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Mémoire sur la langue de Joinville

J'expliquerai avant tout ce que j'entends par ces mots, langue de Joinville. S'agit-il d'une langue qui lui soit personnelle, et qu'il ait marquée à son propre cachet? ce serait alors le style plutôt que la langue de Joinville, et c'est de sa langue seulement que je veux m'occuper. Cette langue, je le reconnais, était celle que l'on parlait autour de lui, et je ne prétends pas qu'il y ait introduit un seul mot qui ne fût en usage de son temps. J'ai cependant le droit de l'appeler sienne, d'abord parce qu'il l'a employée dans l'Histoire de saint Louis et dans le Credo, ensuite parce que je ne pourrais l'appeler d'un autre nom qui la désignât d'une manière plus exacte et plus précise. Si je disais que c'était la langue ^de la Champagne, je risquerais de commettre une double erreur, car il n'est pas certain qu'elle appartînt tout entière à la Champagne, ni qu'elle se parlât dans toutes les parties de cette province. En lui donnant le nom de l'homme qui l'a employée dans deux ouvrages déterminés, on ne préjuge pas la double question que je viens d'indiquer, et à laquelle, dans l'état actuel de la science, personne peut-être ne serait en mesure de répondre.

Le but que je me propose est plus facile à atteindre. Sans rechercher dans quelles limites la langue de Joinville pouvait être circonscrite, je tâcherai d'en faire connaître aussi exactement que possible l'orthographe dans ses rapports avec la grammaire et la prononciation, malgré les altérations qu'elle a subies sous la plume des copistes.

Je crois avoir démontré ailleurs^ que ces altérations sont nombreuses, et que la comparaison des manuscrits permet dans certains cas de rétablir la leçon primitive du texte original. Je me contente de rappeler cette opinion, qu'il serait inutile d'exposer de nouveau puisqu'elle n'a pas été contestée. J'exprimais en même temps le regret qu'il ne fût pas possible de déterminer dans quelle mesure ces altérations s'étaient produites, et après avoir fait observer qu'il n'y a pas de texte du même temps où les règles de la grammaire aient été constamment suivies, j'arrivais à conclure que c'eût été une opération arbitraire que de ramener le plus ancien manuscrit de Joinville k une orthographe dont l'observation ne fut jamais absolue -. Je regrette d'autant moins d'avoir émis cette opinion et pratiqué cette méthode, que j'obtiendrai peut-être plus de crédit en me chargeant moi-même de démontrer aujourd'hui que je me trompais alors, et qu'il faut changer d'opinion comme de méthode pour donner une bonne édition de Joinville.

Au moment où j'avoue mon erreur, il doit m'être permis de l'expliquer et de la justifier jusqu'à un certain point, en rappelant que cette opinion, qui était la plus générale, s'appuyait aussi sur un grand nombre de preuves. Si je l'abandonne aujourd'hui, c'est parce que je me suis trouvé en présence de preuves contraires, qui m'ont paru décisives. Joinville répète plusieurs fois qu'il a fait écrire son livre ^, en sorte qu'on doit accepter comme très-probable qu'il l'a dicté sans prendre la peine de l'écrire luimême. Mais à qui dut-il de préférence le dicter, sinon à l'un des clercs de sa chancellerie, c'est-à-dire à un homme qui avait sa confiance, qui était toujours à sa disposition, et qui sans aucun doute avait eu plus d'une fois l'occasion d'écrire sous la dictée de son maître des lettres missives ou des chartes. De toute la correspondance de Joinville, il nous est parvenu une lettre seulement, qui aurait péri probablement comme les autres, si ce n'eût été une pièce bonne à garder, parce qu'elle eût fourni au besoin la preuve qu'en 1315 il se reconnaissait obligé à servir dans l'armée du roi. Au contraire, plusieurs de ses chartes originales se conservent encore dans les archives, et j'en ai pu réunir un

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