‹ Mémoire sur le choix des hommesChapitre 9 sur 21 · VISITE GÉNÉRALE DES HOMMES DE NOUVELLE LEVÉE · texte numérisé non relu

VISITE GÉNÉRALE DES HOMMES DE NOUVELLE LEVÉE

Pour juger sainement le phjsique et-l'élat de santé des jeunes soldats , de leurs substituts et remplaçans, on doit les visiter tous indistinctement , en suivant la méthode que j'exposerai tout-iVrheure, et non point les admettre aveuglément, parce qu'ils ne font sur le moment aucune réclamation. Ce mode rendra , je le sais , les opérations des conseils de révision beaucoup plus longues; mais aussi il en résultera un grand avantage, et l'intime conviction de Teiptitude des hommes choisis pour le service militaire.

J'ai fait, au sujet de la mesure de la taille, une remarque que je ferai précéder. Les sous-officiers de gendarmerie qui sont chargés de faire passer sous la toise les jeunes soldats , manquent quelquefois cette opération , par l'effet de la mauvaise volonté et de la malice apportées par quelques - uns d'entre eux , qui parviennent à se faire dispenser pour défaut de taille. Comme quelques lignes de plus ou de moins décident de leur sort, ils tâchent de les gagner en moins. Les uns se font couper les cheveux ras et enlever les épaisses callosités de la planle des pieds; les autres, dans le moment où on les place sous la toise, s'efforcent de se rapetisser , et à cet effet ils s'affaissent et se concen-

trrnt le plus qu'ils peuvent; ils rentrent la télé diins les épaiiîes , fon-t saillir le ventre et fléchissent vn peu les genoux.

La position de Tindividu que Ion veut bien toiser, doit être précisément celle du soldat sans armes ; Les ta Ions rapprochés et les pieds également tournés en dehors, les genoux tetidus sansroideur, je corps d'aplomb sur les hanches, le ventre rentré, ]ri poitrine placée un peu en avant, les épaules efiacées et également tombantes, les bras pendant naturellement, la main appliquée contre la partie externe de la cuisse , la tète droite sans être gênée? et les jeux fixés devant soi.

presque toutes les toises que j'ai eu occasion de voir sont trop faibles, et peu propres à faciliter le îoisé exact cîes hommes de mauvaise volonté, dont la partie supérieure du dos et les fesses doivent appnjer contre un des monlans de fa toise, afin de pouvoir se rendre maître d'eux , et de forcer le corps à prendre et à conserver la rectitude convenable pour le parfait toisage. Il me semble qu'à cet effet l'instrument devrait être plus solide, et ses montans de la largeur de six à huit pouces : deux courroies libres , de la largeur de trois ou quatre pouces, serviraient, au besoin, à maintenir fixe le bassin et à faire rentrer les genoux. La toise pourrait encore être construite de manière à vs'appli^ qner parfaitement à terre , afin de mesurer l'individu récalcitrant, étendu sur le dos, position dans Lnquelle i I lui sérail moins facile de se faire violence pour paroltre r.'avoir point la taille requise.

La visite générale que je propose de faire pour motiver sciemment, et en toute sûretéde conscience, l'admission ou la dispense, donnera la mesure juste et positive du phjsique de chaque individu , de la force ou de J a faiblesse de sa complexiou ; i'œil apercevra nettement les signes qui caractérisent une bonne et une mauvaise constitution; la main explorera les régions qui peuvent receler des maladies organiques , sur Vexislence desquelles il est d'autant plus facile de se tromper et d'être trompé, qu'elles sont ordinairement obscures et profondement cachées. Parmi les jeunes gens , il s'en trouve dont l'habitude extérieure du corps prévient en leur faveur et indique un élat sain , et qui cependant portent des maladies dont ils ne se doutent point; d'autres, au contraire, ont un intérêt marqué à les dissimuler, parce qu'ils sont contens de servir pour avoir une existence, pour en changer, ou bien parce qu'ils préfèrent entrer dans l'état militaire , que de dévoiler publiquement et de faire connaître à leurs compatriotes les infirmités dont ils sont atteints. J'ai dû présenter pour la réforme, en 1B19, un jeune soldat qui avait un varicocèle très- considérable , qu'il prenait pour une hernie, et qu'il n'avoit point voulu accuser devant le conseil de révision, parce que la connaissance de cette maladie honteuse, disait-il, l'empêcherait de se marier, lorsqu'il serait de retour djns son pajs.

Un autre soldat a préféré partir que de se faire exempter pour cause d'une hernie inguinale.

Ne peut-il pas arriver encore qu'un frère qvn offre de marcher par substitution pour son frère, puisse avoir une infirmité , et trouver ainsi le mojen âe Fexempler en concevant l'espoir et même lacerti-^ tude de se faire réformer plus tard pour un raotifqu'it sait être très-Jégilime , mais qu'il aura soigneuse-^ ment dissinjulé? D'autres preuves pourraient être accumulées et ne feraien* que déposer majeurement de la nécessité de visiter comjJétemeiit nus tous les jeunes gens désignés par le tirage, afin de pouvoir prononcer en connaissance de cause sur leur validité ou leur invalidité pour le service militaire.

Il serait utile qu'd y eût dans le lieu où se tiennent les séances du conseil un cabinet ou tout autre endroit à part, où l'on pûl faire commodément €ette visite : un lit garni d'une demi fourniture pourrait j être dressé afin d'y faire étendre les individus qui réclament un examen particulier dont ]es hommes de l'art ont quelquefois besi>in pour ne point errer dans le jugement qu'ils doiventporter(i).

Chaque homme de nouvelle levée appelée son tour de numéro, après être complètement déshabillé , doit se placer en face du jour, et à peuprès dans la position du soldat sans armes : les officiers de sanlé jugeront beaucoup mieux, en se tenant à une certaine dislance, de l'ensemble du

(i) Les officiers de santé feront fort bien de se munir de quelques instrumens propres à faciliter l'exploration et la connaissance des maladies qu'il importe de constater , tels qu'un stilet , une curette, une feuille de niyrthe, une algalie, une loupe, et plusieurs limettes à yerres convexes , concaves et planes»

plijsique, de îa conformation extérieure, desprO" portions organiques , enfin de tout ce qui constitue \e faciès de l'individu.

Chaque officier de santé examinera par lui-même et ne s'en rapportera point au sentiment de ses autres confrères, quelque bonne opinion qu'il puisse avoir d'ailleurs de leurs connaissinces.

Après ce premier coup d'œil qui tpompe rarement le médecin exercé , on passera à l'examen partiel des diverses régions du corps ; le cuir chevetu , les oreilles, les jeux, le nez, la bouche , la poitrine, l'abdomen, l'anus, les parties génitales, les membres supérieurs et inférieurs , seront successivement Tobjet d'une attention particulière : on s'assurera de l'intégrité des sens de l'ouïe et de la vue; il faudra faire parler et tousser l'individu soumis à l'examen, percuter sa poitrine, lui faire faire une profonde inspiration , et palper le basventre au-dessous des hjpocondres et au-dessus des régions inguinales dans la direction des anneaux : on éprouvera la force de contraction des mains; on fera fléchir les grandes articulations, et marcher le sujet lentement ou précipitamment devant soi. Quand les individus auront été visités de cette manière, les officiers de santé pourront sûrement éclairer par leurs avis la conscience des membres du conseil , et il deviendra extrêmement rare que ion admette des hommes incapables de servir.

5p. Admission des remplaçais.

5i l'on doit mettre de la sévérité dans l'examen

des jeunes gens marchant pour leur compte, combien, à plus forte raison, cette même sévérité n'estelle pas commandée pour l'admission des remplaçans? L'instruction sur les appels prescrit de n'admettre à remplacer que des hommes reconnus pour avoir une constitution robuste, et être évidemment propres à faire un bon service. Les officiers de santé militaires , les chirurgiens et les médecins civils doivent donc les visiter très-attentivement, car il est assez commun de trouver ceux qui s'offrent pour remplacer, atteints de vices et d'infirmités qu'ils cachent ou déguisent avec un art contre lequel on ne saurait trop se tenir en garde. L'honneur est un si puissant ressort chez le soldat, que les qualités morales où il prend sa source sont non moins exigibles que les conditions qui font la force phjsique ou corporelle. L'ancien soldai doit être un modèle de conduite et un sujet d'émulation pour les recrues appelées à servir sous les mêmes drapeaux. Quand l'immoralité accompagne celui qui embrasse l'état militaire , il néglige infailliblement ses devoirs, et il devient insensible aux remontrances et aux punitions; ses mauvais conseils, son scandaleux exemple ne tardent pas à corrompre et à entraîner à l'indiscipline et à la débauche des jeunes gens inexpérimentés, contre lesquels on se trouve ensuite forcé de sévir pour les contraindre à rentrer dans la ligne du devoir. De là, la cause de l'insubordination, et celle du mauvais esprit qui s'introduit parmiles soldats d'une compagnie où se trou vent un ou deux mau vaissujets, etqui.

comme la gangrène, gagne rapidement le reste du corps, si l'on n'emploie pas à temps des moyens actifs pour Tarrêter. Ces réflexions ne peuvent guère s'appliquer, il est vrai, dans rélatactuel des choses, aux jeunes soldats qui viennent de quitter le toit paternel , qui ont généralement des mœurs , et qui n'ont point perdu le fruit de leur éducation, ni oublié les sages conseils de leurs parens : elles regardent bien plutôt cette classe d'hommes admis à remplacer qui sont entrés jusqu'à ce jour pour un bon tiers dans la composition des légions, et qui n'ont que trop justifié, pour la plupart, l'idée préventive et défavorable que l'on s'était faite de leur manière de se conduire. Je suis bien convaincu que la faculté de^e faire remplacer dans le service militaire est aussi sage qu'elle est utile; mais de quelle importance n'est-il pas pour l'honneur des corps, riiarmoniede la discipline militaire, la considération et le respect attachés aux difFérens grades, et ' même pour le salut de l'Etat, que des hommes appelés par leur ancienneté de service à jouir un jour des bienfaits de l'avancement et des récompenses militaires, ne sortent point du fojer impur et de la classe abjecte de la société? Une grande partie des remplaçans admis dans les dernières levées sont des gens oisifs et misérables que le besoin et l'appât de l'argent ont attirés des viiies et des campagnes, et que je considère comme une peste morale répandue dans les légions. Les vices que l'on a bientôt reconnus à plusieurs d'entre eux, et les renseignement acquis depuis leur entrée au corps sur leur

TÎe antérieure, ont dû faire blâmer avec raison Tobséquieiise faiblesse et l'inexcusable défaut de sévérité apportés dans la recherche de leur conduite passée, qui n'a été même que trop souvent palliée par des attestalions invéridiques de bonne vie et mœurs. Ce sont donc les mauvais choix, tant sous le rapport phjsique que sous le rapport moral, qui ont imprimé aux remplaçans un caractère de réprobation, et ont actuellement établi a leur égard un préjugé qui, cependant, ne peut être aucunement nuisible à ceux qui se conduisent bien et remplissent fidèlement les engagemens qu'ils ont contractés. Je termine ce que j'avais à dire sur les remplaçans, en conseillant l'établissement dans chaque conseil de révision, ainsi que je l'ai vu pratiquer à Arras, d'un registre consacré à recevoir les noms et prénoms, l'indication du lieu de naissance et du département de tout remplaçant refusé , avec l'annotation précise du motif physique ou moral du refus qu'il aurait subi.

6*^. Avis des officiers de satïté a mentionne]^,

DANS TOUS les cas , SUR LES PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES PES CONSEILS DE RÉVISION ET SUR LES LIS- TES DE CONTINGENT.

Je regarde comme une chose utile et même de rigueur, soit que l'individu visité ait été déclaré propre au service, soit qu'il ait été jugé dans le cas de la dispense, de consigner dans les procèsverbaux des séances des conseils de révision et sur les listes de contingent, l'avis motivé des ofli-

ciers de santé qui auront été «appelés au conseil , touchant le physique, la constitution, les maladies ou les infirmités de chaque individu, et tel qu'il aura été remis sur-le-champ et par écrit à M. le président du conseil, fût-il même contradictoire à la décision qui aura été prise. L'expédition de la liste de contingent adressée au conseil d'administration serait mise sous les yeux des chirurgiens -majors, dont le devoir est de visiter toutes les recrues au moment de leur incorporation, et qui prendraient ainsi connaissance de l'état phjsique des nouveaux soldats au moment de leur admission par le conseil , de la préexistence des maladies ou infirmités vraies, simulées ou factices qu'ils leur reconnaîtraient, ou bien de leur apparition pendant le teuîps qui s'est écoulé depuis le moment de l'appel jusqu'à celui de leur arrivée sous les drapeaux. Les chirurgiens-majors dresseraient alors, d'après leur visile, un contrôle particulier qui serait en vojé directement à son Excellence le Ministre de la guerre par tous les chefs des corps. L^inscription demandée serait, pour l'autorité supérieure, un moyen sûr de justifier ou de blâmer à bon droit les mauvais choix qui auraient été faits au mépris des instructions transmises et des recommandations renouvelées. Le ministère reconnaîtrait, après tout, la nécessité de prendre des mesures coërcitives et récursoires pour ne plus voir l'Etat dupe d'abus qui se perpétueraient, et dont je suis persuadé que les opérations de la levée de 1819 n'auront point été entièrement exemptes.

Page 1