‹ Mémoire sur la langue phénicienneChapitre 2 sur 12 · I . Utilité (les étimologies pour recouvrer en partie les · texte numérisé non relu

I . Utilité (les étimologies pour recouvrer en partie les

anciennes langues perdues ; manière d’y parvenir.

A ne considérer l'art élimologiqiie qu’en ce qu’il a de grammatical, il est certain qu’outre son usage le plus commun qui est de faire la généalogie des mots, il peut en avoir un autre beaucoup plus curieux; ce serait de recouvrer en partie les anciennes langues , en décomposant les langues modernes. Voici la méthode proposée pour y parvenir. Que l’on ôte dn français, par exemple, tout le grec et le latin qu’y ont apportés les Marseillais et les Romains; que l’on ôte du résidu^ tout le saxon ou le theuton qu’y ont apporté les Francs; que l’on ôte de ce second résidu tout ce que l’on reconnaîtra par la comparaison des langues d’Orient venir des colonies phéniciennes; il est presque certain que le restant sera le pur celtique des anciens Gaulois. Par de semblables opérations, on aurait le cainbrique ou cimraèc en Angleterre; le cantabre (i) en Espagne; l'osque, le sabin, l’ombrien en Italie; l’illirien en Esclavonie, le runique en .Scandinavie. T^t confusion

(i)La Cantabrie contient la lUscaie. la Navaiic, une partie i\t l'.Asturie elle Cui»puscoa.

que le mélange des peuples a mise entre leui'S langues n’cmpêclie pas d’en pouvoir démêler l’origine et le fond, eu séparant l’alliage qui les déguise. Il faudrait choisir, en fesant ce travail, le langage de la campagne dans chaque royaume, où l’ancienne langue s’est le mieux conservée; telles que la Bretagne, le pays de Galles, la Biscaie. Peut-être tirerait-on d’assez grands secours de l’irlandais (i). J’ai publié ailleurs l’alfabet de cette langue, qui prouve sa haute antiquité (a).

Je citerai encore un exemple de la même méthode, que l’on pourrait employer pour expliquer les monumens qui nous restent dé la langue punique. J.i’île de Malte, au rapport de Diodore de Sicile (3), est originairement une colonie de Phéniciens qui, commerçant jusque dans l’océan occidental ou le grand océan, y établirent un entrepôt, parce qu’elle est située en pleine mer à moitié chemin de Tir à Gades, aujourd’hui Cadix, et que l’on y trouve de bons ports.

Ce récit de Diodore est confirmé par l’étimologie du nom des îles de ce canton de la mer : Malit en phénicien signifie refugium , refuge; Gaulas, dans la même langue, veut dire rotimda , ronde; enfin Lampas ou Lampedusa vient de Lapid , qui en phénicien est lampas, flambeau. Le géographe Scilax rapporte en effet qu’il y avait dans cette dernière île

(t) Traité de lo formalion méchanique des longues. Paris i^GS. I, 94 et 95.

(a) Tableau historique et géographique du inonde. Paris iHid.; I, aoi.

( 3 ) Livre V, clup. ladans I éd. tic VV^sseliug.

deux grauJes tours qui probablement servaient de phares(î). Le langage de l’île de Malte, selon Jean Quintin dans la description qu’il nous a donnée de cette île, est fort mêlé d'africain. « J’ai vu à Malle « en i533,» dit-il (a), o certaines colonnes de pierre « sur lesquelles sont gravées des lettres puniques avec « des espèces de points; leur figure approche assez a de l’hébreu, et il est si vrai que l’idiôine maltais M participe du phénicien, cjue les insulaires entendent, « prononcent fort bien , et ont dans leur langue quel- « ques-uns des mêmes termes que l’on trouve dans la « scène de Plaute, dans Avicenne et dans l’Évangile, « entre autres ceux-ci de l’E\angile A7ot, ephphetu , U kurni. On sait ([ue les mots de cette espèce ne s’é- « crivent pas facilement en caractères latins, et ne « sont bien prononcés que par ceux à qui la langue « est naturelle. »

Si les restes du vieux langage que l’on retrouve à Malle viennent véritablement d«; la colonie phénicienne, comme l’a cru Quintin , il serait fort à désirer qu’un homme habile dans hîs langues d’Orient s’y transportât pour rechercher les vestiges du phénicien et du punique. Mais il ne faudrait pas qu’il bornât ses courses à ce seul endroit. Peiil-êire les découvertes seraient-elles plus assurées dans deux autres îles de

(i) Voyez Rochart, (^hanaan, I, aG; rlS.tKlani, liella punica usata da Malteti.

( 3 ) Job. Quintinus Hctîuu», iiuniiœ MeUte deu:ripiio Lii^ibinî, i536. in-4®- On a insère cet otivraj;e tlans le Tht'sauvns antiqniUi’ funi ef historiftrnm public par (Irarvin'- Runnano ca

la Mc^diterranëe, la Sardaigne et la Ck>rse. 11 est constant , à la vérité , par le rapport de tous les voyageurs, que le langage vulgaire de Malte est à demi mêlé d’oriental ; mais les Arabes et les Sarrasins se sont rendus maîtres de cette île l’an 870 de notre ère ; ils n’ont été chassés de ce beau séjour que deux cent vingt ans après, c’est-à-dire l’an 1090 de notre ère. C’est peut-être à raison de cette longue occupation que les Maltais entendent si bien les termes d’Avicenne. Il est à craindre que l’oriental qui se trouve mêlé dans leur langue ne vienne au moins autant de ces derniers que des Tiriens ou des Carthaginois (i) qui à la vérité y sont demeurés plus loiig-tems. En cfïet M. Louis de Boisgelin, dans son Histoire de Malte, composée en anglais , traduite et imprimée à Paris en 1809, dit que les Phéniciens abordèrent à Malte vers l’aii 1S19 avant notre ère, et n’en furent chassés par les Grecs que l’an 786 avant notre ère. Ils y ont donc séjourné, selon lui, 788 ans. Est-il surprenant que dans un aussi long espace de tems, ils y aient laissé des traces nombreuses de leur existence ?

Il est fâcheux que leur langue soit encore si peu connue. Pour travailler avec succès sur cette matière, il faudrait séparer tous les mots maltais qui peuvent venir des racines grecques ou latines par les langues modernes d’Europe : puis séparer tous les termes qui sont purement arabes et ne laisser que ceux qui, ne se trouvant point dans l’arabe , auraient un rapport

\i) Traite ite la furmalion mccliaaiquc ùcs I ,

analogique pour la figure, le son ou la signification, avec les langues d’Orient, surtout avec le samaritain et le caldéen. Alors on pourrait assurer que ces mots sont vraiment phéniciens. Mais comme ils seraient sans doute didiciles à démêler d’avec les termes de la langue arabe qui n'est elle-même qu’un dialecte assez semblable au phénicien , on travaillerait avec succès à vérifier ce qui est punique, en observant avec soin » les langues sarde et corse moins mélangées que celle de Malte. Les peuples de ces deux îles, surtout de la Corse, sont véritablement le reste des anciens sauvages de l’Eui’ope. Nul pouvoir n’a pu les assujclir parfaitement: nul gouvernement, les policer. Les grandes puissances Carthaginoise et Romaine auxquelles ils ont été soumis, n’ont pas autrefois mieux réussi à cet égard que leurs maîtres modernes. I.es contrées intérieures de l’île de Corse ne sont pas fréquentées par les étrangers; les Sarrasins l’ont possédée trop peu de terns pour que leur langue y ait pu faire de grands progrès. Avant les Carthaginois, on n’y avait vu d’autres étrangers qu’une colonie de Phocéens et une autre d’Etrusques. Ainsi la langue des Corses peut être considérée comme une des moins mélangées parmi celles où l’on peut faire des recherches. Leur idiome doit être composé i" de l’ancienne langue barbare des insulaires autochtones; 2 ° de quelque teinture de Phocéen d’Asie et d’Étrusque; 3° de punique; 4° de grec, de latin, el de l’italien qui y domine. Mais comme la langue barbare des insulaires était sans doute aussi pauvre que le sont d’ordinaire les

langues des sauvages, et que c’est seuiemeut par le moyeu des Carthaginois, dont les ëtablissemens dans la Sardaigne et la Corse furent grands et durables , que les naturels du pays commencèrent à acquérir un plus grand nombre d’idées et de connaissances, et conséquemment de mots, il est probable que la langue corse doit abonder en termes puniques, et qu’ils doivent être moins difficiles a démêler et à comparer, que nulle part ailleurs (i).

La langue phénicienne nous occupera dans cet ouvrage ; elle mérite quelque atlention. ("est de cette langue que viennent toutes les nôtres, et il est important de la connaître.

On convient assez généralement que nous devons aux Phéniciens l’écriture alfabétique qu’ils ont transmise aux Grecs, de qui nous la tenons, si toutefois les Romains et nous ne la tenons pas aussi directement des Phéniciens. Dans tous les cas, c’est toujours aux Phéniciens qu’il faut remonter, et c’est une justice que T.ucain rend à ce peuple, lorsqu’il s’exprime ainsi (a) :

C’est do tiii que nous vient cri url De peimirclu parole, et de parler aux ieux ,

Et par les traits divers de figures tracées Donner de la couleur et du corps aux pense'os.

(1) Traite de la formation inechanique des langues. J, 98-100.

(2) Pharsalc, livre IV, vers 'i'io et sai, traduclion de Brdbcnf.

Paris )6.S9. p 85 .

Pline a reconnu celte vérité en disant (i) tjuc Cadmus avait porté les lettres de Phénicie en Grèce au nombre de seize, auxquelles Palaincdes eu ajouta quatre. Mais il convient qu’Aristote reconnaît dixhuit anciennes lettres phéniciennes auxquelles Kpicharme en ajouta deux; ce sont en tout vingt lettres selon les deux calculs ; elles composaient sans doute l’ancien alfahet grec. Celui que nous connaisons aujourd’hui en a vingt-quatre. Ijancelot, dans la méthode pour apprendre la langue grecque (a), connue sous le nom de Poi t-Royal , spécifie les seize lettres que Cadmus porta de Phénicie en Grèce i5i8 ans avant notre ère (3); il dit (|uc ce sont :

qui pouvaient suffire pour exprimer tous les sons de la langue, les huit autres ayant été inventées depuis avec plus d’utilité que de nécessité.

Aristote, qui attribuait à l’alfabet de Cadmus dixhuit lettres, ajoutait aux seize précédentes Z et <P, suivant ce que nous apprend Pline (4)-

Lorsque Cadmus arriva dans ce qui fut appelé après lui la Thébaïde, les Pélasges que Pline dit

(i'^ Histoire Naturelle tle Pline, livre VH, chap. 56. J’ai eianiiue ce passage dans les Mémoires pour sei vil* à l’histoire ancienne du ginhe, VII, i{.

(a) Paris, i68a, p. i.

3) Chronifpic des marhrc.s »lo Parus dans PArl de vérifié.* le» Vl.iies avant Père citrélieimo. Ill, i Ji.

.1) Histoire ?v»t. VH , 56.

avoir apporté les lettres Jaus lu Latium, les avaient déjà portées dans le Pélopouèse, puisque Prométhée , selon Esclule (i), avait enseigné à ses concitoyens l’art de tracer des caractères. Or Prométhée peut être placé sous l’an 1606 avant notre ère, puisque, selon les marbres de Paros, son fils Deucalion commença l’an 1573 à régner en Licorie près du Mont- Parnasse (a).

Un peu plus tard que Prométhée, mais à peu près dans le même tems et au moins deux générations avant Cadmus, l’an i 58 i avant notre ère ( 3 ), Cécrops était venu d’Egipte pour régner dans l’Actique, qui prit de lui le nom de Cëcropie, et qui s’est rendue célèbre sous le nom de l’Attique. Or, si nous en croyons Anticlidès, cité par Pline ( 4 ), les lettres avaient été inventées en Egipte par un certain Ménon, quinze ans avant Phoronée , le plus ancien roi de la Grèce; et cet Anticlidès avait tâché de le prouver par des monumens. Eusèbe, dans sa Chronique ( 5 )> fait commencer le règne de Phoronée l’an a 1 1 d’Abraham , qui , dans sa manière de compter, répond à l’an 1808 avant notre ère. C’est donc sous l’an i 8 a 3 avant notre ère qu’il faudrait placer l’invention de Ménon, venu peut-être d’Egiple à la suite d’Inakhos, père de Phoronée. Ainsi, long-teins avant Prométhée,

( i) Tragédie de Prométhée eochatné , acte III, scène i .

('ï)L’Art de vérifier les dates avant Père chrétienne. 111 ,

l 3 ) Id. p, 139.

( 4 ) Hisl.TNat. VII. 5 <i.

( 5 ) ^yiediolani 1S18, p. ^72.

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Iiiakhos avait porté (l'Kgipte à Argos la solilinie découverte de l’art de l'écriture. Mais c’était peut-être l’écriture hiérogliphique inventée en Égiple Irès-anciennenieiit par Hermès ( i), tandis que les Phéniciens avaient un alfabet long-tems auparavant.

En effet selon Épigènes, auteur que Pline dit doué d’un grand mérite (a), on trouvait chez les Bahiloniens des observations astronomiques remontant à sept cent vingt mille ans, gravées sur des briques cuites. Bërose'Ct Critodème, qui, toujours selon Pline, donnaient le moins de durée à ces observations, les fesaient remonter à quatre cent quatrevingt-dix mille ans : d’où le savant naturaliste romain conclut que les lettres étaient de toute antiquité. C^tte conclusion prouve qu’Epigènes , Bérose, Critodème et Pline ont cru qu’il s’agissait ici de véritables années et non de jours comme l’ont prétendu quelques modernes. Elle fortifie le raisonnement que l’on trauvera dans la note A à là suite de ce Mémoire, et l’appuie sur une base historique.

Plutarque (3) assure comme Pline que les lettres de Cadmus étaient au nombre de seize , auxquelles Palamèdes en ajouta quatre et Simonides quatre autres. Il ajoute que Cadmus donna à YcUpha le premier rang parmi les lettres, parce qu’o^Aa en phénicien signifie bœuf , animal qu’il croyait , non le

(i) Ptutarque. Symposiaques. IX,

(a) Hi»t. Nat. VII, 14 .

(3) Sym|iosiaqup*. IX, 3.

second ou lo lioisièim', comme l’assun; Hésiode (i), mais le premier des ustensiics nécessaires à l’homme.

Des huit lettres ajoutées à l’alfabet de Cadmus, Palamèdes en inventa quatre à la guerre de Troie vers l’an u88 avant notre ère ( 2 ) et 33o ans environ après l’arrivée de Cadinus, savoir le S et les trois aspirées 0, <I>, X, quoique quelques-uns attribuent le 0 et le X à Epicharme de Cos (3), ainsi que nous l’apprend Aristote. Ce poète vivait à la Cour de Hiéron roi de Sicile, 470 avant notre ère (4). 11 était donc postérieur à celui dont nous allons

Simonides, de Céos, qu’Eusèbe fait vivre sous la soixante-et-unième olimpiade, l’an 536 avant notre ère, près de 65o ans après la guerre de Troie, inventa les quatre autres lettres, qui sont H, n, Zet'l". Elles complétèrent les vingt- quatre lettres de l’alfahet grec. Son H a la signification d’une voyelle longue, qu’elle a conservée. Ainsi fut porté à sept le nombre des signes destinés à exprimer les voyelles de la Inugue grecque (5).

Tacite répète à peu près la même chose que Pline (6). Nous rapportons ici ce passage, à cause de son importance :

(1) Dans son pocmc Jes ouvrages et tles jours, ou ce poêle dit qu'ait faut eVabord une maison, une femme et un bœuf propre au labourage.

(а) Chronologie de Tacite, p. 210.

( 3 ) Histoire de la littérature grecque » par Schœll. I, 87»

( 4 ) Id, U, 83 .

( 5 ) Id. I, 87 et 88.

(б) Annales, XI, \f\.

- Am—

« Ce fut (l’abord avec <lt!s figures d’uniinaiix que « les Égiptieus exprimèrent la pensée : tels sont li>iirs « plus anciens inonumcns historiques, et cés monii- « mens existent encore gravés sur des pierres. Ils se « prétendent aussi inventcuis des lettre.s. Ils disent (( que c’est de leur pays qu’elles furent portées dans la « Grèce par les Phéniciens , qui, navigateurs plus hâte biles , obtinrent la gloire d’avoir diicouvcrt ce qu’on « leur avait enseigné. En effet, la tradition générale « est que Cadmus, arrivé sur une flotte de Phéniciens, <( enseigna , le premier, cet art aux peuples de la «Grèce, encore barbares. Ce fut, selon quelque.s- « uns, l’Athénien Cécrops , ou le Thébain Linus, ou , « au siège de Troie, l’Argien Palamèdes, qui inven- « tèrent les formes des stÿze lettres; d’autres, princi- « paiement Simonides, ne tardèrent pas à créer le «reste de l’alfabet. En Italie, les Etrusques les re- « çurent du Corinthien Démarate; les Aborigènes, de «l’Arcadien Evandre; et l’on voit que la forme des « lettres latines est la même que les Grecs avaient « d’abord adoptée. Au reste nous n’eûmes d’abord que « quelques lettres; les autres sont venues ensuite. » Ce passage rappelle celui de Pline le naturaliste que j’ai cité plusieurs fois dans cet article^ et que j’ai rapporté dans un autre ouvrage avec d’assez longs commentaires (i). Tacite n’en donne ici qu’un extrait; il supprime ce qui regarde les Assiriens, que Pline, qui connaissait bien mieux l’antiquité que cet historien , reconnaît comme ayant employé de tout tems l’écri-

Mrmoirrs pour servir à IMiistoirc anrîcnnedn globe. VII, 12 .

( lli )

ture alfabétiqun , laiidis qiu; les Egiptieiis se servaient de récriture hiérogliphique inventée par Hermès ou Mercure. Il veut que les Phéniciens n’aient eu que la gloire de transmettre ce que IcsËgiptiens leur avaient enseigné. Mais il convient que c’était seulement une prétention des Égiptiens. Or les Phéniciens peuvent être regardés comme Assiriens, ainsi que nous allons le voir.

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