APPAREIL LOCOMOTEUR
Les muscles étaient généralement d’une teinte rouge plus foncée qu’à l’ordinaire. Leur tissu est-il plus mou, s’écrase-t-il, se déchire-t-il plus facilement que dans l’état normal , est-iî poisseux , comme on le lit dans le compendium de médecine (tome \ page 257), c’est ce que je ri’ai pas toujours vu d’une manière évidente? (1)
J’ai retrouvé plusieurs fois la coloration rouge des os et môme des dents, qui a été mentionnée d’abord par M. Bégin.
(1) Cependant j’ai vu. sur quatre sujets , des ruptures incomplètes , mais multiples , siégeant dans la portion interne du triceps fémoral : elles occupaient surtout la face profonde du muscle. Sur un cinquième sujet , le petit pectoral était divisé verticalement, vers son milieu et dans toute son épaisseur , du côté droit seulement. Rien ne prouve que ces ruptures aient eu lieu pendant la vie, et je m’empresse dé signaler ici, comme une cause puissante de tels effets, les mouvements que nos servants d’amphithéâtre ont l’habitude d’imprimer aux cadavres qui doivent servir aux manoeuvres opératoires, et qui présentent une rigidité musculaire prononcée. Or la plupart de ceux dont il s’agit se trouvaient précisément dans ces conditions : toujours est-il qu’il y avait, chez eux, une certaine fragilité musculaire.
11 faut se rappeler toutefois , qu’à l’état normal chez les adultes , tous les os du tronc contiennent, dans les aréoles du tissu spongieux , une substance médullaire très vasculaire, qui donne à ce tissu une couleur rouge plus ou moins foncée : chez les enfants la même disposition se rencontre dans tous les os (1). Cette couleur ne peut donc être assignée comme caractère anatomique d’une maladie , qu’autant qu’elle se montre sur les os des membres d’un adulte.
ÉTIOLOGIE.
La cause spécifique du choléra m’est tout-à-fait inconnue, et parmi les causes prédisposantes, figurent de ces données vagues, en quelque sorte banales , puisqu’on les reproduit à l’occasion de la plupart des épidémies.
J’ai tenu note, jour par jour , de la température , de la direction des vents, des variations de l’atmosphère, etc.
Or, ces conditions diverses n’ont pas exercé de notable influence sur le degré d’activité ou de ralentissement de l’épidémie du Bagne.
J’ai même fait remarquer- à quelques collègues , que nous avions reçu bon nombre de cholériqnes , par un temps très froid , ce qui n’infirme d’ailleurs , en aucune manière, l’observation faite à Paris et dans d’autres localités , en 1849, sur l’augmentation des ravages de l’épidémie , par suite de l’élévation de la température. Je veux dire seulement que , dans l’espèce, le froid ne les a pas arrêtés. Puis-je oublier , d’une autre part, que j’ai eu à traiter les cholériques des villages de Lézardrieux et de Ploudaniel (Côtes-du-Nord), pendant les mois de Novembre, Décembre 1852, et Janvier 1 855? Mais il est bien permis de se demander si la maladie n’eût pas été plus meurtrière encore au Bagne, et dans les localités ci-dessus désignées , dans le cas où la chaleur de F atmosphère fût venue à son aide.
On voit figurer dans les ouvrages classiques et dans les relations des diverses épidémies , au nombre des causes prédispo-
Étlologie.
Température, direction des vents ; hauteur barométrique.
Causes
prédisposantes.
(1) Nélaton. Pat-h . eæt. t. 1. p. 587.
Causes
prédisposantes relatives aux forçats.
santés, la misère, les privations, l’insalubrité des habitations, l’intempérance, les alternatives de la chaleur et du froid, le refroidissement brusque de la surface du corps, l’emploi de substances indigestes, etc.
Nous retrouvons chez les condamnés plusieurs de ces conditions favorables , il est vrai, au développement de la plupart des épidémies, mais impuissantes à nous expliquer pourquoi — Le choléra éclate au Bagne et y sévit d’une manière spéciale , en \ 849, tandis qu’il l’épargne pour ainsi dire en \ 832 et 1834 ( 1 ) , et s’appesantit sur la ville de Brest et ses environs.
Nous devons cependant signaler : une alimentation grossière f ayant pour base des substances indigestes, quelquefois avariées; la privation de viande fraîche ; l’agglomération d’un grand nombre d’hommes , couchant à petite distance , sur des espèces de lits de camp peu élevés , dans des salles vastes, sans doute, mais qui laissent à désirer sons le rapport de leur état de sécheresse, de l’absence complète d’émanations méphitiques^ et du renouvellement incessant de l’air.
Enfin , les condamnés allant sur les travaux , dans le port , employés à ce qu’on appelle la grande fatigue, et dès-lors exposés , la plupart du moins , aux vicissitudes atmosphériques , ont fourni un plus grand nombre de malades. Mais hâtons-nous de tenir compte de leur chiffre beaucoup plus élevé que celui des autres forçats.
Comment expliquer maintenant le privilège bien remarquable dont la salle 5 a joui, pendant la durée de l’épidémie? alors que celle-ci frappait à coups redoublés les salles inférieures (2 et 3), la salle 5 , située sous les combles , immédiatement au-dessus de la salle 5 , et servant de logement aux invalides et incurables , nJa fourni que trois cholériques.
Doit-on attribuer cette espèce d’immunité , à ce que ses
(1) Je n’ai nullement l’intention de comparer, sous le rapport de la gravité, l’épidémie de 1832 à celle de 1834 ; toujours est-il qu’en 1832, 53 forçats seulement ont succombé, et 23 en 1834 : ces chiffres ont été fournis par M. Noël, Chirurgien-major du Bagne.
A ces deux époques, on n’a compté que 6 décès parmi les incurables ou invalides, 5 en 1832, et un seul en 1834.
habitants sont mieux nourris , mieux couchés, placés dans des lits distincts, et non entassés, sur des lits de camp ; à ce qu’ils ne sont point employés aux corvées de l’arsenal ; à ce qu’ils sont le plus souvent affectés , dans l’intérieur de l'établissement même (lorsqu’ils peuvent rendre quelque service) , à la confection des étoupes; peut-être, enfin, à ce qu’ils ne sont pas aussi directement exposés que les forçats des autres salles aux émanations provenant des lieux d’aisance (I)? Des bailles ou baquets en bois, assez hermétiquement fermés, fréquemment nettoyés et vidés, sont placés de distance en distance ; c/est un système analogue à celui qui est établi dans les salles de l’Hôpital du Bagne.
J’ai dû énumérer les différentes causes, dites prédisposantes; j’ai dû mettre en relief les circonstances spéciales où se trouvaient placés les invalides ; mais je déclare que le problème me paraît bien loin d’être résolu , car il me serait facile de puiser ailleurs nombre de faits qui viendraient renverser de fond en comble notre fragile édifice.
Je ne puis, cependant, m’empêcher de considérer comme une des preuves les plus convaincantes des bienfaits de l’hygiène , l’espèce de privilège dont la salle 5 a été l’objet. (2) Nous avons ici sous les yeux et dans le même édifice , les divers termes de comparaison, ce qui rend les résultats plus faciles à déduire et plus justes à la fois. Or , en définitive , sur 217 condamnés couchant dans une même salle, et dont la plupart sont affaiblis par l’âge et les infirmités (Voir le Tableau p. 77), nous comptons trois cholériques , tandis que les deux salles de la même partie de l’édifice, sur 4214 hommes valides en fournissent 85.
(1) Voir le mémoire de M. le docteur Pellarin, sur l’épidémie de Givet.
(2) Nous devons ajouter 1® que les baquets (ou bailles d’aisance) de la salle 5 sont presque tous enlevés pendant le jour; qu’il n’existe pour cette salle qu’une seule latrine, placée à l’extrémité, et, pour ainsi dire, en dehors de la salle; (elle peut communiquer avec celle-ci par une porte ordinairement fermée; elle est, en outre, bien aérée); 3°qu’entin,la salle 5 a un plancher habituellement sec, beaucoup plus facile à entretenir dans cet état de sécheresse et de propreté, que l’asphalte des salles inférieures.