APPAREIL DIGESTIF
Langue froide, large, comme délavée, plus ou moins collante au doigt , très rarement rouge et sèche.
Soif inextinguible ; c’est un des symptômes qui ont le plus tourmenté les malades : la glace , l’eau froide réussissaient quelquefois à la calmer momentanément. Nous avons, d’ailleurs, varié les liquides , et usé , tour-à-tour , de thé, d’eau de Seltz , de bière coupée, etc.
Inutile d’ajouter qu’il y avait anorexie complète , ce qui établit encore une différence tranchée entre ce qu’on intitule période prodromique et le choléra lui-même. Souvent, en effet, pendant cette période , Lappétit n’était pas notablement modifié , si l’on en juge d’après la déclaration de la plupart des malades, et l’énorme quantité de matières alimentaires qu’ils rejetaient lors des premiers vomissements.
Dans un grand nombre de cas, les nausées, les vomissements surtout, n’ont paru qu’ après la diarrhée ; ils ont rarement fait défaut. J’ai remarqué, comme beaucoup d’autres médecins de la ville de Brest, qu’assez souvent les vomissements et les selles
Sueur froide, visqueuse.
Langue.
Soif.
Anorexie.
Vomissements.
diminuaient sensiblement ou s’arrêtaient tout-à-fait ? quelque temps avant l’issue funeste. Il faut donc se garder alors de porter un pronostic favorable ou de faire honneur de ce changement à quelque agent thérapeutique précédemment employé. J’ai môme observé un petit nombre de cas de choléra fort graves , qui pourraient , jusqu à un certain point , rentrer dans la catégorie de ceux qu’on a désignés sous le nom de secs , en raison de l’absence presque complète, ou de la prompte suppression des évacuations. Faisons remarquer, toutefois, qu’on trouvait assez ordinairement, à l’autopsie, une quantité variable de matière ou de liquide cholérique dans le tube digestif (1).
Il est évident que lorsque l’estomac contenait des aliments au moment de l’invasion (ce qui avait souvent lieu) , ils étaient d’abord rejetés. J’ai même vu quelques hommes succomber , surtout pendant les premiers jours de l’épidémie , sans avoir présenté des vomissements d’une autre nature.
Le plus ordinairement, la matière des vomissements devenait de plus en plus aqueuse , et offrait des couleurs diverses , grisâtre, blanchâtre, quelquefois légèrement teinte en jaune , ou jaune verdâtre, et même tout-à-fait verte (jus d’herbe ou vert-pré ). Cette dernière couleur devenait d’une nuance moins foncée par suite de son exposition à l’air. Le contraire a eu lieu plusieurs fois , pour la teinte grisâtre , et cela , quelle que fût la nature des vases où les matières (vomissements ou selles ) étaient recueillies.
Des observations anologues ont été faites , non-seulement, à l’Hôpital du Bagne, mais encore à l’Hôpital Maritime, salle 1 5, à Tégard des évacuations alvines de couleur primitivement grisâtre (2).
Pas un médecin n’ignore, aujourd’hui, les modifications que l’azotate d’argent apporte à la coloration des liquides contenant des chlorures, (5) comme ceux qui proviennent des voies digestives chez les cholériques. Est-il donc nécessaire d’ajouter
(1) M. Gendrin a surtout insisté sur cette sorte de rétention de la matière cholérique.
(2) Épidémie de la Charité. — Briquet et Mignot, p. 138.
(3) Voir l’analyse de M. Becquerel , page 23.
que pour l’appréciation des couleurs noirâtre ou grisâtre , nous nous sommes mis à l’abri de cette cause d’erreur, lorsque nous avions administré ce sel à titre de médicament?
C’est ici l’occasion de faire ressortir les inconvénients que présentent certaines dénominations qui sembleraient impliquer l’impossibilité de l’existence d’une maladie , toutes les fois qu’elles ne sont pas légitimement applicables. N’est-il pas dangereux d’attacher une valeur absolue , lorsqu’il s’agit d’établir le diagnostic du choléra , à la couleur , à l’aspect des vomissements et des selles appelés caractéristiques ? ...
Dans plus de vingt cas , ces caractères ont fait défaut , et il était impossible de retrouver, dans la matière des vomissements , cette teinte grisâtre ou blanchâtre , ces grumeaux analogues à des grains de riz crevés, etc.* etc Cependant, les symptômes les plus graves (abaissement ou nullité du pouls , refroidissement presque général , suppression des urines , etc., etc.), symptômes qui auraient pu revendiquer, à plus juste titre , l’épithète de caractéristiques , ne laissaient aucun doute sur le véritable diagnostic de la maladie.
La couleur était quelquefois si tranchée qu’il devenait impossible de la confondre avec le blanc ou le gris, — dans le cas , par exemple , où la matière vomie était verdâtre. Or, chez huit ou dix malades au moins , j’ai constaté cette coloration , quelquefois pendant les premières heures , d’autres fois d’une manière non interrompue jusqu’à la mort ou la réaction. Chez le nommé Moitié (n°2340), les vomissements verts (jus d’herbes), ont continué jusqu’à la mort qui a eu lieu le troisième jour (1).
Enfin , dans un quart des cas environ , les vomissements
(1) Les déjections stomacales peuvent être ou riziformes ou blanches, ou bien de couleur vert clair et parfaitement semblables à une solution de sulfate de fer dans de l’eau. J’ai vu un grand nombre de malades qui ont succombé par suite du choléra, qui n’ont jamais rendu par le vomissement qu’un liquide verdâtre et limpide. (Wahu, Annuaire 1850).
M. Barth , épidémie de la Salpétrière, Arch. Septembre 1849. « Les matières vomies , en abondance variable , étaient habituellement constituées par un liquide bilieux et verdâtre ou formées par un mélange de boissons et de mucosités claires et filantes. »
Un cas
(i’hématémèse.
Hoquet.
Eorborygmes.
offraient une teinte grisâtre (plus ou moins foncée) plutôt que blanchâtre.
Gardons-nous néanmoins de tomber dans l'exagération ; et après avoir fait une large part aux exceptions , empressonsnous de dire que les vomissements consistaient assez fréquemment en un liquide plus ou moins analogue à celui des selles; c’est-à-dire qu’on y voyait ou des flocons comme nuageux , blanchâtres ou grisâtres , ou des grumeaux de même couleur, se déposant quelquefois sur la paroi inférieure du vase.
J’ai dit ci-dessus que les vomissements se sont montrés presque toujours. Dans les cas exceptionnels , il y avait seulement des nausées, accompagnées d’éructations gazeuses.
Chez le nommé Le Carpentier , il survint une bématémèse fort abondante /après les premiers vomissements : plus tard , un état comato-typhoïde se déclara sous forme intermittente parfaitement caractérisée ; et une sorte d’accès pernicieux , revenant vers les trois heures de l’après-midi , mit ses jours en danger. La sulfate de quinine en fit justice ; mais la convalescence fut longue et pénible.
Les douleurs dites épigastriques étaient fréquentes, et persistaient même pendant la convalescence. Rarement bornées à l’épigastre , elles se confondaient souvent avec une sensation de constriction pénible à la base du thorax , et s’exaspéraient ordinairement sous l’influence de la pression.
Unedixaine de malades ont accusé une douleur vive, dans l’un des hypochondres, un peu plus souvent à droite qu’à gauche.
Le hoquet apparaissait plutôt lors de la réaction , pendant la convalescence ou la période comato-typhoïde , ou lorsque l’irritation des organes digestifs venait à prédominer (Voir l’art. Réaction).
Le hoquet a fatigué quelques malades d’une manière presque continue , pendant plusieurs jours : quatre , cinq et même huit ; (deux malades entr’ autres, chez lesquels cepenla guérison a été obtenue, l’ont eu pendant 8 jours).
Les borborygmes m’ont paru un peu moins fréquents qu’en
Gargouillement
J’ai souvent constaté l’existence d’un gargouillement presque général ou qu’on faisait naître à volonté en palpant les diverses régions de l’abdomen : il n’était point limité à la fosse iliaque droite, comme dans la fièvre typhoïde. (I)
Peu intenses, à part quelques exceptions ; elles ne doivent pas être confondues avec celles que peuvent déterminer des crampes siégeant dans les muscles eux-mêmes.
Les selles qui avaient déjà paru, assez souvent du moins, pendant la période prodromique des auteurs, sont devenues plus fréquentes et plus liquides , s’échappant même en dépit de la volonté de certains malades , qui faisaient en notre présence de vains efforts pour les retenir; elles semblaient alors animées d’une force d’impulsion assez considérable.
Les selles contenaient souvent des flocons blanchâtres , grisâtres, quelquefois légèrement jaunâtres, sous forme de nuages en suspension dans le liquide, ou des grumeaux de mêmes couleurs; se déposant, en tout ou en partie , sur la paroi inférieure des vases.
La composition chimique des évacuations a été étudiée par MM. Andral , Mialhe et Masselot , plus récemment encore par M. Becquerel (A rchives , Octobre 1849), D’après l’analyse de six vomissements, M. Becquerel considère ce liquide morbide comme constitué par du sérum du sang , étendu d’une quantité d’eau variable , au milieu duquel nage de Y Albumine coagulée, dont les fragmens sont unis par du mucus, et dans lequel se trouve une proportion relativement très forte de chlorure de sodium. Se fondant sur l’examen de quatre évacuations alvines,M. Becquerel admet une grande analogie entre les vomissements et les selles , sous le rapport delà composition chimique, sauf l’alcalinité de ces dernières, qui est due à une faible proportion de sels ammoniacaux.
Dans plusieurs circonstances , la comparaison de riziformes , dont on a peut-être abusé, ne laissait rien à désirer sous le rapport de sa justesse.
Dans d’autres cas, bien plus rares il est vrai( trois seulement), les selles étaient tout-à-fait blanches , comme lactescentes.
(4) Épid. de la Charité. Briquet et, Mignot, page 479.
Douleurs
abdominales.
Selles.
Riziformes.
Deux fois enfin, elles ont offert la couleur de l’eau provenant de la lavure de chairs ou rougeâtre.
Je dois reproduire ici , à l’égard des selles , les réflexions qui m’onPélé suggérées par l’examen du liquide des vomissements. D’après les nuances variées que je me suis efforcé de dépeindre ci-dessus , il est évident que l’épithète de caractéristique a notablement perdu de sa valeur à nos yeux , toutefois à un moindre degré que pour les vomissements, et tant qu’il s’agit de l’épidémie du Bagne.
Odeur. Quelquefois fétide , le plus souvent un peu nauséabonde ,
ayant quelque chose de fade , d’autres fois nulle.
De même que les vomissements , nous avons vu les selles se suspendre ou s’arrêter quelque temps ou même plusieurs heures avant la mort.
Quoique la couleur des selles n’ait pas été aussi pathognomique qu’oii serait en droit de l’exiger d’après les relations , fort bien faites d’ailleurs de beaucoup d’épidémies , il n’entre nullement dans notre pensée d’atténuer la valeur de la diarrhée ou du dévoiement en ce sens :
1° Qu’il est le plus ordinairement le premier symptôme dans l’ordre d’apparition de ceux qui appartiennent au choléra confirmé ;
2° Qu’il précède souvent cette maladie ;
5° Qu’enfin il est d’une fréquence , on pourrait dire d’une constance remarquable.