DI' ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS
et renvoyez vous-même, monsieur, tous les Français que vous trouverez par delà le Rhin, car nous agirons ainsi chez nous envers les Allemands ; et vous qui êtes évidemment instruit , homme d’un esprit cultivé, ne voyagez pas en France, car si vous veniez chez . l’un de nous rentrés dans la vie civile et la paix signée entre nos gouvernements, les portes vous seraient fermées. »
L’officier prussien pûlit un peu, son regard exprima plutôt la tristesse que la colère, et tirant un journal de sa poche :
« — Voici qui vous dira que les élections faites à Berlin ne sont pas favorables à notre gouvernement; vous vous trompez quant aux sentiments de la nation allemande... je ne saurais en dire davan- . tage...
» Z... Il n’est pas besoin de me répondre ou de chercher à me réfuter; je sais votre pensée, j’y répondrai, au delà. D’ailleurs vous comprendrez à demi-mot.
» Le Capitaine. Que croyez-vous donc?
w Z... Exactement ce que vous savez vous-mêmes. Les Allemands sentent le besoin de se ménager la possibilité de renouer les relations commerciales, scientifiques , industrielles, avec la France qui les a tant aidés, et ils donneront un désavœu apparent à leur gouvernement pour profiter de nouveau de nos idées, de notre facilité en toutes choses, de nos qualités enfin, si nécessaires au développement de la civilisation.
» Le Capitaine. Un de nos députés de Berlin aurait reçu le mandat impératif de demander la rétrocession de l’Alsace et de Metz... Que dites-vous de cela?
» Z... Je dis ce que vous en pensez, — l’Allemagne ne céder jamais volontairement l’Alsace et Metz 1
236 t, . MÉMOIRE SUR .LA DÉFENSE DE PARIS.
» Le Capitaine. Les intérêts du commercç peuvent cependant le commander... L’esprit des habitants...
4 » Z... Le gouvernement de l’Allemagne exilera le? grands indus-
triels du Haut-Rhin, anéantira leurs établissements, à moins toutefois que les ltœchlin,*les Dojlfus, ne détruisent eux-mêmes leurs
manufactures. L’Allemagne est tout eptière dévouée à votre gou- * *
vcrnemept; la partie allemande de l’Autriche est à lui... et il le
sait..»
Chacun des passages de ce discours est traduit scrupuleusement aux officiers par le capitaine, qui ne croit pas être compris de Z.... Après ces derniers mots, il le regarde attentivement et comme pour lui demander s’il a quelque chose à ajouter.
« Z... Vous voulez le fond de ma pensée? le voici... Le gouver-
nement impérial prussien, qui représente et résumé si bien l’idée allemande, de la race allemande, ses convoitises et son arrogance longtemps contenue; ce gouvernement augmentera vos impôts, vous demandera tous les jours plus de sang, sous le prétexte de fonder la grande paix, la paix incontestée, inébranlable, appuyée sur la force. Nous connaissons cela : nous avons passé par ces épreuves. Un jour, las, exténués, entourés d’ennemis avoués et d’amis envieux, de rancunes et de haines, un jour de désastre militaire, de déchirements intérieurs, vous vous débarrasserez de ce gouvernement astucieux et fourbe... Alors seulement la nation française pourra vous tendre la main.
» La nation française oublierait que vous avez été les vainqueurs dans cette guerre , car elle oublie plus vite ses défaites que ces victoires. Nous comprenons la gloire militaire. Mais la nation française, pour des intérêts politiques qui ne la touchent que médiocrement, a été entraînée dans une guerre qui devait conserver un caractère politique et qui a pris un tout autre tour, parce que l’Allemagne a obéi à des sentiments mauvais, inavouables entre
DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS, v 237 peuples civilisés, à un gouvernement qui avait depuis cinquante
ans entretenu et cultivé ces sentiments avec une perfide habileté.
* ^ ♦ Cela, la France ne le peut Qublier ; car si elle s’est battue souvent,
jamais dans ses guerres n’est entré un calcul de marchands, de
spéculateurs sur le sang des hommes. »
Silence... Puis Z... ajoute:* ♦
« — Je vois ce qui vous embarrasse en ce moment, vous vous
demandez comment nous allons nous quitter après cet entretien ? »
Signe de tôte affirmatif de l’officier.
« Z... Nos devoirs 'Sont tracés : se saluer et se séparer. »
15 mai 1871.