DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS
malheurs, pour ne voir que la société française. Qu’elles prennent la ferme résolution de vaincre la barbarie qui nous gagne, et que notre légèreté, notre faiblesse ont laissée s’installer dans nos foyers.
A cette indulgence banale, à l’égoïsme qui ont favorisé le développement des plus redoutables maux chez nous, opposons le respect pour le travail et la saine intelligence. Cela ne peut dépendre de la volonté d'un chef, d’une assemblée, mais de tous les cœurs virils, si profondément humiliés par le spectacle de nos misères morales étalées devant l’ennemi installé dans nos provinces.
Nous avions le militarisme, qui tendait à faire de l’armée une caste exclusive dans l'État. La Prusse a trouvé le caporalisme, qui tend à assimiler des populations sans liens entre elles aux rouages d’une machine bien combinée et montée. C’est plus fort. Est-ce là la dernière expression de la civilisation? Évidemment non ; trouvons mieux.
L’organisation administrative s’applique aussi bien à la guerre qu’à la paix ; c'est affaire de méthode, d’ordre, d’économie et de travail.
L’industrie — et elle l’a prouvé — produit tout aussi aisément des engins de guerre que des instruments de paix. Les connaissances spéciales de l’ingénieur, du géographe, du physicien, du chimiste, s’emploient également dans l’un et l’autre cas.
Reste la force active, la masse agissant sous une impulsion. Le nombre seul ne la constitue pas, il lui faut des cadres, le commandement et la discipline. Faites de bons cadres, vous obtiendrez la . discipline; donnez une instruction simple, saine et robuste aux masses, vous aurez le corps disciplinable.
C’est donc à l’enseignement à faire son œuvre, c’est par l’enseignement qu’il faut commencer.
Le principe qui régit nos écoles spéciales demande à subir de profondes modifications. Si nous prenons l’École polytechnique comme exemple, on verra que la pensée qui a présidé à l’établissement de cette institution n’est plus en harmonie avec les besoins modernes. Sur cent élèves qui entrent à l’École polytechnique,
il n’y en a pas un tiers qui subissent les examens d’admission avec l’intention d’embrasser la carrière militaire, et cependant moins d’un tiers en peut sortir pour occuper des fonctions civiles ; plus des deux tiers sont jetés dans l’armée. Pour ceux-ci, c’est un pis-aller qu’ils acceptent, s’ils n’ont pas une position de fortune qui leur permette de chercher d’autres débouchés. C’est là un mal qui explique comment, dans l’armée, nous avons un grand nombre d’officiers supérieurs qui n’ont ni les aptitudes, ni les goûts qui conviennent à l’état qu’ils ont pour ainsi dire embrassé malgré eux. Et comme ces officiers appartiennent précisément aux armes spéciales, qui demandent des aptitudes particulières, il en résulte que ces corps sont remplis d’hommes ne suivant leur carrière qu’avec dégoût, nonchalance au moins, jusqu’au jour où sonne l’heure de la retraite.
L’enseignement, dans cette école condamnée à fournir des sujets à des carrières qui n’ont entre elles aucun rapport, embrasse un nombre de connaissances trop étendu et qu’il est impossible d’approfondir.
Cette école, comme l’Université elle-même, d’après la pensée qui l’a constituée, prétend donner à chaque élève une somme de connaissances reconnues nécessaires, quelle que soit la carrière à suivre ; quitte à ces élèves, après avoir reçu ce premier enseignement fondamental , à se livrer plus spécialement aux sciences que réclame leur état futur. Cela pouvait être bon alors que le nombre des connaissances nécessaires dans chaque spécialité était restreint et ne s’écartait pas sensiblement de la masse des connaissances fondamentales ; mais, aujourd’hui, c’est condamner la jeunesse à une série de travaux qui dépassent la force du cerveau humain. C’est lui enseigner beaucoup de choses qui seront inutiles, et ne lui permettre que d’effleurer celles dont elle a le plus besoin.
Ainsi est-il beaucoup de gens qui savent un peu de tout, qui se croient en état de porter sur toute chose un jugement, et qui, dans les cas spéciaux sur lesquels ils auraient à exercer leur esprit, à user de connaissances particulières, sont d’une faiblesse notoire et
DU ROLE DE LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 229 n’atteignent pas le niveau des intelligences qui n’ont eu pour enseignement que la pratique et l’observation.
De ce qu’une institution , à un moment donné, en certaines circonstances particulières , a rendu de grands services, il ne s’ensuit pas qu’elle soit toujours apte à rendre ces mêmes services, si les circonstances sont autres.
L’École polytechnique était une institution excellente au moment où elle fut établie, c’est-à-dire à la fin du dernier siècle, alors que le bagage des connaissances spéciales était relativement mince. On formait ainsi une pépinière de jeunes gens qui, ayant acquis les notions scientifiques générales admises alors, pouvaient embrasser les diverses carrières pour l'exercice desquelles ces notions scientifiques forment une base nécessaire. Mais il n’en est plus ainsi : les connaissances spéciales et pratiques ont acquis un tel développement, que ce n’est pas trop de consacrer à les acquérir toutes les années de la jeunesse, et qu’il est bon de ne prendre dans la somme des connaissances générales que le strict nécessaire.
11 semble que l’enseignement en France est fait pour les natures d'élite, les esprits les mieux doués. Dans les arts, la littérature, les sciences , l’enseignement est académique toujours et partout . Cependant une nation ne saurait être composée que de citoyens destinés à prendre les premières places dans les travaux de l’intelligence ; la grande majorité doit occuper ces positions aussi modestes qu’utiles dont dépendent l’honneur et la richesse d’un pays. Il n’est pas besoin de se préoccuper de former des génies, ceux-là s’élèvent seuls.
L’enseignement doit être fait pour les masses. Simple, pratique, évitant tout bagage superflu, tout emploi inutile du temps, ne donnant que la nourriture intellectuelle nécessaire, et dans la mesure des forces et des besoins du plus grand nombre, il ne jetterait pas dans la société un flot incessant de fruits secs, inutiles à eux-mêmes et aux autres, et qui, mieux pourvus de vanité que de connaissances pratiques, prétendent à toutes les fonctions.
Sous ce rapport, l’enseignement serait, en France à constituer sur des principes nouveaux.
C’est en grande partie au vice de notre enseignement, à son manque de direction pratique, qu'il faut attribuer l’entraînement des masses dans les grandes villes vers ce qui est théâtral et faux, leur amour pour l’apparence et le mensonge; l’influence que prennent sur elles les esprits superficiels, gonflés de vanité, qui, n’ayant rien approfondi, sont incapables de rien produire, mais n’en manifestent pas moins les prétentions les plus étranges à se mêler à tout, à toucher à tout, à trancher les questions les plus ardues. Ainsi avons-nous vu une partie considérable de la population de Paris se livrer aveuglément à des meneurs n’employant, pour la séduire que les plus grossiers mensonges, pour l’entraîner dans la plus odieuse des guerres que des phrases creuses cachant les plus criminels desseins, et une mise en scène ridicule.
Ramener par le raisonnement des masses ainsi affolées est chose impossible; elles croient au rôle que ces impresarii leur font jouer. Dépourvues de sens pratique, se complaisant dans les illusions, elles ne sauraient faire retour vers la réalité des faits, vers le sens commun. Elles prennent pour de l’héroïsme des luttes sans raison, dans lesquelles s’engloutissent l’honneur et les intérêts du pays, qui compromettent la civilisation, et laissent à travers les âges de ces taches sombres que ni la prospérité ni la gloire ne parviennent à effacer.
Toute réforme de notre état social en lambeaux ne peut et ne doit être tentée que par l’enseignement; le pays ne se relèvera qu’en s’instruisant.
Dans l’armée active, que nos officiers ne soient pas soumis à une réglementation méticuleuse en temps de paix ; qu’ils ne fassent pas, au sein d’un pays actif, un corps condamné â l’oisiveté ; qu’ils concourent aux labeurs de la paix, mais qu’ils soient forcés de donner la somme de leurs aptitudes par des examens, sous peine de déchéance; et nous aurons, au moment d’une crise, des hommes capables, n’ayant pas vécu en dehors de la société
DU ROLE DK LA FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS. 231 civile, la connaissant, et sachant quelles sont les ressources dont elle dispose.
Ce qu’on doit demander, c’est que le pays soit également associé, sans exceptions, pour les travaux de la paix comme pour les travaux de la guerre ; que l’organisation civile puisse s’appliquer à l’organisation militaire, sans secousses, en vingt-quatre heures ; que l’administration française soit digne de ce nom, en ne se faisant plus Y exécutif d’une coterie ou d’un parti; qu’elle soit libérale dans la véritable acception du mot, en attirant les intelligences au lieu de les éloigner par une soumission paresseuse à la routine et la crainte de l’esprit d’examen.
Plus qu’aucun autre pays, par la promptitude avec laquelle, au besoin, il change ses habitudes, le nôtre est apte à se prêter à cette
grande et nécessaire réformation ; mais il faut que le militarisme,
l’esprit de routine d’une part, les brouillons, les intrigants et les fous de l’autre, ne puissent pas se mettre en travers.
Le militarisme a montré sa faiblesse, la routine sa sénilité, les brouillons leur présomption, les intrigants leur incapacité, les fous leur folie; c’est au pays, enfin, par l’organe de ses représentants, d’aviser.
L’armistice signé, j’envoyai relever la plupart des travaux faits par les Allemands autour de Paris ; j’allai en examiner les plus importants. Dans nne de ces excursions, l’un de mes aides, Alsacien, parlant l’allemand, eut avec un officier prussien l’entretien que je rapporte ici fidèlement, essayant de lui conserver son caractère.
Pendant que notre jeune ingénieur prenait des notes, passe un capitaine suivi de plusieurs officiers et sous-officiers.
Le premier s’approche, et s’adressant en français à Z... (c’est ainsi que je désignerai mon aide) et le saluant :
« — Je ne veux pas être indiscret.... Pouvez-vous me montrer ce que vous faites ? Ce n’est pas un droit que j’exerce en vous adressant cette question.
» Z... Je puis facilement vous satisfaire, monsieur, voyez : je fais ce que vous-mêmes avez fait depuis cinquante ans, j’étudie vos travaux militaires, comme vous avez étudié les nôtres. »
Le capitaine est un homme jeune, à la physionomie sérieuse et expressive ; après avoir regardé les croquis :
« — Êtes-vous officier français? Parlez-vous l’allemand?
» Z... Non ; je suis ingénieur civil et ne sais pas la langue allemande. • '
» Lk Capitaine. Ces notes intéressent le génie et l’artillerie. Notre discipline m’interdit de vous adresser des questions en dehors de ce qui touche le service; vous pouvez donc continuer votre travail... »
Il est évident que cet officier désire cependant ne pas rompre l’entretien et son regard interrogateur attend une réponse.
« Z... Les lois de la discipline vous interdisent, dites-vous, de m’interroger; cependant vous attendez que je parle et je n’ai pas de raison pour me taire.
» Le Capitaine. Parlez, vous nous ferez plaisir... Permettez-vous que je traduise à ces messieurs, qui n’entendent pas bien la langue française, ce que vous direz ?
» Z... Volontiers.... Mais je parlerai franchement, et peut-être trou\crez-vous dans ce que je dirai des expressions qui offenseront
DU ROLE DE l,A FORTIFICATION AUTOUR DE PARIS.
vos sentiments. Vous êtes les maîtres ici, je ne le puis oublier, mais je ne sais pas cacher ma pensée aux gens d’honneur qui me la demandent. Vous portez une croix sur la poitrine, vous êtes officier et certainement instruit ; si mes paroles vous déplaisent, vous avez le pouvoir de me le faire durement sentir. »
Après avoir traduit ces quelques mots, très-fidèlement, aux officiers groupés derrière lui, le capitaine ajoute :
« — Nous honorons le parler du cœur.
» Z... Votre gouvernement vient de nous faire une guerre odieuse, et exploite au profit de son ambition toutes les grandes qualités des races allemandes. Vous aimez l’étude, le travail, l’ordre, la méthode et la précision ; vous Ôtes industrieux et vigilants, toutes choses propres à rendre la paix prospère. Quels avantages trouverezvous dans les résultats de cette guerre? Ce n’est pas le fanatisme religieux ou l’ainour de la gloire qui vous poussent — l’Allemand
n’était pas agressif par nature le respect de la famille est très-
développé chez vous; cela vous tient lieu de sentiments religieux — c’est l’accomplissement des devoirs envers les vôtres, envers le pays; c’est l’idée de domination à laquelle la race germanique s’est crue appelée tout à coup.... Depuis cinquante ans, votre gouvernement a favorisé à son profit le développement de ces principes et vous vous ôtes identifiés avec ce gouvernement. La preuve, c'est que vous dites et écrivez : « Notre bon père le roi, la paternelle administration de notre roi. » Votre gouvernement reflète et résume vos secrètes pensées ; il est réellement la tête de la grande famille germanique.
» Le Capitaine. Vous nous connaissez bien. Continuez...
» Z. . . Pour favoriser le développement des facultés et du sentiment intime de l’Allemagne du Nord, votre gouvernement vous a envoyés
23ft MÉMOIRE SUR LA DÉFENSE DE PARIS,
compléter votre instruction chez les nations voisines ; vous ôtes venus chez nous armés de vos méthodes scientifiques. Vous avez voulu renseignement obligatoire ; vous avez considéré l’armée, dans laquelle doivent entrer tous les citoyens, comme l’élément intellectuel de la nation, comme le stage nécessaire à toutes les carrières ; vous avez fait de l’avancement militaire des échelons pour les esprits distingués, travailleurs, réfléchis et hardis. Cette troupe d’élite a remis entre les mains de votre gouvernement, qui les a résumées, les études de toutes natures faites à l’étranger. Ainsi a-t-il possédé bientôt une sorte de statistique matérielle et intellectuelle de l’Europe, et particulièrementde la France, votre objectif. Ce travail était, pour beaucoup, fait dans une pensée de développement de la civilisation, une sorte d’inventaire platonique de toutes les richesses intellectuelles et matérielles dont disposait l’Europe.
» Le Capitaine. C’est vrai... Veuillez poursuivre.
» Z... Votre gouvernement cependant — qui n’est que l’expression vivante delà pensée germanique — a jeté, à un moment donné et savamment préparé, toute l’Allemagne sur la France. D’une guerre entreprise par une cour frivole et incapable , guerre qui pouvait être arrêtée lorsque les armées dont disposait cette cour eurent été écrasées, vous avez fait une guerre de races, une guerre à outrance, n’ignorant pas que la véritable nation française ne désirait ni conquêtes, ni nouvelles gloires militaires. Vous avez ainsi continué votre marche d’envahisseurs longuement préméditée; vous nous avez écrasés, bafoués, ruinés. Je dis vousl... car si votre gouvernement a fait cela* c’est qu’il savait répondre aux vœux de l’Allemagne, à ses anciennes rancunes, è ses nouvelles convoitises, à sa pensée secrète, à quelque chose de peu avouable, mais qui n’est pas moins évident ; sa rapacité. A la guerre d’extermination vous avez ainsi ajouté la guerre lucrative, l’affaire d’argent et de pillage méthodique, fructueux, organisé... Eh bien I quand vous retournerez dans votre pays, dites à vos compatriotes de renvoyer