‹ Mémoire sur la perforation de la membrane du tympanChapitre 26 sur 28 · CONSIDÉRATIONS · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS

CÊNÉRAIES SUR l’oüÏE ET EA PAROLE.

Je vais entrer dans quelques considérations relatives au développement de l’ouïe et de la parole , dans la vue de démontrer qu’à la suite d’une opération chirurgicale, l’organe de l’ouïe ne peut pas entrer sur-le-champ en harmonie avec les sons, etles transmettre au cerveau, tels que nous les percevons après une longue habitude.

Ces réflexions, qui ne sont étrangères à aucun homme instruit, serviront à détromper ceux qui pourraient croire que l’art de la parole peut s’acquérir chez les sourds-muets dans l’espace de quelques mois, disons plutôt de quelques jours, comme le croyait un individu qui, venant voir un enfant sourd-muet que j’avais opéré depuis quinze jours, lui demanda bénévolement -.^Ma bonne amie, vous entendez bien maintenant ?

L’enfant, comme on doit s’y attendre, resta muet, comme ce monsieur l’aurait fait si, au bout d’un mois de séjour dans un pays étranger, on lui eût fait la même question en allemand , en anglais, etc., etc.

DiVElOPPEMENT DE t’oüÏE.

Quoique l’enfant qui vient de naître ait les organes doués de toutes les qualités requises pour recevoir les impressions, il est loin ^core de pouvoir se servir avec précision de cesMmirables instrumens. Le goût et Todorat sont les premiers sens qu’il met régulièrement en exercice, parce qu’ils sont les moins complexes dans leur composition , et qt?ils sont essentiellement liés à l’existence de la vie. Vient ensuite le toucher j déj^i^ sens demande beaucoup de temps pour être employé d’une manière satisfaisante. L’enfant à la mamelle étend les doigts, et porte ses mains à droite ou à gauche sans intention, et comme par hasard; si, guidé par l’instinct, il les dirige sur le sein qui va lui fournir sa, nour-^ riture, il les applique indi^remment ouvertes ou fermées ; s’il veut saisir un objet d’un petit volume, souvent avec lui le pouce se trouvecomprimé dans ^ paume de la main par les autres doigts. Il en est de même de la vue et de l’ouïe; l’œil et l’oreille ne sont d’abord affectés que d’une manière confuse par leurs excitans naturels; ils ne perçoivent que la lumière et le son. Voyez cet aveugle de naissance qui vient de subir l’opération de la cataracte, il ne voit que des images générales ; il ne distingue aucune forme, aucun

rapport de grandeur; son pouce, placé devant ses yeux, lui paraît plus grand qu’une maison. Le sourd-muet qui vient de recouvrer l’ouïe, est absolument dans le même cas : les erreurs dans lesquell^le fait tomber son nouvel organe, doivent même durer plus long-te^mps, être plus grossières, parce qu’il ne peut le plus souvent les rectifier par un J^Jitre sens. Le toucher vient démentir les illusions delà vue. Par exemple, l’aveugle deChéselden, qui voyait tous les objets collés sur ses yeux^i^a pu incontinent, par le toucher , former pour ainsi dire ce sens qu’il venait d’acquérir, à lui communiquer des idées plus justes : l’éducation de l’œil se lie donc à celle du tact. Il n’en est pas tout-à-fait de même de la faculté auditive ; car si nous nous méprenons sur la véritable direction d’un son, quel organe autre que l’oreille pou|j-a rectifier notre jugement d’une manière aussi prompte et aussi certaine que la main peut le faire pour la vision ? C’est une chose si vulgaire et si connue, que les sens ont besoin d’une expérience plus ou moins longue pour s’exercer régulièrement, que j’ai été vraiment surpris de voir une infinité de personnes appeler par leur %tom des sourds-muets nouvellement opérés, pour juger si la faculté auditive leur était donnée. Quoi ! l’on voudrait qu’un organe qui n’a encore rempli aucune

fonction fût aussi parfait que ceux qui, depuis l’enfance, sont mis en harmonie avec leur excitant naturel? Une oreille engourdie par le repos, qui n’a encore reçu que quelques ébranlemens par les sous, peut-elle donc entrer sur-le- ^hamp en parfait accord avec eux, et les transmettre au cerveau d’une manière aussi précise qu’elle peut le faire par la suite ? En admettant encore cette supposition, que l’oreille reçoit les vibrations des corps sonores telles qu’elles sont, on accordera au moins à l’organe sensorial un espace de temps assez long pour pouvoir les apprécier avec justesse. Eh bien ! cette étude des sons que doit faire le cerveau, est elle-même très-longue, etdemande une plus ou moinsgrande habitude, selon la perfection de l’organe qui reçoit l’impression et l’exercice auquel on le soumet. Pour mieux faire saisir ces grandes vérités, supposons qu’un individu naisse avec ime ouïe douée d’une sensibilité exquise et d’une grande justesse, si de bonne heure vous l’exercez à la musique, et qu’il s’y livre par goût, vous en ferez un homm^ susceptible d’être jeté dans le ravissement par les accords de l’harmonie 5 son oreille saisira dans un concert une nuance de ton imperceptible pour tout autre j le moindre désaccord l’affectera.

Voilà les effets d’un organe parfait modelé si\r

les sons, je diraispres^ne identifié avec, par une disposition originelle, l’attention, l’habitude et l’éducation; quatre circonstances indispensables pour régler noS|perceptions. Otez successivement l’un de ces avantages dont jouit notre individu ; commencez par lui enlever la finesse de l’ouïe, malgré toute son attention, son application à l’étude, il ne sera jamais qu’un musicien très-médiocre. Il en sera de même si vous lui rendez l’ouïe, et si vous le privez d’une éducation suivie: vous n’en ferez alors que ce qu’on appelle un bon routinier, semblable à ces aveugles qui, privés de tous les principes, s’exercent de bonne heure à la musique. Poussons uotre examen plus loin : que va devenir cet individu si, en naissant, les trompes d’Eustache s’engorgent et empêchent l’air de s’introduire dans l’oreille interne?Nécessairement le voilà complètement sourd : il avance en âge, l’organe de l’ouïe reste en repos ; toutes les parties qui le composent, ces membranes délicates, ces os déliés, si merveilleusement contournés , ces filamens nerveux répandus sur tant de petites surfaces, et engagés dans une multitude de canaux presque imperceptibles , sont dans l’attente j les sons n’arrivent pas pour ébranler, agiter, faire frémir tout ce composé admirable. Ce repos, continué trop long-temps, engourdit les nerfs, durcit les lamelles osseuses, ôte en partie

aux membranes leur faculté de vibrer, parce que les fluides ne se distribuent pas de la même manière que si l’organe eût été en action : le cerveau lui-même ignore qu’il doit percevoir et régler la sensation auditivej c’est pourquoi, tout occupé des autres sens, il leur distribue un surcroît de vitalité qui les perfectionne au-delà de ce qu’ils l’au- ■* raient été si l’audition eût existé dès l’enfance.

Après quinze ans de léthargie, si nous donnons à notre sujet la faculté auditive en désobstruant les trompes d’Eustache, comment chez lui l’audition se fera-t-elle? D’une manière très-irrégulière sans doute, car les sons qui pénétreront alors dans l’oreille ne rencontreront que des parties engourdies faute d’exercice, qui refuseront de vibrer régulièrement et de se mettre à l’unisson avec eux, quoique les vibrations sonores soient leurs excitans naturels. Le cerveau lui-même aura beaucoup de peine à diriger son attention sur les nouvelles sensations qui vont se développer : tout occupé des autres organes, il oubliera celui de l’ouïe, et le réduira souvent à n’exercer que des fonctions passives quif^iuront aucune influence sur la volonté, et n’ameneront aucune détermination. C’est une observation que j’ai déjà eu lieu de faire bien des fois j en vain je criais fortement ou je faisais un grand bruit pour appeler un sourd-muet nouvellement opéré, il ne tour-

nait pas la , tant qu’il était occupé à regarder dans la rue. Mais si je l’avertissais , il remarquait fort bien le moindre bruit. Le jeune homme qui fait le sujet de la deuxième observatson, quatre ou six jours après l’opération qui lui avait donné l’ouïe, s’était enfermé seul dans une chambre, et s’occupait près du feu à tiller le chanvre : ses parens revenant de la campagne, eurent beau frapper, il n’ouvrit pas la portej et cependant, après s’étre fâché de ce que sa mère lui disait qu’il n’en-r tendait pas, il lui fit signe de recommencer à frap- '<► per très-légèrement à la même porte ; il compta les‘coups sans se méprendre. J’ai répété moimême cette expérience le lendemain.

L’organe de l’ouïe en repos depuis quinze ans se trouve donc dans des circonstances très-défavorables au moment qu’on veut le mettre en action ; ne recevant qu’imparfaitement les impressions, le cerveau les perçoit comme elles lui sont transmises, au moyen des nerfs auditifs ; de là, la fausseté du jugement.

Que faudra-t-il donc faire pour rendre l’audition plus parfaite, et l’utiliser chez celui qui vient de l’acquérir à un degré plus ou moins grand à un âge déjà avancé ? Le voici ; i.° habituer l’oreille à l’impressio^des sons pour régler sa sensibilitéj a.® faire apprécier à ce nouvel organe les principales nuances des sons, leurs divers tons, afin

qu’il entre en parfait accord avec eux, sans cela il n’en connaîtra jamais la valeur j 3 ® appeler l’attention du cerveau sur la nouvelle sensation qui vient de naître j 4“ développer la mémoire des sons.

Il est d’absolue nécessité d’amener l’ouïe à un degré de sensibilité convenable pour qu’il puisse entrer en rapport avec sou agent excitateur : si l’oreille est trop sensible, c’est en l’habiti^t d’abord aux sons faibles qu’on parviendra par la suite à la soumettre aux impressions fortes sans qu’il en résulte aucun accident? J’ai vu beaucoup d’individus qui avaient été opérés, s’enfuir aussitôt que l’on faisait du bruit, parce qu’ils en éprouvaient un malaise général qui ne manquait pas de développer un mouvement fébrile.

Si, au contraire, l’oreille ne jouit que d’une sensibilité faible , si elle n’est affectée que par des sons un peu forts, on cherchera à augmenter progressivement son énergie par un exercice soutenu dirigé avec méthode. On sait qu’un organe quelconque se perfectionne et se fortifie toujours , en remplissant la ô^nction à laquelle il est destiné : c’est pour cette raison que l’on voit les boulangers avoir des bras très-musculeux, les danseurs des mollets très-développés, le gastronome le sens du goût très-fin. Le sauvage, obligé d’éîre continuellement sur ses gardes, et de cherche

journellement sa nourriture, entend les pas de son ennemi aune distance étonnante ; et tel bruit qui sera perçu par lui, ne frappera pas l’oreille de l’individu qui vit en société.

Pour remplir ces indications , on devra , jsi l’ouïe est trop exaltée, modérer la force des sons en éloignant l’opéré de tous les brSits forts, et en lui garnissant les oreilles de coton; si l’ouïe est dure, les sons devront être rapprochés de l’oreille pour les faire percevoir distinctement ; on se servira même au besoin d’un cornet acoustique, ou de toute autre machine employée pour le même but. Combien n’ai-je pas vu d’individus rester muets toute leur vie, quoiqu’ils ne fussent sourds qu’incomplètement ! Avec quelques conseils de la part d’un médecin habitué à apprécier les divers degrés de surdité, des soins assidus, et surtout de la patience, on serait parvenu à rendre ces individus à la société, et à leur donner pour ainsi dire l’existence.

Après s’être assuré du degré d’audition que possède l’individu, et s’être convaincu que l’ouïe ne peut être blessée par tel ou tel son, on travaillera à rendre la voix familière à l’oreille. Afin d’y parvenir, dans le principe, on se rapprochera de l’organe que l’on veut former, pour émettre lentement, et le plus distinctement possible, ce que nous appelons les sons fondamentaux de la pa-

rôle : on passera ensuite aux syllabes, puis aux mots, etc.

C’est en marchant ainsi du simple au composé, qu’on perfectionne les organes et qu’on les habitue aux impressions que font sur eux les corps qui nous environnent, et leurs diverses modifications.

On me dira peut-être que l’on ne prend pas toutes ces précautions pour former l’ouïe d’un enfant qui vient de naître j je viens au-devant de cette ohjectiop par une simple observation : Que fait une bonne nourrice qui a son nourrisson sur les bras des journées entières, et qui, en le faisant sauter, lui chante continuellement dans les oreilles ? On ne peut disconvenir que, sans s’en douter, elle n’emploie la véritable méthode pour habituer l’oreille aux sons j ensuite l’enfant ayant atteint l’àge de six à huit mois, elle cherche à lui faire percevoir des sons très-simples , qu’il ne pourra émettre qu’à la longue et bien plus tard. La nourrice française redit sans cesse papa y l’égyptienne ap ou apa, etc. Qu’on suive donc la même marche pour faire l’éducation de l’oreille d’un muet j elle en a même plus besoin que celle d’un enfant, qui vient au monde avec des organes sains, disposés, par leur âge, à recevoir mille modifications. L’obsei^^ion onzième est une preuve qui vient à l’appui de mes conseils. Il en

est de même delà suivante,qu’on doitàGooper:

M. G"*"**"^*, dans sa première jeunesse, avait perdu une très-grande portion de la membrane du tympan de l’oreille gauche, en sorte qu’il ne lui en restait à-peu-près qu’un quart j et comme il entendait un peu mieux de l’oreille droite , il s’était accoutumé à ne se servir que de celle-ci , se regardant comme à-peu-près sourd de l’autre. Cependant, ayant contracté une surdité de l’oreille droite, et par-là se trouvant obligé de se servir de l’autre, il reconnut qu’elle n’était point privée de la facnlté d’entendre.

J’ai dit que l’on devait engager le sourd-muet qui a recouvré l’ouïe, à diriger toute son attention sur ce nouveau sens , sans quoi il restera longtemps dans l’inaction, et sera à-peu-près nul pour la vie, à moins qu’il ne soit doué d’une finesse extraordinaire, et, forcé par-là, pour ainsi dire, de se développer lui-même.

On parviendraà ce but, en faisant sentir à l’individu tout le bien qu’il doit un jour retirer de l’audition, et en lui rendant l’exercice de ce sens agréable, et même attrayant. Si, au contraire, vous le rebutez dans le principe, en exigeant de son onïe plus qu’elle ne peut faire, loin de lui faire faire des progrès, vous les retarderez, en éloignant son attention, faculté de l’esprit absolument nécessaire pour perfectionner nos sensa-

lions, quelles qu’elles soient. L’allenlion unie à l’habitude, dit M. Halle, est le moyen le plus avantageux de rendre utiles et familiers nos rapports avec les objets qui frappent nos sens, occupent notre esprit et intéressent nos affections : c’est un moyen d’en modifier et d’en étendre le sentiment et la connaissance, d’en rectifier le jugement, d’y mesurer notre conduite, et de perfectionner en nous l’exercice et le développement des facultés qui y ont rapport.

L’expérience vient à l’appui de ces assertions : le fièvre, continuellement aux aguets, possède la faculté d’entendre à de grandes distances ; l’oiseau de proie , qui met sans cesse la vue en exercice, distingue, do haut des airs, l’oiseau qui se cache derrière une motte de terre, etc., etc.

J’exige aussi qu’on facilite la mémoire de l’opéré , en lui faisant entendre souvent les mêmes sons, et en l’engageant à dessin®- les signes qui doivent les lui rappeler.

Tous ces préceptes doivent subir diverses modifications, selon le degré d’audition que possède chaque individu, et selon son aptitude au travail et le développement de ses facultés intellectuelles, etc.

DÊVEI-OPPEMENT DE EA PAROLE. ,

La parole est le produit de l’art j elle n’est point

innée chez l’homme j son étude est longue et très-difficile J aussi voyons-nous peu de personnes posséder ce moyen d’expression dans toute sa perfection. L’enfant qui vient de naître ne parlera jamais y s’il est privé du commerce de ses semblables; ceux que l’on a tituvés dans les forêts, ne faisaient entendre que les cris des animaux avec lesquels ils avaient été élevés, tandis que des individus élevés par des nourrices grandes causeuses, parlent en général d® bonne heure, et sont, à l’âge de cinq à six ans^'des babillards éternels. Parlant de ce principe, que les divers langages sont un art d’imitation, il est tout simple qu’un sourd de naissance ne puisse le posséder, si, pour le lui donner, nous n’employons d’autres moyens que ceux qui nous sont les plus naturels; mais si nous lui rendons l’ouïe, se trouvera-t-il dans les memes circonstances, par rapport à la parole, qu’un enfant qui vient de naître? En suivant la même marche pour instruire l’un et l’autre, nous parviendrons au même but; ils jouiront tous deux de la parole , mais à un degré différent de perfection ; le timbre de la voix de l’un sera plus flexible, plus harmonieux que celui de l’autre ; la prononciation sera aussi dissemblable, etc.

Faisons un examen succinct de ces différons résultats, et en même temps tâchons de découvrir la

cause qui fait que plusieurs des individus qui ont retiré de Avantage ropéralion que je pratique, quoique jouissant de l’ouïe , n’apprennent pas à parler.

L’enfant, en naissant, possède ce qu’on nomme la voix native, qui n’est autre chose que la faculté dont jouissent presque tous les animaux, de rendre dilférens sons auxquels ils attachent des idées, mais qui sont sûrement très-rétrécies. Le sourd de naissance rend aussi ces sons jusqu’à l’âge de neuf à dix mois ; ce qui prouve que cette voix est indépendante de l’audition ; je l’appellerai volontiers voix de l’instinct. Plus lard, le sourd s’apercevant du peu d’intérêt que nous attachons à ces sortes de cris, cesse de les proférer, et les remplace par les gestes; le voilà donc sourd-muet. L’enfant qui jouit de la faculté d’entendre, voyant, au contraire, qu’en modifiant ce vagitus de telle ou telle manière, il forme des articulations, au moyen desquelles il peut obtenir tout ce qu’il desire , fait mille efforts pour les rendre telles qu’il les entend prononcer par sa mère : par exemple, si, en prononçant le mot papa, il aperçoit qu’on lui prodigue des ca-* resses, le lendemain il cherche à répéter le même mot pour jouir du même bien; il en est de même pour les mots bonbon, joujou, vin, gâteau, etc. C’est ainsi que dans notre enfance nous sentons

déjà tout le besoin d’articuler la voix : nous nous livrons à ce travail sans y faire attention, et nous croyons y parvenir sans peine, parce que le moindre petit effort est récompensé. Chaque jour nous grossissons n^e dictionnaire; puis enfin l’art de la lecture finit par le rendre très-volumineux.

Tous les enfans ne parlent pas au même âge ; les uns sont très-précoces, et cette disposition tient, i.° à la finesse de l’ouïe, 2 .° aux facultés du cerveau, 3.® aux dispositions des organes vocaux et des parties qui leur sont accessoires, enfin , aux soins que prennent nos mères de nous parler sans cesse, é^e nous engager à prononcer quelques mots ; etCi

Des circonstances contraires retardent beaucoup le développement de la parole, ce qui nuit toujours par la suite à la beauté de la pronon- (âation. Cette remarque n’a pas échappé aux physiologistes ; ils ont remarqué que les enfans qui parlent tard s’expriment avec difficulté, et sont peu propres à l’art de la déclamation.

D’après ces observations, les sourds-muets qui apprennent à parler à im âge avancé, ne jouiront donc jamais d’une prononciation agréable, parce qu’ils ne pourront donner aux organes vocaux une flexibilité semblable à celle qu’ils auraient acquise s’ils eussent été exercés dans l’enfance : c’est par cette raison que nous ne parvenons ja-

mais à bien prononcer certaines syllabes usitéès dans les langues étrangères, tel que le dh des Allemands, qui s’exprime par une aspiration de la gorge très-marquée , comme si l’on voulait pousser fortement l’haleine du fond de l’estomac. Il en est donc de la parole comme de tous les arts, si on veut la posséder d’une manière distinguée , il faut s’y prendre dès le bas âge, avoir de bons principes, employer beaucoup de temps, et y apporter la plus scrupuleuse attention.

Donner l’ouïe à un sourd, et par conséquent la faculté de parler , c’est mettre un instrument de musique entre les mains d’une personne qui n’a aucune notion de cet art merveilleux, et qui n’a même jamais entendu aucun accord. Que fera un habitant de la campagne d’un forté-piano que vous lui donnerez? il en fera sortir quelques sons qui lui plairont le premier jour, il en sera même enchanté J mais s’apercevant qu’il ne peut former aucun accord, ni intéresser personne en continuant de frapper les touches de son instrument, il le laissera là, et bientôt n’y fera plus attention. Si au contraire il est aidé par un maître de musique intelligent, qui lui fasse connaître les avantages qu’il doit retirer un jour de son aptitude et des soins qu’il mettra à suivre ses conseils, alors ü prendra courage, s’appliquera à suivre les principes de son maître, développera même toute son

attention, et exercera souvent son oreille et ses doigts, en répétant les leçons qu’il aura reçues j ses progrès deviendront aussi pour lui un puissant stimulant, en lui prouvant qu’il a su vaincre les premières difficultés, et que par conséquent il acquerra de plus grandes connaissances par l’habitude.

Le sourd-muet qui vient de trouver l’ouïe, est absolument dans le même cas que cet homme à qui on veut faire apprendre la musique j il ne connaît pas les jouissances et les grands hiens que nous relirons de la faculté d’exprimer nos pensées par des sons j il a même peu de désir d’apprendre à parler, parce qu’il croit que le langage des signes lui suffit : pour lui, faire des signes c’est parler. Il n’aperçoit pas plus de différence entre ces deux langages, que nous n’en voyons entre notre idiome et celui des peuples voisins : aussi, continuez de lui faire des signes, il n’apprendra pas votre langue, il restera toujours muelj de même qu’un Français n’étudiera pas la langue allemande, si, quoiqu’habitant une ville d’Allemagne, tout le monde lui répond en français.

Nous avons mille exemples qui prouvent ce que j’avance, dans les cités où la moitié du peuple parle ^français, - à Sainte-Marie-aux-Mines , par exemple. Cepen3|nt on ne méconnaîtra pas les' grands avantages que l’on a pour apprendre une

langue j quand déjà on en sait une autre , les organes vocaux ne doivent s’exercer que sur quelques articulations, et la mémoire fait le reste.

Faut-il maintenant demander pourquoi les sourds-muets qui viennent de trouver l’ouïe n’apprennent pas à parler, une fois qu’ils sont rentrés chez leurs parens ? C’est parce que ceuxci ne leur font pas sentir que la voix articulée sera pour eux un moyen d’existence, et parce ^ qu’ils continuent de leur faire des gestes et de répondre aux leurs. Ajoutez à ces défauts d’émulation que la plupart des parens s’imaginent que si on leur propose des questions comme aux autres individus, ils doivent répondre ou au moins ils doivent répéter ce qu’on leur dit; alors ces infortunés s’impatientent, voyant qu’ils ne peuvent rien comprendre à tous les sons confus qui retentissent dans leurs oreilles : il leur est même impossible d’en rendre un seul, parce qu’ils sont trop multipliés, trop composés, trop promptement articulés, qu’on ne les leur répète pas assez de fois.

Ces muets sont absolument forcés dbmiter cet homme auquel on a donné un piano, ils ne font pas usage de la faculté de parler. Tel est l’état des individus qui font le sujet des observations deuxième, sixième, huitième, onzième, douzième et quinzième, état qui changerait bientôt,

si on habituait ces infortunés à prononcer des articulations simples, comme on le fait pour les en fans en bas âge. L’expérience prouve que c’est entièrement manque d’instruction, ou faute d’employer des moyens que la saine raison indique, qu’on ne parvient pas à faire parler ces sourds-muets qui ont recouvré l’ouïe; car il existe beaucoup d’exemples d’individus qui entendaient très-peu, et qui néanmoins sont parvenus à apprendre la langue de leurs parens. D’autres, plus sourds encore, ont su rendre la parole tout-à-fait indépendante de l’ouïe, en étudiant les divers mouvemens des organes chargés de l’articulation des sons.

Le fait suivant, qui est la suite de notre cinquième obs^vation, vient à l’appui de ces assertions. Cette enfant, âgée de neuf ans, malgré le mauvais état de ses oreilles et son ouïe dure, a su cependant apprendre à parler, et pourra dans quelque temps articuler assez franchement toutes les syllabes les plus difficiles de notre langue. La voix simple n’est parvenue à l’oreille de cette fille que long-temps après les bruits ; aujourd’hui encore, il faut que les sons articulés soient émis très-rapprochés d’elle ; autrement elle ne peut les apprécier : on ne devinerait jamais d’où provient ce retard qu’a éprouvé l’audition....

Tout occupés de voir parler leur enfant, les

parens lui firent dire très-facilement le mot pelle à feu; elle prononça pe à feu; ce premier succès encouragea la petite fille j elle voulut savoir le nom de tous les objets} elle essaya de le prononcer tant bien que mal} mais n’importe, j’étais content, et les parens aussi : on pense bien que si la veille elle avait appris quatre mots, le lendemain elle en avait oublié trois} ceci s’explique facilement. Pour aider la mémoire et donner des principes de prononciation et de lecture, je fis apprécier à mon élève la valeur que nous attachons aux voix fondamentales de notre langue, et à leur réunion avec les consonnes} pour cela,.-^e construisis un syllabaire où l’on voyait chaque syllabe écrite au-dessous d’un objet qu’elle désignait. De cette manière l’attention était fixée, et je facilitai la mémoire} mais je ne m’apercevais pas que l’enfant , chaque fois qu’il ne pouvait prononcer une syllabe, me regardait en face, et imitait tous les mouvemens des oi^anes de la parole, de sorte que l’œil toujours au guet, toute l’attention de l’enfant était portée sur le sens de la vu€% et non sur celui de l’ouïe, qui, par conséquent, fut longtemps négligé.

Ce fait me paraît très-utile , en ce que les personnes qui viennent de recouvrer l’ouïe peuvent perfectionner elles-mêmes ce sens, en l’exerçant souvent, et en l’hajjituant à saisir toutes les arti-

culationsd’unèlangue. L’ouïebonifiée servira ensuite à corriger la prononciation, qu’elle rendra moins rude et moins entrecoupée : c’est ce que fait maintenant l’enfant que j’ai sous les yeux ^ et je puis assurer que c’est là le véritable moyen d’instruire les sourds-muets qui jouissent de l’ouïe à un faible degré. Je suis d’autant plus convaincu actuellement de cette vérité, que je sais que c’est la méthode employée par un savant médecin pour apprei^re notre langue à des sourds qui n’entendaient que faiblement la voix. J’ai remarqué aussi que tous les enfans auxquels on commence à apprendre à parler, ne retiennent bien les mots qu’ils entendent, que lorsqu’ils ont fixé leurs regards sur la bouche de ceux qui leur parlent : ceci est si vrai, que le sourd et muet de naissance prononce papa comme les autres enfans, à’ l’âge de dix à douze mois ; sa mère ne s’aperçoit que plus tard que son enfant est sourd.

Mais continuons l’histoire de notre élève; voici son état actuel. Elle entend mieux la parole quand le temps est sec que (^fiand il est humide ; cela tient à son angine tousillaire chronique : elle parle assez distinctement pour se faire comprendre , surtout quand elle lit les consonnes «, r; les II mouillées l’arrêtent quelquefois, parce qu’elle a besoin de faire de grands efforts pour les prononcer; mais l’usage corrigera ces difficul-

tés. J’espère aussi que l’habitude modifiera son oreille, et qu’en grandissant, surtout à l’époque où le flux menstruel s’établira, l’inflammation chronique de la gorge qui se prolonge dans les conduits d’Eustache, disparaîtra entièrement.

Je n’ai rapporté celte observation une seconde fois que pour prouver que tous les sourds-muets qui entendent la voix à un certain degré, pourront apprendre à parler, si on se donne la peine de les diriger dans l’étude de l’articulation de tous les sons j ainsi toutes les fois que des parens diront : « Mon enfent entend, mais il ne parle pas, 5> il ne faudra qu’accuser leur négligence ou la mauvaise volonté de l’élève, puisque la petite fille qui fait le sujet de cette observation , malgré le peu d’audition qu’elle possède, parle passablement, et fait tous les jours des progrès j en la soignant encore quelque temps, elle pourra ellemême achever son instruction. On me dira peutêtre que ce travail est très-long j je répondrai qu’on donne bien cinq ou six ans à l’étude de la musique, du dessin, etc. : ainsi on peut bien passer deux ans pour apprendre à parler une langue. Les individus qui veulent connaître plusieurs idiomes, quoiqu’ils n’aient besoin que d’exercer leur mémoire, savent le temps et l’habitude qu’il leur faut pour les parler d’une manière satisfaisante j et, malgré les soins et la bonne volonté

qu’ils apportent, il se passe souvent plusieurs années avant qu’ils puissent nommer même les lettres, si elles se prononcent différemment que celles qui entrent dans la composition de leur propre langue. Si la prononciation de quelques lettres étrangères est si difficile pour celui qui est accoutumé depuis long-temps à écouter et à parler, combien, à plus forte raison, un sourdmuet doit-il éprouver d’obstacles, lui qui ne possède que des organes non exercés et inflexibles !

Avant de donner quelques préceptes sur la manière d’apprendre à parler à des individus d’un âge déjà avancé, qui viennent de recouvrer l’ouïe à un degré plus ou moins parfait, je Vais transcrire ici ce que M. Itard pense de cette éducation.

ce Cette disposition innée qui fait rendre au V larynx les sons que'l’oreille perçoit, est d’autant *plus active, d’autant plus intelligente, si je puis m’exprimer ainsi, que l’homme est plus près de sa première enfance. A cette époque, toutes les facultés imitatives se trouveut concentrées dans les organes de la voix et delà parole, de telle sorte qu’il est incomparablement plus facile à un enfant qu’à un adolescent de saisir par imitation le mécanisme de la parole, si

Après avoir cité les expériences qui prouvent ces affections, M. Itard ajoute : cc Ainsi, voilà bien constatée cette supériorité d’imiution vocale

que l’enfant en bas âge a sur l’adolescent; supériorité fondée sur deux différences bien tranchées et bien établies par mes propres expériences, desquelles il résulte, i.° que l’enfant imite de son propre mouvement, tandis que dans l’adolescent , il faut que l’imitation soit provoquée ; 2.0 que l’enfant n’a besoin pour parler que d’entendre, lorsque, pourremplir la même fonction, l’adolescent a besoin d’écouter et de regarder.

Après avoir habitué l’oreille aux sons comme je l’ai dit plus haut, on cherchera à établir cette sympathie entre l’oreille et le larynx, qui a si mervéïileusement lieu chez l’enfant. Pour y parvenir, on ne craindra pas de parler en face à son élève, car ce serait perdre un temps infini, et on le rebuterait indubitablement, si on voulait le laisser chercher de lui-même les dispositions qu’ü doit donner aux <^anes de la parole pour parvenir à émettre le son ou les articulations qu’il vient d’entendre; il vaut bien mieux lui faire voir de suite qu’ü parviendra à produire tel ou tel sou ou articulation en ouvrant la bouche plus ou moins, et en faisant exécuter à la langue

des mouvemens de telle ou telle façon.Par

exemple, je suppôt qu’on veut lui faire prononcer les articulations labiales pa~pa; s’il n’a jamais essayé de les prononcer, il lui faudra une étude très-longue et de nombreux essais pour

y parvenir, si on se contente d’émettre ces sons derrière lui. Je conseille donc, pour abréger le temps et ne pas rebuter l’élève, de prononcer tous les mots en face, puis de les lui répéter à l’oreille -.îi^and il en saura plusieurs, on aura soin de lui redire souvent et de lui faire montrer les objets qu’ils désigneront; c’est ainsi qu’il apprendra à écouter, à percevoir les sons, et à les émettre lui-même.

Je suis d’avis que l’on cherche d’abord à faire connaître à l’élève la valeur de quelques mots faciles,à pononcer, avant de le mettre au courant des principes de la pononciation et de la lecture, parce qu’il est utile de lui faire sentir dé suite les avantages de la proie ; pour y parvenir, le pemier soîto est de fixer son attention, d’exciter même sa curiosité en lui montrant des objets rares ou autres qui auront pour lui beaucoup d’attraits, tels qu’un oiseau, des petits dessins, des sucreries, etc. Il ne suffira pas de choisir des objets agréables, il faudra en même temps s’attacher à ceux dont les noms sont faciles à prononcer, comme pou~pée, pa-pa, ma-man, hoi-te, cou~teau, et beaucoup d’autres ; mais principalement ceux qui sont composés pr le plus de consonnes labiales, parce qu’en général ce sont toujours ces articulations que les enfans prononcent le mieux.

Dans le principe, l’élève marquera beaucoup de joie quand il parviendra à retenir le nom de quelqn’objet 5 il ne cessera plus de demander qu’on lui apprenne celui de tous les corps qu’il verra j mais malheureusement comme il lui faudra beaucoup de travail pour les étudier, et surtout pour s’en rappeler, il se rebutera sans cesse, et voudra toujours revenir à ces signes auxquels il est habitué dès l’enfanf^ Il faudra bien se garder d’y répondre, sans quoi on perdrait bientôt tout le fruit de ses premières peines.... Quand l’élève saura très-bien prononcer une douzaine de mots, on aura soin de les écrire en lettres mçulées, en séparant chaq^ft syllabe par un trait, ce qui lui fera concevoir de suite comment se composent avec des signes les articulations vocales j il saura aussi, en le faisant passer à l’étude des principes de la lecture, pourquoi on lui fait former des sons qui n’ont pour le moment aucun rapport avec tous les objets qu’il sait si bien désigner par des signes.

Quand l’élève sera instruit que l’écriture est destinée à peindre la parole, et que chaque fois qu’il saura la valeur d’un mot et la manière de l’écrire, il devra, en le voyant sur le papier, former des sons sans le secours de personne, on commencera à lui faire connaître les premiers

èlémens de la lecture, en suivant la marche énoncée ci-après. On devra d’abord lui apprendre à émettre distinctement les voyelles a,e,i,o, U, puis on le fera passer à la prononciation des articulations formées par les consonnes suivies d’une voyelle ; on aura grand soin%’éviter de le faire épeler, car ce serait le vrai moyen de retarder les progrès, ou au moins de l’occuper beaucoup inutilement : je pense que l’on fera bien de ranger ces articulations simples dans l’ordre suivant : ^

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