TROISIÈME PARTIE
FACHEUSE INFLUENCE DE LA MÉTHODE KUMÉHIQUE SUR LA PATHOLOGIE ET LA THÉRAPEUTIQUE.
Enétiologie, la méthode numérique, préoccupée des causes occasionelles , accorde peu ou point d'attention aux causes internes et prédisposantes.
En diagnostic , elle s'attache aux symptômes, et ne s'élève jamais jusqu'aux signes : aussi la symptomatologie extérieure et visible est mise entièrement à la place de la séméiotique.
En thérapeutique , elle va à la médication , et néglige V indication.
Elle fausse enfin la notion qu'on doit se faire de la science, et rejette sur l'artiste les torts de l'art lui-même.
Le développement de ces diverses propositions fournirait encore bien des preuves contre la statistique et les statisticiens. Mais nous sommes forcés de nous borner à quelques courtes remarques sur les trois derniers chefs.
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Que cette école mette un soin minutieux à lî> rédaction d'observations froidement descriptives, c'est un fait connu de tous. C'est à notre avis pourtant une bien fausse manière de voir; car il n'y a point d'art, là où il n'y a point d'étude, et il n'y a point d'étude là où on ne peut pas faire un choix scientifique. Tout n'est pas digne d'attirer l'attention de l'artiste , parce que tout n'est pas digne d'attirer celle de l'art. Zimmermann dit quelque part : « Ge- »]ui qui met tro^D de subtilité dans les obï servations voit sans doute des choses que «d'autres ne voient point; mais aussi il risque » de prendre souvent ses idées pour la réalité. » Semblable à celui qui regarde du haut «d'une tour élevée, il jette presque toujours «les yeux sur le lointain, sans apercevoir ce «qui l'avoisine, et ce qui la plupart du » temps l'intéresse davantage. Je ne permets » qu'à Hudibras et à Ralpho de subtiliser dans • les analyses semblables à celles qu'ils ont faites »sur la lumière des puritains j ou à l'Arabe Al- »kinde de déterminer les forces des médica- » mens par les règles de mathématiques. »
Séduits par l'apparente exactitude de cette méthode faussement nommée analytique , peu de médecins aujourd'hui résistent à la tentation
de s'essayer dans ces observations j^rolixes. Ils prétendent, en accumulant à l'infini les particularités les plus minutieuses des phénomènes pathologiques, et en les alignant dans des tableaux , parvenir à se former la représentation réelle des individualités morbides. Mais ces énumérations si exactes ne sont pas des opérations fidèles , et rien de plus obscur , en définitive, que les tableaux extraits de ces élémens. Compter et noter tout ce qui se présente aux sens , n'est pas proprement observer ; c'est une opération mécanique dont on ne connaît le résultat qu'à la fin. On peut de cette manière avoir dans son portefeuille des centaines de descriptions , dont on ne sait que faire ^ comme l'a avoué un des plus zélés partisans de cette méthode. Les grands observateurs n'ont pas procédé ainsi. Quelques lignes leur suffisent pour peindre une maladie, avec des traits si frappaus, si dislinctifs, qu'il est impossible de s'y tromper. On a inventé récemment une foule de procédés mécaniques pour perfectionner l'art du portrait , mais aucun de ces procédés , quoiqu'ils aient pour principe la reproduction complète des moindres détails du modèle, n'a pu remplacer la main habile d'un bon peintre. Il en est de même des procédés des numéristes,
qui croient que l'arl d'observer n'est que l'art de rédiger des observations.
Mais , dira-t-on , ces détails minutieux sont dans la nature : ils peuvent et doivent donc faire partie de nos tableaux descrijitifs. Quoi ! vous nous offrirez sans choix tous les détails utiles ou inutiles de votre malade! Vous compterez le nombre de ses cheveux, les mouvemens qu'il fait , les soupirs qu'il pousse ! Vous direz s'il a éternué sept fois, ousix fois seulement, si le pouls donne soixante ou soixante et une pulsations ; si la saignée, si les sangsues ont abrégé sa maladie lie sept jours ou sept jours et demi, de huit jours où de huit jours et demi , et ainsi de suite? Mais vous oubliez que c'est cette fausse méthode de comprendre les faits organiques qui a été la source de tant de vaines subtilités sur les crises et les jours critiques , sur la coclion ou la crudité des produits pathologiques! Non , la production des faits organiques ne se laisse pas enfermer dans ces limites rigoureuses. On peut assigner, par exemple, l'époque approximative de la maturité d'un fruit; mais non marquer le jour, l'heure et la minute où il deviendra mûr, et se détachera de la branche. Et vous voudriez remplacer l'unité réelle du modèle et le tableau parlant de la maladie et du
malade, par cette illusoire exactitude! Et vous croiriez par des combinaisons arithmétiques remplacer avantageusement ces descriptions physiognomiques de l'ensemble que nous admirons dans Hippocrate, Galien, Arétée et tous les grands maîtres ! Quelle erreur est la vôtre! Et faut-il vous adresser les reproches que l'école de Cos adressait, il y a déjà 2000 ans, à l'école de Gnide !
Analyser, décrire, énumérer, additionner lés moindres épiphénomènes d'une maladie , comme l'entendent les numéristes , c'est vouloir se perdre dans des divisions et subdivisions sans terme , et dont le résultat le plus certaiii est de mutiler le fait, qui finit par disparaître. Diviser, disséquer ainsi un fait Unique, y établir des compartimens analogues aux Cases d'un échiquier, c'est un procédé tout-à-fait incompatible avec le génie de l'art. Quelques divisions , surtout lorsqu'elles sont fondamentales, soulagent l'esprit ; trop de divisions l'embarrassent, et le font tomber dans la confusion; car, comme dit Bacon, l'expérience ne deviendrait en quelque sorte inutile, qu'autant que nous aurions des traités sur les plus petites choses ; ce qui est impossible.
Par la méthode que nous combattons , les
symptômes , les causes , le traitement sont énumcrés, mais non appréciés. Dès lors elle ne peut suffire à ceux qui veulent exercer leur jugement plutôt que leur mémoire; car elle détruit la liaison des phénomènes , dont elle n'indique ni les rapports, ni les analogies, ni les différences, et réduit l'étude d'une maladie à un registre de petits faits incohérens, sans lumière et sans intérêt.
C'est que l'art n'a pas fini sa tâche, messieurs, quand il a noté isolément, et un à un, les moindres symptômes d'une affection morbide, ses causes présumées, etc. Il faut encore qu'il rapproche tous ces élémens et les éclaire l'un par l'autre; non point en les séparant de l'individu et les comptant chez les différens malades, comme font les numéristes, mais en les laissant à leur place , là où ils ont une signification réelle , dans l'ensemble de la scène pathologique. C'est par cette étude qu'on arrive à des comparaisons et à des analogies réelles. Deux maladies, en effet, ne se ressemblent pas plus que deux individus, parce qu'elles portent le même nom. Il ne suffit donc pas de constater une ressemblance vague, superficielle , extérieure , telle que peuvent la fournir les descriptions numériques ; il en faut une
autre, celle qui résulte d'analogies fondamentales, aperçues, non par les sens, mais par l'esprit , par l'intelligence , et Vajiimo vtdere , pour parler comme Cicéron. Autrement , c'est remplacer cette belle partie de l'art appelée séméiotique par la froide et stérile symptomatologie , et créer des difficultés au lieu de simplifier les méthodes.
Faisons voir maintenant que cette école remplace Vindicalion par la médication^ c'est-àdire qu'elle pervertit la thérapeutique.
Avec la fausse philosophie des numéristes , on ne va pas de la thérapeutique à la matière médicale , de ce qu'il faut faire à l'agent par lequel il faut le faire , du but au moyen , et du terme au chemin qui y mène ; mais intervertissant l'ordre logique des idées, on veut deviner par le moyen le but, par le chemin le terme , et de la matière médicale faire sortir toute la thérapeutique. Une maladie étant donnée , on ne cherche pas une inéthode de traitement , mais un remède, et l'on essaie les médicamens dans l'ordre, pour ainsi dire, alphabétique, dans l'espoir de rencontrer au bout de la table un spécifique.
Mais à priori on peut nier que chaque maladie ait un spécifique trouvé ou à trouver. A
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posteriori rexpérieiicc confirme malheureusement noire opinion ; car si trois ou quatre maladies ont des spécifiques, toutes les autres ne relèvent que des méthodes rationnelles. Les maladies , d'ailleurs , dont le spécifique est trouvé , se guérissent souvent sans lui, et des moyens rationnels j appliqués suivant une juste indication, sont parfois autant et plus efficaces. Une saignée, un émétique, un purgatif, bien administrés dans les fièvres intermittentes, rendent parfois le quinquina inutile. Avant la découverte du fébrifuge , on guérissait beaucoup de ces fièvres. Lazare-Rivière , célèbre professeur de Montpellier au dix-septième siècle, obtint de grands succès dans les fièvres quartes , tantôt de la potion anti-vomitive qui porte encore son nom, tantôt des purgatifs. Le dix-huitième siècle a retenti des disputes sur Vinoculation de la petite-vérole; mais tous les médecins s'accordaient sur ce point, qu'il fallait, pour faire réussir l'opération, préparer le malade, choisir les conditions et profiter de l'occasion favorable. Que de précautions ne faut-il pas pour administrer le mercure! Et quel nombre prodigieux de procédés divers, et dont le choix est loin d'être indifférent! Ne sait-on pas que là où la liqueur de Yan-Swieten ne réussit pas, les
bains merciiriels font souvent merveille? que dans les bubons, les ulcères de l'arrière-bouche, les surdités vénériennes, ce sont les pilules de Belloste , ou la méthode de Desault , ancien médecin de Bordeaux, qui produisent les meilleurs effet? Le rob de Laffecteur, dans les véroles anciennes , n'est-il pas beaucoup plus sûr?
Mais je suppose le spécifique trouvé contre l'affection ; il s'agit encore de simplifier cette dernière. Il faut la réduire à sa plus simple expression, si l'on veut qu'elle cède ; il faut corriger par des saignées générales ou locales l'allure phlogistique, si elle se présente; par les antispasmodiques l'élément nerveux , s'il prédomine. Le temps donné à remplir ces indications qu'on pourrait appeler préparatoires, est un temps gagné pour la cure radicale. Réduite à sa simplicité propre , la maladie disparaît bientôt, et l'art, le médecin et surtout le malade ont lieu de se féliciter d'un retard qui assure la guérison.
Quelquefois les affections spécifiques , telles que la maladie vénérienne, non seulement se compliquent avec des états généraux , mais r,^vêtent des formes morbides autres que celles qui leur sont propres. La syphilis peut affecter
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la forme symptomatique d'une phthisie , d'un rhumatisme vague, de la goutte, de la jaunisse. Dans ces cas, le médecin qui n'aurail cherché que le spécifique pour l'appliquer à un cas tou* jours le même, ne pourrait que tomber dans des erreurs très-graves.
Je conclus de tout ceci, qu'en supposant la possibilité de trouver des spécifiques pour chaque maladie, ce qui est plus que douteux, toute la médecine rationïielle resterait encorô debout : car il s'agira toujours de savoir : si c'est le spécifique qu'il faut employer ; quel procédé particulier il faut mettre en œuvre dans son administration ; et si c'est avant ou après tel ou tel autre moyen rationnel qu'il doit être prescrit. Ainsi , même dans les méthodes spécifiques , il y a à saisir \ indication ^ c'est-à-dire ce qu'il faut faire , et la manière de le faire. Même en thérapeuthique spécifique , tout dépend de l'occasion, occasio prœceps ; sinon la distance entre l'expérience et la routine, qui n'est que la pratique non raisonnée, serait trop petite; c'est-à-dire que l'art et la science seraient à naître.
Que le but avoué ou non des partisans de la statistique soit la trouvaille des spécifiques c'est ce qui résulte et de leurs pratiques et de
leurs doclrines. Eu fait, ce sont eux qui ont institué les méthodes absolues de traitement pour les fièvres typhoïdes, telles que les saignées coup sur coup , les purgatifs coup sur coup , les chlorures, etc. Leurs exemples, leurs types, en fait de thérapeutique , ce sont les spécifiques : c'est le traitement de la Charité pour la colique de plomb , c'est le quinquina pour les intermittentes , c'est le mercure pour la syphilis , etc. Comment remplir d'ailleurs leur programme : trouver le remède le plus efficace numériquement , dans telle ou telle maladie^ sans employer un traitement identique sur tous les malades ?
11 ne faut donc pas , messieurs , retrancher de \ai médication f l'indication , sous peine de laisser la première sans base ; car alors on n'a pas plus de raison pour adopter un médicament qu'un autre. La médication sans V indication qui la guide, c'est tout simplement l'emploi des moyens, sans savoir pourquoi ni comment ils agissent : empirisme dangereux , assez semblable à l'emjairisme primitif de ces temps où l'on demandait un remède auxpassans; empirisme qui conduirait les partisans des nombres , là où ils ne voudraient pas aller, par l'application imprudente des mêmes remèdes à des cas opposés qu'on croit semblables.
Il y a bien autrement de la force d'intelligence, messieurs, à former une indication véritable ; à saisir les nuances variées qui la révè lent, les signes fugitifs qui l'annoncent; il y a en ela plus de puissance qu'à niveler des faits dont la taille est si inégale. Le choix d'une méthode thérapeutique , dans la méthode d'une médication , et dans la médication , le choix d'un moyen efficace , est , vous le savez bien , le résultat d'une conviction raisonnée et non numérique; cette opération de l'esprit ressemble plus à la détermination morale du juré, qu'à la stricte application d'un arrêt de jurisprudence; c'est, en un mot, une conviction produite bien plus par la valeur réelle des témoignages que par leur nombre. Interrogez les médecins consommés dans leur art. Ils vous diront que, si parfois ils sont guidés par des signes certains , souvent , le plus souvent, ils se laissent conduire par des à peu près probables , par des lâtonnemens sagaces , des tentatives tantôt hardies , tantôt prudentes; ils vous diront, que rejeter , comme le veulent les statisticiens, les méthodes rationnelles j les méthodes d' essai , de tâtonnement, Yadjuvantibus et Vedentibus d'Hippocrate, c'est rejeter toute la thérapeutique; c'est renoncer à employer,
pour arriver au but , toutes les lumières que la science possède; c'est bannir les indications, qui jaillissent de tant de sources, l'analogie, la théorie , l'étiologie , la thérapeutique, etc. Éclaircissons ceci par quelques exemples.
\J analogie nous a valu d'utiles découvertes , et elle est devenue souvent la source d'indica^ lions précieuses. Une fois le quinquina employé dans les intermittentes simples, c'est conduit par l'analogie , que Torti , l'Hippocrate de Mo-^ dène, l'appliqua, en 1709, au traitement des intermittentes pernicieuses; et que Casimir Medicus, "professeur à Heidelberg, vers la fin du même siècle , en étendit' l'emploi à toutes les affections périodiques. C'est à l'analogie qu'est due la salutaire administration de cette écorce dans les fièvres rémittentes. Bouillet , célèbre praticien de Béziers , en 1 760 , a le mérite d'en avoir le premier répandu l'usage jusqu'alors très-peu en vogue; et le professeur Baumes, celui d'en avoir bien posé les règles pratiques. Béranger de Carpi fut conduit par analogie à la découverte du mercure, comme spécifique de l'affection vénérienne , et c'est de son utilité dans les affections cutanées qu'il induisit son efficacité dans la syphilis. C'est en souvenir de l'utilité de l'ipécacuanha dans la dysenterie que
les médecins allemands ont été portés à l'em-» ployer contre le choléra.
La simple théorie a fourni aussi plus d'une fois des méthodes rationnelles de traitement. Pour régulariser la distribution de la puissance nerveuse dans les maladies où elle est essentiellement dérangée , un illustre j)rofesseur de Montpellier, Barthez, employait tour à tour, et d'une manière brusque, les excitans et les toniques, faisant alterner ces deux ordres de moyens , selon les idées des anciens méthodistes ; et ramenant, par ces surprises adroitement produites et ces secousses habilement ménagées , l'équilibre des forces sensitives. Et c'est encore un des disciples dont l'école de Montpellier peut se glorifier, Sainte-Marie, célèbre médecin de Lyon , qui , appliquant ce grand principe de thérapeutique à quelques cas désespérés de l'affection vénérienne , a vu par l'interruption subite du mercure , et la substitution du vin, du quinquina, et d'un régime fortifiant , se produire un changement heureux dans des chancres vénériens jusqu'alors incurables. L'art puise donc quelquefois ses inspirations dans la pure théorie.
L'art se trouve souvent forcé d'employer une série de moyens qui, isolés, ne produiraient
aucun effet, et qui, groupés, concourent cependant â une action unique , à peu près comme ces médicamens composés contre lesquels s'élèvent quelques théoriciens , et que la pratique plus sage conserve et emploie avec profit. La théorie est donc souvent le seul guide. L'art dépourvu de spécifiques combine une série de moyens généraux , les dispose en un certain ordre , et les adapte à certaines vues : et ce sont ces vues, déduites de l'analyse complète de la maladie et du malade , qui constituent les pratiques rationnelles. Cet art exige de la part du médecin un tact exquis ; il révèle toute la puissance intellectuelle du praticien , qui a besoin aussi souvent d'une savante hardiesse, que d'une timidité prévoyante. Dans la plupart de ces cas, en effet, ce n'est pas un remède qu'il s'agit de trouver, car cette recherche serait chimérique; mais des combinaisons savantes entre des moyens, dont la bonne coordination en temps et en degré, donneront un résultat, que chacun de ces moyens employé isolément n'aurait pu produire.
Guidé par la théorie , l'art semble s'éloigner parfois de l'expérience vulgaire ; mais il se rapproche en réalité d'une expérience plus hante et plus intelligente, qui, pénétrant jusqu'au
secret des faits, en tire des indications que l'empirisme seul n'eût jamais trouvées. Rien ne paraît plus contradictoire, au premier abord, que d'employer, je suppose, les émissions sanguines dans l'hydropisie. Eh bien ! sans parler des modernes , Médicus et surtout Bâcher guérissaient déjà, vers le milieu du siècle passé, quelques hydropisies avec des saignées répétées, des boissons émollientes et le régime anliphlogistique et tempérant. SloU, qui traitait par les évacuans , c'est-à-dire par la méthode la plus ordinaire, un paysan hydropique, fut, en définitive , obligé de recourir à la saignée , qui le guérit.
La méthode de Zimmermann dans la dysenterie , et l'administration de l'ipécacuanha dans cette maladie, ne sont dues qu'à l'analyse profonde des caractères de l'affection, de même que la méthode de De Haën , qui employait le camphre au début des inflammations de quelques membranes séreuses , par la raison que la douleur peut faire naître l'inflammation , comme l'inflammation fait naître la douleur.
On voit, dans tous ces cas, que la maladie n'est pas une; que ses formes et ses èlémens sont variés, multiples, que les déterminations du médecin sont et doivent souvent être
instantanées, fugitives; que les idées théoriques et des k prioi'i de tout genre ont une large part dans sa conduite , et que vouloir tout faire sortir de l'empirisme , et surtout de l'empirisme condensé en chiffres , est une prétention inadmissible , impraticable. Dans les cas où l'expérience se lait, il faut bien, comme le dit mon illustre maître , le professeur Lordat , écouter la théorie : celle-ci guide souvent la pratique, et prend les devans sur l'expérience j sauf à cette dernière à confirmer ou à infirmer ses décisions.
M. Louis, séduit par une logique qu'il ne m'est pas donné de comprendre, s'élève contre les méthodes rationnelles ; comme si la pratique médicale ne dépendait pas en grande partie de la théorie ; comme si la théorie était autre chose que la pratique réduite en principes; comme si tout praticien n'avait pas, à son insu et à tout moment, dans son esprit, une foule d'idées théoriques qui se combinent avec les données les plus matérielles de l'observation , pour décider sa conduite! Et comment concevoir la chose autrement , dans une science composée , comme est la nôtre, de pratiques , de théories partielles , de découvertes ébauchées et incomplètes !
La physiologie elle-même vient très-sou-
vent éclairer la marche de la thérapeutique. La glace a été efficacement employée sur la nuque dans des consomptions dorsales, par suite de cette idée physiologique de Gall , que le cervelet préside aux phénomènes de la génération, La Belladone exerce spécialement son action sur les nerfs de la huitième paire , et c'est de cette remarque physiologique qu'est venu son emploi dans la coqueluche et l'hydrophobie : deux maladies où ce nerf paraît intéressé de préférence. Si nous employons à petites doses le laurier-cerise pour calmer les palpitations du cœur, c'est que la toxicologie expérimentale , dont M. le professeur Orfila a été le premier législateur, nous a appris, qu'à haute dose et agissant comme poison , le laurier-cerise paralyse le cœur avant tout autre organe.
La thérapeutique elle-même est un moyen d'exploration et de contrôle dans les cas douteux. On fait reparaître une fièvre intermittente mal guérie , en donnant le spécifique fracta dosi; et le mercure administre à des doses minimes met à découvert une syphilis qui se cache. Combien de fois l'insuccès seul d'une méthode de traitement ne nous met-il pas sur la voie de la vraie nature d'une affection morbide?
Nous pourrions multiplier nos exemples}
mais contenions-nous d'en rapporter encore un seul tiré de l'histoire de l'art. Le passé a cet avantage, qu'en éclairant le présent , il fait voir l'avenir en perspective. En 1739, des maux de gorge gangréneux se montrèrent à Londres. Fothergill observa que la saignée accélérait les progrès de la maladie; que les purgatifs augmentaient la fluxion, et que les rafraîchissans diminuaient les forces vitales déjà trop affaiblies. 11 fit de nouveaux essais qui le conduisirent cette fois à une méthode heureuse. Les vomitifs donnés avec ménagement, une petite quantité de vin ajoutée aux boissons , les acides minéraux et les amers furent les moyens qu'il substitua aux premiers ; et dès lors il guérit presque tous ses malades.
Pour que les tâlonnemens , les essais fussent bannis de la thérapeutique, il faudrait qu'une même maladie n'eût pas , comme il arrive presque toujours, plusieurs indications, et que la même indication ne convint pas à des maladies différentes. Mais tout cela, nous dit-on, vous ne le savez que par des chiffres ! je le nie hautement , et j'en donne une preuve de fait et une preuve de raisonnement : de fait , car tous les beaux résultats de l'art (nous l'avons démontre dans la deuxième partie) ont été obtenus sans
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les chiffres :1c mercure dans la syphilis ; le soufre dans la gale; le vaccin contre la variole; le quinquina contre les intermittentes; une preuve de raisonnement : car , à la rigueur , quelques faits bien étudiés suffisent, dans chaque classe de maladies, pour établir des principes légitimes de théorie et de pratique , et le nombre proportionneldesfaitsn'ajoutera jamais un quart d'idée à la thérapeutique.
D'ailleurs, messieurs, condamner les méthodes d'essais , de tàtonnemens en médecine pratique , c'est ignorer qu'on tâtonne dans les arts, dans les sciences même les plus certaines: et cette méprise prouve malheureusement qu'on n'est pas très au fait de leur philosophie. L'astronome ne trouve pas la vérité sans tâtonner; le chimiste ne constate en général l'existence d'un corps, qu'après avoir essayé souvent de plusieurs réactifs; le mathématicien lui-même dans l'opération la plus simple de toutes, la soustraction , ou la division , qui n'est qu'une soustraction abrégée , cherche à tâtons (c'est le mot) combien de fois un certain nombre proposé, nommé le diviseur, est contenu dans un autre nombre proposé appelé le dividende. Mais ces essais sont laissés tout entiers à l'adresse du calculateur, et ce n'est pas le hasard pur qui
le conduit. On ne cherche d'abord le quotient qu'à quelques dixièmes près de son tout, puis à quelques centièmes , jusqu'à la dernière supposition , qui est et doit être la véritable.
Or les essais, les lâtonnemens en médecine sont de même; ils supposent toujours un certain art, quelques idées, quelques considérations préliminaires qui ressorlent commed'elles-mêmes de la nature de l'objet et de sa plus ou moins parfaite connaissance; car, pour tâtonner, il faut être jnédecia déjà et connaître à la fois et les bornes de l'art et ses ressources.
Concluons de tout ceci , que vouloir en médecine ne tenir compte que de l'empirisme absolu, c'est renoncer aux sources les plus sûres, les plus variées et les plus délicates des indications : à l'analogie , à la théorie elle-même, à l'étiologie et à la thérapeutique comme moyen de contrôle. Ce qui importe dans une science comme la nôtre, où la vérité est si fractionnée, c'est de savoir qu'un certain moyen d'investigation peut nous fournir des lumières que ne donnerait pas un autre ; que les causes peuvent souvent révéler ce que taisent les symptômes ; les symptômes ce que taisent les causes ; que l'anatomie pathologique peut éclairer des doutes qu'aucun autre moyen ne dissipe; et qu'en-
fin la thérapeutique elle-même est un dernier instrument et comme la pierre de touche des autres sources de connaissances.
Je ne terminerai pas ces considérations, sans exprimer le regret que Zimmermann, cet esprit si fin à la fois et si judicieux, n'ait par terminé son ouvrage sur l' expérience en médecine, et que précisément un des chapitres qu'il a laissés non achevés , soit celui qui porte ce titre : De l'Examen des rapports d'une méthode et d'un remède à la maladie. C'était là toute la question que nous agitons devant l'Académie.
Je ne sais si je m'abuse, messieurs, mais il me semble qu'une des conséquences logiques de la méthode que nous combattons, c'est d'accuser toujours les observateurs et jamais l'ob-r servation elle-même. On n'aperçoit pas les dif^ ficultés où elles sont , et on les cherche là où elles ne sont pas. Comme ce sont les médecins qui observent , on suppose que c'est en eux que réside le mal , et c'est là seulement qu'on s'efforce de l'attaquer : à peu près comme on rejette l'erreur d'une opération arithmétique, non sur la science qui est certaine , mais sur le maladroit calculateur qui ignore la règle. Mais on peut répéter ici ce que disait saint Augustin en parlant des orateurs de l'antiquité : «Les grands
«hommes de l'anliquilc n'ont pas eu recours «aux règles pour avoir du génie; car les règles «n'en donnent point; mais ils ont suivi les rèsgles parce qu'ils avaient du génie.» Si les observateurs en médecine sont arrivés souvent à des résultats vagues , ce n'est pas toujours faute de bien observer; mais c'est parce que l'objet de l'observation est vague , que leurs observations ont un caractère indécis.
On se plaint de la diversité des théories médicales , sans songer qu'elles tiennent à la diversité des pratiques, et que ce fait tient à un fait bien plus général encore, savoir, la variabilité des phénomèhes de la vie. Ces variations, messieurs j n'existent pas dans l'astronomie ni dans la physique. Faut-il donc en conclure que les médecins seuls ignorent et ont toujours ignoré l'art d'observer? Non ; mais l'objet de leur science est d'une observation plus difficile. Si l'objet de la science médicale ne différait pas essentiellement de celui des autres sciences, elle en serait où en est l'astronomie depuis Kepler et Newton , la chimie depuis Lavoisier, la physique depuis Galilée; puisqu'elle a adopté la même méthode de philosopher, surtout depuis Bacon. Et nous y serions arrivés bien avant les autres ; car Hip-
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pocrale a mis en pratique les plus sages préceptes de l'art d'observer. Le défaut vient donc de l'observation elle-même, non des observateurs, le défaut est dans l'objet , non dans les instrumens de nos recherches; et c'est à la nature, non à l'homme qu'il faut s'en prendre.
Si l'observation en médecine est délicate, difficile , instable , mobile , c'est parce que , comme le dit Laplace lui-même, dans ce livre devenu le catéchisme des probabilistes, aux limites de cette anatomie visible, commence une autre anatomie dont les phénomènes nous échappent ; c'est parce qu'aux limites de cette physiologie extérieure et toute de formes , de mouvemens et d'actions mécaniques, se trouve une autre physiologie invisible , dont les procédés et les lois seraient bien autrement importans à connaître. L'art ne peut donc se flatter que de poser quelques jalons , de faire quelques haltes, et de noter quelques points lumineux qui servent de guide à l'observation future. Yoilà pourquoi les traditions de la pratique sont indispensables , pourquoi l'art médical, plus encore que tout autre, ne s'apprend qu'en voyant faire les grands artistes. Dans tous les arts, en effet, on laisse nécessairement une très-grande part à l'artiste; cette part en mé-
decine est immense : aussi peut-on assurer qu'ici l'artiste est plus que l'art lui-même.
Si je ne craignais d'abuser de la bienveillance de l'Académie, j'aurais beaucoup à dire encore sur cette matière; mais l'occasion se présentera bientôt , dans d'autres lieux , de mieux développer ce que l'heure avancée me fait un devoir d'omettre en ce moment.
Toutes les tentatives de l'école que nous combattons, messieurs, se réduisent donc, en définitive , au désir peu réfléchi de trouver à la médecine une analogie trompeuse avec les sciences physiques. Des esprits systématiques ont essayé à diverses reprises la réalisation de ce rêve. Mais la nature de la science, le temps, les lumières , et surtout les déceptions des systèmes, ont porté dans tous les esprits une conviction contraire. Alors on s'est rejeté sur les méthodes , espérant faire passer à l'objet la certitude de l'instrument qu'on lui apiDlique. C'est donc toujours la même prétention de faire à la science une certitude qu'elle n'a pas et ne peut avoir, et de lui refuser la seule qui lui soit propre. C'est sans doute une chose extrêmement fâcheuse , que ces perpétuelles vicissitudes qui tiraillent la médecine et la font ressembler à un objet de mode : on peut prédire, et cela
sans avoir besoin de statistique , que chaque dix ans il y aura une nouveauté dangereuse, tantôt dans la science , tantôt dans la pratique.
Apprenons à être patiens , et à savoir attendre. Apprenons de la nature à nous hâter lentement dans la formation des vérités générales. La nature n'improvise rien , et la science ne peut, ne doit pas improviser davantage. Les meilleures cristallisations senties plus lentes. Le noyau de notre science est fait; laissez-le donc s'accroître par l'étude persévérante des âges , et ne venez pas détruire par des atteintes fâcheuses les affinités qui lui donnent la solidité et la force. Et à quel moment , messieurs , vient-on jeter cette nouveauté dans la médecine? Au moment même où le champ des systèmes est à peine fermé , au moment où on aurait presque honte d'en proclamer un nouveau , au moment où nous finissons les luttes provoquées par le physiologisme.
Mais j'entends des esprits impatiens s'écrier : Quoi! il ne faudra plus rien inventer! A Dieu ne plaise! mais inventez heureusement , selon l'expression d'Horace. Inventez comme Hippocrate, Vesale , Falîope , Ilarvey , Asseli ; inventez comme Morgagni, Bichat, Laënnec, et vos inventions ne seront pas des monstres. Voulez vous que
VOS bizarres conceptions puissent être réalisées; eh bien! faites que voire science soit une science exacte, régulière, uniforme : qu'avec la simplicité de l'astronomie , elle en ait la certitude. Faites qu'en elle le mot cause n'ait qu'une signification toujours la môme; que les causes produisent toujours les mêmes résultats, et que des résultats divers ne puissent jamais naître de la même cause. Faites que l'état intérieur soit toujours et partout révélé en force et en degré par l'état extérieur. Faites disparaître tout défaut de concordance entre les altérations et les symptômes. Faites que , dans la thérapeutique, le bien et le mal ne puissent venir que d'une seule source. Faites qu'une seule méthode thérapeutique soit applicable à chaque maladie; que chaque affection ait un remède, et chaque remède une seule manière d'agir. Faites que Sydenham ait guéri comme Morton; Stoll comme De Haën ; De Haën comme Brown ; Brown comme M. Broussais; M. Broussais comme Barlhez ou Dumas; Dumas comme Hahnemann ou Rasori. Faites que la physiologie , la pathologie , la thérapeutique visibles , extérieures, phénoménales, soient seules et uniques. Faites enfin qu'il y ait uniformité dans les faits pathologiques , identité dans ceux de
la Ihérapeutiquc , fixité dans tous. Faites enfin le contraire de ce qui est ; et alors vous aurez véritablement déplacé les bases de la science médicale, et fixé, au profit de l'humanité, son caractère indécis.
Conclusions. Pour résumer en peu de mots les considérations présentées dans ce mémoire, nous dirons :
l'Que le calcul des probabilités nous semble trop imparfaitement établi, même mathématiquement parlant, pour inspirer une grande confiance , puisque les mathématiciens euxmêmes ne sont pas d'accord sur plusieurs points importans de la théorie ;
2° Que cette méthode importée en médecine, et surtout en thérapeutique, est anti-scientifique;
5° Que le nombre, ou la (/uantité des faits, ne pourra jamais faire connaître leur nature ou leur qualité. Tout au plus donne-t-elle une proportion des faits passés; mais elle ne peut jamais indiquer les faits futurs. Et dès lors le nombre , en tant que nombre , ne signifie rien , ou presque rien en thérapeutique;
4° Qwc par cette méthode, fille d'un gros-
sier empirisme, on arriverait à rejeter de la thérapeulique nos moyens les plus héroïques;
5' Que l'induction est préférable à la méthode numérique , saisissant comme elle le fait les qualités communes des objets , sans effacer les qualités individuelles;
6° Que la méthode numérique n'est pas l'induction : elle en diffère comme une addition diffère d'une généralisation , l'arithmétique de la logique;
7° Que seule, la méthode inductive , la méthode de généralisation , peut convenir aux sciences morales et physiologiques;
8° Qu'appliquée à ces deux ordres de faits , la méthode numérique n'est arrivée qu'à des résultats déjà connus , ou à des conclusions inadmissibles;
9° Que V induction employée depuis 2,000 ans, a suffi pour constituer toutes les sciences médicales et a été l'instrument de toutes les découvertes.
10° Que les conclusions obtenues par la méthode numérique, n'étant jamais que provisoires , il faudrait ou recommencer incessamment les statistiques, ce qui est impossible , ou renoncer à en faire , ce qui serait raisonnable;
11° Que les propagateurs les plus zélés de
cette méthode en rejettent les résultats , quand ces résultats répugnent au bon sens, et sont forcés de corriger l'arithmétique par la logique;
ia° Qu'accessible aux intelligences les plus médiocres, cette méthode flatte les plus humbles ; et c'est là son seul titre à l'admiration de la multitude;
i5° Qu'elle fausse et l'observation et ses produits : en palhogénie elle s'attache presque exclusivement à l'étude des causes occasionelles , et néglige les prédisposantes ; en diagnostic , elle va aux symptômes et néglige les signes ; en thérapeutique , elle se préoccupe de la médication , du remède, d\\ spécifique ^ et laisse l'indication dans l'ombre. D'où il suit qué la symptomalologie est prise pour la séméiotique, et la matière médicale pour la thérapeutique ;
14° Que plusieurs sources d'indication, et des plus délicates, se trouvent anéanties par cette méthode : telles que l'analogie, la théorie , la physiologie , l'étiologie , et même la thérapeutique ;
15" Qu'elle fausse l'idée qu'on doit se faire de la science, et rejette sur l'artiste presque toutes les fautes dont l'art seul est passible;
16° Qu'elle, détruit le véritable art et la yé"
ritable observation, substituant à l'action de l'esprit et au génie individuel du praticien , une routine uniforme , aveugle et mécanique ;
17° Qu'elle est enfin , pour rendre notre pensée tout entière, inutile, puisque tout s'est fait sans elle; dangereuse, puisqu'elle bouleverse la science.
Messieurs ,nous avons voulu énoncer une opinion motivée et tout-à-fait indépendante des considérations de personnes et de circonstances.
Nous avons cru devoir faire violence en cette rencontre à la plus juste estime pour signaler avec une impartialité que nous croyons rigoureuse les écueils de cette méthode. Personne n'était plus capable de réussir que ses propagateurs , si l'ardent amour de l'art , le goût des études anatomiques et le désir sincère de connaître la vérité , suffisaient pour triompher des écueils d'une direction essentiellement vicieuse (i).
(1) Voyez note (F), pag. 134.
Note (A), pag. 18.
On a prétendu (M. Guéneau de Mussy, séance du 23 mai) que j'avais voulu ici mettre en question la certitude des mathématiques; mais qu'avec tout l'esprit du monde je ne pouvais me flatter d'y avoir réussi. Je n'accepte ni la critique , ni l'éloge. J'ai été si loin de confondre la probabilité mathématique avec la probabilité médicale, que c'est justement pour reprocher aux numéristes de l'avoir fait , que j'ai pris la plume.
J'ai bien laissé le mathématicien maître d'arriver en théorie à certains résultats indubitables ; mais j'ai eu soin d'ajouter , qu'une vérité de ce genre n'était qu'une abstraction logique sans application possible aux faits réels.
Je n'ai donc pas dit , ni pu dire , que la médecine était une loterie (M. Rocheux , séance du 16 mai) , mais j'ai dit et prouvé qu'elle le deviendrait par l'application du calcul des probabilités. J'ai dit et répété que ce n'était
pas moi qui inventais cette chimère pour le plaisir de la combattre ; que je ne méritais ni cet excès ^'honneur ni cette indignité ; mais que je la prenais toute faite dans les livres des numéristes , qui eux-mêmes l'empruntaient aux mathématiciens de profession , et en particulier à l'jSssaideLaplace^ livre qui est devenu comme leur orgaiium. Dès-lors , c'est bien à eux que s'adresse le reproche de confondre la probabilité médicale et la probabilité mathématique.
Je n'ai pas dit que les mathématiques ne fussent pas certaines ; mais j'ai dit et je soutiens que la théorie du calcul des probabilités présentait quelques doutes aux yeux de la logique ; que ces doutes n'étaient pas à moi , mais à Leibnitz , à Pascal, à d'Alembert qui n'était pas très-ami de la scholastique (M. Dubois d'Amiens , séance du 2 mai) , à ^ncillon , à toute l'école écossaise ; à l'école sensualiste française elle-même , tels que Destutt-de-Tracy, Thurot, etc. , non moins qu'à quelques mathématiciens illustres vivans , tels que MM. Poinsot et Poisson.
Note (B) , pag. 28.
Qu'importe au naturaliste et au nosologue le nombre plus ou moins considérable de plantes , d'animaux et de maladies contenues dans chaque espèce ? Ce qui leur importe , c'est de bien définir les espèces pour les bien différencier et les classer. Il y a des genres et des espèces en histoire naturelle , comme en nosologie , qui ont été établies d'après l'observation d'un très-petit nombre d'individus , et à la rigueur , un seul sufiit. Cuvier n'a pas eu les animaux antédiluviens à sa disposition , et en masse , pour établir ses belles théories ; deux ou trois faits et son génie , voilà sa statistique.
La connaissance du nombre précis des faits est donc le plus souvent sans importance , et l'on est tenté d'approuver le mot d'un préfet , qui , fatigué des détails minutieux que l'administration lui demandait , sur le nombre exact des volailles de son département , pria le ministre de lui dire si le recensement devait être fait avant ou après sou dîner ; car , s'il l'était après , il y aurait indubitablement une volaille de moins dans ses tableaux statistiques.
Mais , dira-t-on , je prescrirai un remède avec bien plus d'assurance quand le nombre précis des cas où il a réussi me sera connu. Le fait prouve cependant le contraire ; car on administre partout le quinquina , le mercure , etc. , avec la plus grande sécurité , sans qu'aucun praticien ait jamais vu une statistique relative à ces
médicamens. On sait en général qu'ils guérissent les fièvres intermiltenlcs ci la sypliilis; la connaissance du nombre de ces guérisons depuis leur découverte, est parfaitement indiflerente.
Est-ce parce qu'il se répète plus ou moins souvent , qu'un fait quelconque vous paraît plus ou moins certain? Nullement ; car n'eût-il eu lieu qu'une fois, s'il est constaté , il doit être admis et rester dans la science. Voilà pour le passé. Quant à l'avenir , cette répétition passée est-elle un sûr garant de sa répétition future? pas davantage ; car bien souvent , d'après l'aveu des probabilistes , c'est une raison pour qu'il ne se reproduise plus.
Il pleut depuis un mois ; sauriez-vous me dire si votre confiance dans la continuation de la pluie est augmentée ou diminuée Ipar celte répétition? H a plu pendant un mois , donc il pleuvra demain. 1\ a plu pendant un mois , donc demain il ne pleuvra pas. Voilà deux conclusions entre lesquelles votre confiance restera sans doute en suspens. On a confiance dans l'efficacité de la vaccine ; ce fait s'est tant répété depuis trente ans que personne n'en doute; pourtant, selon quelques médecins très-recommandables , mais qui vraisemblablement sont dans l'erreur , sa vertu s'affaiblirait chaque jour. Et cependant , à en juger par la seule répétition du fait, notre confiance dans la vaccine devrait indéfiniment s'accroître. Mais cette crainte, fondée ou non, étant inspirée par la considération de la nature du vaccin et de son altération possible , tous les chiffres antérieurs sont annulés par elle. Ce qui prouve que l'étude directe de la nature propre des faits , peut et doit seule nous guider en médecine , et que le nombre , en tant que nombre , est un
élément de conviction fort secondaire, sinon tout-à-fait illégitime.
Un fait n'a pas besoin de se répéter pour être un fait : et il lui suffît de se produire une fois , pour être un fait aussi légitime que celui que vous voyez chaque jour. Une éclipse de soleil , l'apparition d'une comèie, sont des faits rares , et cependant aussi certains que le lever diurne du soleil. Rien de rare comme le génie : rien de vulgaire comme la sottise : Nierons nous le génie parce qu'il n'est pas commun ? Il y a des maladies qui sont bien rares : lelles que la catalepsie , certaines vésanies , le somnambulisme, etc. , les rayerons-nous du cadre nosologique parce qu'elles sont moins communes que les inflammations , je suppose ?
Est-il vrai , comme on nous le dit , qu'il y a toujours un nombre caché dans nos conclusions thérapeutiques ? sans doute : comme il y a une optique cachée dans l'acte de voir, une acoustique dans celui d'entendre, comme il y a de la dynamique dans la danse ; une grammaire dans nos discours ; et une psychologie dans nos pensées. Nous comptons donc malgré nous , toutes les fois que l'objet n'est pas un , mais multiple , au même titre que nous faisons de la grammaire , de la psychologie , de la physiologie et de la statique dans les actes de parler , de penser, démarcher, de digérer, etc. , etc.
Mais qu'est-ce que cela signifie ? Et pourrions-nous nous rendre compte de celte préoccupation qui en toutes choses nous porte à nous enquérir du nombre , préoccu pation dont on fait une sorte d'argument métaphysique en faveur de la méthode numérique ? ( MM. Guéneau de Mussy, Cliomel, Louis, etc. )
as NOTES.
Il est indubitable qu'en voyant un groupe d'objets quelconques, nous sommes tentés, avant toute chose, d'en connaître le nombre. Assistons-nous à une réunion ? l'idée nous vient de savoir combien d'individus s'y trou vent. Et pourquoi cela ? le voici : c'est que dans la raison humaine , il y a un certain nombre de données ou d'élémens communs, qui forment pour ainsi dire le tissu primitif de nos impressions , de nos sentimens , de nos idées. Or ces données ou élémens communs doivent se trouver et se trouvent en fait dans toutes nos pensées : les idées , par exemple , de qualité , d'espace , de temps ; de cause, d'effet, de substance, sont comme les élémens essentiels de toute pensée et de tout langage : sans elles , il nous serait impossible et de penser et de parler : or la quantité est aussi un de ces élémens , et c'est ce qui fait que la question combien àe présente toujours en même temps que les questions pourquoi , comment , quand, etc. Elle s'offre surtout à propos de s phénomènes semblables ; car les choses semblables en qualité , ne peuvent être distinguées que par la quantité ou le nombre.
Les faits médicaux analogues se présentent aussi comme des groupes : \e\ir quant ité ou leur nombre est le premier rapport que saisisse l'esprit ; et comme il le saisit tout d'abord et avec plus de facilité que tout autre , parce qu'il est le plus élémentaire, on est porté à lui attribuer une importance qu'il n'a pas. Le nombre étant connu , on ne sait rien au-delà ; et la véritable connaissance médicale ne peut résulter que d'une réponse aux autres questions. C'est par une illusion de ce genre que nous sommes satisfaits quand on nous a dit le
nom d'un objet dont la nature nous est d'ailleurs inconnue. Nous demandons ce qib'il est ; on nous répond comment il se nomme; et cette réponse nous suffit souvent. Ainsi devant un groupe d'objets , nous demandons leur nombre iimte de pouvoir savoir autre chose. Voilà pourquoi nous comptons malgré nous , comme l'on nous dit.
Il y a donc un nombre en toute chose finie : les feuilles d'un arbre , les poils d'un animal sont en nombre déterminé ; excepté l'infini tout a un nombre ; mais ce nombre peut-on le connaître ? Et le pourrait-on , cette connaissance nous serait-elle bien profitable? Voilà la question.
Les chimistes ont troiivé , ou plutôt ont supposé, que les corps inorganiques sont composés d'un nombre déterminé d'atomes : atomes qui se combinent dans des proportions fixes, et celte hypothèse, comme celle de l'attraction universelle, équivaut presque à une vérité d'observation par son parfait accord avec tous les faits : mais il a été impossible de déterminer ni le nombre ni les proportions des atomes dans les substances animales et végétales : là, tout est confusion , tout est mélange. Les atomes y paraissent innombrables , et les combinaisons infinies. Toutes nos études sur ces substances seraient donc vaines et illusoires , si la condition du nombre était indispensable en chimie organique et en physiologie.
Ce n'est donc pas le nombre des guérisons qui vous guide dans une consultation , répondrai-je à l'honorable M. Guéneau de Mussy ; mais la différence ou l'analogie des cas , c'est-à-dire Vindication [qui ne relève jamais du nombre , mais biea de l'essence et de la nature
des objets. Appelé en consultation vous ne dites pas : ce moyen m'a réussi cent fois , employons-le une cent et unième fois ; mais vous dites : ce cas est analogue à celui , ou à ceux (quel qu'en soit le nombre) où j'ai guéri par tel ou tel moyen ; faisons donc de même. Voilà ce qui se passe dans l'esprit du praticien -. en veut-on la preuve? C'est que si un insuccès arrive, vous ne dites pas : fai mal compté ; mais bien : j'ai mal vu ; ce fait n'était pas tel que je l'ai cru. On ne se dit pas : Je compterai mieux , mais bien : étudierai mieux .
D'après le principe des numéristes , il faudrait remplacer dans le langage ordinaire tous les adverbes de quantité par des chiffres , et dans la conversation , au lieu de dire : il pleut souvent à Paris , dire : il pleut à Paris huit jours sur douze ; au lieu de : Pierre est quelquefois malade , on devrait dire' : Pierre est malade six heures sur vingt-quatre , et refaire ainsi toutes les langues.
Voici encore un des points sur lesquels je crois devoir ajouter quelques mots. J'ai demandé aux numéristes combien de faits il fallait pour rendre une conclusion générale légitime ; et j'ai fait voir qu'il n'était pas fort aisé de satisfaire à cette question dans le point de vue des statisticiens. M. Louis a répondu qu'il n'était pas besoin d'un nombre très-considérable. Passons sur là contradiction qu'il y a à invoquer en principe l'autorité souveraine du nombre , et à restreindre ensuite le nombre lui-même; ne demandons pas non plus à M. Louis ce qu'il entend par un nombre très ou peu considérable , ni quelle est la limite précise du peu ou du beaucoup; et admettons sa proposition.
Deux mille faits pourront-ils suffire , demanderai-je alors à cet lionoraHe adversaire pour asseoir un principe ; ou comme il l'a dit , une loi pathologique ? C'est là un cliiiïre assez respectable assurément , et bien autrement imposant que les six cas d'amputation de ce fameux chirurgien de Philadelphie , qui comptait si bien , depuis qu'il avait appris l'arithmétique dans nos hôpitaux. Il a fallu, certes, une très-grande patience pour rassembler et compter ces deux mille faits. M. Louis a eu cette louable longanimité ; 1960 fois ou à peu près , il a vu les tubercules coïncider avec l'hémoptysie. Vous croirez, dès lors, ce principe aussi bien établi que le dogme le plus inébranlable de la pathologie. Eh bien! ne vous pressez pas de conclure ; car vos commissaires, parmi lesquels se trouvait une autorité que M. Louis ne récusera pas (M. Chomel) , estiment que cette terrible conséquence est heureusement infirmée par beaucoup d'autres faits (1).
Et pourtant les commissaires de l'Académie ne mettent pas en doute la certitude de ce que M. Louis a vu et observé ; de ce qu'il dit avoir vu et observé. Et ils sont loin d'imiter M. Louis lui-même , qui conteste à Laënnec ses observations , lorsqu'elles ne sont pas appuyées par des chiffres. Laënnec avait cru apercevoir que les ulcères de la trachée étaient peu fréquens chez les scrofuleux ; M. Louis a compté , et dit que son compte est tout différent, et il en conclut que Laënnec s'était trompé, parce qu'il n'a pas compté ; là où il a cru aperce-
(l)Rappoit sur M. Louis fait n l'Acndémie en d835 , etc., inscic dans la /Icvuo médicale , mOnic année , vol. XIX , png, 483.
voir moins ^ il y si\ù.\tplus, etc. Mais ne serait-il pas tout aussi raisonnable de conclure que Laënnec avait vu ce qu'il dit avoir vu, et que la série des faits observés par lui était différente de celle qu'a observée M. Louis? car, à ce compte , pourquoi ne pas refuser la certitude à tous les beaux résultats que Laënnec a consignés dans son livre? Et de proche en proche , pourquoi ne pas nier toute la science , et mettre ainsi toutes ses acquisitions en demeure ? Mais hélas ! c'est ce qu'on a dit et fait expressément dans plusieurs livres et même dans cette discussion. On a soutenu que tout le passé n'était que provisoire; qu'il fallait tout recommencer; et ceux qui l'ont dit ont été les seuls conséquens.
Note ( G ) , pag. 29.
Grand partisan du nombre, M. Rochoux veut qu'on adopte la probabilité de M. Bouillaud, comme la plus forte parmi toutes les autres (séance du 16 mai). EU bien , en adoptant ce principe , il faut que M. Bouillaud cède la place à M. Husson qui a pour lui la certitude , huit malades guéris sur huit : il faut qu'il la cède à Clarke qui n'en perdit que un sur trente-trois ; et cela avec l'émétique et le quinquina ; il faut qu'il la cède à M. Ândral surtout , qui , par les chiffres , est parvenu à établir la probabilité de l'expectation. Et véritablement s'il me fallait choisir entre des méthodes de traitement obtenues par ce singulier moyen, je préférerais celle-ci, même quand elle n'aurait pas l'avantage numérique. J'aimerais mieux laisser les malades bien chaudement dans leur ht, à la grâce de Dieu, que de les purger tous ou les saigner indistinctement coup sur coup. En suivant donc la règle de M. Rochoux , ce n'est plus le traitement de la Charité qui doit avoir l'avantage , car il n'est pas le plus probable.
Et ceci m'amène naturellement à dire qu'il faudrait, pour que toutes ces expériences eussent quelque valeur, qu'il eût été établi préalablement ce que fait la nature toute seule : et ceci , selon moi , est une condition indispensable dans les principes des numéristes : car il pourrait très -bien arriver que les traitemens divers fussent plus meurtriers que la maladie livrée à elle-
même ; et si la nature donnait d'ailleurs à peu près les mêmes proportions , il n'y aurait rien à conclure , ni pour , ni contre les divers traitemens.
Ceci se confirme non seulement par le fait de M. Andral, qui, d'après ses expériences , conclut en faveur de la nature; mais parce qui arrive à M. Piédagnel qui, fatigué des purgatifs, se repose maintenant sur l'eau chaude , et qui s'en loue autant que de son traitement primitif.
Que conclure de tout ceci , messieurs ? que l'art est un jeu , la nature une énigme , et la science une impossibilité mensongère ?
Que la médecine , la plus étendue des sciences , est la plus bornée de toutes , et que nos méditations ne servent qu'à découvrir des abîmes ?
Que la vérité fuit devant nous en médecine , et qu'insaisissable comme une ombre , elle nous échappe au moment où nous croyons la saisir ?
Non , messieurs , nos conclusions doivent être plus encourageantes, parce qu'elles sont plus justes, plus consolantes, parce qu'elles sont légitimement plus réelles.
Nos conclusions doivent être :
Que l'art n'exerce son influence que sur l'individu , et non sur l'espèce, dont la nature seule a la charge.
Que vouloir juger des résultats de l'art par ses effets en grand , c'est frapper de discrédit les moyens les plus puissans de la thérapeutique, et l'art lui-même dans ses bases fondamentales ; qu'il arriverait avec l'art tout entier ce qui a eu lieu par la vaccine. Quand on a voulu juger de ce moyen en masse, on a vu qu'il ne diminuait en
NOTES. 12i)
rien , ou presque rien, la mortalilô de l'espèce ; car en définilif, comme il faut à la mort une pâture, elle la cherche ailleurs, quand on lui ferme une porte. Or, nul doute cependant qu'individuellement la vaccine ne conserve les hommes; nul doute qu'elle ne prolonge leur vie. Il en est de même de l'art médical. Il s'agit donc toujours , pour la médecine , de guérir individuellement, de guérir selon l'indication individuelle , mais jamais , et dans aucun cas , de juger de son uiihté par des résultats de masse. La nature conserve l'espèce , l'art prolonge autant qu'il peut la vie de l'individu : voilà des rôles bien séparés , bien distincts. Sans cette distinction majeure , tout demeure obscur et douteux en thérapeutique -, sans elle , il faudrait à l'instant même renoncer à faire une science impossible et à exercer un art dangereux. Cette distinction seule met les objets à leur place, les distingue en les éclairant , et empêche toutes nos vérités médicales de redevenir autant de paradoxes ou autant d'énigmes.
Note (D) pag. 55.
Une opinion absolue s'est produite dans toute la naïveté de sa croyance : sans la statistique , dit- elle , la médecine n'aura pas de certitude : elle aura tout au plus des vérités provisoires ( M. Louis, séance du IG mai).
A côté de cette opinion tranchée , il y en a eu une autre plus mitigée, qui prétend induire et compter en même temps. Cette opinion avoue que la médecine possède une masse énorme de certitudes (M. Bouillaud) : ce qui ne rempêche pas pourtant de conclure que le calcul est indispensable à l'avenir.
Il y a enfin une espèce de tiers-parti , comme on l'a si bien dit , qui compte simplement par curiosité , et qui ne l'ait cas de la statistique qu'à litre de renseignement ( MM. Chomel, Guéneau de Mussy, etc ). Ce n'est pas à moi qu'il appartient de réunir ces divergences qui ne sont pas les seules. Les uns veulent appliquer la méthode numérique aux cas simples , les fièvres intermittentes par exemple ; les autres aux cas complexes , tels que les fièvres typhoïdes.
Vient enfin une autre opinion , qui loue le principe et n'admet pas la conséquence , qui préconise le calcul des probabilités pour contester ensuite toutes ses applications (MM. Guéneau de Mussy, Dubois d'Amiens).
Les numéristes absolus parlent de la nécessité des chiffres.
Les numéristes moyens parlent seulement de leur
niilitê , mais ils ne sont pas d'accord sur la facilité ou la difficulté de leur emploi.
Enfin , nous , niant toutes ces hypothèses sans exception , nous avons affirmé l'illégitimité et l'impossibilité de toute application du calcul des probabilités ou méthode numérique à la médecine.
Voilà le tableau fort abrégé des opinions divergentes : il sera facile de l'éclaircir par quelques exemples.
Quoi de plus opposé au radicalisme de M. Louis , que le syncrétisme ( que M. Bouillaud me pardonne, je n'ose pas dire l'éclectisme ) de M. Bouillaud ? M. Louis refuse toute certitude à la science antique et moderne , et il ne consent à lui en promettre dans l'avenir qu'autant que la médecine aura été tout entière traduite en chiffres. Selon M. Bouillaud, au contraire, l'art possède une masse énorme de certitudes, mais il oublie d'ajouter qu'il ne les doit qu'aux procédés vulgaires d'observation et de généralisation. L'un voit partout des certitudes ; l'autre n'aperçoit que des chimères.
Si les deux chefs se contredisent mutuellement, ce qui est évident , il ne l'est pas moins que chacun , dans sa propre opinion , se met en contradiction avec luimême. M. Bouillaud admet la nécessité du calcul , tout en convenant que Vinduction simple a suffi pour nous donner toutes les richesses dont il nous félicite. M. Louis, de son côté , se défend de proscrire entièrement les anciennes méthodes d'induction et de raisonnement , tout en soutenant que le calcul et les chiffres peuvent seuls convertir l'incertain en certain et le provisoire en définitif. Parler alors d'une autre méthode , et jeter dans la discussion le mot induction^ n'est donc qu'une poli-
tesse de pure forme , dont on ne doit pas se payer. Pour être conséquens, ces deux chefs de l'école numérique devraient, l'un (M. Bouiliaud) n'adopter que l'induction simple ; l'autre (M. Louis) n'accepter que la numération.
Ceci pourrait déjà suffire pour répondre à une objection qu'on a daigné qualifier de grave, et qui répétée partons les échos d'alentour, a été augmentée, corrigée et revue par chacun des nouveaux éditeurs, qui dans leur sollicitude pour la science , se sont empressés à l'envi de la reproduire. Vous reprochez à cette école , nous a-t-on dit, d'être exclusive; mais pas du tout, l'école numériste est plus éclectique que vous-même ; et la sagesse de sa philosophie va jusqu'à allier des choses non seulement différentes, mais encore opposées.
A cela je réponds : tant mieux et tant pis ; tant mieux , car cela prouve l'insuffisance de la méthode ; tant pis aussi , car nous venons de prouver que si cela est , ses partisans se contredisent , et nous n'aimons pas les contradictions , même chez nos adversaires.
Mais en fait , l'objection est nulle de tout point. Comment en effet parvenir à déterminer dans quel cas le calcul devra ou ne devra pas être employé ? Comment séparer, soit en théorie , soit en pratique , ces deux méthodes en présence, et leur assigner à chacune son domaine? Vous sera-t-il facile de faire en médecine comme on fait en physique ? Dans cette science on applique le calcul à quelques branches de la science ; mais on ne l'applique pas à d'autres où il serait inapplicable. Pourrez-vous en faire autant en médecine ? Serait-ce , je suppose, l'anatomie pathologique que vous soumettrez aux chiffres ? Serait-ce l'étiologie ? ou la symptomatolo-
gie, ou enfin, la thérapeutique? Mais chacune de ces branches est aussi incertaine que les autres ; et les vérités comme les erreurs , les doutes comme les incertitudes , y sont partout parallèles. Tout mon mémoire a été , d'ailleurs , consacré à prouver que l'emploi du calcul exclut les procédés ordinaires de raisonnement , de même que l'induction philosophique n'a pas besoin du calcul. Ainsi donc les deux méthodes ne peuvent ni fonctionner isolément dans la même science , ni se concilier et se fondre dans une seule.
J'ai écouté avec l'attention qu'il méritait , le très-beau discours de l'honorable M. Double , qui le premier m'a adressé ce reproche. J'ai lu ensuite ce discours avec plus d'attention encore. Je m'attendais, je l'avoue, à y trou^ ver, au milieu des belles pensées qu'il renferme, quelques unes de ces concessions qu'on me reprochait de n'avoir pas faites à nos adversaires. Et bien ! pas du tout : le savant M. Double est pour le moins aussi explicite , aussi absolu que moi dans le rejet de celte méthode : et je n'ai pu , dès lors , bien m'expliquer son objection , qu'en supposant qu'elle n'a été émise par lui que comme une précaution oratoire destinée à proléger les paroles extrêmement flatteuses qu'il a daigné m' adresser à la fia de ma lecture, pour lesquelles je dois ici lui exprimer ma profonde reconnaissance. Aussi n'ai-je pris la résolutioa de répondre que lorsque j'ai vu cette arme entre les mains de tous nos antagonistes, enchantés de se tirer pour la première fois d'un mauvais pas par une solutioa éclectique !
Note (E), pag. 56.
Induire et compter sont-ils la même chose ? Je l'ai nié dans mon mémoire. M. Roclioux a répondu qu'il Soutenait le contraire (séance du 6 mai). Il nous oppose Gondillac, qui dans sa Logique résout un problème d'algèbre avec les mots du discours ordinaire. Que M. Rochoux nous dise pourtant si Gondillac aurait pu faire l'inverse et résoudre une question de morale, de médecine , etc., à l'aide de l'algèbre? Non, dira M. Rochoux : donc, dirons-nous , la logique est quelque chose de plus général que le calcul ; et le calcul ne sera jamais , comme M. Rochoux l'a dit très-bien lui-même, qu'une logique restreinte. Nous n'avons jamais dit que la logique fût opposée au calcul ; mais nous avons dit que le calcul n'était qu'une espèce de logique, applicable seulement à des objets limités et circonscrits , et n'ayant d'usage possible que dans les questions de quantité. Il résulte de là que la logique est supérieure au calcul ; que c'est a elle à apprécier ses prétentions , et à lui assigner son domaine.
Laplace a marqué mieux que personne par un exemple que j'ai cité déjà (page 25) mais que je reproduis ici pour un autre but , la différence qu'il y a entre l'addition et le procédé inductif. Il fait l'addition des apparitions périodiques du soleil sur l'horizon depuis des milliers d'années ; et il dit que, quelle que soit l'autorité de celle répétition , la conviction que le soleil se lèvera de-
main est bien plus forte pour celui qui , connaissant les lois du système planétaire, voit clairement qu'il n'est pas possible que ce phénomène n'ait pas lieu demain, comme il a eu lieu hier. Cette pensée de Lapluce, dont j'ai dé--' veloppé déjà quelques conséquences , montre très-biea eu quoi l'addition et l'induction diffèrent.
L'addition en effet ne donne que le fait nu ; elle ne donne ni sa cause , ni sa loi : le raisonnement inductif découvre l'une et l'autre et engendre par cela même la certitude. Je persiste donc plus que jamais à croire qu'induire et compter sont des procédés différens. Quand je dis : deux et deux font quatre , j'ai à la fin de l'opération un nombre différent de ceux que j'ai additionnés. Le total est tout autre que les unités qui le composent. Mais quand je dis : les corps sont pesans , les; antiphlogistiques guérissent les inflammations, etc...,* chacune de ces propositions ne représente qu'un seul et unique fait toujours semblable à lui-même , un fait général dont les cas particuliers des corps qui tombent, et des phlegmasies qui guérissent ne sont que des exemples. Je ne voudrais pas faire trop de métaphysique avec un disciple de Leucippe et d'Epicure. Cependant,' j'ajouterai encore quelques considérations sur ce pointJ
Ce qui prouvera à M. Eochoux que l'induction n'est pas le calcul, c'est qu'on peut très-bien généraliser (et induire n'est pas autre chose) sans compter. J'en ai donné cent exemples dans toutes les sciences ; je n'y reviendrai pas. Toutes les langues sont presque exclusivement composées de mots généraux qui représentent des idées générales qui ont été toutes acquises par Vindiiction et aucune par le calcul, Ces mois n'expriment
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que des généralisalions et ils se trouvent dans toutes les langues , dans les plus cuUivces comme dans celles des sauvages. Les généralisations scientifiques ne se font pas autrement que les généralisations les plus vulgaires. Elles se bornent à rassembler sous une expression commune les résultats d'observations individuelles sans nombre. Cela se voit surtout dans les classifications botaniques et zoologiques, où des attributs communs à une multitude d'êtres distincts , sont rapprochés de manière à ce que leur collection devient une unité spécifique représentée par un seul mot. C'est ainsi que se forment les idées de genre et d'espèce. Le mot homme comprend jnoins d'idées , c'est-à-dire moins d'attributs et plus d'individus que le mot Français : le mot Français , plus d'idées et moins d'individus que le mot homme : et le mot Parisien plus d'idées encore et moins d'individus que le mot Français; car il ne s'applique plus qu'aux habitans de Paris, ce qui comprend un petit nombre d'hommes comparé à tous les hommes du globe ; mais il comprend Lien plus d'idées, puisqu'à celle de Français et à celle d'homme , il réunit celles qui le distinguent des autres hommes et des autres Français.
La science médicale et ses propositions générales se forment de même : et c'est dans ce sens , ce me semble, qu'il faudrait entendre le mot de Condillac : que toute science n'est qu'une langue bien faite. Les vérités médicales se produisent comme les termes généraux dans nos langues. Le mot maladie comprend plus de choses et moins d'idées que le mot inflammation ; le mot inflammation comprend déjà plus d'idées que le mot maladie , tout comme inflammation vénérienne embrasse plus
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d'idées et moins de maladies que le mot inflammation seule ; car il réunit l'idée de maladie et celle d'inflammation, et enfin celle d'inflammation vénérienne.
A chaque pas que fait la généralisation pour s'approcher de l'individu, elle est obligée d'ajouter de nouvelles idées; mais elle ne peut jamais l'atteindre; il reste tant d'élémens indéterminés, que l'individu ne peut être saisi que par l'observation directe. C'est là ce qui arrive notamment en médecine. Les grands médecins nous enseignent une foule de préceptes généraux dans leurs livres, et nous en transmettent de plus en plus spéciaux par la tradition orale et leur enseignement pratique. Il leur en reste encore malgré cela un grand nombre qu'ils sont dans l'impossibilité de transmettre et qui disparaissent avec eux. C'est ainsi que les ouvrages d'Hippocrate, quoique fort utiles, ne sauraient suffire à l'instruction d'un médecin , car aucun livre ne dispense de l'expérience personnelle. Hippocrate transmit sans doute à Thessalus etDracon ses fils, et àPolybe, son gendre, des préceptes bien plus délicats que ceux qu'il a pu consigner dans ses ouvrages ; mais pourtant il ne put pas faire d'eux ce qu'il était lui-même.
On voit d'après ceci que le procédé de généralisation ou d'induction va des faits particuliers aux vérités générales. Il est aussi naturel à l'esprit que l'action de voir l'est à l'œil ; il n'appartient ni à Platon , ni à Arislote , ni à Bacon , ni à Descartes, il est à l'esprit humain. Le calcul ne saurait au contraire être assimilé à une généralisation ; et c'est ce qui ressort pleinement de tout ce que j'ai dit dans ce mémoire , et ce qui n'a jamais été même mis en question par ceux qui ont sérieusement réfléchi sur ce sujet.
notes;
Note (F), pag. 112.
L'honorable M. Bouillaud m'a adressé un reproche sur l'ensemble des vues développées dans mon mémoire qui , s'il était fondé , serait très-grave. Il m'a à peu près accusé de plagiat (séance du 25 avril), et a prétendu que •tout ce que j'ai dit dans mon Mémoire , se trouve dans le livide qu'il vient de publier sur la philosophie médicale.' Bien que je ne pusse que me féliciter d'une rencontre si flatteuse , je ne puis accepter cet honneur que sous bénéfice d'inventaire. Mon Mémoire étant imprimé, l'Â-cadémie est à même de vérifier le côté matériel du fait ; et si , portant l'humilité à ses derrières limites , j'allais jusqu'à adopter le reproche , et à croir e qu'à mon insu j'ai copié M. Bouillaud , il resterait toujours à expliquer comment, tout en le copiant, j'ai pu arriver à une conclu-, sion diamétralement op posée à la sienne.
Nota. Par l'effet d'un remaniement fait dans les notes, après le tirage du texte, il s'est glissé des erreure sur l'indication des pagesr où se ti'ouvent les notes B. C. D. E. Ainsi la note B, indiquée page dl4 , se trouve page 113 ; la note C, indiquée page 121 , se trouve page 123 ; la note D, indiquée page 124 , se ti.-ouve page 126 ; et la note E, iuditjuée page 127 , se trouve page 130.