Histoire, p. 2, 4 et
assez grand nombre pour former un texte dont l'étendue représente à peu près la cinquième partie de l'Histoire de saint Louis. C'est là que j'ai cherché la véritable orthographe du manuscrit original, tel qu'il fiit exécuté sous les yeux de Joinville par un des clercs de sa chancellerie. C'est là que je crois avoir retrouvé sa langue, exempte de toutes les altérations qu'y ont introduites des copistes d'un autre temps et d'un autre pays.
Pour exposer en détail, comme cela est nécessaire, les résultats de l'étude à laquelle je me suis livré, il faut que je me résigne à fatiguer souvent l'attention la plus bienveillante. Peut-être même ne comprendra-t-on pas que j'aie eu la pensée d'entrer dans de si longs développements pour aboutir à justifier quelques changements d'orthographe dans une future édition des Œuvres de Joinville. Tel est en effet, je ne le dissinlule pas, le but principal que je désire atteindre; mais autant qu'il m'est permis d'en juger, mon travail peut avoir un autre résultat, c'est de contribuer à faire mieux connaître une des phases de la langue vulgaire au moyen-âge. On s'est généralement attaché à l'étudier dans son ensemble pour en constater les lois les plus générales. Le moment n'est-il pas venu de rechercher ce qu'elle était dans un temps et dans un lieu déterminé, afin de préparer par ces études partielles des termes de comparaison entre certaines époques de notre histoire et certaines localités de notre pays? Quand on veut embrasser tout un siècle ou toute une province, ne risque-t-on pas de réunir des éléments disparates pour en former un composé artificiel, et ne vaut-il pas mieux borner le fchamp de ses observations en s' attachant à un dialecte particulier, tel qu'on peut l'observer dans l'unité de temps et de lieu où il s'est manifesté? De telles études seraient comme autant de jalons plantés à distance pour diriger la critique dans des recherches plus étendues.
J'y vois un autre avantage que je veux encore signaler. On a depuis longtemps remarqué avec raison que l'orthographe au moyen-âge était extrêmement variable; mais on n'a guère pu discerner ce qui tenait à la difîerence des temps et des lieux ou à l'incertitude même des règles et des procédés. Il est certain pourtant qu'il y aurait quelque intérêt à ne pas confondre les variations qui ont pour cause la diversité des régions, avec celles qui se produisent dans un même dialecte et sous la plume d'un même écrivain. Les unes représentent les intonations propres à
ces accents locaux auxquels se reconnaissent encore les habitants de nos différentes provinces ; tandis que les autres nous montrent les diverses combinaisons de lettres qui pouvaient servir à figurer une seule et même prononciation. Si Ion peut espérer de résoudre de tels problèmes, n'est-ce pas en comparant entre eux des textes ayant une origine certaine de temps et de lieu?
Ai-je besoin de dire que la plupart des œuvres littéraires ne satisfont nullement à cette double condition? Les unes sont anonymes, d'autres ont pour auteurs des écrivains dont on ne connaît ni le temps ni le pays. Quand il arrive que l'on sait positivement où et quand elles furent composées, on peut encore ignorer où et par qui elles furent copiées. C'est ainsi qu'avec une certaine vraisemblance, mais bien à tort pourtant, d'habiles critiques avaient considéré comme le manuscrit original de l'Histoire de saint Louis une copie qui ne fut exécutée, ni du temps de Joinville, ni dans son pays. Pour échapper à toutes ces chances d'erreurs, il faut recourir aux chartes originales, qui peuvent seules fournir la double garantie sans laquelle la critique des textes n'atteindra jamais un caractère suffisant de certitude et de précision.
Tels sont les motifs principaux qui m'ont engagé k publier dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes ^ le recueil de chartes originales de Joinville en langue vulgaire d'où j'ai tiré presque toutes les observations que je vais exposer dans ce mémoire. Si j'en excepte une charte de mai 1278, dont le texte n'a été conservé que par une copie faite au siècle dernier, les autres actes sont directement publiés d'après les originaux. Ceux qui portent les cotes E qitater et L bis ont été expédiés, non à la chancellerie de Joinville, mais par Jacques de Courcelles, clerc de l'officialité de Langres ; le premier de ces actes reproduit presque textuellement, sauf des variations d'orthographe, la charte marquée de la cote E bis. La charte E ter ne doit pas non plus émaner de la chancellerie de Joinville, attendu que, par une double dérogation à l'usage suivi dans les autres actes, elle porte une date de lieu, et se termine par la mention Nota Hugonis.
Néanmoins, je n'ai pas cru devoir exclure de ce recueil des chartes qui avaient été faites au nom de Joinville et confirmées par l'apposition de son sceau. A plus forte raison ai-je dû y com-
l. Sixème série, t. III, p. 557.
prendre la charte des franchises de Vaucouleurs, rédigée, il est vrai, au nom de Gautier de Joinville, neveu de l'historien, mais confirmée par Joinville lui-même comme souverain seigneur du fief, à la demande de son frère, de son neveu et des habitants de la commune. Cette charte, qui renferme un texte historique d'une grande importance, et qui est en même temps un chef-d'œuvre de calligraphie, est surtout précieuse par ce que Joinville y a inscrit au revers de sa propre main les mots ce fit fait par moy^ attestant ainsi qu'il était non-seulement le garant, mais encore le rédacteur et probablement le promoteur de cette convention solennelle.
Pour facihter les vérifications à faire dans ce recueil de chartes, et pour résumer avec plus de clarté les observations qu'elles m'ont fournies , j 'en ai réparti tous les mots entre un certain nombre de listes alphabétiques où on les trouvera groupés selon le rôle grammatical qu'ils jouent dans chaque phrase, c'est-àdire qu'il y a pour chaque espèce de mots non-seulement une liste spéciale, mais au besoin autant de listes que l'exigent les distinctions à établir entre les genres et les nombres, les régimes et les sujets, les modes et les temps. 11 suffira souvent de vérifier une citation dans cette liste sans recourir au recueil même dont elle offre la table et le vocabulaire. Quand j'aurai occasion de renvoyer à quelque passage de l'Histoire de saint Louis ou du Credo, je citerai l'édition des Œuvres de JoinviUe publiée en mdccclxvii à la librairie d'Adrien Leclere.
J'arrive maintenant à l'objet même de ce mémoire.