‹ Memoire sur la defense de Paris, Septembre 1870Janvier 1871 Eugène Emmanuel ViolletLeDucChapitre 3 sur 21 · X... Vous êtes sévère pour notre malheureux pays · texte numérisé non relu

X... Vous êtes sévère pour notre malheureux pays

XX... Non, je suis, je le crois, simplement vrai, et il est bien temps que les hommes qui ont vu de près toutes ces choses montrent la vérité nue. Si notre pays ne peut la regarder en face, il est perdu sans retour. Considérez la triste série de mensonges, d’illusions, de réticences et de

faiblesses qui ont contribué à nous précipiter dans le gouffre. Cacher sa tête sous son aile, comme l’autruche, pour ne pas voir l’ennemi, n’est pas le moyen d’éviter ses atteintes.

L’empire nous a ouvert l’abîme par son incapacité et sa légèreté; mais le pouvoir qui lui a succédé, plus sincère, très-honnête, n’a pas eu ou n’a pu avoir, grâce à son origine, l’énergie et l’autorité nécessaires pour nous retenir sur la pente, soit en faisant appel au pays à temps et lorsque l’ennemi nous en laissait la facilité, soit en organisant les forces réelles dont Paris disposait, sur une solide base et au moyen d’une sévère et exacte discipline. Si ce pouvoir n’avait plus à compter avec la cour des Tuileries, il croyait devoir compter avec celle de Belleville : il a gouverné paternellement, dirai-je, quand il fallait agir en dictateurs, sans réticences, sans délais, et sans tenir compte surtout de quelques centaines de braillards qui se croient le peuple français.

On n’ignorait pas, dès les premiers jours de septembre, qu’on allait avoir devant soi l’armée la plus solide, la plus mobile et la plus disciplinée de l’Europe, conduite par des généraux habiles, instruits, tenaces, expérimentés et enhardis par d’immenses succès ; il fallait donc disputer pied à pied, si l’on prétendait défendre Paris, les positions qui commandent cette ville et ses forts sur presque tout le pourtour, à une distance de 2000 à iOOO mètres; il

fallait les fortifier non par des ouvrages trop en l’air, comme ceux de Chùtillon et de Montretout, ouvrages qu’on allait forcément abandonner, mais par une suite do batteries et de redoutes s’appuyant réciproquement et reliées par des tranchées; il fallait agir vite et d’après un plan d’ensemble.

X... Vous n’ignorez pus qu’au moment de l’investissement nous n’avions pas à Paris une armée capable de conserver ces positions, une artillerie assez nombreuse pour les garnit 1 ; «pie le corps du général Vinoy était à peu près la seule force dont on pût «lisposer; que la garde mobile n’avait aucune expérience de la guerre, et que la garde nationale n’était ni organisée ni armée.

XX... Je sais cela. Mais, outre «[ue nous avions l’artillerie «le marine, qui eût tout aussi bien servi les pièces placées dans les ouvrages avancés qu elle a servi celles des forts, vous pouviez avoir un nombre de défenseurs suffisant pour garder, au moins pendant un certain temps, ces positions en face d’un ennemi «pii ne traînait avec lui que de l’artillerie de campagne, et qui ne s’approchait de la capitale qu'avec prudence. Vous eussiez d’ailleurs singulièrement diminué sa force et gêné ses mouvements, en l’obligeant , ne fût-ce que pendant un mois , à étendre démesurément sa ligne «le contrevallation. Vous retardiez

l'investissement et pouviez encore communiquer avec la province sur quelques points. Dans ce vaste périmètre, vous laissiez les villages habités, les champs exploités régulièrement, et vous trouviez ainsi dans la population rurale un appui et un secours.

X... Eût-il été possible, dans l’espace d’une quinzaine de jours, d’élever les ouvrages dont vous parlez, sur les points à conserver?

XX... Cela eût été trcs-possiblc, à la condition d’oublier les routines et de ne pas entreprendre, comme on Fa fait à Chalillon et à Montretout, des travaux qu’il eût fallu six mois pour achever. Les bras ne manquaient pas à Paris, depuis un mois nous eu offrions autant qu'on eu eût voulu employer; mais les formalités administratives, les susceptibilités de corps, les amours-propres, — car en ces temps de désastres il est encore des gens qui mettent leur amourpropre avant toute autre considération, — la peur d’innover, de laisser porter la main sur des organisations qui avaient sombré cependant, mais qui existaient encore dans les cartons des bureaux : tout cela faisait qu’on ajournait, qu’on voulait un jour, qu’on ne voulait plus le lendemain ; qu’on pensait à défendre les environs de Paris sur un rayon de 20 kilomètres, ce qu'indiquait le bon sens, mais qu’on se décidait, n’osant compter sur des troupes peu solides,

mal formées et surtout peu disciplinées, à se renfermer dans l’enceinte et les forts, et à abandonner tout le reste à l’ennemi ; on renonçait ainsi à la seule combinaison qui eut des chances de faire tourner la fortune. Il v eut alors une véritable panique. Je me garderai bien, en ces tristes moments, de récriminer et d’accuser personne.

Il est des temps funestes pour les nations où l’obscurité se fait, où les esprits les plus fermes et les plus résolus s’égarent dans la brume qui semble s’appesantir sur eux, aussi bien que sur les âmes faibles et pusillanimes. Dès le G septembre, s’il in’en souvient, les habitants des communes suburbaines, de celles qui même étaient placées entre les forts et en arrière de leurs gorges, furent invités à rentrer au plus tôt dans l’enceinte de la ville et à brûler les approvisionnements qu’ils ne pourraient traîner avec eux. En peu de jours, les villages se vidèrent; les champs, dont l’entretien et la culture eussent été si nécessaires à l'alimentation de Paris, furent abandonnés et livrés à des bandes de maraudeurs qui ne tirèrent des produits sur pied qu’un approvisionnement insignifiant : pour déterrer une pomme de terre non encore mûre, ces pillards en écrasaient dix. Il semblait qu’une sorte de vertige se fut emparé de tous ces braves gens affolés et voyant déjà les hulans sur leurs talons. La plupart ne prenaient même pas le temps d'enlever les parties les plus nécessaires de leur mobilier. Alors commença ce pillage toléré, puisque

nulle part on ne songea à le réprimer, qui contribua si fort à démoraliser l’armée, et qui fut pour la banlieue de Paris une ruine irréparable ; qui demeurera une tache dans cette grande tragédie où cependant tant d’exemples d’héroïsme, d’abnégation, de charité et de stoïque résignation

furent donnés. La dévastation — dévastation inutile ,

odieuse, sauvage — commença pour ne plus s’arrêter jusqu’aux derniers jours du siège. L’ennemi le plus acharné n’eût pas fait pis.

Les bataillons de la mobile et de la ligne, plus tard de la garde nationale de marche, les francs-tireurs, cantonnés dans ces maisons, que la plus funeste imprévoyance avait rendues désertes, brisaient tout, les meubles, s’il en restait, les portes, les fenêtres, retournaient les jardins pour chercher des cachettes, pillaient les caves.

Bientôt ces maisons ouvertes à tous vents ne purent même plus otïrir un abri à ceux qui venaient derrière les premiers occupants. La saison devenait rigoureuse, alors

tout débris de bois fut brûlé Combieu en ai-je vu de

ces maisons, joies de leurs propriétaires, n’ayant plus que leurs murailles noircies par le feu, les toits enfoncés, remplies de débris immondes! Combien de fois a-t-il fallu s’en contenter par la neige et le froid, en songeant que ces dévastations étaient faites par nous-mêmes, à nos portes !... <Jue doivent penser de nos mœurs les ennemis qui aujourd’hui occupent à leur tour ces villages?

Comme pour nous enfermer plus étroitement et faciliter un investissement plus rigoureux, l’ordre était donné de couper les routes, de faire sauter les ponts, de détruire les communications, de barricader les grandes voies aboutissant aux portes dans l’intérieur de la ville. Il y eut une commission des barricades; ce n’étaient pas nos avantpostes qu’elle allait barricader, mais nos voies urbaines, afin probablement de reudre nos mouvements plus difficiles et d’en retarder la rapidité. Si ces mesures furent prises sincèrement, elles indiquent de la part des hommes placés à la tète de la défense des idées peu mûries sur la nature de cette défense ; si elles furent prises pour faire de l’ effet, pour produire une impression sur l’esprit de la population, l’habituer à l’idée de résistance à outrance, ou pour plaire à la cour installée à Belleville et pour laquelle la barricade est Vultima ratio du peuple, c’était uue étrange faiblesse en un pareil moment et jouer un drame bien mal à propos.

Faire sauter l’arche d’un pont produit sur l’esprit de la foule un sentiment de furouche résistance qui u son côté dramatique, je le veux bien; mais, à la guerre, si ce moyeu est justifié au moment d’une retraite précipitée, c’est un fait sans aucune portée, lorsque, après que la mine a produit sou efFet, on s’en va à l’abri des remparts attendre une armée ennemie qui, non inquiétée d’ailleurs sur ses derrières, arrive à son heure avec ses équipages. Il n’y

a pas de pont rompu que nos ingénieurs ne puissent rétablir en quelques heures de manière à y faire passer de l’artillerie.

Établir une tète, un redan en avant d’un pont pour en disputer le passage à un corps d’armée, cela peut en effet être très-gênant pour l’ennemi qui prétend passer l’eau ; mais faire sauter l’arche d’un pont et s’en aller à quatre kilomètres, c’est retarder le passage d’une demi-journée au plus, et rien d’ailleurs ne pressait les Prussiens. Si l’on veut reprendre l'offensive et surprendre un ennemi, cette rupture inopportune devient un obstacle pour vous-même. Nous avons fait sauter le pont de Joinville placé sous le feu du fort de la Faisanderie, et qui, par conséquent, ne pouvait être franchi par l’ennemi que si nous le voulions bien. Or, cette rupture d’un pont placé tout près de nos ouvrages a été un grand embarras pendant les deux journées de Clmmpigny.

Peut-être que si ce pont eût été praticable pour l’artillerie, le succès de la première journée eût été plus décisif.

Si l’on tenait registre de tout le sang, des milliards et des larmes (pie nous coûte notre passion pour la mise en scène et la pose, la liste remplirait un gros volume. Et ce qu’il y a peut-être de plus humiliant, c’est de penser que cette mise en scène n’a même pas l’attrait de la nouveauté. Les vieux trucs reparaissent perpétuellement. Qui n’a pas

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