‹ Mémoire sur le choléra-morbus asiatiqueChapitre 21 sur 40 · NATURE DU CHOLERA · texte numérisé non relu

NATURE DU CHOLERA

II n’est pas fort difficile dans cette circonstance, comme dans beaucoup d’autres , de critiquer et de battre en brèche les diverses théories qu’on a présentées pour expliquer ou du moins rechercher la nature du choléra. On a quelquefois réussi à prouver ce qu’il n’était pas, et non ce qu’il était réellement. Cependant les idées vraies ou fausses qu’on se forme à cet égard, refluent presque toujours sur la thérapeutique , et acquièrent dès-lors une haute importance.

L’épidémie du Bagne est venue confirmer l’opinion généralement admise : « Le choléra n’est pas une inflammation. » Mais qu’est-il alors ? Ce n’est pas ici le lieu de passer en revue l’interminable série d’hypothèses qu'on lit dans les articles de nos auteurs classiques, dans les journaux, etc., et dont plusieurs rappellent des noms justement recommandables, les Broussais , Bouillaud , Magendie , Delpech , Rochoux , Roche, Bailly, etc.

D’après la spontanéité avec laquelle l’invasion réelle a eu lieu si fréquemment au Bagne, d’après la rapidité avec laquelle les symptômes ont marché, et les fonctions les plus essentielles à la vie ont été enrayées , suspendues , anéanties , je ne puis hésiter à dire que le choléra se comporte comme un empoisonnement ; mais quelle est la substance toxique ? A quelle classe la rapporter ? Quel est le contre-poison ?

La plupart des médecins , frappés de l’abondance des sécrétions intestinales et de la fréquence des vomissements et des selles , ont voulu faire dériver de ces phénomènes, bien remarquables sans doute, tous les autres symptômes, toutes les altérations pathologiques du choléra. On a pensé que pour fournir le liquide cholérique , le sang se privait de ses parties les plus fluides, devenait plus épais, sirupeux, caillebotté ; que sa circulation était bientôt impossible , et qu’il devait ainsi s’arrêter de proche en proche, depuis les capillaires jusque dans les troncs principaux, et dans l’organe central.

I /état de sécheresse des séreuses, la suppression de la sécrétion urinaire , l’amaigrissement rapide , etc. , semblaient aussi trouver une explication facile et séduisante dans cette théorie. Elle a été adoptée par la plupart des auteurs qui ont écrit sur le choléra, par MM. Bouillaud , Gendrin ; d’autres lui ont associé celle de M. Rocuoux qui considère l’altération primitive du sang comme la source des autres symptômes.

II faut bien le dire, tout paraît s’enchaîner à merveille dans eette hypothèse. Cependant, plusieurs médecins (MM. Michel Lévy, Tholozan et Durand de Lunel) ont tenté récemment de l’ébranler. Je soumettrai à mon tour quelques objections qui reposent sur des faits que je crois avoir, sinon interprétés avec intelligence, du moins observés avec attention.

Voyons d’abord ce que pensent MM. Lévy et Tholozan :

Après avoir étudié les diverses lésions anatomiques des poumons (engouement de la circulation capillaire, arrêt total de cette circulation, extravasation du sang , changement complet de ses propriétés dans le réseau vasculaire le plus délié), ils s’expriment ainsi :

« C’est dans son point de contact le plus intime avec les » tissus que nous avons vu le sang se modifier par un phéno- » mène inconnu , mais duquel on peut dire , en voyant le lieu » où il se développe, qu’il résulte de l’action combinée du so- » lide et du liquide vivant.

» Cette première donnée en établissant les liaisons intimes » qui existent entre les altérations du poumon et l’état du sang, » éloigne complètement de notre pensée toute théorie tendant » à établir un rapprochement de cause à effet entre les sécré- » lions intestinales et l’altération du sang. Il faudrait , pour

» admettre ces idées..... qu’il fût démontré . que la compo-

» sition chimique du sang des cholériques s’explique par les » déperditions intestinales à la fois si abondantes dans certains » cas, et presque nulles dans un certain nombre de faits.... la » symptomatologie fait voir que, dans la majorité des cas, les » malades ont éprouvé , avant aucun symptôme du côté de » l’appareil digestif, des modifications prononcées de l’inner- » vation , des vertiges, des bourdonnements d’oreille, des

» troubles de la vue, de la prostration, quelquefois même » des crampes. »

J'ai vu plusieurs fois les symptômes les plus graves et les plus caractéristiques du choléra , tels que la disparition du pouls ou son état filiforme, le refroidissement de la face (nez surtout) , de la langue , des extrémités , T amaigrissement, la perte d’élasticité de la peau , l’altération profonde des traits , se manifester dans l’espace de 15, 20, 50 minutes , alors que les évacuations alvines avaient été peu abondantes, et les vomissements presque nuis; alors qu’il était raisonnablement impossible de rapporter à une aussi faible déperdition, les changements formidables survenus dans les principales fonctions de l’économie.

Nous avons vu , comme beaucoup d’autres médecins, des cas mortels et même foudroyants, avec des vomissements et des évacuations alvines, nuis pour ainsi dire.

N’a-t-on pas signalé le danger du choléra sec , observé dans les localités les plus diverses ? toutefois cette forme existe plus rarement qu’on ne l’a dit , si l’on veut s’en tenir à l’acception rigoureuse du mot.

Ne voit-on pas souvent les vomissements et les selles se suspendre ou se supprimer quelque temps ou même quelques heures avant la terminaison fatale , et pendant cette suspension ou suppression , les symptômes les plus graves progresser rapidement ?

Je choisis, parmi plusieurs autres, un fait des plus probants : il m’est fourni par l’observation clinique du nommé Fégéant, infirmier de la salle des blessés , atteint le 20 Décembre , et qui fut précisément la dernière victime de l’épidémie.

Pris subitement, vers midi, au milieu de ses travaux, de tous les symptômes du choléra , nous les vîmes marcher bientôt avec une telle rapidité qu’à deux heures et demie (de relevée), le pouls était filiforme , et le malade cyanosé , cadavérisé. Eh bien ! jusqu’à ce moment, il avait à peine vomi, et n’était allé que fort peu à la garde-robe I

La matière des vomissements fut recueillie, suivant l’habi-

tude, ainsi que celle des évacuations alvines; après m'être assuré , avec le plus grand soin , que rien ne s’était répandu dans les draps ou sur le parquet, je fis peser, sous mes yeux, toutes les matières rendues, à cette époque, par la bouche et par l’anus ; leur poids ne s’élevait qu’à 400 grammes. A la nécropsie , je n’ai trouvé , dans le tube digestif, que 5 à 600 grammes au plus de liquide ou bouillie cholérique , et encore elle était mélangée , dans l’estomac, à une quantité très notable de substances alimentaires.

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