DF. L’INDE
preuve suffisante ; et, puisque les nerfs sont les conducleuis du sentiment et du mouvement, c’est aussi par eux que le spasme, se communiquantdes viscères abdominaux au diaphragme et jusqu'au cœur, ralentit et abolit enfin l’exercice de la respiration et de la circulation. Peut-on autrement se rendre raison de la mort foudroyante qui arrive dans l’espace de quatre ou deux heures, et qu’on affirme même ne s’être pas fait attendre plus de vingt minutes. Je regarde donc ces nerfs principaux et leurs ramifications, comme étdnt le siège du spasme des organes gastriques, qui constitue la première période de cette maladie. Et , en effet, le spasme domine à son origine, comme le prouvent lesdifférents symptômes que nous avons énumérés. Si, par l’action des remèdes ou les seuls efforts de la nature, le malade revient à la santé, tout indique aussi la solution du spasme et le retour à l’état paisible et naturel des fonctions. Les coliques sont moins vives, les vomissements plus rares, les selles moins fréquentes; la chaleur se rétablit;, le sommeil s’empare du malade; la moiteur, la sortie de l’urine, les déjections bilieuses, annoncent à-la-fois la cessation de l’état spasmodique de la peau , des organes urinaires, et des canaux excréteurs de la bile.
Lemordéchi serait donc primitivement nerveux ou spasmodique, et l’on ne saurait concevoir autrement sa guérison presque instantanée par la seule administration des antispasmodiques et des anodins-. 11 a paru plus violent sur les Indiens, peut-être parce qu’ils sont d’une complexion plus nerveuse et moins robuste que lesEuropéens. Quoi qu’il en soit, si la maladie se prolonge, le danger est plus grand. Pison dit aussi : Si ante viginti quatuor horas non evadunt , succumbunt. Après ce terme, il s’est opéré une conversion ; les phénomènes de la maladie ne sont plus absolument les mêmes; on peut observer des symptômes d’adynamie, mais je ne pense pas que cet état constitue une pyréxie quelconque. Dans ces cas, la maladie n’était pas purement spasmodique, ou elle a consécutivement dégénéré en une phlegmasie de la membrane digestive. Alors, l’inflammation subsistant après lacessatiou du spasme , donne facilement lieu aux altérations organiques que l’on observe dans les phlegmasies. Ainsi le
mordéchi, primitivement nerveux ou spasmodique, peut se convertir ensuite en une phlegraasie gastro-intestinale.
Traitement ,
Le traitement des maladies dont le cours est très rapide, ne comporte aucune temporisation j et de toutes les affections pathologiques, le mordéchi est peut-être la plus aiguë. Sans doute les médecins appelés à donner des soins aux premiers malades atteints par cette épidémie , ont pu hésiter dans le choix des moyens thérapeutiques. On a cherché à appaiscr les vomissements par les différentes liqueurs alcooliques, et par l’emploi de la fameuse drogue amère de l’Inde ; «on a administré l’ammoniac, le calomel , divers purgatifs et même des vomitifs. L’apparition de la bile dans les déjections étant un signe favorable et qui annonçait une terminaison heureuse, on croyait imiter la marche de la nature, en prescrivant des cathartiques, et l’on oub'iait que , pour que les évacuations soulagent et soient vraiment critiques, il faut aussi qu’elles aient lieu debito tempore. Administrer des évacuants lorsque les évacuations ne son t déjà que trop fréquentes et trop abondantes, n’est-ce pas épuiser encore par les médicaments les forces du malade, et hâter le développement de laphlegmasie qui succède ordinairement au spasme. Mais rien ne peut justifier l’action des vomi tifs ; même de l’ipécacuanha ; c’est la fausse et la plus funeste application de ce dangereux axiome, vornitusvomitu curalur : aussi ces remèdes n’ont fait en général qu’ajouter à l’intensitéet à la gravité des accidents.
L’invasion soudaine et la violence des symptômes du mordéchi , feront toujours beaucoup de victimes , avant que les secours delà médecine aient pu être administrés, et opérer un changement favorable. Le spasme , qui a lieu au début de la maladie, peut, comme nous l’avons dit, donner la mort la plus prompte, en se communiquant au cœur et en arrêtant ainsi la circulation. D’un autre côté, MM. Deville, Saint- Yves, etc., ont fait cesser presque tout-à-coup les accidents les plus formidables, au moyen de l’éther et de l’opium. Un résultat aussi instantané de ces médicaments , indicatiohre -
médiis, prouve, à n’en pouvoir douter, que cette maladie
n’était à son début que spasmodique ou nerveuse.
Dans le choléra-morbus d’Europe, les délayants, les adoucissants, composent, dans la plupart des cas, presque toutle traitement. Cependant des médecins, considérant cette ma adie comme purement inflammatoire, ont conseille lasai-nee. Ce n’est pas tout d’indiquer des moyens de guérison, il tant qu’ils puissent être rois en usage. On a pu pratiquer impunément la saignée dans le choléra-morbus d’Europe ; mais cette opération, le plus souveut inutile, ne serait pas toujours sans danger, et, par exemple, lorsque le choléra est occasione par des aliments pris en trop grande quantité, ou d une quu ite
indigeste. Mais lorsque la maladiea toute sa violence, comme
au Bengale , le malade est réduit en peu d’heures a J’etat e plus déplorable; le pouls est petit, débile au point de n être plus perceptible; la respiration se ralentit de plus en plus; les déjections sont involontaires ; un froid glacial est répan u sur toute l’habitude du corps. Faut-il saigner dans des cas semblables?La saignée n’est même pas alors praticable, et es observateurs impartiaux nous ont appris qn en vain on y avait eu recours, et que le sang ne coulait pas. Poui piatiquei avec succès cette opération , il faut que le malade conseiv c ou ait repris un peu de chaleur , et que le mouvement du cœui^et des artères se fasse au moins sentir. N’est-on pas foicé d en agir ainsi dans les blessures même les plus graves, dans 1 aspbyxiepar submersion, etc. il suit delà que loisque le ooips est froid, la respiration lente et le pouls impei ceptible , i seraitbien pernicieux de tirerdu sang, s il était encoiepossi ble d’y parvenir. 11 faut donc s’en tenir alors aux remèdesqui ont été pris avec succès dans de telles circonstances , et re mettre lasaignéeau moment où la réaction portant la chaleur à la circonférence, rcnduueplus grande activité aux 01 ganes respiratoires et au système sanguin.
Néanmoins, si l’on doit commencer par combattrcle spasme, on doit en même temps songer à éviter la plilcgmasie. 1 oui cela il faut garder un juste milieu, en faisant en quelque soi te un traitement mixte ou composé.’ Ainsi , on administre! a d’aboi d les adoucissants et les antispasmodiques, qui dispen
seront de tout autre moyen, s’ils sont suivis de succès ; taudis qu on renoncera a leur emploi, s’ils ne produisent aucun bon résultat , et l’on s’attachera dès lors aux émollients, aux antiphlogistique, aux révulsifs , en un mot au traitement de la phlegmasie gastro-intestinale.
Il n’est pas étonnant que les malades vomissant à chaque instant , et rejetant ainsi les diverses boissons qu’on leur présente, on ait imaginéqu’on ferait cesser les vomissements en les privant de boire. J’ai vu mettre en pratique ce faux principe, dont on ne tarda pas à être désabusé. On doit pourtant convenir qu’en remplissant de liquides, coup sur coup, l’estomac , on favorisele retouret la continuité des vomissements. Dans les pays équatoriaux sui'-tout, cet organe supporte mal un grand volume de boissons délayantes, chaudes. Les Indiens, soit par préjugé, soit par dégoût, refusent toutes nos infusions et nos tisanes. Quoi qu’il en soit, les substances mucilagineuses, gommeuses, gélatineuses, doivent être données en boissons et en potion , en même temps que les antispasmodiques. On prendra de préférence ces derniers remèdes parmiceux que l’on a appelés diffusibles, tels quela liqueur d’Hoffmann, ou l’éther sulfurique, qui a déjà si bien réussi. Ce genre de médicaments ne conviendrait pas sans doute dans une véritable phlegmasie ; mais il paraît aussi qu’on en a exagéré le danger : puisque leur action est, en quelque sorte, fugitive , ils ne peuvent pas avoir les mêmes inconvénients que ceux dont l’effet, est fixe ou persistant.
Les médecins de Manille n’ont pas eu recours à l’éther; ils associaient le camphre à l’opium. Voici la formule qu’ils avaient adoptée, et qui fait partie de l’instruction publiée dans cette colonie en proie au choléra-morbus :
Camphre, quatre grains;
Laudanum , gouttes lxxx;
Esprit-de-vin rectifié, une once.
Mêlez le tout avec une égale quantité d’eau bouillante.
Cette mixture était prise en une seule dose, qu’on réitérait toutes les six heures, jusqu’à ce qu’on aperçut delà diminution dans les principaux symptômes,
DE L’iNDE.
m, .«.crivait que la moitié de celte dose , do trois
lautèTen contact avec la membrane muqueuse de 1 estomac, peut sur-tout favoriser le développement de la phlegmasie a„'on doit chercher à éviter; et puisque ce remède a pu eue administré impunément , et même avec succès, cest un ^elu mot/de croire que la maladie est spasmodiqu e^, non nas inflammatoire, à sa première penode. La quantité de laudanum que les médecins de Manille faisaient prendie tout à la fois, me paraît trop considérable ; je craindrai qu’une dose si forte ne contribuât à produire engouement des vaisseaux du cerveau, l'assoupissement et le délire.
Si, après avoir administré quelques doses d etlier le m lade n’a pas éprouvé de soulagement, on ne do, t pas balancer à lui associer une préparation opiacee, telle, par exemp e, que le laudanum. On connaît leslieureux effets de ce médicament dans le traitement du choléra-morbus d Europe , lorsqu’on a laissé un libre cours aux évacuations , pendan un certain temps. U fait cesserle spasme de l’estomac, produit un mouvement d’expansion qui amène la diaphorese , et si le sommeil a lieu , le malade se réveille dans un état b.en rassurant. Pison dit aussi : Adeô nihil tutum , nisomnum omni industriâ concilies. Je ne crois même pas qu il soit a craindre de faire prendre séparément l’opium sous forme liquide ou solide; et je conseillerai de préférence la solution aqueuse d’extrait d’opium dans un liquide mucilagineux , l'action narcotique de cette substance 11e pouvant se développer tant que le spasme est le plus fort, comme on en a la preuve dans le traitement de plusieurs autres maladies convulsives. LJopiumde Rousseau, dont l’action est plus douce, parce qu’il est dépouillé de la partie résineuse , mériterait , par ce motif, la préférence. N’est-il pas d’ailleurs des cas ou l’opium, en dissipant l’irritation, prévient lui-même l’etat inflammatoire qui en serait la suite? Encore une fois, c est le spasme et non pas l’inflammation qui tue en deux, quatie
ou six heures. Au reste , l’emploi de ces remèdes ne saurait empêcher de remplir concurremment d’autres indications.
Ainsi, ous les moyens de dissiperou dedéplacer lespasme, de modérer la violence des douleurs, et de s’opposer au mouvement de concentration, de congestion, qui se porte sur les organes intérieurs, doivent être promptement mis en pratique. Au nombre des application s externes qui peuventatleindie ce but, les bains d’enveloppe me paraissent sur-tout, devoir inspirer quelque confiance , puisque le spasme s’est d’abord fait sentir à la surface, et que son effet immédiat est d’anéantir un peu de temps- la caloricité nécessaire au maintien de la vie. Qu’y a-t-il de plus propre à fai re succéder un mouvement d’expansion à la force de condensation qui se dirige vers le centre épigastrite, ou les nerfs qui |en dépendent ! Je voudrais augmenter encore l’action des bains d’enveloppe, en faisant dissoudre dans l’eau, chauffée à la température de 3oo à 3?.0, une assez forte proportion dedeutochlorure de sodium (sel marin), pour stimuler d’autant plus l’organe cutané. Les pédiluves synapisés, les synapismes, les vésicans et le cautère actuel sont au surplus lesrévulsifsauxquels on doit avoir recours. Les frictions long-temps cou tinuées à la surface du corps, sont elles-mêmes très propres à entretenir ou à îappcler la chaleur, et à procurer une répartition plus égale de la sensibilité. Mais les frictions sèches, avec un linge chaud ou une étoffe de laine, sont , je crois , préférables à celles qu’on pratique avec des liquides, même spiritueux, qui produisent encore du froid par leur évaporation.
Comme il importe, dans cette cruelle maladie , d’agir surle-champ pour obtenir un prompt résultat, l’application immédiate de l’eau bouillante à la face dorsale des pieds a été substituée aux autres vésicants et rubéfiants dont l’effet est plus lent. Il paraît que dans cette dernière épidémie, ou aurait négligé la pratique, si familière aux Indiens du temps de Tliévenot et de Dellon, de cautériser la plante des pieds avec un fer rouge , procédé dont ce dernier avait tellement reconnu l’efficacité, que, dans la relation de son voyage aux Indes, il assure avoir été lui-même atteint de cette terrible
DE 1,’lNDE. V.Ç)
■îtialadie, et en avoir été guéri pav ce mode de cautérisation.
On doit espérer que la cordialgie, les vomissements, les crampes, en un mot, que les symptômes qui dépendent principalement du spasme, céderont à l’emploi des adoucissants, des anti-spasmodiques, des hypnotiques et des révulsifs. Ainsi, dans la première période, le malade succombe à l’état nerveux et convulsif, ou les accidents se dissipent comme on l'a vu par les faits particuliers que j’ai rapportés, et la santé se rétablit à l’aide d’un régime doux et modéré.
Tel fut aussi le mode de traitement que suivirent en partie M. le docteur Iluet, sur la frégate du lioi la Cjbèle , etM. le docteur Lefèvre, sur la C le opâlre. Le i4 août 1817, le premier de ces bâtiments, naviguant dans les mers d la Chine , relâcha à Malac, ou l’on acheta divers rafraîchissements pour l’équipage. Le 18, on mit sous voile, et l’on continua de faire roule dans le détroit. Le quatrième jour du départ, plusieurs marins cprouvèient, pendant la nuit , de fortes coliques , promptement suivies de vo 1 issements et de déjection s a 1 v i nés qui les obligèrent de quitter le quait. La violence des accidents, la pâleur de la face, la petitesse du pouls , le froid des extrémités et la chute des forces donnèrent les plus vives inquiétudes. Toutefois ne pouvant, à de pareils symptômes, méconnaître l’existence d’une irritation fixée sur les organes digestifs, M. Huet eut recoins aux boissons adoucissantes et mucilagineuscs ; il employa les lavements d’eau de riz, de graine de lin, et fil faire des embrocations huileuses sur le ventre. Ces moyens suffirent quelquefois pour calmer les douleurs et modérer les évacuations; mais si la violence des accidents ne diminuait pas, M. Huet administrait alors avec succès l’éther et l’opium.
Le fut le tx janvier 18.12, que la frégate du Roi la Cléopdlre jeta 1 ancre sur la tv.de de Manille, îles Philippines. Le 3o , le choléra se manifesta à bord , et les jours suivants le nombre des hommes attaqués de cette maladie se multiplia tellement que , le 7 , M. le chevalier Courson de la Ville-IIélio , commandant la frégate, ordonna le départ pour Macao. Le nombre dos malades s’était rapidement élevé à trente-deux,
MÉMOIRE SUR I.E CIIOLÉrA-MORRUS.
et sept avaient succombé : huit jours après le départ, il n’y avait plus de nouveaux malades. On trouvera dans les observations que j’ai rapporlées au commencement de ce mémoire, les détails du traitement prescrit par M. le docteur Lefèvre; je me bornerai à rappeler ici une réflexion consignée dans son rapport : « Je ne pouvais, dit-il, i nsistet long-temps sur l’usage des boissons adoucissantes , dont je n’obtenais pas d’effet sensible, et l’état alarmant des malades m’a forcé d’avoir promptement recours aux anti -spasmodiques diffusibles, aux sédatifs, etc. »
Lorsque la cessation du spasme, caractérisé sur-tout par le retour de la chaleur, ne met pas fin à la maladie, les évacuations sont moins fréquentes ou supprimées; mais l’état du malade est toujours fâcheux; l’épigastre et l’abdomen restent douloureux et tendus, et l’on doit présumer qu’il existe une phlegmasie concomitante ou consécutive de la membrane muqueuse gastro-intestinale. Il faut alors s’attacher à combattre cette disposition inflammatoire par des boissons adoucissantes, nitrées, légèrement acidulés , par des applications émollientes sur le ventre, et enfin par des antiphlogistiques. Les évacuations sanguines ne m’ont pas paru pouvoir être pratiquées à l’origine de la maladie pendant la période de froid ; elles ne feraient qu’affaiblir encore la circulation et s’opposer au retour de la chaleur et à la réaction qui doit s’opérer pourle salutdu malade. La saignée, dont on s’abstient communément dans le choléra-morbus d’Europe, quoique son issue soit d’ailleurs rarement fatale, pourrait déterminer à l’instant la perte du malade , dans une situation où la vie ne tient plus en quelque sorte qu’à un reste de chaleur. Mais lorsque les accidents ne sont plus essentiellement nerveux, c’est à tort que l’on considère la prostration des forces comme constituant la fièvre qu’on a appelée adynamique. La fièvre, s’il en existe , la faiblesse, la tension., la sensibilité de l’abdomen , etc., appartiennent alors à la phlegmasie de l’estomac et de l’intestin. Or, si le sujet est jeune, bien constitué, d’un sang européen , si la tempéra turedu corps se soutient ou s’est rétablie , si les évacuation; sont arrêtées, sans que l’état du malade s’améliore, l’appo-
DE L’iNDE.
sition des sangsues ou des ventouses scarifiées ( i ) sur les parties voisines de la douleur , contribuera efficacement à modérer l’irritation et à dissiper l’état inflammatoire des viscères abdominaux.
Il ne faut pas, au reste, abandonner l’usage des révulsifs, qui ne sont pas alors moins nécessaires que durant la première période. Ainsi les synapismes aux pieds , les vésicatoires aux jambes ou aux cuisses , pourront être utilement employés. C’est alors aussi qu’on a pu obtenir de bons résul. tats des vésicants et même des eseharotiques appliqués sur l’épigastre, au moyen d’une éponge imbibée d’acide nitrique. Néanmoins la cautérisation par le feu me paraît devoir être plus sûre et aussi efficace que l’action des acides minéraux.
Les bains tièdes peuvent encore trouver place dans le traitement de cette maladie; ils conviennent en général dans les affections douloureuses et inflammatoires des viscères abdominaux. M. le docteur Labrousse a eu à se féliciter de leurs effets.
Le mordéchi était quelquefois compliqué par la présence des vers; mais le plus souvent les malades n’en ont pas rendu, et l’on en a rarement tiouvé dans les cadavres. Onne saurait donc leur attribuer une part directe à la production de cet état pathologique, et ils ne fournissent par conséquent aucune indication particulière à ‘remplir. Ce n’était pas sans doute dans cette vue que les médecins anglais ont fait usage du calomélas, maisparce qu’ils le croient propre à combattre l’irritation et l’état inflammatoire. L’acuité de cette maladie ne permet pas de compter sur la salivation, qui leur paraît, en général, une des conditions importantes de l’action de ce médicament, dans les affections contre lesquelles ils en font habituellement usage. Toutefois , lorsque les malades ont rendu des vers, il est rationnel de joindre le muriate mercuriel doux aux purgatifs qu’on croit utile d’administrer , lorsqu’il n’existe plus de signes d’inflammation.
(0 J ai dû citer ici les scarifications comme un des moyens de pratiquer localement lasaigne'e, parce qu’il est constant que, dans plusieurs de nos colonies, il n’y a pas de sangsues.
Contagion , Prophylaxie.
La partie do la médecine qui a pour objet de prévenir les maladies , n’est pas la moins utile ou la moins importante. Elle trace aux individus des préceptes à suivre , pour se soustraire aux maux qui les menacent isolément; elle s’élève aux pl us hautes considérations physiques et politiques, pour détourner ou arrêter les ravages des maladies populaires, qu’elles soient épidémiques ou contagieuses. Commcntcet art conservateur resterait-il inactif dansces grandes calamites? Lors meme que les mesures qu’il propose seraient inefficaces ou superflues , elles auraient encore le grand avantage de rassurer la multitude, d’entretenir ses espérances et de lui faire entrevoir la fin des maux qui l’affligent ou qu'elle redoute.
Le mordéchi ou choléra-morbus du Bengale est-il contagieuxou simp!emcntépidémique(i)?On ne peutlui refuser ce dernier caractère; mais a-t-il en même temps manifesté la propriété de se propager par contagion ? Dans l’examen de cette question, il faut d’abord se prémunir çontre la similitude des mots qui conduiraient à une seule conséquence. Ainsi le choléra-morbus en Europe n’est certainement pas contagieux; et cette question ne fut même pas proposée lors de l’épidémie dont Sydenham nous a laissé l’histoire , ni aux autres époques où la même maladie régnait aux Indes orientales. Mais il est en même temps vrai que les médecins qui ont admis la contagion de cette maladie , ne l’ont pas considérée comme un choléra, et qu’iis l’ont rangée parmi les fièvres adynamiques ou les typhus. Cette classification ne nous a pas paru suffisamment justifiée, et nous ne voyons pas plus ici de fièvre essentielle, que dans le choléra-morbus de nos contrées.
Les médecins anglais à Calcutta, à Madias, n’ont pas cru que cette maladie fût contagieuse, en ce sens qu’elle ne leur a pas paru se communiquer par le contact. A l’ile Maurice, où elle éclata à l’époque de l’arrivée de la frégate de S. M.
(i) Voyez, la note à la fin du Me'moire.
i)E l’inde.
Britannique la Topaze , en novembre 1819, ils ont été divisés d’opinions. Sur les frégates la Cibèle et la Cléopâtre , il ne s’est présenté aucun motif d’admettre la contagion du choléra-morbus. Il ne faut pas oublier néanmoins que ce dernier bâtiment n’avait pas cette maladie à bord, lorsqu’il mouilla à Manille, et qu’elle cessa bientôt dès qu’il en fut parti. Cependant, instruite de bonne heure des ravages que l’épidémie exerçait à Maurice , l’autorité supérieure dans la colonie française de Bourbon ne négligea aucune précaution pour s’opposer à l’introduction de cette maladie ; mais elle sut franchir toutes les barrières et parvint à y pénétrer. Elle y fut , dit-on, portée par des individus qui y avaient été débarqués clandestinement. Quoi qu’il en soit , le désastre de Maurice avait donné l’éveil , et, en cherchant à éviter le mal, on avait porté la prévoyance jusqu’à s’occuper de ce qui serait à faire, Si l’on ne pouvait s’en garantir. Un lazaret avait été disposé à cet effet, et les malades de Saint-Denis furent successivement transfères dans cet asile. On établit en même temps un cordon autour de cette ville; les colons des lieux environnants s’interdirent aussi toute communication avec elle , et la maladie commença et finit dans son enceinte. Non-seulement elle ne se répandit pas dans les autres parties de l’île , mais le nombre total des malades ne fut que de deux cent cinquante-neuf, tandis qu’à Maurice il s’éleva jusqu’à vingt mille. On a donc pu regarder la maladie de Bourbon comme contagieuse , puisque la séquestration semblait en avoir borné et arrêté les progrès.
Si de pareilles dispositions eussent été prises à l’île Maurice, au momentmême de l’invasion de la maladie, elle n’eût peut-être pas été si meurtrière. Lorsqu’on n’adopte pas une mesure, on ne sait pas quel en eût été le résultat, et l’on n’est pas fondé à dire qu’elle était inutile. Une maladie épidémiques est-elle toujours la même? ne peut-elle pas être plus ou moins modifiée par la différence des lieux où elle vient s établir , et par beaucoup d’autres circonstances ? On veut fane de la contagion un phénomène simple, invariable et constant dans ses effets : moi , je le crois , au contraire , très complexe, très variable en lui-même et dans ses produits. Ou
a observé, par exemple, que le choléra-morbus était moins funeste dans les lieux élevés et sous une basse température. Je ne doute pas non plus que beaucoup de maladies simplement épidémiques à leur origine , ne finissent par acquérir la propriété desecommuniquer par contagion, lorsque la quantité des malades et des morts est très considérable. Si une agglomération d’un certain nombre d’hommes bien portants suffit pour faire éclore parmi eux des maladies très graves, comment l’état des malades ne s’aggraverait-il pas, en raison, pour ainsi dire, de leur multiplicité? A'insi , en supposant que le choléra-morbus qu mordéchi ne soit pas toujours contagieux, il pourrait encore revêtir ce caractère dans certains cas, dans quelques localités, ou par une plus grande réunion des causes qui le produisent. La petite vérole n’est pas contagieuse pour les individus vaccinés ; mais plusieurs exemples ont déjà prouvé que, lorsqu’elle règne épidémiquement, elle peut attaquer, quoiquo.d’une manière irrégulière et presque sans péril, des personnes s04mis.es précédemment à l’insertion du vaccin. Tout eq niant, mais avec restriction , la contagion du choléra, les médecins anglais rapportent que les troupes atteintes de cernai le communiquaient aux habitants des villes qu’elles traversaient ; et ils ajoutent qu’un corps- d’ar-' méenetardaitfpas ken être délivré lorsqu’ils se partageait en plusieurs détachements.
Rien dans les phénomènes ni dans la nature du mordéchi ne paraîtrait susceptible de je transmettre d’un individu à un autre. En effet, le spasme en constitue la première période, et nous n’avons pu voir dans la seconde qu’une phlegmasie gastro-intestinale. Or , qu’y a-t-il de contagieux dans le spasme ou dans un état inflammatoire? 11 est vrai qu’on no saurait admettere lacontagion du spasme, autrement que par l’exemple ou par l’imitation- Mais n’est-il pas constant , que dans plusieurs maladies éminemment contagieuses, et, par exemple, dans celles que l’on a appelées fièvre des hôpitaux, des vaisseaux, des prisons, on trouve communément, après la mort, des désordres produits par l’inflammation. Il est bien probable que les typhus nosocomial , naval et oarcéraire ne cesseront jamais de passer pour contagieux. Le caractère
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iuflammatoired’une maladie n’exclut donc pas nécessairement la contagion ; et l’on a remarqué plusieurs fois que les miasmes septiques avaient porté leur première impression sur l’estomac et les intestins.
Comme aux époques de l’importation par mer d’une autre maladie, on voit ici l’explosion ducholéra-morbus coïncider avec l’arrivée des bâtiments. 11 éclate à Maurice, presque au moment du mouillage de la frégate de S. M* B. la Topaze ; et lorsqu’il paraît à Bourbon , c’est encore à la suite d’un débarquement de plusieurs hommes qui s’introduisent furtivement dans cette île. Il est possible que, sans ces communications, le choléra- morbus n’eût pas pénétré dans lesîles de Maurice et de Bourbon. Cela supposerait l’existence, sur ces bâtiments, d’un principe matériel capable de propager la maladie; elle ne pourrait ensuite se répandre dans la population sans sortir de ses premières limites, ou, si l’on veut, du foyer d’infection : donc ce foyer est, quoi qu’on eu dise, suscep tible de s’étendre ou de se multiplier. An reste, l’infection , quel que soit le sens que l’on donne à ce mot, suppose déjà l’existence d’une maladie transmissible d’une manière quelconque, sinon par le contact.
M. le docteur Labrousse a suivi presque pas à pas , et de maison en maison, la marche de la maladie, depuis le lieu du débarquement jusque dans l’intérieur de la ville de Saint- Denis, et il nous montre qu’elle a employé dix-sept jours à parcourir une distance de cent cinquante toises. Il rapporte que deux Noirs malades ayant été transportés au lieu dit le Chaudron, la maladie pénétra dans deux, habitations et attaqua dans l’une sixNoirset deux dansl’autre. Les habitantsde celieu, effrayés de cesévénements, isolèrent de suite cesindi vidus, et par là arrêtèrent lesprogrès du mal danscette partie de l’île. Chez la femme Manvédy, dit encore ce médecin, un Noir, pêcheur, est frappé de la maladie : la Négresse avec laquelle il vivait lui donne des soins pendant le peu de temps qu’il a encoreà exister : à peine a-t-il lesyeux fermés, qu’elle revient chez son maître, éloigné d’un quart de lieue de l endroit où le Noir était mort; elle est atteinte de la maladie le
lendemain, et la communique k un Noir de la maison et à une esclave du voisinage.
L,o meme médecin raconte que des prisonniers delà geôle, chargés du transport des malades et des cadavres, sont morts dans l’exercice de cet emploi; qu’au larazet,deux infirmiers seulement ont échappé à la contagion ; que, dans 1 hôpital, des individus attaqués du choléra-morbus, avaient communiqué leur maladie a des servantes et à plusieurs autres malades. Il termine en demandant par quel prodige, si cette affection n’était qu’épidémique, quelques hommes armés pour s’opposer a ce qu’on traversât laligne ducordon ,' ont-ils suffi pour empêcher que le mal n’étendît plus loin ses ravages ?
Le . fait que je vais rapporter est un autre exemple de l’efficacité des mesures sanitaires contre les atteintes de cette maladie. En 1822, les approches du choléra déterminèrent M. de Lesseps , consul de Fiance à Alep, à se réfugier, avec tous ceux qui voulurent l’accompagner, dans un jardin , à quelque distance de la ville. Son asile étant clos de murs et entouré d’un large fossé, il n’y laissa que deux portes, une pour l’entrée et l’autre pour la sortie : tant que dura le fléau , il n’admettait rien du dehors, sans le soumettre aux précautions observées dans les lazarets. Cette colonie d’au moins deux cents personnes, et composée non-seulement de Francs plus ou moins acclimatés, mais encore de plusieurs naturels, n’eut pas un seul malade , tandis qu’en dix-huit jours la maladie fit périr quatre mi lie personnes dans la ville.
D’après ce qui précède , attribuera-t-on à la maladie qui nous occupe une propriété contagieuse? Si ces considérations ne sont pas assez convaincantes, si elles laissent de l’incertitude dans les esprits , c’est que la question ne comporte guère une solution plus complète ni plus positive. Mais en examinant la proposition inverse, 'c’est-à-dire , la non-contagion, on ne la trouve pas plus solidement établie, et l’on reste également dans le doute. Quel parti le médecin doit-il alors embrasser ? 11 s’écriera avec l’orateur romain : Valeant cives nier, valeant ; sint incolume ! etc. ; et , renonçant à la
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vaine prétention de tout concevoir et de tout expliquer, il ne consultera plus que la sûreté publique.
Ce ne sont pas, comme nous l’avons déjà dit , les matières contagieuses seulement qui réclament les secoui s de 1 hygiene ou d’une bonne police médicale. Les épidémies tiennent aussi à des causes générales, qui affectent une portion plus ou moins considérable de la population, et elles nécessitent presque toujours des mesures qui sont du ressoit de 1 autorité administrative. Enfin les maladies sporadiques mêmes ont leur porphylaxie , et, dans l’histoite désaffections pathologiques, le médecin ne se borne pas a exposer les moyens de les guérir, il doit encore en indiquer le traitement préservatif. Mais comment prévenir ou arrêter les ravages d une maladie qui , comme le choléra -morbus , éclate tout-à-coup et donne la mort eu si peu d’instants? 11 me semble qu ici le danger est trop grand, trop imminent, pour permettre de longues discussions sur le caractère contagieux ou non contagieux de la maladie. Il faut agir promtement ; et pour parvenir plus sûrement au but , on ne doit pas craindre de le dépasser.
Pourquoi tant de prévention contre des lazarets et les quarantaines? Voyez si le régime sanitaire qu’on suit à Marseille avec une scrupuleuse exactitude, y donne lieu a quelque clameur, et s’il n’est pas au contraire l’objet du respect et de la satisfaction du public. Faut-il rappeler ces temps déplorables où les maladies cutanées, la lèpre , l’éléphantiasis , étaient répandues en Europe, à tel point qu’il fallut construire un nombre prodigieux de maladreries ou léproseries ? Qui pourrait douter que ces établissements n’aient beaucoup contribué par l’isolement des maladies ( ne pars sincera trahalur), à faire disparaître d’au milieu de nous cette plaie du genre humain ? Maintenant l’esprit de système s’opposerait sans doute à l’exécution de cette grande mesure, en soutenant que ces maladies ne sont pas contagieuses; mais on ne peut ignorer qu’eiles se perpétuent héréditairement dans les familles, et ce mode particulier de contagion ou de transmission n’est pas moins redoutable. On ne balança donc pas à renfermer, non pour quelques jours , mais pour toute
•JO, .MEMOIRE sur le gholera^morbus
leur vie , les malheureux atteints de la lèpre ; et l’on réussit à purger le sang européen d’un virus dont nous pourrions être nous-mêmes infectés, sans la prévoyante sévérité de nos ancêtres. Cette législation rigoureuse, mais nécessaire, est encore en vigueur dans plusieurs de nos colonies où la lèpre est commune, sur-tout parmi les Noirs ; et ce n’est qu’en empêchant la cohabitation des malades avec les individus sains, qu’on a pu prévenir des générations successives d’être toujours souffrantes, à charge à elles-mêmes et aux autres.
Ainsi le régime sanitaire prescrit par la loi du 3 mars 1822 et par l’ordonnance royale en date du 7 août suivant, serait en général applicable à la maladie qui nous occupe, si elle menace de s’introduire par des communications maritimes. L’exemple de ce qui s’est passé à Bourbon, l’heureuse conduite de M. Lesseps à Àlep, permettent de croire qu’il ne serait pas impossible d’empêcher qu’elle se répandît parmi les habitants de nos villes maritimes. Elle trouverait peut-être plus de facilité à franchir par terre les limites de notre territoire ) mais alors l’isolement et la séquestration pourraient encore en ralentir la marche, en abréger la durée, et diminuer le nombre de ses victimes.
La précaution qu’il est instant de prendre daus une ville menacée d’une épidémie si funeste, serait donc d’ouvrir pi’oinptement un lazaret pour isoler les premiers malades: c’est la plus forte barrière que l’on puisse opposer aux maladies dont on redoute la contagion. Les médecins signalent en même temps à l’autorité et au public les causes probables de la maladie, et les moyens que chacun doit employer pour se soustraire, autant que possible, a leur influence. Enfin , si l’on n’a pas été assez heureux pour prévenir ou pour arrêter la propagation de la maladie, il ne reste plus qu à imiter l’excellent ordreétabli par les Anglais dans la ville de Madras, et dont je dois la connaissance à M. le docteur Conwel, membre du bureau de santé de cette résidence. Deux hommes par rue étaient chargés de transporter les malades dans des hôpitaux, multipliés au point qu’il y en avait un pour trois rues, afin que les secours nécessaires aux malheureux atteints par
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l’épidémie, leur fussent plus sûrement et plus promptement administrés.
Des faits précédemment rapportés , de l’histoire et du traitement de cette maladie, on peut, je crois, déduire les corollaires suivants : Le mordéchi est le clioléra-morbus , mais épidémique, plus rapide, plus violent, plus souvent mortel, etpeut-être transmissible. L’état spasmodique entrevu dans le choléra d’Europe , au début de cette maladie, est plus manifeste dans celui de l’Inde, et permet d’administrer d’abord des calmants et des révulsifs. Lorsque la chaleur du corps se maintient ou s’est rétablie, on doit exclusivement s’attacher à prévenir ou combattrela phlegmasie gastro-intestinale, par les antiphlogistiques , les révulsifs , etc. Il est dangereux pour les vaisseaux de mouiller et de séjourner dans un port naguère eu proie au choléra-morbus épidémique, comme le prouve la relâche de la frégate la Cléopâtre , à Manille. Enfin, les mesures que prescrit le régime sanitaire ont paru prévenir l’invasion et arrêter les progrès du choléra-morbus oriental(i).
( Extrait du Journal universel et hebdomadaire de Médecine ).
(1) Nous avons cru pouvoir publier dans notre recueil ce mémoire, imprimé, il est vrai en 1824, mais qui, destiné exclusivement aux officiers de santé de la marine et des colonies , n’a pas été mis dans le commerce , et, par conséquent , était inconnu à la plupart des médecins. Quoique l’auteur ait formellement considéré le choléra-morbus comme purement épidémique ( page 32), il n’a pas cru devoir supprimer des faits que l’on a pu citer en faveur de la contagion ; mais il désire que nous fassions connaître ici que son opinion est absolument contraire à ce système.
( fllote des rédacteurs. )