Mémoire sur la structure des nerfs, précédé d'une notice historique sur ce médecin
Jean-Annet Bogros naquit le 1 4 juin 1786 à Bogros, village situé dans les montagnes d’Auvergne, près de celui des bains du Mont-d’Or. Son enfance se passa paisible au sein de ses montagnes; il se livrait peu aux amusemens des enfans de son âge. Silencieux et réfléchi , on remarqua de bonne heure en luiun esprit curieux et observateur; il se plaisait à composer des objets de mécanique, à démonter et à remonter ceux qui lui tombaient sous la main, pour chercher à les comprendre et à les imiter. Ce ne fut que fort tard qu’il quitta la maison paternelle pour aller au collège de Billom commencer des études de latin qui restèrent incomplètes. En lui faisant entreprendre ces études tardives, son père , dont il était le sixième enfant, avait l’intention d’en faire un ecclésiastique ; mais le talent a quelquefois des impulsions secrètes qui d’abord semblent peu conformes à la prudence et que plus tard le succès vient justifier. Bogros se sentant appelé à d’autres destinées, n’obtint pas sans peine la permission de suivre une carrière plus conforme à ses goûts. Il vint donc en 1 808 , se préparer à l’étude de la médecine sous MM. Fleury, Lavort et Bertrand, son parent, à l’Hôtel-Dieu de Clermont. Là, sous ces maîtres habiles, il se livra au travail avec zèle et assiduité. Ses premières inclinations lui révélèrent bientôt son aptitude particulière pour J ’anatomie et la chirurgie , parties de la science qui plus tard devinrent l’objet presque exclusif de ses études. Après avoir passé non sans avoir acquis de solides connaissances quelques années à cette école préparatoire, il partit pour Paris , regretté de ses maîtres, dont sa douceur, son zèle etson application avaient su lui concilier l’estime; recommandé par eux à M. Breschet, alors professeur particulier d’anatomie. Ce médecin s’empressa d’accueillir son compatriote et de protéger un élève qui semblait annoncer beaucoup de zèle; il lui confia bientôt après la préparation de ses leçons. Bogros, sous ce nouveau maître, perfectionna ses connaissances anatomiques, et prit les premières leçons de médecine opératoire ; ses essais en ce genre ne furentpas heureux d’abord; mais Bogros n’était pas d’un caractère à se décourager aisément. Timide et peu entreprenant ü
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n’avait pas l’habitude d’obtenir ses succès dès le début. Se défiant de ses forces il voulut acquérir par le travail ce qu’il croyait lui être refusé par la nature. Sa persévérance ne tarda pas long-temps à être récompensée; ses progrès furent bientôt assez marqués pour que M. Breschet crût pouvoir le charger de répéter ses leçons et d’exercer les jeunes gens au manuel opératoire. S’instruisant tous les jours davantage par cette pratique, son maître lui-même fut étonné de la précision et de la hardiesse avec lesquelles il procédait aux opérations.
Fort de ses études préliminaires, après avoir passé par toute la hiérarchie des grades, Bogros devint élève interne des hôpitaux de Paris. Il fit en cette qualité tour à tour le service à l’Hôtel-Dieu , à Bicêtre,àla Pitié, les occupations nombreuses de l’internat ne lui firentpas négliger sa sciencefavorite, l’anatomie; les connaissances qu’il acquit en ce genre de recherches lui valurent la place d’aide à la Faculté de médecine , et bientôt le mirent à même , encouragé par les conseils de Béclard et de M. Chaussier , de se présenter avec M. Breschel et M. J. Cloquet au concours qui, le 28 avril 1819, eut lieu pour remplacer M. Béclard, passé professeur. Bogros, nous devons l’avouer, ne se montra point d’une manière brillante dans ce concours; la timidité paralysait ses paroles, mais son embarras, qu’on savait bien n’être que l’effet d’une extrême modestie, disposa favorablement son auditoire; on se plut à reconnaître l’exactitude et la profondeur de ses connaissances, qui se révélaient quelquefois à travers son hésitation par des aperçus neufs et par un grand nombre de faits de détail , que personne ne connaissait mieux que lui. Bogros succomba dans cette lutte, qu’il n’avait pas cherchée, et vit avec joie la palme adjugée à celui qui avait été son maître, et qui était devenu son ami. Cependant ce concours ne fut pas sans honneur pour Bogros; il lui fournit l’occasion de consigner dans une excellente dissertation sur la squelettopée une foule de connaissances pratiques qu’il avait acquises dans le manuel anatomique. Il voulut en même temps faire hommage à la Faculté d’un squelette naturel dont il avait eu l’art de rendre les articulations aussi mobiles que celles d’un squelette artificiel. Plus tard, dans une note lue à la Société de la Faculté de médecine , il apprit qu’on obtenait ce singulier résultat en faisant baigner pendant quelque temps le squelette dans un mélange d’alcool et d’essence de térébenthine.
La nomination de M. Breschet à la place de chef des travaux anatomiques, avait laissé vacante celle de prosecteur; Bogros eut encore un combat à soutenir, et cette fois il obtint un triomphe qui fut d’autant plus honorable , qu’il eut pour concurrens des hommes d’un mérite reconnu ; dès ce moment, Bogros commença à être connu des savans, et ses cours d’anatomie, ses exercices opératoires, malgré le peu d’attrait de son élocution , furent suivis par un assez grand nombre delèves.
Mais c’est surtout à la Faculté de médecine que l’habileté anatomique de Bogros
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brillait de tout son éclat; là, délivré de l’embarras de parler, il pouvait donner toute son attention aux préparations anatomiques. Les élèves garderont long -temps la mémoire de ces belles leçons, hélas! qui ont duré un si petit nombre d’années, où Beclard’et Bogros se piquant d’une noble émulation, rivalisaient d’ardeur et de talent pour ouvrir aux élèves les sources d’une instruction abondante et profonde. T andis que le savant professeur étalait avec cette élocution facile et attachante les trésors de son vaste savoir, le prosecteur habile, plus rapide que la parole du maître, faisait apparaître les objets au fur et à mesure qu’ils allaient être décrits. Jamais association de deux hommes savans ne fut plus favorable à la science; chacun d’eux avait précisément les qualités les plus convenables à ses fonctions ; Bogros, dans sa position secondaire, était sans doute éclipsé par son brillant émule, mais s’il affectait des dehors moins séduisans , peut-être les qualités qu’il possédait n’étaient pas moins solides. L’un, avec une érudition variée, était orné de tous les talens qui font valoir la science , l’autre ne savait que l’anatomie du cadavre, mais personne ne la connaissait comme lui. Le savoir de Béclard était plus littéraire, celui de Bogros était plus pratique.
Entre deux hommes qui cultivaient la science avec un succès égal, quoique d’une manière si différente, il devait souvent s’élever des discussions; Bogros défendait mal ses opinions par la parole, mais, comme l’adversaire de ce philosophe qui niait le mouvement, il parlait aux yeux; plus habile à disséquer qu’à disserter, il répondait les pièces à la main ,et cette manière d’argumenter ralentissait rarement la discussion, tant il était habile à produire ses preuves. J’ai souvent assisté à ces luttes savantes, et, je dois l’avouer, j’ai toujours vu Béclard se rendre avec cette candeur et avec cette bonne grâce qui convenait à un mérite tel que le sien.
Lorsqu’une mort prématurée eut enlevé Béclard à la science, privé du professeur avec lequel il s’entendait si bien, Bogros vit s’éteindre le zèle qui l’avait animé jusque là. Ce veuvage scientifique ne fut pas de longue durée; le sort, qui semblait avoir fait ces deux hommes l’un pour l’autre, se plut par une fatalité cruelle à les réunir encore dans la tombe. Bogros n’eut pas long-temps le triste privilège de pleurer son ami; un an après la mort de Béclard, la science avait à les regretter tous les deux. Béclard estimait beaucoup Bogros , il se plaisait même à proclamer ses profondes connaissances anatomiques, qui, disait-il, l’auraient élevé au rang des savans les plus distingués de notre temps, s’il avait su les produire, ou plutôt s’il avait voulu. Mais Bogros était loin d’aspirer à tant de renommée, peut-être même de soupçonner qu’il fût jamais capable d’y atteindre; il semblait être à cet égard de la plus grande indifférence, et cette fâcheuse tiédeur, il l’a conservée jusque dans les derniers temps de sa vie, époque où ses recherches sur la structure des nerfs lui valurent de nombreuses félicitations de la part des savans les plus recommandables. Il fut vivement flatté d’une estime venue de si haut; elle lui fit sentir tout le prix de la gloire, et dès ce moment, il parut animé d’un zèle assez ardent, et sans doute la chaleur féconde que
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tant d’honorables suffrages avaient mis dans son sein auraient développé le germe d’une foule de découvertes qui ne demandaient qu’à se produire. Bogros, en effet, était alors disposé à publier les résultats de ses longues recherches. Une mort inattendue a fait évanouir tous ses projets ; il a emporté avec lui dans la tombe toutes ses richesses scientifiques, accumulées au prix de tant d’efforts, de patience et de talent.
Le seul travail que Bogros ait publié est bien propre à nous faire regretter ceux dont il pouvait encore enrichir la science. On se rappelle quel étonnement causa Bogros lorsqu’il vint annoncer à l’Académie des sciences qu’il avait injecté les nerfs. Il avait obtenu ce curieux résultat depuis trois ans , lorsqu’il voulut bien le confier à mon amitié ; je l’engageai d’une manière pressante à ne pas céler davantage une découverte de cette importance , et je lui offris en même temps de l’aider à répéter ses essais: mon offre fut acceptée; depuis deux mois entiers je l’assistais de mon mieux dans ses pénibles recherches, lorsqu’une circonstance douloureuse me força à faire un voyage dans ma famille. Bogros continua à travailler seul , et sans doute il acquit des faits nouveaux; malheureusement il n’avait pas l’habitude d’écrire ce qu’il faisait; nous n’avons trouvé, ni sur ses papiers, ni sur ses dessins rien qui déjà ne me fût bien connu. L’hémoptysie à laquelle a succombé Bogros vint le surprendre pendant les recherches auxquelles il se livrait avec trop d’ardeur; éloigné de lui, je n’ai pas eu la triste satisfaction d’assister à ses derniers momens et d’en adoucir l’amertume par des soins qu’il eût aimé à recevoir de mes mains ; si j’avais pu me trouver près de son lit de mort , il se plaisait à me confier ses travaux , sans doute il m’eût fait part de ses dernières découvertes: elles ne seraient pas perdues pour la science et poursa gloire, et j’aurais aujourd’hui la consolation d’en parer son tombeau.
Lorsque Bogros sentit les premières atteintes de la maladie à laquelle il a succombé, il voulut se confier aux conseils de son plus ancien ami, M. Breschet; mais ce savant médecin , malgré les illusions de l’amitié , ne tarda pas à lire un avenir sinistre dans les premiers symptômes de la maladie de Bogros; il lui prodigua les soins les plus affectueux, et, ne s’en rapportant point à lui-même pour de si chers intérêts, il voulut environner Bogros des hommes dont il pouvait attendre le plus de lumières. MM. Landré-B eauvais, Dupuytren, Husson, Récamier, Fouquier, Alîbert, Cruveilhier répondirent à son appel et vinrent donner à Brogos les soins les plus assidus et les plus touclians. Ces médecins habiles partagèrent aussitôt les tristes pressentimens de M. Breschet; on essaya quelques efforts désespérés qui purent à peine suspendre le cours d’un mal trop au-dessus de la puissance de l’art. Malgré tant de secours éclairés , ces médecins virent Bogros s’éteindre sous leurs yeux ; ils donnèrent des larmes à la perte d’un homme si digne de leur affection , mais non sans y mêler un regret pour la science.
Cependant celui qui avait accueilli Bogros à son arrivée, qui pendant tant d’annees, avait en quelque sorte présidé à sa carrière scientifique, reçut son dernier soupir
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et recueillit ses dernières volontés. Bogros voulut que M. Breschet fût le dépositaire de son manuscrit et de ses dessins, et qu’il se chargeât de les publier. M. Breschet s’acquitte aujourd’hui de ce devoir , il s’est cru obligé de respecter le texte de Bogros de peur de l’altérer, et si quelques fautes déparent encore cette production remarquable à tant d’égards, il prie les savans d’user d’indulgence envers une ébauche nécessairement imparfaite , écrite à la hâte , et qui n’était pas faite pour soutenir, sans avoir été revue et modifiée, l’épreuve de la publicité.
Je ne m’expliquerai point ici sur l’existence des canaux nerveux; je n’essaierai pas, sans de nouvelles recherches, de décider ce qui tient encore les meilleurs esprits en suspens. Si les nerfs sont des vaisseaux d’un nouvel ordre, comme le pensait Bogros, et cet anatomiste sévère autant qu’habile , complètement étranger à l’esprit de système , n’admettait point les faits avec légèreté, cette découverte en compte peu de pareilles dans les fastes de l’anatomie ; si au contraire Bogros s’est laissé abuser par des apparences, il est vrai trompeuses au dernier point, nous lui devrons encore un excellent travail sur les enveloppes des fibres nerveuses et le meilleur instrument de recherches que la science possède en névrotomie: et qui sait à quelles importantes découvertes un pareil moyen peut conduire?
Bogros n’a joui que d’une portion de la gloire qu’il méritait; il n’a été connu que comme anatomiste, et surtout comme anatomiste praticien ; personne ne contestait la précision de ses connaissances; on savait que nul, depuis Ruisch n’avait injecté mieux que lui et ne possédaitl’art de conserver aux tissus la couleuretla souplesse naturelles ; mais on ignorait généralement qu’il fût un chirurgien habile. Cependant un théâtre seulement lui a manqué pour déployer les qualités brillantes et solides dont il était doué à cet égard au plus haut degré. Fort de sa science anatomique , il prévoyait les variations que les organes éprouvent dans leur forme et dans leur siège ; presque toutes lui étaient familières; d’un sang-froid imperturbable, il savait sur-le-champ prendre un parti et faire subir aux procédés les modifications commandées par la circonstance. Cet esprit inventif eut occasion de se produire avec éclat pendant l’opération d’une hernie crurale étranglée ; une disposition insolite vint le forcer à mettre de côté toutes les méthodes opératoires connues, et de s’abandonner à son génie; le procédé qu’il imagina sur l’heure même , et que malheureusement il n’a pas eu le temps de faire connaître, était, disait-il, plus simple, plus facile, moins dangereux et d’un usage plus général que ceux qui sont communément pratiqués aujourd’hui. Ce que je viens de dire n’étonnera point ceux qui ont suivi ses leçons de médecine opératoire; ils savent s’il était ingénieux à se créer des instrumens, et combien il avait heureusement simplifié la plupart des procédés opératoires les plus usités.
Cependant Bogros devenu plus confiant dans ses forces , ne craignit pas dans la thèse qu’il soutint le 29 août 1823, pour recevoir le titre de docteur en médecine , d’aborder un sujet qu’avaient déjà traité les deux chirurgiens les plus renommés de
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la Grande-Bretagne ; il sut, après Abernethy et Astley- Cooper , l’envisager d’une manière nouvelle, et lui faire subir un perfectionnement considérable. Appliquant immédiatement le fruit d’une étude plus précise et plus complète de la région de l’aine , il en déduisit un excellent procédé opératoire pour faire la ligature des artères épigastrique et iliaque externe.
Le procédé d’Abernethy est trop imparfait pour que nous nous attachions à le décrire. Ce grand chirurgien n’a guère que l’honneur d’avoir ouvert la route par une tentative couronnée de succès. La méthode d’Astley-Cooper diffère essentiellement de celle de sondevancier; elle consiste à faire à lapeau,dansla direction du muscle oblique, une incision semi-lunaire qui commence près de l’épine de l’iléon pour se terminer au bord interne de l’anneau inguinal ; l’aponévrose du muscle externe étant découverte dans la direction et dans toute l’étendue de la plaie des tégumens, le lambeau formé de la sorte soulevé, laissera voirie cordon des vaisseaux spermatiques. L’artère épigas^ trique marche précisément le long du bord interne de cette ouverture; l’iliaque externe est située au-dessous d’elle, la veine et l’artère iliaques séparées, l’opérateur passe une aiguille à anévrisme autour de cette dernière, et termine l’opération.
Dans son procédé Bogros fait parallèlement à l’arcade crurale et à une distance égale de la symphyse du pubis et de l’épine de l’iléon une incision de deux pouces d’étendue; par cette conduite prudemment hardie, si Bogros semble affronter tous les dangers qui ont effrayé ses devanciers, c’est pour les braver plus sûrement; de pareils traits décèlent un génie vraiment chirurgical. Après la dissection des tégumens, le chirurgien divise avec soin les diverses couches musculaires et aponévrotiques ; ensuite, écartant avec le doigt les vaisseaux testiculaires pour isoler l’artère épigastrique et se frayer une route au travers des ganglions et du tissu cellulaire , il arrive h l’artère , qu’il lie après l’avoir séparée de la veine qui l’accompagne.
L’opération de Bogros offre de grands avantages sur celle d’Astley-Cooper; elle est d’une exécution plus facile et plus sûre, en ce que l’artère, au lieu d’être située dans une extrémité de l’incision, correspond à sa partie moyenne, disposition qui permet encore de porter bien plus haut la ligature si l’état de la partie le rend nécessaire. L’artère épigastrique est loin d’être ici en péril d’être lésée ; on pourra toujours mettre à l’abri ce vaisseau, que protège le fascia transversalis , et qui se trouve enveloppé d’assez de tissu cellulaire pour qu’on puisse le découvrir sans crainte de l’intéresser. On peut même tirer avantage de la présence de l’épigastrique; cette artère, mise à nu, devient un excellent guide pour arrivera l’iliaque externe et pour porter la ligature au-dessus du point où elle naît de cette dernière. Ici no-us n’aurons point à redouter l’hémorrhagie qui accompagne toujours le procédé d’Astley-Cooper; cette hémorrhagie est souvent assez considérable pour arrêter l’opérateur, il n’est pas toujours facile de s’en rendre maître en liant des vaisseaux qui, situés sous le ligament de Fallope, se rétractent, se réfugient dans son épaisseur et se dérobent ainsi aux plus soigneuses recherches.
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Tel esta peu près tout ce qui nous reste des longues études de Bogros ; une mort trop prompte est venue, comme un orage la veille de la moisson, faire périr ses travaux au moment où il allait en recueillir le fruit. Tout imparfaits que soient ces faibles débris, ils peuvent encore être mis à la tête des meilleures acquisitions anatomiques de notre époque ; ils seront long-temps en honneur dans la science. Pourquoi faut-il que par une négligence fatale à sa gloire, Bogros n’ait pas mis au jour ses nombreuses découvertes? Mais tel était son caractère insouciant de renommée: il aimait la science pour elle-même, et non pour ce qu 'elle rapporte de réputation. La découverte d’une vérité laissant son ame complètement satisfaite il ne songeait plus à la publier. Cette même insouciance il la portait dans les intérêts matériels; il ne pensait nullement à sa fortune, il se confiait volontiers à l’avenir, ou plutôt il ne s’en occupait pas, bien sûr d’y trouver toujours de quoi satisfaire aux faibles besoins d’un homme sobre, simple, et qui ne soupçonnait pas même les jouissances du luxe ; aussi sa bourse étaitelle à la disposition de ceux qui voulaient y avoir recours, et lorsqu’elle ne lui permettait plus d’obliger on pouvait encore compter sur sa personne.
Bogros, cependant, était loin de porter en amitié la même tiédeur de caractère; il était au contraire ami chaud et dévoué ; quoique dans une position où il ne pouvait apporter en échange que des sentimens vifs et solides : il eut cependant beaucoup d’amis et il sut se les conserver jusqu’à sa mort. Il était en effet bien difficile de ne pas s’attacher à ce cœur simple et généreux.
Ceux qui ont vécu dans son intimité savent combien son esprit était au-dessus de ce qu’on en pensait; des hommes qui, n’allant pas au-delà des formes extérieures, le jugeaient sous cette apparence trompeuse, diront combien ses aperçus étaient quelquefois hardis, profonds, ingénieux; il fallait presque les deviner, il est vrai , car s’il savait les concevoir, il ne pouvait que difficilement les exprimer.
Cette difficulté de se faire connaître pour ce qu’il valait, Bogros la sentait, et elle donnait à sa parole et à sa contenance une timidité, une hésitation qui achevaient encore de lui nuire dans l’esprit de ses auditeurs ; ce n’était qu’avec une peine extrême qu’il parvenait à surmonter les préventions défavorables qu’il trouvait toujours devant lui comme un obstacle, mais sa modestie et sa bonté lui firent aisément pardonner sa prétendue médiocrité. Plus tard sa bonté et sa modestie lui firent encore pardonner son mérite. Lorsque à tant de titres il eut acquis la réputation d’un savant anatomiste , il avait toujours la simplicité d’un élève.
Tel fut à peu près l’homme simple et bon, l’anatomiste distingué, le chirurgien habile quenous avons perdu dans la trente-neuvième année de son âge. Ce qu’il nous a laissé donnera une idée des regrets quesamort doit inspirer à tous les savans ;mais on ne saura pas combien cette perte fut douloureuse pour sa famille et pour ses amis.