MA.LADIES SIMULÉES ET FACTICES
Les jeunes gens sont seuls intéressés à simuler devant les conseils de révision des maladies et des infirmités, dans la vue de se soustraire aux obligations de la loi. Il est certes bien condamnable ce triste et odieux mobile qui les porte à se créer et à feindre des maux qu'ils n'ont pas, et à en conserver encore la coupable habitude après leur arrivée au régiment, jusqu'à ce qu'enfin l'exemple de leurs camarades qui servent bien , les mojens licites de discipline militaire, leur patience mise à bout, la conviction de l'inutilité de leur manège et l'approche du dénouement, les déterminent à changer de rôle, ce qui cependant n'a pas toujours lieu ,
car il en est qui feignent avec un art invincible ^ une constance à toute épreuve et une opiniâtreté décourageante. Il n'est rien que l'esprit n'invente, la malice ne trouve , et la ruse ne conseille , pour tromperie médecin et lui faire prendre le faux pour le vrai, l'apparence pour la réalité. L'inibécille même devient alors fertile en expédiens, et porte loin le talent admirable de l'imitation et le raffinement de la fourberie. La simulation ou la feinte est donc une guerre ouverte déclarée au vrai savoir qui se trouvera certainement déçu , s'il s'en rapporte à des dehors trompeurs dont l'effet a été calculé d'avance , et qui en ont malheureusement imposé déjà à des hommes instruits et clairvojans, La myopie, l'aphonie, le mutisme, ont été simulés au point qu'on s'est vu forcé de renvoyer, comme incapables de continuer à servir , des individus qui paraissaient en être réellement atteints, et qui nne fois congédiés, n'ont pas tardé à jeter effrontément le masque de la simulation, et à insulter avec le ton de l'impudence et de l'ironie la religion et la bonne foi trompées.
J^ai appris à me défier des jeunes gens qui, soit devant le conseil de révision , soit au corps , accusent une maladie cachéeet préventivement dou* teuse. Leur manière de s'exprimer les trahit, et décèle qu'ils ont^té bien instruits par des hommes de l'art excessivement complaisans, qui les ont mis en état de répondre cathégoriquemenl aux interrogations que ( onduil à leur faire la c inuaissancé de la maladie dont ils se prétendent affectés. Tel fui;
le cas d'un jeune soldat de la levée de 1816 , qui se disait atteint du ver solitaire : le degré d'abslinence auquel il se condamnait volontairement , l'avait jeté dans un état de pâleur et de maigreur, qui joint aux symptômes nerveux qu'il accusait , était d'autant plus propre à m'en imposer et à me faire croire ^ jusqu'à un certain point, sa maladie réelle, que cet homme satisfaisait ponctuellement et favorablement à toutes les questions que je lui faisais sur son étatj mais m'étant ravisé, et certain de sa fourberie, je le menaçai de le traiter avec sévérité: quelques 'jours de punition de salle de police le firent refléchir que sa ruse ne le conduirait à rien de bon ; il cessa dès-lors son manège, et depuis il sert bien.
Les officiers de santé doivent , pour l'utilité de Ja chose, l'honneur de la médecine légale et leur propre satisfaction, faire preuve d'un tact fin et délicat , d'un jugement sain et d'un talent exercé. Ils ne se montreront ni trop incrédules , ni trop confians j leur sagesse et leur justicese feront surtout remarquer par les soins apportés à éviter une erreur préjudiciable, et en procédant avec calme et sang-froid à l'examen d'une maladie que leurs connaissances, leur expérience fondée sur l'habitude de voir et de comparer, ainsi que la manière dont l'individu l'accuse, leur feraient préjuger, au premier coup d'œil , simulée et volontaire. L'art de parvenir à la découverte de la vérité veut qu'on ne témoigne point de suite une trop grande défiance, que l'on emploie des moyens persuasifs^
( 86 )■ qu^ l'on mêle la douceur à la sévérité , et que Ton sache enfin opposer adroitement la ruse à la ruse. Les maladies feintes , mais évidentes, peuvent toujours être facilement discernées de celles qui sont réelles et franchement produites. Il est une manière de scruter chaque maladie ou infirmité eix particulier, mais dont l'exposition serait disproportionnée avec les limites de ce Mémoire : noua dirons seulement qu'on ne retrouve point dans la maladie simulée les caractères qui appartiennent à l'affection propre et vraie , ni ces sjmptômes dits pathognomoniques qui lancent le vrai trait dt' lumière. Ainsi, l'âge, le tempérament de l'individu , son genre de vie , le siège et la cause assignée à la maladie, la manière dont les parties sont afFeclées^ les faux mouvemens qui trahissent, l'opposition mise à se laisser explorer et à s'abandonner de confiance aux examinateurs, les plaintes et les cris, quand aucune souffrance ne peuty don^ ner lieu , les réponses à des questions adroites et insidieuses, les subterfuges, les contradictions, l'embarras, le jeu de la physionomie , les distractions , donneront la certitude que la maladie n'existe réellement point , et qu'elle est le résultat d'une ferme volonté, de la fraude ou d'une violence extérieure : on estimera en conséquence qu'il n'j a point lieu à exempter du service.
On aura encore le plus souvent à s'applaudir de s'éire tenu en garde contre la maigreur, la nonchalance ou l'espèce de langueur et de torpeur avec laquelle certtiios jeunes gens, se disant fai-^.
(87) bles de tempérament, infirmes , valétudinaires, se présentent devant le conseil de révision , appujés sur un bâton ou une petite béquille, vêtus avec des habits courts , minces et étriqués , afin de diminuer leur corpulence, d'allonger leur individu , et d'exciter ainsi par le tableau d'une complexion prétendue grêle et chétive , la compassion des membres du conseil. Leur état supposé n'est ordinairement autre chose qu'un épuisement feint, qu'une débilité factice et passagère qu'ils ont produite en très-peu de temps par le jeûne et l'abstinence , par la saignée, les lavemens, les purgatifs, la boisson de vinaigre pur ou d'eau fortement vinaigrée, etc. Il en est qui pensent qu'on les croira sur parole; mais la force et la santé peintes sur l'habitude extérieure de leur corpsdéposent trop ouvertement contre leurs assertions purement gratuites. Plus d'un fait prouve, cependant, que dans quelques maladies les hommes de l'art les plus consommés seraient facilement induits en erreur, s'ils avaient la bonhomie de s'en rapportera des signes extérieurs et illusoires qui secondent parfaitement l'intention et la méchanceté de celui qui feint. Il est reconnu , par exemple, que quelques jeunes gens se préparent de longue main à se fiaire exempter , en donnant à leurs jeux une apparence de mjopiequi n'est au fond qu'une vue mixte , contractée par l'habitude de porter des lunettes, dootils savent fort bien se passer peu de temps après le succès de ieur rôle, ou dont ijs ne se servent que trèsrarement, sans autre utilité que celle de vouloir peç-
( 88 ) sëvérer à convaincre les incrédules de la réalité de FafFection supposée qui les a fait juger à tort inhabiles au service (i). Un membre tenu dans l'inaction , dans un état de flexion permanents, comprimé même au moyen d'un bandag-e roulé pendant deux ou trois mois avant l'époque de la tenue du conseil de révision, peut fort bien en imposer par son amaigrissement i^iclice , par sa roideur, et par la gêne ou le défaut de mouvement. On a vu certains individus s'exercer, de dessein prémédité, à marcher sur le bord externe du pied , à contrefaire la claudication à s'y méprendre, ou bien forcer les doigts des pieds à se courber en portant des souliers très-courls, ce qui joint au défaut de propreté, amenait immanquablement l'excoriation des orteils. Que l'on juge, d'après cela ^ combien il faut être attentif et réfléchi pour déjouer la ruse et démasquer un fourbe.
Nous classerons les maladies susceptibles d'être simulées, de la manière suivante :
A. Maladies simulées j dépendant uniquement de la volonté^ qui règle seule les mouvemens et l'état prétendu vicié ou désordonné de V économie animale^