s’arrêta. Malgré l’expérience du passé, il crut pouvoir, probablement, apprivoiser le monstre, lequel ne fut pas dupe un instant, mais se laissa flatter et laissa passer.

On lui livrait les meilleures armes, on le payait régulièrement, on l’habillait, on le choyait de toutesles manières. Une ou deux fois il montra les dents; mais, devant l’attitude de la population qui n’avait pas encore perdu tout sens patriotique, il rentra dans sa tanière eu attendant une occasion favorable. Quant à se battre contre l’ennemi, la queue n’y pensait guère et le déclarait formellement. Dans les clubs de ces messieurs, on disait sans ambiguité qu'il fallait laisser faire aux Prussiens le gros de la besogne, écraser 1a France de réquisitions, exiger une indemnité

fabuleuse, huit, dix milliards, brûler Paris...; qu’après cela la réformation sociale ue ferait pas un pli, tous ceux •pii possèdent étant ruinés. ( )u disait tout cela, et le gouvernement de la défense nationale continuait à accorder à ces braves gens tout ce qu'ils demandaient, même de ne pas aller au feu, et d’attendre, moyennant 1 fr. bOe. par jour, plus 7b centimes pour leurs femmes, que le drame national fût terminé pour commencer le drame social.

On ne parviendra pas à faire croire aux gens sensés que M. de Bismark ne fût pas au courant de la situation intérieure de Paris et qu’il n’y eût pas mis au moins un doigt, sinon la main. Ce sont là de ces faits que l’histoire manque rarement d’éclaircir, et les communeux n’ont pas brûlé tous les petits papiers révélateurs. D’ailleurs les Prussiens enseignaient à ces messieurs comme on incendie rapidement une ville à l’aide du pétrole, comme ou brûle les bibliothèques, et comme on envoie des obus sur une cité assiégée, dans le las.

Quoi qu’il en soit, lorsque Paris affamé eut capitulé et que M. J. Favre eut demandé que les troupes allemandes ne fissent qu’un simulacre d’entrée dans les murs de la capitale, M. le grand chancelier, diplomate, accorda ce point sans trop se faire prier, parait-il. Il n’ignorait pas que le désarmement de la garde nationale allait être la grosse question, et il préférait la laisser résoudre à la France,

plutôt que de se charger de ce soin. Il lui répugnait, devant l’Europe déjà émue, de brûler Paris; et si les Français pouvaient faire cette besogne eux-mérnes, la Prusse y trouvait toutes sortes d’avantages. Quelques ruines de plus chez nous, des hontes, des haines allumées, un crédit fortement ébranlé, ne faisaient pas qu’après tout, la France ne fut un bon gage, et l’on pouvait, en présence de ces complications intérieures, se montrer plus difficile, faire des conditions plus dures encore...

. Pendant la durée du siège des Prussiens, de nombreux symptômes faisaient pressentir à tous les esprits dévoués à la grandeur du pays que, quelle que fût l’issue de la lutte, ce n’était que le prélude d’un drame sanglant. « Après la guerre contre l’étranger, la guerre civile. » Cette phrase

était souvent répétée.

Avec plus de fermeté, de discipline, de connaissance de l’état des esprits à Paris, le gouvernement, au 1 8 mars, pouvait-il éviter nos derniers malheurs? Il n’avait pas d’armée; Versailles et Paris étaient aussi éloignés de s’entendre que peuvent l’être la Chambre des communes et Pékin. La population saine, mais peu éclairée de Paris, isolée pendant cinq mois, énervée, persuadée que le gouvernement de la défense nationale n’avait pas fait son devoir en face de l’ennemi, ne comprenant rien à son attitude de doute et de défiance perpétuelle , mal soutenue par ce gouvernement après qu’elle lui avait donné un appui

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sérieux au 31 octobre, ne connaissant pas les agissements de cette queue, près de laquelle, pendant cinq mois, elle avait vécu cependant, laissa faire, comme elle avait laissé faire le 4 septembre. Un grand nombre de Parisiens étaient partis après le siège pour visiter leurs familles éloignées ou pour veiller à leurs intérêts compromis ; les affaires tendaient à reprendre avec une activité extraordinaire.

En supposant la chose possible, eut-il été mieux d'éviter cette crise, le 1 8 mars, par des mesures prises à temps? Je crois qu’on eût pu tout au plus obtenir un ajournement.

Il en est des peuples comme des individus, lorsqu’une maladie sérieuse se déclare. La convalescence ue peut venir qu 'après une crise déterminante entre le principe vital et le principe morbide.

Aujourd’hui, grâce à cette crise, il n’est permis à personne d’ignorer ou de feindre d’ignorer que nous nourrissons chez nous, dans nos villes, des hordes de barbares qui ont juré une haine implacable à la civilisation, l’as d'illusions ou de compromis possibles. « Etes-vous ou n’êtcsvous pas du parti des voleurs? » La question est ainsi réduite à sa plus simple expression. La politique, les opinions religieuses et autres n’ont rien à voir là-dedans. Plus de culte, plus de patrie, plus de forme de gouvernement; plus de lois, puisqu’on les peut changer chaque matin ; plus de possession légale, plus de supériorité acquise par le travail et l’intelligence, plus de liens sociaux... ; un seul

principe : « Prendre et détruire tout ce qu’on ne peut s’approprier. Ignorants et stupides, nous prétendons que tous soient comme nous. Brillons bibliothèques et musées, archives, travaux accumulés par les générations précédentes. » Quoi de plus logique?

Menacé d’arrestation par la Commune si je refusais de marcher sous ses ordres, comme oflicier du génie, je quittai Paris le 29 mars. C'est pendant cette absence forcée de la capitale que j’ai pu terminer le mémoire commencé sitôt après la capitulation.

Comme tous les Parisiens fugitifs, comme tous ceux qui ont encore conservé un amour profond pour notre malheureuse patrie, j’ai suivi anxieusement les phases de cette attaque d’une armée à peine reformée, avec laquelle nous étions de cœur, contre nos propres foyers, contre ces remparts que nous avions défendus devant l’étranger.

En ces deux mois, j’ai essayé de me rendre compte de l’état des esprits dans les provinces que je parcourais, de l’attitude du pays pendant cette crise.

11 résulte de cet examen, que je ne donne pas comme complet, un certain nombre d’observations qui peuvent, en ces jours funestes, avoir leur intérêt.

A entendre beaucoup de gens, Paris n’avait que ce qu’il méritait. 11 y avait longtemps que sa prédominance, ses propriétés absorbantes choquaient la province. Peu s’en fallait qu’un certain nombre d’honnêtes gens ne proposassent

la suppression définitive de Paris; et l’on trouvait que le gouvernement de Versailles y mettait bien des façons. Selon quelques-uns, s’il ne paraissait pas utile de détruire totalement Paris, il était nécessaire de lui enlever son titre séculaire de capitale et de réorganiser la Finance à l’instar des Etats de l’Union. Plusieurs prêchaient la conciliation, — ceux-là étaient en petit nombre, je dois le dire. — Un nombre plus restreint encore réclamait une main de fer, une manière de duc d’Albe pour écraser une bonne fois la révolution dans la personne de quelques coquins et... de leurs adhérents. La grande majorité demandait que tout cela finît d’une manière ou d’une autre, s’inquiétant peu de la forme de gouvernement à choisir, pourvu que ce gouvernement permit de travailler, et ne protégeât pas les voleurs de préférence aux gens paisibles et soumis aux lois. Dans les bas-fonds — même ruraux, puisque l’expression est admise, — on attendait le triomphe de la Commune pour commencer la jacquerie, mettre le feu aux châteaux, piller les gros fermiers, et faire partout des réquisitions, à la manière des Prussiens, dans les villages et bourgades. En attendant, et pour se faire la main, on pillotait l’Etat en coupant les bois domaniaux, et en les vendant à vil prix à d’honnêtes spéculateurs et à d’excellents propriétaires, qui eussent trouvé détestable qu’on en agît de même dans leurs propres forêts.

Tout cela ne constitue pas un état social très-rassurant,

surtout quand on a l’ennemi chez soi, qui, non sans raisons, résume ces opinions diverses et ces façons d’agir en une seule expression : « Auarchie. »

De toutes parts récriminations contre les Parisiens, auxquels, même avant les derniers événements, on reprochait avec aigreur leur résistance de quatre mois passés, qui avait donné tout le temps à la Prusse de ravager plus d’un tiers de la France; résistance qui n’avait fait que rendre les conditions de la paix plus onéreuses.

Or, voilà que ces Parisiens, non contents de ces cinq mois de siège, recommencent la guerre , par amour de l’art sans doute, et rendent l’ennemi plus exigeant encore, en le fixant indéliniment sur le sol !

De ces appréciations, de l’attitude même de Paris pendant la déshonorante tyrannie de la Commune, de son hébétement depuis qu’il est délivré, eu présence des ruines et de l’incendie, il résulte clairement que le sens patriotique est momentanément, faut-il l’espérer, suspendu chez nous.

Si nous ne faisons pas un grand effort, si les hommes de cœur ne se mettent pas promptement à raffermir la fibre morale du pays, on peut considérer la France comme arrivée à sa période de décadence.

Pendant le siège des Prussiens, le cri de : « Vive la France ! » était considéré comme suspect. C’était le seul cependant qu’on eût dû alors se permettre. A ce cri, les

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