DE L'ORTHOGRAPHE DANS SES RAPPORTS AVEC LA PRONONCIATION
L'orthographe de la chancellerie de Joinville, quand on la considère dans ses rapports avec la grammaire, paraît avoir été soumise à des règles simples et uniformes, qu'il est facile d'appliquer au texte de l'Histoire sans être exposé à le dénaturer par des corrections arbitraires. Il n'en est pas de même quand on examine cette orthographe dans ses rapports avec la prononciation. La grammaire, dans son application la plus ordinaire, régit un nombre limité de désinences, et l'on comprend que la pratique des clercs, plus ou moins familiarisés avec les règles de cette grammaire, pût maintenir jusqu'à un certain point l'uniformité, surtout dans la déclinaison et les parties les plus connues de la conjugaison. Mais quand il s'agissait d'écrire des mots ou des portions de mots qui échappaient à l'application usuelle de ces règles, quand il fallait peindre par des lettres certaines syllabes qui étaient plutôt des sons qu'un élément bien connu du mot latin ou germanique d'oii elles dérivaient, ce n'était plus la mémoire, c'était l'oreille qui servait à résoudre ces problèmes de l'orthographe française. Chacun s'essayait à représenter de son mieux ce qu'il avait entendu, sans se croire obligé a employer constamment les mêmes lettres pour les mêmes sons. Cette orthographe n'était donc pas uniforme; mais à cause du but qu'elle se proposait, elle n'était pas non plus arbitraire. J'essaierai de la faire connaître dans sa variété, et de rappeler à l'occasion quelques-unes des lois qui en limitaient les écarts.
23^ SONS DIVERS DE lA.
Parmi les mots où la voyelle a se présentait comme finale,
ceux où elle devait avoir le son le moins sensible, parce qu'au lieu d'être accentués ils se prononçaient comme s'ils eussent fait corps avec le mot suivant, sont l'article et le pronom la, les adjectifs possessifs ma et sa. Les mots où la même voyelle devait avoir un son plus net sont la préposition à, les adverbes çà, jà et là, les troisièmes personnes du prétérit singulier de la première conjugaison, celles du futur singulier de toutes les conjugaisons, les mêmes personnes au présent de l'indicatif dans a Qiva. C'est par exception que l'on rencontre quelques exemples isolés de fa au lieu de fai, puis de soffrera, vanra, au lieu de soffrerai, vanrai. Cette diphthongue ai, par une exception contraire, remplaçait quelquefois Y a simple de la préposition d, du verbe il a, et des adverbes çà, jà et là. Enfin la voyelle a finale est quelquefois remplacée par ai dans le verbe il a, et à la troisième personne du singulier de quelques futurs, avérât, paierai, serai, t aurai y vivrai. En résumé, dans plusieurs mots où l'a simple figure aujourd'hui comme finale, on employait quelquefois Va suivi d'un i ou du i étymologique de la troisième personne du singulier.
La voyelle a figure dans les syllabes pénultièmes et accentuées de plusieurs mots tels que arable, grâce, usage, Champagne, dame, chane. Jaque, ahhaire, conirares. Mais à ce dernier mot, qui se rencontre dans une seule charte, et au mot usuare, qui se rencontre dans une autre, on peut opposer des exemples beaucoup plus nombreux de la finale aire, soit dans coniraire et isuaire ou ysouaire, soit dans anniversaire, douaire et miliaires. La diphthongue ai s'employait aussi, comme aujourd'hui, dans des mots tels q\xe plaine et foniaine. En outre, elle pouvait, contrairement à l'usage moderne, remplacer l'a simple dans des mots tels que graice, usaige, champaigne, Jaique. C'était donc un fait commun à la finale et la pénultième accentuées que la substitution possible de la diphthongue ai h. Va simple.
Le fait une fois constaté, on peut se demander si la diphthongue ai était considérée comme un pur équivalent de Va simple, ou si on en faisait usage comme d'un son analogue qui fût plus fort ou plus faible que celui de l'a. Il est certain que s'il y avait une diôérence, elle ne pouvait être bien grande, puisque l'on écrivait alternativement grâce et graice, usage et usaige, etc. ; néanmoins il semble plus vraisemblable que si l'a simple eût été
l'équivalent exact de la diphthongue ai, on n'eût pas songé à se servir de cette diphthongue. Or si l'on observe que la diphthongue ai figure dans la pénultième accentuée du substantif gaige, tandis qu'elle est remplacée par Va simple dans la pénultième non accentuée de l'infinitif gagier, on en conclura qu'elle indiquait plutôt un renforcement qu'un affaiblissement du son de Y a. C'est par la même raison que la pénultième accentuée des infinitifs 2^lciire et faille pouvait (quoique ce ne fût pas l'usage le plus ordinaire) se remplacer par les syllabes pla et fa, quand l'accent tombait sur la finale dans plaroit, fasons, fasiens, fasoient, ou même se transformer en e sourd dans fesoie, ferons, feront et feroient. C'était donc un renforcement de l'a accentué qui engageait quelquefois à le figurer par la diphthongue ai.
Quoique l'a suivi d'une consonne dans la même syllabe fut naturellement renforcé par cette consonne, on y substituait quelquefois la diphthongue ai dans fais ou faiz, mairz, grainge, senechaiœ, qui alternaient avec fas ou faz, marz, grange, senechas; ddiiis pi aiyiche, qui devait alterner aA^ec planche, comme aiiigle et Nicholais devaient alterner avec angle et Nicholas. Enfin cette diphthongue s'employait exclusivement dans plusieurs mots où elle subsiste encore, tels que bail, C07nmunaille, chapelain, main, saint, fait et lait.
La diphthongue au pouvait également se substituer à l'a, en le renforçant d'une manière plus sensible encore que ne le faisait la diphthongue ai. On voit au alterner avec al dans un grand nombre de mots tels que chevaux et cheval, vau et val, alx et ans, officiai et officiauSy ou bien représenter ces mêmes lettres étymologiquement dans autre, faus, sauf^. Quelquefois la consonne l subsistait malgré le remplacement de l'a par la diphthongue au ; car on trouve bannaul, léaul, ospitauly seneschauls, vaut, au lieu de bannal, léal, etc. C'est aussi l'a simple qui est remplacé par au dans estauble, heritaublement, perinenaublement , et réciproquement l'a simple se substitue par une exception très-rare à la diphthongue au dans acuns et atrui ^.
1. La diphthongue au peut aussi représenter U et el comme dans seaus (sigillum) ou Guillaumes {Giiillebnus).
2. Quoiqu'on trouve chacun, chacune, il était plus ordinaire d'écrire c/iascim, chascune, en sorte que la diphthongue au dans chaucun, chaucune, représente moins Va simple que Va appuyée sur Vs.
Puisque Va simple s'employait à la finale et à la pénultième accentuées, on s'en servait à plus forte raison dans des syllabes non accentuées, par exemple dans abé, aco7Yler, acostumei. 11 en était de même des diphtliongues ai et au dans airahles, airdoir, aumône, autrui. Mais il faut noter en outre que l'a simple pouvait aussi représenter un son très-sourd, puisque de la finale accentuée à' achat il passe dans la pénultième non accentuée du participe achatez, où il devait se prononcer comme Ye de la syllabe correspondante des mots achetée, achetoiir, etc. Il paraît probable aussi que la diphthongue ai dans faisaient devait être loin d'avoir un son aussi prononcé que dans faire, puisqu'on la voit alterner avec l'a simple dans fasoient et avec Ye sourd dans fesoie. Les habitudes de la prononciation devaient donc aider à rectifier tout ce qu'il y avait d'inexact et d'imparfait dans les moyens a l'aide desquels on essayait d'en reproduire les nuances. Il faut avant tout constater l'inexactitude et l'imperfection de cette orthographe, pour y discerner plus sûrement les indices de l'ancienne prononciation. C'est ce que j'ai essayé de faire pour la voyelle a, en montrant qu'à ce signe unique répondaient des sons divers, parmi lesquels j'ai signalé particulièrement le son de Ye sourd dans la seconde syllabe d'acheter^ le son médiocre des monosyllabes la, ma et sa, le son ou plutôt les sons représentés à l'occasion par la diphthongue ai dans fasoient, là adverbe, usage, grâce, contrares, et par la diphthongue ait dans estable, cheval, acim. Je soumettrai au même examen les voyelles suivantes :
24^ SONS DIVERS DE h'E.
Autrefois comme aujourd'hui la voyelle e était celle qui représentait les sons les plus nombreux et les plus divers, sans qu'il existât souvent aucun moyen sûr de discerner celui qu'elle devait rappeler de préférence dans une circonstance donnée. Pour s'en rendre compte, il faut examiner quelles fonctions pouvaient remplir Ye simple, Ye accouplé à une autre voyelle et Ye s'appuyant sur la consonne suivante, en les considérant d'abord dans les syllabes finales, les monosyllabes ou les syllabes accentuées, ensuite dans les syllabes non accentuées.
Ve muet final s'employait comme aujourd'hui dans des mots tels que cause, honyie, dite, ou bien dans certaines désinences
de la conjugaison, notamment à la troisième personne du singulier de l'indicatif présent. Là pourtant j'ai rencontré une lois demouret avec un t final; mais c'était une orthographe déjà tombée en désuétude, malgré l'étymologie latine, et qui devait avoir perdu depuis longtemps toute influence sur la prononciation. Il ne faut donc tenir nul compte de cette exception, mais croire que la syllabe finale du mot demouret se prononçait comme dans les chartes où l'on rencontre demeure et demoure. Il est certain aussi que Ye ne cessait pas d'être muet quand on y ajoutait une s pour obéir aux règles delà déclinaison, en d'autres termes que peuples répondant à popidus et à popidos ou causes à causas se prononçaient comme peuple répondant à populum et kpopuli ou cause à causam.
Il y a un petit nombre de cas où, contrairement à l'usage qui dominait alors, on trouve deux e muets de suite au lieu d'un. C'est une même charte qui fournit tous ces exemples : iauee (L 41 et 43), partiee (L 9), vayiduee (L 10), avoiee (L 9), pooie (L 10), devoiee (L 10 et 72). Quoiqu'il semble difficile d'admettre qu'une lettre ainsi redoublée restât muette, je serais porté à croire que ce procédé, dont on ne retrouve pas trace pour ces mêmes mots dans les autres chartes, servait à indiquer que l'on appuyait longtemps sur la voyelle précédente; car il n'y a rien de plus contraire aux habitudes de notre langue que la succession de deux e muets. La même charte en fournit encore deux exemples dans les verbes randeroieent et panroieet (L 74). Dans ce second verbe, qui est aussi à la troisième personne du pluriel, il faut remarquer que la désinence ordinaire, qui était alors la même qu'aujourd'hui, se trome altérée, non seulement par le redoublement de Ye, mais encore par la suppression de l'n. Gomme il y a plusieurs exemples de cette suppression, on peut se demander si toutes les lettres du groupe ent étaient muettes au même degré. Ce qui permettrait d'en douter, c'est que la prononciation pouvait seule engager, malgré l'étymologie, à retrancher quelquefois la lettre n; tandis qu'on voulait peut-être, en conservant les deux autres, indiquer qu'il y avait un son quelconque de Ye et une certaine articulation du t final, même quand le mot suivant commençait par une consonne ^ .
l. On trouve devant un mot commençant par une voyelle, lasoiet et usoiet (L 20), voloiet (J 19), paiet (U 31), puiusei (L 21), soiet (L 28); et devant une
Je distingue de Ve muet un e sourd qui s'employait dans l'article le, dans les pronoms ce, je, le, me, que, se, dans la négation ne et dans la conjonction se. Je l'appelle e sourd, non seulem.ent parce qu'il a encore maintenant, dans les mêmes mots, un son plus sensible que celui de Ye muet, mais encore parce qu'il était quelquefois remplacé par des lettres qui devaient avoir une certaine sonorité. Ainsi on trouve ceii au lieu de ce, lo et lou au lieu de le, ju au lieu dejc^ L'emploi de ces équivalents, tout rare qu'il fût, montre assez que Xe dont ils pouvaient tenir la place ne doit pas être considéré comme un simple e muet.
L'e' fermé, qui se rencontre si souvent à la syllabe finale et accentuée des mots tels que abhè, vérité, donné, se confondait complètement par sa forme avec Xe muet, dont il se distingue aujourd'hui par le signe appelé accent aigu, comme Xè ouvert s'en distingue par X accent gra^oe. Il est certain qu'il était loisible et régulier d'écrire exactement de la même manière des mots d'une valeur diverse tels que fosse (I 27) et fossé (L 38), devise (X 71) et devisé (0 40). Mais quoique le sens pût suffire souvent à distinguer sous cette forme ambiguë celle des deux prononciations qu'il fallait préférer, on substituait souvent en pareil cas la diphtongue ei à Xe simple en écrivant fossei (R 24) et devisei (H 94). Sans vouloir nier que cette orthographe, qui dominait à la chancellerie de Joinville, pût jusqu'à un certain point dépendre de la prononciation locale, on doit croire que les écrivains se proposaient aussi d'établir par ce moyen une distinction entre Xé fermé et Xe muet ^ C'est par la même raison qu'au lieu de Xe simple suivi de Xs, qui aurait pu se confondre avec Xe muet, ils employaient souvent le groupe de lettres eis, dans des mots tels que ahheis, cureis, jureis, nommeis, prioleis. Au contraire ils préféraient la combinaison ez à eîz parce que Xe appuyé sur un z prenait par cela seul le son de Xé fermé; ainsi j'ai trouvé seulement six mots tels que preiz, prissieiz, écrits avec la finale eiz, tandis que les finales ez ou iez se présentent dans plus de vingt-cinq mots difierents.
consonne, doiet (J 14), poet (J 7), esfoiet (J 10), faisoiet (L 29), paieroiet (J 20), panroieet (L 74), facet (L 34), aitet (L26). Sauf le mot paiet, écrit de la main de Joinville, ces différents exemples sont tirés de deux chartes seulement; partout ailleurs c'est l'orthographe actuelle qui a été employée.
l. Cet ^ tenait en effet la place du t étymologique, dont les chartes de Joinville ont conservé quelques exemples déjà surannés dans les participes levet, obligiet, paiet, renonciet.
En examinant les finales des participes passés féminins de la première conjugaison, on reconnaît encore cfue l'emploi de la diphthongue ei devient moins fréquent lorsqu'il n'y a plus nécessité d'y recourir pour empêcher la confusion de Yé fermé avec Ye muet. En effet, tandis que les participes passés masculins terminés par Vé simple se rencontrent un peu moins souvent que ceux qui ont pour désinence la diphthongue ei, au féminin les finales ée ou ées sont six fois plus nombreuses que les diphthongues eie ou oies. Il ne semble pas qu'on puisse expliquer ce fait par une différence de prononciation. Le groupe de lettres eie étant contraire à l'étymologie latine, n'aurait jamais été employé en pareil cas s'il n'eût pas été aussi propre à représenter le son final des participes passés féminins de la première conjugaison, que la diphthongue ei pouvait l'être à représenter le son final des participes masculins. Si donc la diphthongue masculine ei s'employait plus souvent que l'autre, c'est que Yé simple des participes masculins risquait de se confondre avec un e muet, tandis que dans la désinence féminine ée, le dernier e étant muet, l'autre ne pouvait pas l'être, et que l'habitude suffisait pour faire distinguer à première vue la différence de son caché sous ces deux signes identiques.
L'emploi de \è ouvert à la pénultième accentuée donne lieu à des observations analogues. S'il se confondait en apparence avec Ye muet de la syllabe suivante, l'usage apprenait à en reconnaître la valeur véritable dans les mots tels que père, mère, frère, où l'on savait d'avance qu'il ne pouvait pas y avoir deux syllabes muettes de suite. Lors donc que certains clercs écriraient freire, remeide, pleige, privileige, en remplaçant Ye simple de la pénultième par la diphthongue ei, c'était moins pour en figurer l'exacte prononciation que pour y attacher un signe extérieur qui le distinguât de Ye muet. Car la diphthongue ei ne devait pas se prononcer de même dans le mot freire que dans le mot veritei; mais dans l'un comme dans l'autre elle remplissait le même office que nos accents typographiques. Tel n'est pas l'office de Yi joint à Ye dans la même syllabe lorsque au lieu de le suivre, il le précède pour produire un son double et presque simultané qui participe à la fois de ces deux voyelles. Je n'aurais point à en parler maintenant s'il ne s'agissait que de Yi qui conserve le son dominant et principal lorsqu'il précède Ye muet des mots bergerie, garantie, etc. ; mais la même combinaison
se faisait avec ïé fermé ou avec Vê ouvert dans des mots tels que moitié, pié, eschangié , baillié, charrier e, rivière, manière. Or, dans tous ces mots ^^ se prononçait à part, quoique très-rapidement, et sa présence n'empêchait pas que Ye ne conservât un son distinct, soit fermé, soit ouvert.
Pour résumer ce que j'ai dit sur Ye tantôt isolé, tantôt suivi ou précédé de la lettre i, je citerai d'après les chartes de Joinville trois formes orthographiques du même mot. Si l'on admet avec beaucoup de savants que dans les finales latines erm, egiiim, Vi se transposait pour former les finales françaises ière, iège, on doit croire que l'orthographe privilièges (N 38) était réglée par l'étymologie. J'ai montré en tout cas que cet i laissait à Ye qui le suivait un son distinct et indépendant, en sorte qu'il ne pourrait être considéré comme un signe qui en modifiât la prononciation. Au contraire, quand un clerc écrivait priinleiges (Q 34), il adoptait une orthographe qui ne permettait plus de confondre Ye pénultième avec un e muet ; car en le faisant suivre d'un i il le marquait en quelque sorte d'un signe analogue à notre accent typographique. Enfin le clerc qui écrivait privilèges par un e simple (0 45), ne se préoccupait ni d'étymologie, ni de signe d'accentuation, et il s'en tenait à une orthographe, qui, pour être moins savante et moins précise, n'en a pas moins prévalu dans la langue moderne.
Je dois avertir ici que le copiste du manuscrit A employait Ye simple dans un grand nombre de mots où nous employons aujourd'hui la diphthongue ai, et où les chartes fournissent généralement une orthographe conforme à la nôtre. Ce serait déjà un motif suffisant de croire que tous ces mots ont été altérés par le copiste ; mais on peut dire que lui-même a fourni la preuve des altérations involontaires qu'il s'est permises, car il lui est arrivé fréquemment d'écrire ces mots dans les premières pages du texte autrement qu'il ne l'a fait dans les dernières. Ainsi j'ai vérifié que, touchant à la fin de sa tâche, itécrivait autant de fois par un e simple que par un ai des mots tels que faire, fait, mauvais, paix, tandis que dans les premiers feuillets il avait, pour ces mêmes mots, employé cinq fois contre une la diphthongue ai. Il en faut conclure qu'après avoir commencé par mettre plus d'exactitude à reproduire l'orthographe du manuscrit original, il avait fini par y apporter moins d'attention et par se laisser aller à ses propres habitudes. Au fond, il exprimait par un équivalent
le son des mots dont il s'agit ; mais il ne se faisait pas scrupule d'abandonner la méthode qu'on avait suivie à la chancellerie de Joinville pour représenter ces mêmes sons. Peut-être ne seraitil pas inutile, en certains cas, de comparer ainsi les premières et les dernières pages d'un manuscrit, afin de vérifier si le système de l'orthographe ne s'y est pas modifié dans un certain nombre de détails, à mesure que l'attention du copiste se relâchait dans l'accomplissement de sa tâche.
Comme dans l'orthographe moderne, 1'^ appuyé sur une consonne appartenant à la même syllabe prenait le son de Vé fermé ou de Yè ouvert. Pour Vé fermé de la finale, je me contente de citer les infinitifs de la première conjugaison, acheteur, boiwhier, etc., et les mots tels que chevalier, antie7\ Je note en passant que l'on trouve encore ici la diphthongue ei substituée à l'e simple dans une douzaine d'infinitifs tels que acordeir^ aleir ; mais comme c'était sans nécessité, c'était aussi par exception que l'on recourait à cette diphthongue.
Ici se présentent naturellement plusieurs mots qui devaient avoir comme aujourd'hui un son intermédiaire entre Vé fermé et Vè ouvert : bief ou bleif, prenant aussi les formes blez, blés et bleiSf chiefou au sujet chiés, puis fiés et fiez faisant au régime singulier fiei et fié, sans que la forme primitive fief paraisse nulle part, à moins qu'on ne veuille voir une erreur de copiste dans la forme fiel. Je n'oserais l'affirmer, parce que ces consonnes finales empêchaient Ve d'être muet sans qu'il fût nécessaire de les articuler, en sorte que l'on pouvait imaginer ainsi une orthographe qui était contraire à l'étymologie tout en restant conforme à la prononciation. J'aurai occasion d'en citer des exemples moins contestables.
Quoique l'e suivi de 1'^ pût rester muet, cette consonne suffisait pour lui communiquer le son ouvert dans les articles des et les, dans les pronoms ces, les, mes et ses, qui s'écrivaient alors comme aujourd'hui, ou dans d'autres mots du genre de ceux où l'e reçoit maintenant un accent grave, adés, après, dalès, dès, es, les, près, très. Je dois mettre à part le substantif décès, parce qu'il ne se présente que sous deux formes contraires à l'étymologie, decest et decet : il est évident que ce t final ne s'articulait pas, et qu'il avait pour objet unique d'indiquer le son ouvert de Ve, tel qu'on le figurait dans forest ou foret, et plus irrégulièrement en écrivant par fois et au lieu de est (E 5 et 8).
Parmi les mots assez nombreux où Ye de la syllabe finale prenait le son ouvert parce qu'il s'appuyait sur la consonne Ij comme aujourd'hui dans les mots hostel, lequel, tel, il y en a qui se rencontrent avec certaines variantes orthographiques où la lettre l n'est plus comprise. D'où l'on peut conclure que cette consonne finale s'articulait à peine, et qu'elle se manifestait surtout en communiquant à Ve un son ouvert. Il est certain d'abord que cette l ne s'articulait pas quand elle était suivie d'un z ou d'une 5 puisqu'à côté de saelz, seels, Cijstels, lesquels et telz, on trouve comme équivalents saés, seés, Cystés, lesqués, lesquels, lesquex, teiœ et tex. C'est ainsi encore qnejoiirnel devient au i^luriel journés. Mais au singulier même perpétué se rencontre au lieu de pei'petuel, aponné au lieu à'apo7inel, hoissel alterne avec baissé, et le nom de l'abbaye d'Escurey se trouve écrit Ecurel en même temps que Escuiré, Escurei, Escurey, Escuri et Escury.
Doit-on croire au contraire que Vr de la syllabe finale, quand il communiquait kYemi son ouvert, comme dans les mots mer, yver, clerc, s'articulât aussi nettement qu'aujourd'hui? Les chartes n'apprennent rien de décisif à cet égard. Il est vrai que Vr finale de ces mots subsiste même quand la déclinaison y ajoute une s, comme dans chiers ou dans clers, dont le c étymologique tombe seul. Mais on peut objecter que cette persistance de Yr n'est pas un indice suffisant, puisque la même consonne se conservait au sujet singulier et au régime pluriel des mots tels que chevaliers, deniers, où il est permis de supposer qu'elle était comme aujourd'hui muette ^ Mais comme en l'absence d'indications contraires c'est la conformité de la prononciation ancienne avec la moderne qui est l'hypothèse la plus vraisemblable, il y a quelque motif de croire que Yr finale s'articulait dans le mot chier. En effet, grâce à l'obligeance de M. le curé de Joinville,
1. Cette hypothèse ne devrait pas être admise si l'on pouvait s'en fier à un exemple unique fourni par une charte où le mot Saimierr est écrit avec deux r au lieu d'une (I 53) ; mais s'il était certain que ce redoublement de 1'/- finale eiit été fait avec intention, on devrait croire que la véritable désinence de ce mot était en aire, comme dans le féminin Saugnatre (H 67), puisque du latin saunarius et saunaria, on a pu former saugnaire ou saunaire, comme de contrarius et de contraria, on a fait contraire. Dans ce cas, le redoublement de Vr aurait eu pour but d'avertir que la finale ierr était l'équivalent de la finale aire, et non de la finale ier où Vr était muette.
je puis attester que telle est aujourd'hui la prononciation vulgaire du pays.
L'e s'appuyant sur une consonne à la pénultième accentuée se présente dans beaucoup de cas semblables ou analogues à ceux de l'orthographe actuelle, par exemple dans les mots querelle, terre, evesqiie, messe, beste, lettre. Mais il arrivait souvent que l'on supprimait cette consonne quoique Ye privé de cet appui conservât certainement le son ouvert : c'est ainsi qu'on écrivait appelé, èle, tèle, cèles, au lieu de appelle, etc., ou bien qiiéqiie, esvèke, requête, au lieu de quelque, evesque, requeste, enfin lètres au lieu de lettres, parce que Ve final étant muet, Ye pénultième avait par position un son ouvert. De là vient que des mots, qui prennent aujourd'hui un double ^, ne se présentent dans les chartes de Joinville qu'avec un t simple ^ . Mais par une combinaison inverse, pour accuser plus nettement ce son ouvert, on redoublait surabondamment une consonne, comme dans meiiierre (U 7) ; ou l'on remplaçait mal à propos la consonne étymologique par une autre, en écrivant lestre et lestres (L 2 et 65, A A 13 et 22); ou bien encore on substituait inutilement la diphthongue ei à l'e simple dans leitres (E 15, X bis 44) et leittres (F 2). Pour que le mot lettre, qui se représente dans toutes les chartes, pût être écrit de tant de manières différentes par des clercs capables d'ailleurs d'observer les règles de l'orthographe grammaticale, il fallait que l'usage leur laissât une grande liberté dans le choix des combinaisons qu'ils jugeaient propres à représenter la prononciation d'un mot. C'est ainsi qu'un clerc est allé jusqu'à écrire latres et maire (E bis 24 et 26) pour lettres et mettre.
Quand on examine comment Ye s'employait dans les syllabes non accentuées autres que la finale muette , on reconnaît que si les différents sons de cette voyelle peuvent s'y rencontrer, il est plus ordinaire néanmoins de voir Ye sourd ou muet précéder immédiatement la syllabe accentuée. Ainsi tout en constatant à la pénultième Yé fermé de défaut et de décest ou Yè plus ouvert de sèrvans et de confèrmer ; tout en montrant que les mêmes sons se produisaient à d'autres syllabes dans les mots décembre, délivrer, héritage, ou anniversaire, dèschargier, crèstientei, exception, on ne peut pas révoquer en doute que la