XXIII
La suppression du flux hémorrhoïdal est presque aussi funeste aux hommes que celle des menstrues l’est aux femmes , d’après l’observation d’Esqnirol. Le délire qui apparaît alors affecte la forme mélancolique. Greding a vu, chez une femme qui avait eu des hémorrhoïdes depuis 15 ans jusqu’à 20, la cessation de ce flux déterminer un état de mélancolie.
S xxiv.
Les maladies qui affectent le système des voies urinaires ne sont pas sans influence sur la production des maladies mentales. L’inflammation des reins s’accompagne de mélancolie. Chiarugi parle d’un paysa^ qui , ayant été atteint d’une strangurie douloureuse , fut saisi en même temps d’une profonde mélancolie, qui le portait à haïr ses parents et sa propre vie. Bonet et Greuing ont décrit des altérations du rein chez des mélancoliques. MM. Délayé et Foville ont constaté des troubles de l’exercice intellectuel chez les malades
(t) Des Perles séminales involontaires , tre partie, p. 136.
affectés de lésions graves des voies urinaires. Le diabète et l’albuminurie exercent une influence aujourd’hui bien connue sur les centres nerveux.
S xxv
Les affections organiques du cœur ne sont pas rares chez les aliénés. Faut-il en conclure que l’aliénation mentale peut se développer sous leur influence ? C’est une proposition qu’on avait longtemps admise en se basant surtout sur des faits d’anatomie pathologique. Puis on s'est demandé si les maladies du cœur n’étaient pas plutôt le résultat de l’aliénation mentale ou bien si elles n’étaient pas seulement accidentelles dans la folie. La vérité est encore ici dans un sage éclectisme: les maladies du cœur sont tantôt causes et tantôt effets de l’aliénation mentale. C’est le cas de répéter ici qu’on ne saurait comprendre l’action régulatrice du cerveau sur les fonctions organiques sans admettre la réaction des organes diversement affectés sur l’encéphale lui-même.
Un laborieux observateur, le D1 Nasse, s’est donné la tâche de réunir toutes !gs notions émises sur ce sujet, dans les temps anciens et modernes (1); mais, dans ses travaux sur ce sujet, d’ailleurs très-remarquables, il s’est laissé aller à faire trop grande la part d’influence du cœur sur les fonctions intellectuelles.
A quoi bon répéter, avec Pline et Valère Maxime, l’histoire du Messénien Aristomène, qui avait tué 300 Lacédémoniens et chez qui on trouva un cœur velu ( cor hirsutum), aussi bien que^chez les courageux combattants des Thermopyles et chez Lysandre? Faut-il ajouter plus de foi à des récits semblables d’Amatus et de Benivenius ?
Pour démontrer l’influence du cœur sur les fonctions inlellec-
(\)Arch. f. met!. Erfarhr, jul. , aug. 1817; un il Zcitsch von Nasse.
tuelles, Nasse a recueilli un grand nombre d’exemples d'anomalies de position, de conformation et de structure chez des criminels.
Des observations de même nature ont été faites chez les aliénés ; on a noté des anomalies dans la position, dans le volume, des adhérences avec le péricarde, des épanchements séreux dans le péricarde, du sang et des polypes dans les ventricules et dans les oreillettes du cœur, des hypertrophies partielles, des anomalies dans la disposition des orifices, etc. On a indiqué l'état de sécheresse ou de mollesse du cœur.
J’ai souvent rencontré, dans mes autopsies, chez des aliénés, des vices organiques du cœur ; mais j’ai bien rarement observé une relation marquée entre la maladie du cœur et l’affection cérébrale. Dans deux cas, la folie avait été consécutive à la lésion organique du cœur et semblait placée sous sa dépendance; dans un autre, le délire, déterminé par une cause physique différente, coïncidait avec une affection du cœur, dont les exacerbations précédaient manifestement les accès.
M. Saucerotte, dont nous rapportons plus loin deux observations, a vu plusieurs fois l’aliénation mentale dépendre de l’hypertrophie du ventricule gauche. *
11 est certain que les maladies du cœur sont loin d’entraîner toujours une lésion des fonctions intellectuelles, et que, d’un autre côté, le cœur n’a souvent rien d’anormal chez les aliénés; mais il n’en résulte pas qu’il faille nier l’influence du cœur sur le cerveau ou de celui-ci sur le cœur. Les organes ne peuvent-ils d’ailleurs , dans certains cas, exercer l’un sur l’autre des actions sympathiques, sans qu’il existe pour les expliquer des lésions appréciables? Ne peut-il suffire de troubles fonctionnels?
Corvisart a écrit, qu’à la troisième période de l’anévrysme du cœur, le malade est souvent pris de délire furieux. Nasse, sur le témoignage de Salius Diversus, de Davis, de Dreyssig et de Testa, dit que l'aliénation mentale est souvent le résultat de l’inflammation °
du cœur. Mais il se fonde sur un argument contestable, l’absence de lésions organiques du cerveau à l’autopsie.
S xxvi.
Quelques médecins ont avancé que les maladies psycho-cérébrales liées à un état pathologique du cœur avaient pour caractères distinctifs la tristesse , le penchant au suicide , surtout dans les cas d’adhérence du cœur avec le péricarde. Le penchant à l'emportement, que Corvisarl signale comme un des signes de l’anévrysme du cœur, se rencontre dans plusieurs affections de cet organe. On a noté aussi la propension au vol, au meurtre; mais, pour dire le vrai , rien ne prouve clairement que les maladies du cœur déterminent des troubles intellectuels ayant des caractères particuliers.
Le l)r Romberg, de Berlin, a donné des soins (1) à une femme qui éprouvait, dans la région du cœur, une forte douleur qui s’étendait presque dans l’épaule gauche; celle douleur revenait par paroxysmes , et la malade avait , lors de l’exacerbation de ses souffrances , un penchant irrésistible au meurtre : tantôt elle aurait voulu immoler tous ses amis les plus chers; tantôt elle dirigeait contre elle-même ses résolutions funestes.
En résumé, la folie est assez rarement le résultat d’une influence sympathique d’une maladie du cœur. Nous ne sommes pas encore bien fixés sur la nature des affections de cet organe qui peuvent causer la folie, et nous le sommes beaucoup moins encore sur les caractères particuliers qui peuvent appartenir aux troubles intellectuels qui dépendent des lésions organiques du cœur.
(I) i\asse Zeilich, 1822, Hefl. 1
S xxvii.
Esquirol, Greding et Georget, ont noté la fréquence des maladies des organes respiratoires chez les aliénés , pneumonies chroniques , altérations tuberculeuses à tous les dégrés, adhérences du poumon avec la plèvre, épanchements pleurétiques, etc. Mais l’observation raisonnée tend à faire considérer les maladies de ces organes comme le plus souvent accidentelles ou consécutives à l’aliénation.
Les désordres du système respiratoire ne réagissent probablement sur le cerveau que par les changements qu’ils déterminent dans le rapport quantitatif et qualitalif du sang avec le cerveau. C’est de cette façon que les affections aiguës du poumon et de la plèvre produisent le délire qui les accompagne assez souvent, et qu’il serait mieux de ne pas dénommer délire sympathique, mais plutôt symptomatique.
II n’est pas rare de voir la phthisie alterner avec le délire mélancolique et surtout avec la manie. M. Belhomme cite, dans son deuxième mémoire, deux observations de ce genre. Perfect, Mead, Germain et Bouchet, en ont rapporté des exemples. M. Archambault a vu la suppression d’hémoptysies habituelles amener la folie. El lis et Guislain signaient aussi l’alternance de la phthisie et de la manie; mais il n’v a pas là ce parallélisme des deux affections, qui caractérise les sympathies proprement dites ; c’est celte forme de métastase ou plutôt de répercussion que les anciens désignaient sous le nom de diadoxis.
Bouchet rapporte cependant, dans son Mémoire statistique des aliénés de la Loire-Inférieure, imprimé dans les Annales d'hygiène , t. XXIII, l’exemple d’une jeune fille entrée à l’asile d’aliénés de Nantes dans un état de manie très-prononcé, et affectée en même temps de phthisie très-avancée. Les deux maladies marchèrent ensemble pendant quelque temps, paraissant affaiblir la malade de plus en plus.
A la suite de vésicatoires aux bras et à la poitrine, une amélioration
eut lieu; elle s’étendit à la manie et à la phthisie pulmonaire, et les deux maladies semblèrent peu à peu disparaître ensemble. La malade sortit complètement guérie de sa folie, ayant pris un certain embonpoint, toussant encore, et offrant des indices de la présence des tubercules, mais ne rendant plus de crachats purulents, ni même muqueux.
S xxviii.
Aux causes déjà nombreuses que j’ai indiquées comme pouvant déterminer sympathiquement la folie, on peut encore en ajouter quelques-unes : l’influence de névralgies extérieures, l’existence de certaines tumeurs de mauvaise nature , certaines lésions traumatiques, enfin la présence au milieu des tissus ou des cavités naturelles de corps étrangers, de larves, d’insectes, d’hydatides, etc.
Dans un mémoire lu à la Société de Gœttingue, Lafontaine rapporte l’histoire d’une femme devenue aliénée par suite d’un cancer au sein, et qui recouvra la raison après l’extirpation de la tumeur.
Le Dr Daudeberlières, dans le Journal complémentaire du Dictionnaire des sciences médicales, cite un jeune homme atteint de manie à la suite d’une petite tumeur carcinomateuse de la première phalange du doigt annulaire; on fit l’amputation du doigt, et la folie disparut.
Chrichton ( Into tlie nature of mental dérangement) dit avoir vu la manie survenir par suite d’une entorse, de la fracture d’un os, d’une balle logée au milieu des muscles extérieurs du corps.
Mon excellent ami, M. Legrand du Saulle, dans un mémoire communiqué à la Société médico-psychologique, rapporte l’histoire d’une jeune fille affectée d’accès convulsifs et de manie, causés par la présence de larves vivantes dans les sinus frontaux. La guérison eut lieu après la destruction des insectes, au moyen de vapeurs arsenicales inspirées par le nez.
Le Journal de psychiatrie de Pisani, du deuxième trimestre de 1853,
renferme une observation du Dr Belleti, relative à un accès de mélancolie, déterminé chez une ancienne maniaque par la présence de larves nombreuses d’insectes coléoptères logés en grand nombre dans le conduit auditif gauche, et qui avaient perforé la membrane du tympan; ces larves paraissaient appartenir à la tribu des clavicornes, et probablement au genre Neerphinis Dermesles, qui habite ordinairement la peau des cadavres des animaux en proie à la fermentation putride.
Zuccari a observé une nymphomanie causée par des hydatides qui s’étaient développées autour du mamelon gauche, et qui se dissipa aussitôt que les hydatides eurent disparu.
Bonet, Benivenius, Sauvages, etc., rapportent des faits analogjes.
S xxix.
Du traitement de la folie sympathique.
Pourêtre rationnel, le traitement de l’aliénation mentale doit être établi sur la distinction bien caractérisée de la cause productrice. Une névrose sympathique exige un traitement approprié à la nature et au siège du mal qui l’a déterminée. Ce n’est qu’après avoir satisfait à cette indication première, le traitement de la maladie primitive, qu’il faudra recourir aussi aux moyens qui exercent une action directe sur le cerveau lui-même.
Les causes des maladies sont peut-être le point le plus obscur de leur histoire, a dilM. Rostan, dans sa Médecine clinique; Les renseignements manquent souvent, les phénomènes sympathiques prédominent sur ceux qui tiennent immédiatement à la lésion de l organe primitivement affecté. Les causes de la folie ne sont pas d’ailleurs toujours isolées ; les affections organiques sont souvent réunies à des causes morales, soit qu’elles agissent simultanément comme causes efficientes, soit que les unes jouent vis-à-vis des autres le
rôle de causes prédisposantes. Il faut tenir compte de l’hérédité et de l’influence indéniable des mariages dans la consanguinité et de la profession, etc. IN’a-t-on pas vu, au commencement de ce siècle, plusieurs rois et plusieurs reines aliénés sur les trônes d’Europe? Dans le cas où il 11’arrivera pas à discerner le premier mobile du désordre, le médecin éclairé, pour ne pas commettre une méprise préjudiciable au malade, interrogera tous les organes, toutes les fonctions, et dirigera tout à la fois le traitement contre l’affection cérébrale et contre les phénomènes sympathiques qui peuvent être primitifs ou secondaires.
Que les troubles organiques extra-cérébraux soit causes ou symptômes, il sera toujours utile de leur opposer des moyens curatifs appropriés.
Lorsque le médecin aura pu remonter à la cause réelle de la folie, il aura recours de préférence soit à des moyens physiques, soit à des moyens moraux. S’il est peu rationnel de vouloir guérir la mélancolie idiopathique avec des purgatifs, il n’est pas moins illogique de vouloir remédier par des moyens moraux à l’aliénation mentale qui dépend d’une suppression de la menstruation, d’hémorrhoïdes , d’une affection intestinale ou utérine.
Faisons quelques applications des données contenues dans le cours de ce travail.
Dans les cas de suppression du flux cataménial, de dysménorrhée douloureuse, il faudra favoriser le cours du sang, y suppléer au besoin. 11 y aura lieu également de s’efforcer de rétablir, dans certaines circonstances, l’écoulement des lochies ou la sécrétion lactée , les hémorrhoïdes ou la leucorrhée. S’il s’agit d’une affection vermineuse, l'expulsion des vers amènera souvent la guérison , dans les cas d’aliénation mentale récente. Il conviendra d’appliquer un traitement approprié aux troubles organiques du cœur et des viscères abdominaux. Dans les cas où il existe une affection utérine, le traitement dirigé de ce côté est souvent couronné de succès. Quelquefois l’ablation de certaines tumeurs, la destruction de certains corps étrangers sera indiquée. La nature du trouble physiologique ou de
l’affection organique ne permettra, dans certains cas, qu’un traitement palliatif, par exemple dans la grossesse, dans les affections cancéreuses de l’estomac, de l’utérus, etc. En un mot, rechercher et détruire la cause, au lieu de se borner aux effets, et faire ainsi de la thérapeutique rationnelle au lieu d’un banal empirisme.
Quant aux complications des folies sympathiques, affections convulsives de diverse nature, épilepsie, catalepsie, chorée, etc., elles ne réclament pas un traitement différent de celui qu’elles exigent isolément.
Le diagnostic étiologique ne peut servir de base à une bonne nomenclature, et je pense qu’il faut rejeter les noms de folie cardiaque, stomachique, vermineuse, utérine, abdominale, etc., qui ont l’inconvénient de donner une idée fausse du siège de la maladie. Les noms de névropathies utéro-cérébrale, gastro-cérébrale, etc. indiquent bien le parallélisme des deux affections, mais ne caractérisent pas suffisamment l’état phrénopathique. Il vaut mieux conserver les dénominations usitées et empruntées à la modalité du délire, en ayant soin d’indiquer, d’une manière précise , la cause présumée du désordre cérébral.
Je répète encore qu’en tout état de cause , il ne faudra jamais négliger les moyens hygiéniques et curatifs qui tendent à agir directement et indirectement sur le cerveau, et qu’on a coutume d’employer dans le traitement de la folie idiopathique. Je suis loin de prétendre qu’il faille borner les indications thérapeutiques au point de départ, au centre de l’irradiation morbide.
S xxx.