B. DE LARROQUE
Si je me décide à publier cet opuscule dans le moment actuel, c'est en grande partie pour condescendre aux désirs de quelques amis qui sont dans l'opinion que je n'ai pas suffisamment initié les praticiens, soit dans le traitement que j'emploie contre la fièvre typhoïde, soit dans les principes qui sont la base de ma conduite.
Ce travail, ayant été fait dans l'unique objet de répondre à une question proposée par une société savante , et ayant été confectionné très à la hâte , pourra- t-il satisfaire les praticiens ? j'ose concevoir cette espérance , bien qu'il ne soit et ne puisse être qu'un extrait succinct d'une œuvre beaucoup pkis importante que j'élabore depuis plusieurs années , et que je m'empresserai de mettre au jour quand je croirai que les faits sur lesquels elle repose seront plus que suffisants pour convaincre que, durant longues années, on est tombé dans une grande erreur , en considérant la fièvre typhoïde comme
l'effet d'une gastro-entérite , en prétendant qu'elle ^t souvent due à l'action des évacuants ; en soutenant, enfin, que les antiphlogistiques sont les instruments au moyen desquels on la combat avec le plus de succès.
Ou je m'abuse très fort, ou il m'est permis de penser que, lorsque mes confrères auront lu le mémoire que je soumets aujourd'hui à leur impartialité, il deviendra certain pour eux que l'école physiologique, ou prétendue telle, a confondu Vétat saburral des premières voies avec la gastro-entérite. Cet état n'a fixé son attention que d'une manière très secondaire, quoique tout nous démontre qu'il doit être regardé comme la source d'où émanent tous les symptômes typhoïdes.
Je n'exposerai pas ici les raisons diverses qui m'ont engagé à concevoir une telle opinion, conforme d'ailleurs à celle des plus illustres pathologistes des siècles antérieurs; je dirai seulement que je les ai déduites de mes nombreuses observations cliniques, de l'anatomie pathologique et d'une multitude de documents historiques.
L'étude journalière et attentive des malades soumis à mes soins m'a démontré que , lorsque la gastrite se forme (ce qui , certes, est infiniment plus rare que ne le croit la généralité des médecins), son apparition est toujours postérieure à celle du mouvement fébrile; que, dans bien des cas, elle ne se manifeste point, quoique les accidents généraux aient acquis un degré fort remarquable d'intensité; que les symptômes soidisant indicateurs de cette maladie sont admirablement maîtrisés par les évacuants supérieurs et inférieurs.
D'autre part, il est aujourd'hui de notoriété que les
plaques de Pejer et les follicules de Brunner ne présentent pas constamment des altérations dans la fièvre typhoïde (i); que, lorsque l'existence de ces altérations peut être raisonnablement admise à priori ^ les purgatifs réitérés en font encore prompte justice, pourvu, toutefois, qu'on n'attende pas, pour y remédier, que la désorganisation de l'intestin soit très profondément opérée.
Ces faits étant devenus tout à fait irrécusables, nous nous sommes cru autorisé à en conclure qu'ici, comme dans le cas de gastrite , la phlegmasie est sjmptoma-^ tique.
Elle est, selon nous, le produit de Faction que des liquides dégénérés exercent sur le canal alimentaire ; aussi est-ce particulièrement dans le lieu où ces liquides sont accumulés en quantité que se rencontrent les altérations organiques ; et , comme d'autre part , la corruption de ces fluides est proportionnelle à l'ancienneté de la maladie, comme, malgré les évacuations spontanées, ils séjournent très longtemps à la fin de l'intestin grêle, ainsi que le démontre la permanence du gargouillement dans la fosse iliaque droite; comme, enfin, leur stagnation ne saurait se prolonger sans qu'ils ne finissent par pénétrer en plus ou moins grande masse dans le torrent circulatoire , il s'ensuit que nous avons admis cette translation au moyen de laquelle nous nous sommes rendu compte des troubles qui, tôt ou tard, se montrent dans l'ensemble de l'organisme.
(i) Voyez les ouvrages de MM. Louis et Chomel relatifs à la fièvre typhoïde.
Cette théorie, non confirmée encore par des expériences chimiques , et qui, je l'espère, le sera un jour ou un autre , est tellement ancienne qu'elle se trouve consignée dans les ouvrages d'Hippocrate (i), et reproduite dans tous les autres auteurs de l'antiquité; elle nous paraît la seule qui soit bien concordante avec les résultats journaliers de la thérapeutique.
Qu'on fasse, en effet, attention à celle qui explique les désordres généraux par la résorption du détritus des ulcérations intestinales , et l'on verra qu'elle est si peu susceptible d'être soutenue, qu'elle n'est point applicable dans les cas où les plaques manquent, dans ceux où , quoique très saillantes, elles n'ont pas éprouvé la dégénérescence ulcéreuse.
Dira-t-on, d'un autre côté, que c'est par suite de la réaction déterminée par ces lésions que l'affection générale se prononce? Mais, alors, qu'on me prouve donc que les douleurs abdominales sont constantes et très vives dans la fièvre typhoïde, qu'on me fasse voir que les phénomènes de réaction sont en harmonie avec l'intensité et l'étendue de l'inflammation; car, sans ces puissants témoignages, il est impossible que je puisse croire à ces influences sympathiques dont on nous a tant parlé, et qui paraissent n'avoir été imaginées que pour couvrir Tignorance où l'on était sur la véritable cause du mal.
Nous verrons, par la suite, que les documents cliniques démentent à chaque instant cette théorie , et que, dès lors, elle ne mérite pas une réfutation sérieuse.
En est-il de même d'une accusation qu'on a faite
(i) De internis affection., tom. II, page 246 et suiv. Linden.
depuis longtemps et que diverses personnes semblent se complaire à répéter encore contre ma méthode de traitement? non, certes, il faut qu'elle soit relevée de manière à ce que ceux qui l'ont jetée dans le monde médical perdent désormais l'envie d'en parler.
Quelques adeptes d'une doctrine qui a sensiblement perdu de sa splendeur, plusieurs routiniers qui se tiennent cramponnés à leur thérapeutique incohérente, ne se lassent pas de dire, faute de pouvoir mieux faire, que la méthode évacuante favorise ou détermine les perforations intestinales ; que , par conséquent, elle devient ainsi l'une des causes de la péritonite consécutive qui entraîne si rapidement la perte des sujets.
Rien de plus faux qu'une telle proposition, car il est notoire que, sur plus de deux cents malades traités par les évacuants à l'hôpital Necker, nous n'avons observé que deux fois ces accidents , et précisément chez des individus qui n'avaient pu subir notre mode de traitement.
Les observations de M. Louis et de plusieurs autres médecins anatomistes ne prouvent-elles pas d'ailleurs qu'on n'a pas besoin de purgatifs pour voir survenir ces perforations du tube alimentaire?
Les faits que nous recueillons journellement avec un soin scrupuleux, ne donnent-ils pas la conviction que , loin de favoriser ou de produire de pareils désordres , notre méthode curative est, au contraire, le plus sûr moyen de les prévenir, attendu qu'en expulsant le principe du mal elle fait disparaître rapidement les souffrances del'iléum, et avec une certitude proportionnée à l'abondance des évacuations? Et, si cela est
itérativement prouvé, n'est-il pas de toute évidence que les accusations dirigées contre les évacuants sont dépourvues de toute base solide, et par conséquent injustes? Bien plus, elles sont, à mon avis, très inhumaines, en ce que leur fausseté est^ pour ainsi dire, avouée par les personnes malveillantes qui les mettent en avant, et que néanmoins elles insistent dans leur propagation, afin de détourner les hommes de l'art d'une thérapeutique qui les blesse vivement , parce qu'elle devient subversive de leurs principes pathologiques.
Si les praticiens veulent se convaincre de toute l'absurdité de ces rumeurs, ils n'ont qu'à prendre la peine de pénétrer dans l'hôpital Necker, et ils apprendront que le traitement dont je fais usage, dans la fièvre typhoïde, préserve une foule de malheureux d'une mort certaine ou d'accidents excessivement graves. Qu'ils parcourent d'ailleurs les rangs de nos malades , qu'ils les examinent souvent et ils verront si , sous ce dernier rapport, il n'existe pas une énorme différence entre ceux qui sont soumis au traitement évacuant pur et les individus qu'on a tonifiés ou phlébotomisés de prime abord.
Chez ceux-ci, ils observeront souvent des escarres gangreneuses , des pétéchies proprement dites , des vibices, des hémorrhagies nasales répétées (i), tandis que les malades traités parles évacuants avec opportunité, et avec la hardiesse que donne seule la connaissance de la cause morbide, leur offriront bien rarement de pareils accidents. On ne les verra guère sur-
(i) Voyez, à cet égard, ce que disent Pringle et Monro, deux des plus grands observateurs qui aient pratiqué dans les armées anglaises.
venir que chez les sujets dont la maladie aura été négligée et qui se seront rendus très tard à l'hôpital : or, si cela est, si ces données sont déduites rigoureusement de l'observation, ne sera-t-on pas forcé de convenir que, loin d'offrir les inconvénients que des médecins intéressés leur reprochent, les évacuants exercent une action véritablement prophylactique?
Ce sont encore eux qui, selon nous, mettent très souvent obstacle au développement de Fataxie , l'une des formes de la maladie qui fixe notre attention, et à l'occasion de laquelle nous avons fait remarquer, d'une manière toute particulière, qu'elle ne réclame pas d'autre thérapeutique que celle de la fièvre saburrale, son élément primitif.
Quelques modifications qu'éprouve la cause morbifère, durant la marche de l'affection typhoïde , l'expérience nous a prouvé que c'est toujours elle qui agit et qui incessamment étend la sphère de son action; or^ s'il en est ainsi, nous ne voyons aucunement la nécessité de changer la nature du traitement, sous le futile prétexte que l'état morbide se présente sous un aspect différent. Outre que nous avons démontré combien cette manière de procéder était déraisonnable, nos observations particulières, quoique peu nombreuses dans ce mémoire, ne laissent pas le plus petit doute, qu'en faisant peu d'attention aux formes de la maladie et en combattant son principe, on arrive presque cons- ^tamment aux plus heureuses conséquences.
S'il était vrai, comme le prétend M. le professeur Bouillaud, que l'ataxie reconnaît pour cause l'inflammation des méninges et de la pulpe cérébrale elle-même, ce serait inutilement qu'on chercherait à s'en
rendre maître par les moyens dont nous nous servons dans la fièvre bilieuse. Bien plus, le traitement ne pourrait qu'être défavorable et souvent même tout à fait désastreux ; mais comme il est démontré par des observations cliniques et des recbercbes anatomiques consciencieuses , faites par MM. Andral et Louis , que cette étiologie est une grande erreur, il ne faut pas être étonné , d'après ce que nous avons dit précédemment, de l'influence bienfaisante que ces évacuants exercent sur les phénomènes ataxiques.
Les recherches dont nous parlons ont été signalées avec détail dans ce mémoire et rapprochées de celles qui ont été faites par M. Bouillaud : or il résulte de ce rapprochement que les résultats anatomiques de ce dernier médecin sont absolument les mêmes que ceux de MM. Andral et Louis; mais ce qu'il y a de très curieux , c'est que le professeur de clinique induit de ces faits que la méningite existe^ tandis que ses confrères en infèrent qu'elle n existe pas.
Ceux-ci refusent d'admettre cette maladie comme source de Fataxie, parce que, d'une part, on n'en trouve pas les traces, et que, d'un autre côté, l'aspect des méninges et du cerveau, chez les typhoïdes qui ont présenté des symptômes nerveux, ne diffère pas de celui qu'il offre dans les individus qui ont succombé à d'autres affections, sans avoir eu de délire ou d'autres phénomènes spasmodiques (i).
(i) On doit remarquer ici que les recherches de M. Bouillaud n'ont été faites que sur les sujets typhoïdes, tandis que celles de ses antagonistes ont été comparatives. Celles-ci, comme on le pense bien , doivent avoir ime valeur autrement importante.
CONSIDÉRATIO]NS PRELIMINAIRES. 9
A ces raisons puissantes , que sanctionnent nos propres observations, nous avons ajouté que la forme et la marche des symptômes sont loin d'être identiques dans la pyrexie typhoïde ataxique et dans l'arachnitis ; que les agents médicamenteux, salutaires dans la première maladie, sont inefficaces et même très fâcheux dans la seconde,- que cela est surtout vrai à l'égard des vomitifs et des saignées^ ce dont on peut se convaincre expérimentalement et en lisant les ouvrages de StoU et du professeur Lallemand.
Du reste, il sera facile, après avoir pris connaissance du petit nombre de faits que je rapporte à la fin de ce mémoire, que ce n'est jamais le délire simple ou associé à d'autres symptômes nerveux qui m'empêche de recourir à un ou plusieurs vomitifs. Pour remplir cette indication, je n'ai besoin que de savoir s'il s'est développé durant le cours de la maladie , ou s'il existe encore des phénomènes indicateurs d'un état saburral de l'estomac ; or je déclare ici que, lorsque cette médication est faite à propos , elle manque rarement de produire les résultats heureux que j'en attends, surtout si, par l'influencede l'agent médicamenteux, ilsemanifeste des évacuations supérieures et inférieures abondantes.
Pour mieux arriver à cet effet complexe, j'ai presque toujours soin, à l'exemple de Tissot et de Stoll, de joindre au tartre stibié, dont je me sers généralement, trois ou quatre gros de sulfate de soude , de potasse ou de magnésie.
Après avoir ainsi débuté dans mon traitement, je me hâte d'administrer l'eau de Sedlitz, ou tout autre laxatif, et j'insiste dans son emploi jusqu'au moment où la maladie est vaincue.
Si quelquefois il m'arrive d'interrompre l'évacuant, c'est lorsque les déjections ont été excessives et ont visiblement fatigué les malades.
Dès que l'affection est heureusement arrivée à son terme, je m'occupe de relever les forces, toujours plus ou moins épuisées, au moyen de l'infusion d'angélique, du quinquina, du vin pur, d'une bonne alimentation , de promenades au grand air, etc.
Telle est , en substance , la méthode curative que j'emploie et que je recommande dans cet opuscule.
Quoique très ancienne, elle n'est pas moins la plus rationnelle et la plus efficace de toutes celles qu'on a essayées jusqu'à ce jour.
Hippocrate et les plus grandes illustrations médicales qui ont suivi ses préceptes l'ont si avantageusement mise en pratique, qu'ils n'ont pas manqué de nous la recommander d'une manière expresse. C'est dire, en d'autres termes, que je suis très loin de vouloir m'attribuer sa découverte, ainsi que certaines personnes m'en ont prêté la présomptueuse intention.
Si l'on veut bien accorder quelque mérite à ce que j'ai fait en faveur de la thérapeutique de ce qu'on a appelé desjièvres graves^ je ne revendique que celui d'avoir réhabilité ce mode de traitement tombé en désuétude, dans un moment où l'école physiologique régnait en souveraine, faisait verser des flots de sang et proclamait tout à son aise , parce qu'il n'existait pas des contradicteurs, que les évacuants étaient des médicaments dangereux et producteurs de la maladie.
Peut-être aussi me suis-je dirigé d'après des données plus certaines que celles de mes prédécesseurs, ai-je mieux précisé la cause de la fièvre typhoïde qu'on ne
Favait fait avant moi et manié avec plus de hardiesse , de constance et d'ordre les divers agents thérapeutiques.
La cause de l'afFection étant, selon moi, tout à fait saburrale, j'ai été conduit à établir que le traitement antiphlogistique, pris dans son acception la plus large, était anti-rationnel, en tant qu'il ne fait et ne peut faire la guerre qu'au symptôme et nullement au principe du mal (î).
Ce reproche s'adresse particulièrement aux saignées qu'une longue expérience m'a forcé de considérer, en ce qui concerne la fièvre typhoïde, comme superflues, indifférentes , nuisibles ou funestes.
Jamais je ne les mets en usage que pour combattre quelque congestion violente du cerveau, du poumon, ou de tout autre organe , et encore alors ai-je bien soin de les faire aussi exiguës que possible. Cette réserve m'est imposée par les conseils de Sydenham lui-même, et bien plus encore par la crainte de déterminer l'infection de toute l'économie, conséquence presque inséparable des grandes déperditions sanguines.
Pour ce qui concerne les toniques, dont quelques praticiens recommandent de se servir de prime abord, on verra que je ne les administre que pour remédier à la faiblesse, qui est ja suite inévitable de la lièvre typhoïde. On pourra juger, par les considérations dans lesquelles nous sommes entré, relativement à ce genre de médicaments, que leur emploi prématuré est aussi irrationnel que les saignées.
Si quelquefois il nous arrive de nous livrer à la nié-
(i) Huxham, Tissot.
decine expectante , ce n'est que lorsque le caractère de la maladie est incertain, ou quand elle nous paraît très modérée; mais dès que nous nous apercevons que l'affection typhoïde se dessine de manière à n'être pas équivoque et menace de prendre un aspect fâcheux, nous nous empressons de recourir aux évacuants , attendu qu'avec eux nous sauvons presque tous nos malades, tandis qu'en livrant l'affection aux efforts de la nature nous nous exposerions à la chance de les perdre : c'est ce qui nous est arrivé dans deux circonstances.
Je ne terminerai pas ces considérations préliminaires sans inviter les praticiens à marcher, comme je l'ai fait, sur les traces d'Huxham , de Pringle , de Tissot , de StoU, de Finke, de Lepecq de la Clôture et de beaucoup d'autres praticiens non moins célèbres. J'ose leur donner la certitude qu'en prenant de tels modèles ils arracheront à la mort de bien nombreuses victimes. Pour cela, je ne leur demande que d'être rigoureux observateurs des principes posés; car, si à l'exemple de quelques médecins modernes, qui ne trouvent bon que ce qui vient d'eux ou de leur coterie, ils mutilent et abâtardissent le traitement que je mets en œuvre, il est très vraisemblable que leurs succès seront peu nombreux, et par conséquent très différents de ceux que j'obtiens journellement , soit à l'hôpital Necker, soit dans ma pratique particulière.