‹ Memoire sur la defense de Paris, Septembre 1870Janvier 1871 Eugène Emmanuel ViolletLeDucChapitre 4 sur 21 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

levé les épaules en voyant installer à Paris, aux portes (les mairies et sur quelques carrefours, la célèbre tribuue à rideaux rouges avec l’estrade et la table destinées à recevoir les enrôlements volontaires? tribune que nous avons vue tant de fois figurer au Cirque, aux acclamations des gavroches. Et cette prise chronique de l’Hôtel de ville, toujours conduite de la même manière, avec les mêmes comparses et les mêmes discours, et les listes jetées au peuple assemblé sur la place et représentant à lui seul tout Paris; que dis-je?... toute la France ! Avouez, mon cher ami, que si les étrangers jugeaient notre nation sur ces simples apparences auxquelles nous nous laissons toujours prendre, nous 'n’occuperions pas dans leur estime une haute place. Mais heureusement qu’on prend à l’étranger toutes ces apparences moins au sérieux que nous ne les prenons nous-mêmes. Ce qui est navrant, c’est de voir qu’en France des hommes éclairés se laissent entraîner à ce plaisir frivole de produire de l’efi’et à un moment voulu, sans réfléchir jamais que le lendemain amènera les déboires et l’affront. Combien pourrais-je vous citer de ces phrases uniquement destinées à produire un effet sur la foule, promesses ou engagements que les faits devaient brutalement démentir quelques jours plus tard, et dont le moindre danger était de nous rendre ridicules aux yeux de nos ennemis. Pendant ces quatre longs mois j ’ai souvent cherché la dignité calme et simple, celle qui convenait à notre

situation. On lisait sur 1rs murs des proclamations ampoulées; sur nos boulevards on voyait défiler des gardes nationaux en chantant la Marseillaise ou Mourir pour la patrie; on se grisait beaucoup. Plût au ciel qu’il eût fallu, dès le commencement du siège, rationner le vin et fermer les cabarets. Un franc-tireur ou un mobile rentrait-il dans Paris en voiture découverte avec un casque de Prussien, c’était une joie, des cris comme si toute l’armée allemande eût été faite prisonnière ! Ayons donc une fois le courage de dévoiler toutes ces faiblesses et ces misères morales : on doit aussi bien la vérité aux vaincus qu’aux vainqueurs ; c’est le seul moyen de relever les premiers et de calmer l’ivresse des seconds.

X... Croyez-vous donc qu’après le désastre de Sedan, en ne parlant que de Paris, puisque nous ne savons que vaguement ce qui s’est passé en province, il eût été possible de faire mieux pour la défense de la ville que ce qu’on a fait.

XX... Au point de vue matériel, non : Paris a montré quelle était l’étendue de ses ressources, de ses moyens industriels, de son activité, et le résultat a dépassé tout ce qu’il était possible d’espérer. Au point de vue militaire, c’est une autre affaire : la direction énergique, la méthode, l’unité d’action, l’entente entre les chefs, surtout la foi en

l’efficacité de la défense ont manqué. Nos officiers généraux n’ont pas cru un instant que le résultat de la campagne pût nous être favorable, et ils laissaient trop percer leur sentiment à cet égard. Ce n’est pas le moyen d’encourager son monde. Les physionomies et les actes ne répondaient pas aux proclamations qui couvraient les murs.

Tous ont fait bravement leur devoir, mais il y a tant de manières d’accomplir un devoir !

C’est en grande partie à ce peu de foi qu’il faut attribuer le défaut de discipline et le peu de fermeté des troupes en maintes circonstances. L’esprit du soldat reflète exactement la pensée et l’attitude du chef qui le commande, et quand le découragement existe en haut de l’échelle, il n’est pas possible qu’il n’affecte le bas. La valeur, la cohésion d’une armée, résultent d’un courant électrique qui part de la tête pour exciter les derniers des membres.

Ce courant électrique a complètement fait défaut, et l’on pouvait constater de jour en jour l'affaissement moral et la dislocation de cette armée que le temps et les épreuves eussent dû cependant raffermir. Tout arrivait toujours trop tard, ordres, mesures, déterminations, mouvements ; et le soldat, qui juge assez bien les choses qui le touchent de si près, perdait toute confiance en ses chefs, ne marchait qu’avec la certitude de ne pas réussir.

Pendant quatre mois, j’ai vécu avec cette armée, partageant ses souffrances à la fin, ses espérances au début, écoutant ses propos et m’y mêlant souvent. Eli bien ! je dois à la vérité de dire que si, dans ces longues journées d’angoisses, j’ai éprouvé une douleur morale qui me fit oublier toutes les autres, c’était de voir à chaque heure la décomposition gagner avec une effrayante rapidité ces corps armés. Non, jamais ne sortira de ma mémoire l'aspect navrant de nos cohortes des derniers jours. Il faut avoir passé des nuits au bivouac, dans la tranchée aux avant-postes, l’âme inquiète et l’oreille au guet, au milieu de ces soldats morues, pelotonnés autour d’un brasier, sales, défaits, couverts de lambeaux saus nom, abrités derrière des débris de meubles arrachés à quelques maisons voisines, ne. répondant aux questions que par monosyllabes, laissant brûler leurs restes de vêtements et leurs souliers, n’entendant plus la voix de leurs officiers. Il faut avoir vu la pâle lueur d’une aurore d’hiver se lever sur ces demi-cadavres, sur ces membres engourdis et couverts de givre, sur ces visages sans éclairs, indifférents à tout

événement Alors on a compris comment et pourquoi

deux jours de bataille étaient impossibles ; pourquoi, après une journée de lutte honorable, la retraite était imposée si l’on voulait éviter un effroyable désastre. Alors on rentrait dans ses cantonnements, l'amertume au cœur, l ame navrée, demandant qu’une balle ennemie vint enfin

vous délivrer de lu vue de ces misères, de eetle déchéance.

Y a-t-il un honnête homme qui osât rejeter lu responsabilité de ces malheurs sur nos gouvernants, sur un chef? Non, certes, et ce serait une indignité. Ils ont fait ce qu’ils pouvaient faire; on ne saurait blâmer les gens de ne pas posséder le génie, et un génie seul, à défaut de l’âme affaissée de la nation, pouvait rendre la vie à ce corps tombant en lambeaux sous le coup de nos désastres

X... Vous reconnaîtrez cependant que l’attitude de Paris a été admirable pendant ce siège...

XX... Je le reconnais d’autant plus volontiers, que c’est à ce symptôme seul que peuvent s’accrocher nos espérances dans l’avenir. Oui, l’attitude de la population de Paris est faite pour toucher profondément les âmes vraiment françaises. A part quelques échauffourées ridicules autant qu’odieuses, et trop bien annoncées par l’ennemi pour nôtre pus un peu son ouvrage, cette population, signalée dans le monde comme futile, légère, toute à son bien-être et à ses plaisirs, égoïste et remuante, a donné un exemple, peut-être unique dans l'histoire, de constance, de fermeté, d’abnégation et de charité délicute. Éprouvée par d’effroyables malheurs, isolée; entourée d’un cercle de feux, de haines et des plus basses rancunes ; abandonnée par ceux à qui elle avait tant de fois ouvert ses portes

hospitalières, abreuvée d’amertume, trompée et déçue, en proie aux plus dures privations, bombardée enfin sans que son ennemi puisse alléguer un motif de guerre, et pour satisfaire tes dames de Berlin et quelques hobereaux allemands; à ces coups, la véritable population de Paris a opposé chaque jour le calme et la plus stoïque résignation, demandant que ses enfants fussent appelés au feu devant cet ennemi invisible qui lui envoyait, avec ses obus, l’insulte, cette raillerie allemande plus lourde qu’une semonce de pédagogue. Ah ! si au milieu de cette population au cœur si ferme, nous avions eu ces beaux régiments à l’allure franche, à la démarche vive, sacrifiés si follement à nos frontières, Paris n’eût jamais été investi, et les Prussiens eussent eu fort à faire de garder quelques-unes des positions où nous les avons laissés si tranquillement s’établir. Nous ne les avions plus ces régiments, nous n’en gardions plus que de rares débris, sans traditions, sans liens entre eux, pauvres soldats chez lesquels le sentiment du devoir était éteint, écume de l’armée. Puis la garde mobile, trop jeune, peu faite à la fatigue, démoralisée par un trop long séjour dans la ville, tandis qu’il eût fallu l’exercer, la tenir aux camps. Puis les bataillons de guerre de la garde nationale, superbes à voir défiler sur les boulevards, hardis même au feu, mais incapables de constituer une armée.

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