DEUXIÈME PARTIE
PARALLÈLE ENTKE LES PUOCÉDÉS ET LES RÉSULTATS DK LA MÉTHODE NUMÉRIQUE ET DE LA MÉTHODE INDUC- TIVE.
L'induction est à peu près le seul procédé de raisonnement employé dans toutes les sciences fondées uniquement sur l'observation et l'expérience , telles que les sciences naturelles , et en particulier la médecine. Là 'où on ne peut démontrer on ne peut qu induire. Tous les philosophes sont d'accord sur ce point. Bacon et bien d'autres avant et après lui, ont tracé des règles propres à diriger l'esprit dans l'emjîloi de ce procédé, qui consiste à extraire des vérités générales, de l'observation des faits particuliers, à découvrir l'ordre et les lois des phénomènes, soit physiques, soit moraux, qui nous sont révélés isolément par l'expérience. Jusqu'ici ces règles, fondées sur le bon sens, avaient paru suffire à notre science; c'est par elles qu'ont
élé acquises toutes les vérités médicales que nous possédons. Aujourd'hui pourtant on les déclare insuffisantes. 'L'induction telle qu'elle a été pratiquée par Aristote, par Hippocrate, par Sydenham, par Cuvier, par Haller, parBichat, est accusée de stérilité, d'impuissance et d'erreur. On prétend lui substituer un nouvel instrument à la fois plus délicat et plus exact. Cet instrument est le calcul , c'est-à-dire ce qu'on appelle la méthode numérique. C'est la valeur comparative de ces deux instrumens que je me propose d'examiner.
Je sais qu'on conteste que la question puisse êlre posée de cette manière. Les numéristes nient qu'ils veuillent proscrire l'induction, et ils prétendent même que leur méthode n'est qu'un moyen de rendre ce procédé plus parfait et plus sûr en lui donnant une meilleure base. Néanmoins, comme il ne s'agit pas de savoir ce qu'ils prétondent, mais d'examiner ce qu'ils font, je prouverai d'une part que leur système est destructif de la véritable méthode induclive, si on l'applique avec rigueur et conséquence; et de l'autre, qu'il est complètement inutile et illusoire si on ne lui donne qu'un rôle accessoire et subordonné. Ainsi donc, en opposant la méthode numérique et l'induction , je ne prétends
pas dire que les numéristcs n'induisent pas , mais seulement que cette méthode ne remplit aucune des conditions du véritable procédé inductif, et c'est en ce sens qu'il faut entendre tout ce qui suit.
L'induction ne réunit les faits que par leurs qualités communes, seules comparables, en leur laissant pourtant les traits spéciaux qui les individualisent. Une addition suppose au contraire dans les faits , non une simple analogie , mais identité. Or c'est précisément parce que dans les sciences expérimentales on n'opère que sur l'analogie , et jamais sur Yidentité, que l'esprit humain emploie Vitiduction et non la numération. Si l'observation vous a appris que le quinquina réussit dans les fièvres intermittentes, elle vous a appris aussi dans quelle? espèces de ces fièvres il est plus particulièrement utile. Prenant pour base cette observation du passé, l'induction en fait son profit pour l'avenir. Cette expérience, bien interprétée, apprend en effet cette vérité générale, que les maladies les plus analogues peuvent différer, et que ces différences sont nombreuses. L'induction respectera ces distinctions et en tirera parti; elle ne se fera pas des règles absolues et sera toujours prête à accepter les faits d'exception qui se présen-
leront , et par ce moyen parviendra à établir à côté de celte vérité générale : le quinquina guérit les fièvres intermittentes ; des vérités en sous-ordre qui limiteront la première; et en fait, c'est ainsi que se sont formulés, peu à peu> par des délimitations successives , une foule de préceptes pratiques sur l'administration du quinquina ; qu'on a décidé , par exemple , s'il convient d'administrer le spécifique loin ou près de l'accès ; si la méthode de Strack, dans les ataxiques intermittentes, est préférable ou non à celles de Vitet , de Sainte-Marie , célèbres médecins de Lyon ; si , dans ces fièvres , il faut gagner en vitesse ce que le danger vous fait perdre en confiance ; s'il importe ou non d'administrer le spécifique après avoir préparé le malade et satisfait par une saignée , un vomitif ou un purgatif, à des indications préalables ; si la combinaison de la magnésie au quinquina est ou n'est pas utile dans les fièvres quartes j et si la méthode perturbatrice de Scharaud, qui devrait porter le nom de Jean Hunter son inventeur, n'est pas préférable au spécifique dans les cas rebelles, etc., etc. Or toutes ces nuances et modifications, l'addition les efface, tandis que l'induction légitime les conserve. Toutes ces choses , le calcul ne peut les at-
teindre ni les compter; et cette imiouissance est surtout démontrée par les contradictions des numéristes (i).
La bonne méthode en médecine no réunit donc et ne rassemble utilement les qualités communes des faits qu'à condition d'admettrq et de tenir compte des qualités différentielles. La généralisation réunit les qualités communes aux feuilles d'un arbre : mais elle laisse subsister les différences individuelles qui échappent à toute classification et qui ne peuvent être saisies que par une observation directe ; elles ne sauraient être comptées , car elles sont innonir brables. Que fait l'artiste chargé de peindre un portrait ? L'art lui enseigne , par des préceptes très-généraux, la manière de faire des yei^x , un nez, une bouche, et de coordonner entre ellep toutes les parties du visage; mais l'artiste seul, peut, par une étude spéciale du modèle, saisir et rendre sur la toile les traits différentiels du visage qu'il a sous les yeux , et qui distinguent ce visage de tous les visages humains avec les»quels il a cependant une frappante ressemblance. C'est par ce procédé que les grands observateurs ont fait les portraits des maladies, et non par le procédé puérilement exact et nécessairement
(1) Voyez la note (D), pag. 124.
ÔG CALCUL
infidèle dont les numcrisles ont donné quelques exemples.
Quelle conclusion déduire de ce qui précède ? Qu'à l'exemple de la plupart des arts , la médecine pratique n'a que des règles très-générales, sujettes à des exceptions sans nombre; et que, là comme ailleurs, l'artiste est infiniment au dessus de l'art lui-même; qu'il est obligé souvent d'improviser des procédés pour chaque fait pratique*; que son talent seul doit suppléer à l'insuffisance des règles et à leurs inévitables lacunes ; et qu'enfin c'est là que gît et la difficulté et l'excellence de notre profession.
Compter et induire ne sont pas synonymes , messieurs, et l'induction diffère de l'addition autant que la théorie pure des probabilités diffère du calcul appliqué des probabilités, autant que la logique des mathématiques. L'arithmétique sera, si vous voulez, une espèce de logique; mais la logique ne deviendra jamais un calcul; car elle en diffère de toute la différence qui sépare la quantité de la qualité (i). On a appelé le calcul des probabilités le bon sens réduit en calcul ; mais avec un peu de la chose même qu'on voulait calculer , on se serait demandé peut être , si le bon sens était calculable , de (û) Voyez note (E), pag. 127.
lYiêmc que l'intelligence, les passions, les alFcctions humaines , etc. , et tout ce qui tient à la vie morale, intellectuelle et affective des hommes. Faites calculer La Bruyère , cet excellent graveur de pensées, pour composer ses Caractères ; et pour cela commencez par lui faire apprécier d'abord toutes les données physiques, organiques et morales qui composent un homme et puis un autre homme , et puis ungroupe d'hommes , avant de déduire par une moyenne régulière les travers de leur esprit , les contradictions de leurs caractères , les ridicules de leurs préjugés ; et voyez, si vous arriverez un jour par votre méthode à faire naître un Molière, ou à produire un Vauvenargues.
Je n'ignore pas que c'est en observant sou- ^ vent les actions des hommes, en étudiant leurs penchans secrets , les directions naïves ou artificielles de leur âme , leurs vices , leurs intérêts, et les diverses situations où ils se trouvent , qu'on parvient à différencier les faits , à spécifier les causes et à prévoir les résultats ; mais dans tout cela, il n'y a pas trace decalculni de rien qui y ressemble. Ce n'est pas en effet en comptant les cas et en déduisant des moyennes, qu'un homme versé dans la connaissance du monde démêle les motifs des actions humaines
et leur diversité prodigieuse, et qu'il agit avec précision, sûreté, à-propos et succès dans les affaires. Dira-t-on que c'est sur des règles déduites des chiffres qu'il dirige sa conduite dans tous les cas? Cette supposition est si absurde qu'il est inutile d'y répondre. Et serait-il plus habile et plus heureux s'il employait , pour acquérir son art, la méthode qu'on nous recommande pour le nôtre ? Cette question n'est pas moins absurde que la première, et nous n'y répondrons pas davantage. L'homme habile sait d'une manière générale , par^ suite de ses observations, qu'il y a des motifs généraux qui guident tous les hommes ; que la même action peut être inspirée par des motifs divers, opposés même ; que dans un cas ce sera l'utilité , dans un autre l'amour-propre ; ici l'envie , là , l'amour ou la haine : et ces principes généraux constituent la science du moraliste. Mais dans la pratique, c'est-à-dire dans l'action, il sait, comme le médecin, chercher les indications spéciales et individuelles.
Le problème thérapeutique est de même nature. Il est tout-à-fait impossible de réunir toutes les données nécessaires à la détermination à priori d'une conduite à suivre dans tel ou tel cas ; car aucune prévision humaine ne peut en-
chaîner l'incalculablo variété des faits individuels. Chercher ici une règle exacte par le calcul ou autrement, sous prétexte de faire dç l'art une science, c'est une entreprise vaine et chimérique ; elle est en fait impossible. Gon^ tentons-nous de l'exactitude que nous fournis^ sent les conseils de la simple expérience pratique : ils suffisent en médecine , comme en politique , comme en morale , pour nous faire arriver à des jugemens justes dans le plus grand nombre de cas ; bien que ces jugemens n'aient jamais le caractère absolu d'une conclusion mathématique. Les données sur lesquelles l'indue^ tion médicale opère sont innombrables, fugitives et peu susceptibles d'analyse. Gomment serait-il possible de renfermer des données si nombreuses , si variées et si variables , dont les élémens sont infinis, dont les affinités, en nombre comme en degrés, n'ont pas de terme, dans les combinaisons prévues et régulières de la science ds chiffres ?
Or, si la méthode doit être faite pour la science et en vue de la science, elle doit s'adapter à sa mobilité , à ses variations , à ses nuances, à ses disproportions mêmes. Et c'est ce que fait la méthode inductive ; car elle admet comme un principe fondamental de la
science médicale ce que la méthode numérique veut précisément abolir , savoir : la variabilité des faits. Elle prend pour règle suprême cette variabilité ; tandis que la méthode numérique croit qu'il n'y aura de règle qu'autant que cette variabilité sera effacée. Celle-ci veut des formules uniformes, rigoureuses, au moyen desquelles une opinion soit toujours vaincue, une autre toujours triomphante; elle renonce ainsi tacitement à l'induction, et elle le prouve en proposant le calcul.
Combien je préfère , messieurs , à tous ces chiffres dont le moindre tort est de distraire mon attention des idées, combien je préfère, dis-je, les énoncés courts et simples des résultats inductifs ; et combien je m'applaudis quand je les vois employés par les probabilistes euxmêmes, lorsqu'ils cessent de calculer pour raisonner; ce qui, à leur insu, leur arrive trèssouvent. M. Louis a remarqué, que non seulement les tubercules affectent, comme on l'a dit, le sommet du poumon , mais encore que, dans les cas où ils envahissent la totalité des lobes , ceux qui occupent le sommet sont et plus gros et plus nombreux , et se ramollissent déjà, alors queceux de la base sont encore dans leur état de crudité. Voilà une proposition gé-
nérale, une vérité de fait , une loi pathologique énoncée sous la véritable forme inductive. Cette vérité parle à mon intelligence et satisfait pleinement ma curiosité scientifique. A-t-elle été acquise par de minutieux calculs et par le dépouillement d'une longue suite de tableaux statistiques ? Je n'en sais rien ; mais cela m'importe peu; et je ne serais pas plus avancé quand je saurais le nombre précis de cas exceptionnels que M. Louis peut avoir rencontrés à la loi; je n'en saurais pas davantage quand on m'apprendrait le nombre exact des tubercules existant dans chaque poitrine explorée, ou combien de fois, ni plus ni moins , ceux de la base ont été trouvés plus développés et plus avancés que ceux du sommet , etc. , etc.
Je le répète , toute méthode doit se trouver en harmonie avec la nature des faits de la science à laquelle on l'applique. Or, les faits de la nôtre n'étant pas réductibles à l'idée de quantité , nous devons observer plutôt que compter, induire plutôt qu'additionner , comparer et spécifier plutôt que niveler et con fondre.
Prouvons maintenant que les numéristes ne peuvent arriver et n'arriveront en réalité par leur méthode, qu'à des résultats qu'on eût
6ii CALCUL
obtenus sans elle , ou à des résultats arbitraires et inadmissibles.
M. Louis croit avoir trouvé par cette méthode , que 1 âge exerce une grande influence dans la marche des affections pulmonaires; que l'émétique à haute dose réussit mieux après les émissions sanguines , etc. , etc. Ces résultats , si je ne me trompe , la science les possédait bien long-temps avant l'invention de l'instrument arithmétique auquel on en a attribué la découverte.
Si toute méthode doit être jugée surtout par ses résultats , cette méthode n'a pas granddiose à faire valoir en sa faveur; car les vérités dont elle s'attribue la découverte ne lui appartiennent pas en propre, mais à l'induction ordinaire, comme les exemples précédens et bien d'autres encore le prouvent; elles vérités qu'elle ne doit qu'à elle sont sans aucune réelle importance médicale. Réduite à ses propres ressources, elle ne nous donne que des résultats statistiques plus ou moins curieux , mais dont on ne peut tirer aucune règle pratique , à moins de vouloir em- 'brasser des erreurs manifestes pour le plaisir d'être conséquent. Mais les numéristes eux-mêmes n'ont pas ce courage. Voici quelques unes de ces erreurs qui leur appartiennent légitimement.
Il résulte des faits exposés par M. Louis , que la saignée n'a en que peu d' influence sur la mar^ cite de la pneunw7iie (i). Et puis, page 32 on lit : a J'ajouterai que , malgré les bornes de leiir » utilité, les émissions sanguines ne peuvent être » négligées dans des maladies inflammatoires gra- » ves , et qui ont pour siège un organe impor- » tant , etc. , etc. »
Ici , M. Louis s'attache malgré lui à faire voir les conditions qui doivent régler l'emploi de la saignée , conditions qui ne pouvaient pas entrer commodément dans les calculs et les chiffres , et qui ont pourtant une telle influence, selon lui , sur la thérapeutique , qu'il leur donne le pas sur les conclusions obtenues par les nombres. Les chiffres disent que les saignées on\.peu d'influence et peu d'utilité ; mais cela n'empêche pas qu'elles ne peuvent être négligées. Cette contradiction faille plus grand honneur au bon sens pratique de ce médecin , mais non à sa méthode. Placé entre une vérité patente et le mensonge non moins évident de ses chiffres, il a honorablement abandonné ces derniers et préféré la contradiction à l'erreur. A la page 62, je trouve comme conclusions générales,
(1) Recherches sur les effets de la saignée.
que la saignée a une heureuse influence sur la marche de la pneumonie ; et quelques pages auparavant, la saignée n'avait eu que peu d'influence sur la marche de cette maladie... Comment les mêmes tableaux statistiques peuventils donner le peu et le beaucoup ? Je n'insisterai pas sur cette seconde contradiction.
Je me borne à remarquer , en outre , que les résultats de la méthode sont, dans ces passages , énoncés sous des formes aussi vagues et aussi générales que celles dont se servent les autres médecins, et se réduisent, malgré l'appareil des chiffres, à de vagues à peu près. Ainsi, étudie-t-on l'influence de la saignée sur la douleur dans les pneumonies? on vous dit que cette douleur augmente généralement pendant les douze ou les vingt-quatre heures qui suivent la saignée.
Qu'elle cède plus promptement à la saignée locale qu'à la générale.
Que la durée moyenne des crachats visqueux, varie comme celle de la douleur, ou ri peu près.
Que le caractère des crachats devient plus saillant après la saignée , dans la majeure partie des cas.
11 nous gérait facile de multiplier les excm-
pies tirés des ouvrages où cette méthode est exposée et appliquée. Mais ceux-ci suffisent pour démontrer que cette prétendue rigueur mathématique des statisticiens n'a pas pu s'introduire dans leur propre langage.
Lorsque les résultats obtenus régulièrement par les chiffres sont inattendus et trop bizarres pour être adoptés , les numérisies les rectifient à l'aide de données négligées dans le calcul. Mais discuter et expliquer les résultats, c'est sortir de la méthode et en ébranler tous les fondemens. Il n'y a et ne peut y avoir dans les conclusions numériques qu'une sorte d'erreurs, des erreurs de compte; y en chercher d'autres, c'est faire ce que nous faisons, c'est-à-dire l'accuser d'impuissance.
Le calcul des probabilités, appliqué aux faiîs politiques et moraux, tels que les jugemens judiciaires , les voles des assemblées délibérantes , etc., n'a guère donné que des résuUats auxquels le simple bon sens était déjà arrivé et qui n'ont pas été pour cela plus certains; ou des résultats étranges que la prétendue rigueur mathématique du procédé n'a pu faire adopter.
Les législations anciennes, à dater du droit romain , s'étaient beaucoup préoccupées du nombre de témoins nécessaire à la formation
d'une preuve juridique. Pour résoudre ce problème, on n'épargna aucune absurdité logique. Les preuves furent divisées en preuves , demipreuves, quart de preuves, etc.; mais cet échafaudage de subtilités fallacieuses ne tint pas contre l'expérience; aussi les législateurs modernes se sont-ils bornés à indiquer les matières dans lesquelles la preuve testimoniale pourrait être admise ; mais ils ont sagement gardé le silence sur le nombre des témoins nécessaires pour former une preuve. Ils ont même déclaré formellement, quant aux matières criminelles, que le nombre des témoignages était indifférent pour opérer la conviction , laissant ainsi à la prudence du magistrat et du jury le soin àe peser au lieu de compter les témoignages.
Lorsque Condorcet, le plus zélé promoteur de cette méthode , a voulu l'appliquer aux décisions des tribunaux , il s'est le plus souvent tenu dans la région des hypothèses, n'ayant rien à statuer sur des institutions réelles ; et lorsqu'il a essayé de descendre aux réalités , il n'a été conduit qu'à des expédions absolument impraticables, ou qui auraient eu des inconvéniens bien plus graves que ceux qu'il voulait éviter.
Les mathématiciens ont prouvé que , dans l'emploi qu'un homme peut faire de sa fortune.
APPLIQUÉ A LA MÉDECINE. éi
les chances de gain étant nécessairement accompagnées de quelques chances de perte , il est prudent de répartir le danger sur plusieurs emplois divers , plutôt que d'exposer tout son bien sur un seul.
Or, ces résultats, et mille autres de ce genre, avaient déjà été trouvés par la simple raison ; et la sagesse des nations ne se compose que de vérités semblables. Le calcul n'a fait tout ail plus que les confirmer.
Voilà tout ce que peut produire le calcul des probabilités appliqué aux choses morales et à la médecine. Ces résultats ne sont pas encourageans.
Voyons maintenant si Vinduction ancienne n'a pas été plus heureuse que le calcul moderne : et par induction , j'entends cette méthode naturelle et simple qu'Hippocrate appliquait , il y a plus de deux mille ans , avec un bonheur qui fait l'admiration et le désespoir delà science moderne; formulée en règles , il y a trois siècles, par Bacon , et employée presque exclusivement dans les sciences physiques et naturelles dont elle a fait la fortune. J'aurais bien désiré , messieurs , dérouler devant vous les preuves de sa fécondité et de sa puissance; mais l'histoire entière de notre science est là qui en
dépose. Citer des faits, ce serait en faire l'inventaire, répéter ce que tout médecin connaît , et j'ai dû \ous en faire giâce. Supputez cependant , messieurs , le nombre de genres et d'espèces de maladies , le nombre de grands principes pathologiques et thérapeulhiques , de méthodes de traitemens, que l'induction libre, spontanée et largement expérimentale a fait découvrir, et dites-nous quelle méthode aurait pu faire davantage. Toute vérité assez forte pour devoir se faire jour n'est-elle pas venue d'ellemême ? N'est-ce pas ainsi que nous sommes parvenus à savoir qu'une certaine classe de maladies a dominé dans chaque siècle ? que les affections arthritiques firent leur apparition dans le huitième ? que les fièvres typhoïdes régnèrent au seizième , et les catarrhes au dixhuitième siècle ? Est-ce par une autre voie que l'induction , méthode aussi naturelle à l'esprit que l'action de voir et de regarder l'est à l'œil , qu'on a su que les pleurésies de Sydenham , en 1675, et quelques unes de Stoll, un siècle après, n'étaient pas identiques? et que sous la même forme elles cachaient de profondes, de radicales différences? Et Stoll lui-même , n'est-ce pas par une généralisation savante qu'il a si bien distingué la constitution de 1776 , de celle de
'77"^' '^I^^' t^ltïit inflammatoire ? Et Baillou élaitil arrivé autrement aux beaux résultats pratiques que nous admirons dans ses ouvrages? Et savons-nous aulrementque par l'induction, que les pleurésies qu'il observa au seizième siècle , à Paris , avaient le même caractère que celles que Sydenham vit un siècle plus tard à Londres, et quelques unes de celles que StoU décrivit au dix-huitème siècle à Yienne?
Est-ce encore d'une autre manière que Medicus se douta le premier de la nature des fièvres larvées , et que Torti et WerlhofF, ce prédécesseur de Zimmermann comme médecin de l'électorat de Hanovre, étendirent plus tard et appliquèrent sa doctrine? N'est-ce pas l'induction libre qui guida Béranger de Carpi dans la distinction des différentes formes que revêt la syphilis ?
Or, de tous ces faits, de toutes ces lois secondaires obtenues sans chiffres , on a déduit cette vérité plus générale : que les maladies pouvaient avoir un fond commun avec des formes variées , et avec des formes semblables un fond différent. Vérité générale , dogme précieux de pathologie générale qui éclaire toutes les applications de la pratique.
Morgagni faisant sortir une médecine toute
nouvelle des aiilopsîes ; Bichat, généralisant les études organiques, et, comme il le dit avec tant de raison , appliquant l'anatomie générale à la médecine ; Guvier , reconstituant les créations animales d'un monde an té-diluvien avec quelques uns de leurs débris ; M. Broussais traçant Yliistoire des plilegmasies chroniques ; Laënnec remplaçant par un moyen simple et ingénieux les yeux par l'oreille, et l'action de voir par celle d'entendre ; MM. Double et Andral réduisant les prétentions des écoles rivales à des limites avouées par la raison : comment tous ces esprits supérieurs sont-ils arrivés à la vérité ? Estce en comptant les faits et en dressant des tableaux statistiques ? Je ne le pense pas.
Seriez-vous plus convaincus de la vertu du quinquina si vous aviez compté jusqu'ici , et le seriez-vous davantage si vous comptiez demain ? M. Double a-t-il eu besoin de compter pour constater les propriétés spécifiques de la quinine , et enrichir ainsi la thérapeutique ? Avez-vous compté pour la vaccine? \J inoculation^ pendant un siècle, a été le seul préservatif de la petite- vérole. Ce préservatif n'était pas trèscertain, échouait souvent, et les résultats étaient si contestés , que les numéristes du temps voulaient décider la question par les chiffres. Mais
demandez à votre commission de vaccine, et surtout à MM. Hussonet Bousquet (i), s'il a fallu déduire la moyenne pour constater plus tard dans la vaccine un préservatif bien autrement efficace ?
Innovons dans les faits par des découvertes, mais n'innovons pas dans les méthodes qui ne sont plus à découvrir; et nous deviendrons originaux comme l'ont été nos premiers modèles , sans altérer en rien l'esprit de notre science et de notre art. La route ancienne est bonne, puisqu'elle conduit au but. On ne doit pas la changer, mais y faire passer sans cesse de nouveaux objets, en évitant autant que possible les ornières.
Les inductions , les généralisations assez importantes pour être notées viennent et arrivent d'elles-mêmes ; et le procédé inductif n'est en général utile en médecine que quand il est spontané et libre ; l'induction naissant et croissant dans le temps , avec la science , se grossit et se forme lentement, à la manière d'une cristallisation. C'est ainsi que les rapports qu'elle constate à la longue, sont des rapports réels obtenus sans
(1) Traité de la vaccine et des éruptions varioleuses ou varioUformes. Paris , 1833 , ia-8.
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effort et presque par une coordination inslinctive des faits analogues.
L'histoire s'est donc chargée , messieurs , de résoudre le problème qui nous occupe; et vous venez de le voir , on protesterait en vain contre la solution qu'elle donne, puisque le droit a été aussi progressif que le fait dans cette matière ; puisque chaque fait nouveau, chaque principe, chaque découverte trouve dans lasce nceson accès, son rang, sa place, sa représentation réelle. Reconnaissons les lacunes actuelles de notre art; ayons recours, pour les combler, à une application plus sévère de nos facultés , et non à des instrumens artificiels imaginés par des esprits malheureux qui croient que la raison a besoin de machines. Ne rejetons pas , par une évaluation exagérée de nos desiderata, comme disait Bacon, les richesses légitimement acquises , qui sont sans nombre".
Ces considérations sont déjà bien longues ; mais quelques autres encore se présentent , et, en matière si grave , on ne saurait trop multiplier les points de vue qui peuvent conduire à la vérité.
Les conclusions de la statistique , messieurs, ne sont vraies et ne peuvent l'être qu'à un moment donné. Elles sont nécessairement insta-
bles. Si aujourd'hui la loi thérapeutique est telle, demain une autre conslitulion médicale, ime <^ année inconnue peut conduire à des conclusions inverses. Et voilà une des causes des variations statistiques. M. Bousquet vous a cité fort à propos, dansunediscussion récente surla fièvre typhoïde, des contradictions évidentes entre les résultats numériques obtenus parles plus grands médecins du siècle passé. Qu'une nouvelle maladie apparaisse, comme nous en avons eu un récent et cruel exemple , et comme notre histoire nous en fournit pour la lèpre, la petitevérole , la syphilis , etc. ; et tout notre système pathologique peut être modifié , et nos conclusions statistiques seront à refaire.
Ce que nous disons en grand , se vérifie chaque jour en petit, par les constitutions médicales, par la différence organique des races, des nations; par la variabilité des saisons, des tempéramens et des climats. Chaque praticien est plusieurs fois , dans sa vie , témoin de ces modifi^cations des organismes en masse. Sydenham n'avait jamais trouvé de scarlatine épidémique maligne; M. Bretonneau n'en a vu qu'après vingt années de pratique ; Sydenham n'a pas traité deux épidémies deux ans de suite absolument delà même manière; Stolla tantôt
saigné largement, tantôt évacué, selon les constitutions médicales régnantes.
Aussi quelques numéristes font-ils cet aveu candide, que leur méthode n'est nullement applicable à l'étude des épidémies (i).
Et non seulement les maladies se remplacent les unes par les autres , mais encore les mêmes maladies changent de caractère , varient d'intensité , apparaissent de nouveau ou disparaissent tout-à-fait de l'horizon pathologique. C'est ainsi que le tableau du rachitisme, du scorbut et de la maladie vénérienne , tracé par Glisson, Fracastor et autres, montrent ces maladies beaucoup plus graves à leur origine que nous ne les voyons aujourd'hui. Le tableau pathologique de l'espèce est donc un tableau mouvant aussi bien que le tableau pathologique de l'individu. Ce sont, eneflfet, ces changemens, cette multiplicité de phases et ces combinaisons inattendues dans les élémens pathologiques, qui donnent naissance à cette infinité d'espèces de
(1) C'est là une grave iaconséquence ; car nulle part on n'est plus à même d'additionner des cas semblables que dans les épidémies. Aussi d'autres numéristes prétendentils que c'est précisément dans les épidémies (M. Louis) que le calcul est applicable. Nous ne nous chargeons pas de répondre à ces contradictions. ;
maladies dont on se plaint; comme si c'était la faute des nosographes et non celle de la nature. Parmi l'infinie variété de maux qui affligent l'espèce, bornez-vous un instant à considérer les seules affections aiguës ; parmi les affections aiguës , ne considérez qu'un ordre , les fièvres continues, par exemple, et vous les verrez se diviser en plusieurs genres, chaque genre en plusieurs espèces, chaque espèce en des variétés nombreuses qui finissent par se fractionner encore et se perdre dans les différences individuelles. Et ces genres, ces espèces, ces variétés se combinent, se mélangent de mille manières inattendues , bizarres , singulières , à des degrés divers , dans des proportions inégales et constamment changeantes. Sydenham disait que la vie d'un médecin serait à peine suffisante pour énumérer toutes les maladies épidémiques , pour marquer leurs différences , distinguer leurs caractères; et, malgré le juste reproche qu!on peut lui adresser d'avoir quelquefois établi toutes les différences des épidémies sur l'absence ou la présence d'un seul symptôme, sa remarque ne reste pas moins parfaitement exacte en principe.
Convenons-en, messieurs, cette instabilité, cette variété, vous la voyez dans les faits phy-
siologiques de Ions les ordres et partout. Pourquoi telle récolte est-elle bonne celte année et sera-t-elle mauvaise l'année d'après, et cela sans cause apparente ? Pourquoi tel champ de vigne, placé à la même exposition que le champ voisin, donne-t-il un vin plus exquis, etc.?
Et pourtant, puisque nous prétendons aujourd'hui n'être touchés que des faits , nous devrions reconnaître que la mobilité , la variabilité des actes de la force organique est aussi un fait, un fait que rien ne peut effacer , le premier et le plus général des faits à connaître ; et , dans notre science , messieurs', vous pouvez , que dis-je, vous devez en tenir compte; car la variabilité des faits n'est pas une exception dans la vie, c'est sa règle, sa loi propre, essentielle, j'allais dire, sa loi première.
Or, c'est en vertu de cette variabilité permanente des phénomènes , que nous nous élevons contre la méthode numérique qui a l'étrange prétention de la fixer.
On n'observe que très-rarement la fièvre typhoïde dans la vieillesse. Voilà un fait récemment constaté , dit-on. Selon notre manière de raisonner, nous nous contenterions, nous, d'énoncer le résultat sous la forme suivante : Les vieillards sont peu sujets à la fièvre ty-
phoïde; laissant la porte ouverte à de nouveaux faits qui peuvent, ici ou ailleurs , à Paris, à Vienne ou à Londres , demain, dans un an ou dans un siècle , détruire ou modifier le principe. Mais la méthode numérique a d'autres exigences. Il lui faut une formule plus rigoureuse. Elle pose une loi , et dit : Au-delà de cinquante-cinq ans, il n'y a pas de fièvres typhoïdes. Mais l'exception à ce grand principe ne s'est pas fait attendre. En effet , un journal a publié un cas de fièvre typhoïde chez une femme de soixante-dix-huit ans (i). Où placerez-vous ce fait , maintenant que votre catégorie est close?
On voit donc la nécessité de laisser aux règles et aux principes de l'art ce vague qui est dans les faits mêmes , et cette élasticité qui permet toujours d'y faire entrer toutes les exceptions futures. Les conclusions du calcul ne peuvent donc être que très-provisoires; elles auraient besoin d'être incessamment refaites, comme on l'a dit des slalisliques des royaumes,
(1) Revue médicale , jnnvîer 1837. Ces exceptions aux lois des niiméristes ne sont pas du tout rares ; M. Martin Selon eh a cité plusieurs exemples dans la séance du 10 juin.
qui doivent être reconstruites chaque dix ans.
Toutes les formules que le calcul a données jusqu'à ces derniers temps sur l'élasticité de la vapeur, sur la résistance des fluides, et autres sujets de physique , se sont trouvées défectueuses , inexactes , dès que la théorie , voulant s'en servir, les a appliquées à des faits autres que ceux dont elles avaient été déduites.
Il en a été de même pour les belles tables de mortalité , données par Young , dans les Transactions •philosophiques pour 1826. Ce sont toujours des lois et des valeurs fort incertaines et qui ne se retrouvent presque jamais dans la pratique.
Ce sont ces considérations qui ont fait rejeter la statistique de l'économie politique. Adam Smith et J.-B, Say pensent de même à cet égard. C'est que la statistique est une science morte , qui ne prend un corps qu'autant qu'elle pèse les faits, qu'elle ne sait que ramasser, compter et aligner; mais dès qu'elle raisonne , c'est-à-dire dès qu'elle marque l'origine , les causes et les conséquences des faits , elle change de nom en changeant de nature , elle devient de l'économie politique. On peut dire en outre que, si les statistiques sont utiles en quelques circonstances , elles ne sont pas
indispensables , puisque les sciences physiques, les sciences sociales, comme les sciences médicales, sont toutes parvenues à se constituer sans leur concours.
Concluons donc que la mobilité des états pathologiques réels , les apparences organiques restant les mêmes , est un obstacle incessant à l'application de la statistique à la médecine.
Mais ce fait n'est pas nouveau pour vous, messieurs , qui savez combien de modifications peut subir le tempérament et le caractère des individus, et qui voyez chaque jour au moral se produire un fait semblable, les motifs qui, à une époque donnée , nous auraient disposés à une action, nous trouvant, quelque temps après, insensibles.
La faveur dont jouit en ce moment , auprès de quelques médecins, cette méthode, tient à sa facilité. Comme il ne s'agit que de faire , avec patience et correctement , une énumération de détails graphiques et d'aligner des chiffres , elle suppose une sorte d'égalité dans les intelligences qui flatte les plus humbles. Prenez, en effet , l'homme le moins versé dans la connaissance de notre art : compter les causes , dresser une liste exacte et minutieuse des symptômes , faire un véritable état des lieux pour les altérations or-
ganiqiies 5 sont choses faciles. Cet homme sera donc en état, au bout de quelques essais, de faire des découvertes pathologiques et thérapeutiques , aussi brillantes que celles dont les statisticiens nous entretiennent chaque jour. Vous le verrez bouleverser l'art, refaire tous les dogmes, changer toutes les bases de l'édifice scientifique, et cela avec la même aisance que le génie met à découvrir les grandes lois de la nature. Heureux s'il ne vous propose pas de changer le premier aphorisme d'Hippocrale , et de dire : ars brevis, vita longa.
Par bonheur ou par malheur, la science n'est pas si facile Ne fait pas les aphorismcs d'Hippocrate qui veut; aussi Boerhaave, qui à lui presque seul remplit de son nom le dixhuitième siècle, convient de l'infériorité des siens sur ceux du divin vieillard. C'est qu'en médecine, comme en politique et dans laguerre, les grandes inspirations ne connaissent pas de règle ; voilà pourquoi il n'y a qu'un Hippocrate.
Si donc, messieurs, la méthode numérique diffère essentiellement de l'induclive; si celle-ci ne peut, dans les sciences morales et physiologiques , être remplacée par la première; si toutes les belles acquisitions de la
médecine sont dues à l'induction spontanée et libre; etsilesnuméristes eux-mêmes l'em ploient pour corriger les conséquences de leurs chiffres; si , appliquée aux sciences médicales comme aux sciences morales , elle ne donne que des conclusions vulgaires ou des résultats inadmissibles; si, à les supposer justes, ces conclusions ne sont jamais que provisoires ; si enfin, égalisant les intelligences, elle rend le génie inutile : pourrions-nous, après ces démonstrations, rester en doute sur nos préférences ?