CHAPITRE VI
depuis l arllivek de rollon en normandie , jusqu a l'entrée de Geoffroi Plantagenet, a Rouen.
L'histoire de Normandie n'a pas d'époque plus glorieuse que celle dont il s'agit dans ce chapitre et les deux suivants. Sans doute, avant le \' siècle et après lexii^, notre province a été féconde en grands hommes de tout genre ; mais dominée et entraînée par la Gaule ou par la France, elle avait vu son action effacée dans l'action générale. Entre le ix® et le xin* siècle, au contraire, elle a vécu de sa vie propre, et ce fut avec un incomparable éclat. Plus tard, pendant les luttes séculaires de la France contre les Anglais, les Normands joueront un grand rôle, et nous les verrons résister, avec leur froide énergie ,
— seaux désastres les plus accablants; dans la période où nous entrons, le succès couronne toutes leurs entreprises, et seuls , ou à peu près» ils occupent la renommée.
Le récit exact des premiers développements poli tiques et commerciaux du duché de Normandie eût été sans doute l'une des pages les plus instructives de l'histoire moderne ; aussi doit-on regretter vivement que les annales de ces temps héroïques aient été écourtées et défigurées par d'ennuyeux rhéteurs, comme Dudon de S. -Quentin, ou par des moines, préoccupés des intérêts de leur couvent, comme Guillaume de Jumiéges.
Quand Rollon débarqua à Rouen, en 911 (1) , sur la petite île de S. -Martin de la Roquette (2), la ville ruinée ne contenait plus que de pauvres marchands et un peuple sans armes. Rollon , séduit par la beauté du site et par les avantages de la position , résolut de se fixer en ce lieu, et commença par assurer les Rouennais de sa protection (3). On peut,
(1) Sur la date de l'arrivée de Rollon en Normandie, voyez A. Le Prévost, Notes pour servir à VHist. de Normandie^ !'« part., p. 51 et suiv.
(2) Cette ile est représentée aujourd'hui par l'enclos, dit la cour Martin, situé au bas de la rue Grand-Pont.
(5) Dudo, ap.du Chesne, Hist. ISormannor. scriptores, p. 75.
à la rigueur, expliquer cette conduite, si difîérente de celle des autres pirates, par la nécessité où se trouvait le chef norwégien de se créer une nouvelle patrie [\ ) ; mais lorsqu'on voit la principauté normande s'étendre rapidement, se peupler d'hommes de tout pays sans que sa nationalité naissante soit détruite, les lois du prince observées , la culture reparaître dans les campagnes, les villes et les églises relevées, les artisans de toutes les professions reprendre leurs travaux avec sécurité, il faut nécessairement accorder à notre premier duc les qualités d'un héros, conquérant et législateur (2).
Rollon sut donc se faire obéir de ses sujets et craindre par ses ennemis. Sa domination paraît même avoir été populaire, et, après sa mort (3), les guerres civiles et étrangères ayant fait leur proie de la Normandie , pendant le règne du faible
(1) Sur les causes de l'exil de Rollon. voyez Deppiug, FHst. des expédit. marit. des Normands^ l. 111 , c. 2. Nouvelle édit. enlièrement refondue. Paris, 1844, in- 18, p. 232.
(2) Cf. Dudo, ap. Script, rerumnormann. , p. 85; Appendix altéra ad chron. Fontanell., z^. Spicilegium^'m-ioX.^ t. II, p.
(3) L'année de la mort de Rollon est incertaine. M. A Deville place sa mort de 928 à 932, et M. A. Le Prévost pense qu'il fut tué en 925. Cf. Dissert, sur la mort de Bollon, par M. Deville , Mém. de l\icad. royale de Bouen^ t. XLIII, p. 509) ; Orderic
Vital, édit. Le Prévost, t. II, p. 8, note 2.
Guillaume-Longue Epée et la minorité de son fils Richard I", on regretta plus d'une fois la terrible justice de RoUon, qui avait été la sauvegarde du pays. Le calme ne reparut guère qu'après l'année 946, lorsque les Rouennais eurent repoussé les Français et les Allemands, et que le jeune Richard entrepris le gouvernement du duché (1). Vers le même temps, les incursions Scandinaves commencent à perdre, au grand avantage du commerce maritime, leur caractère purement guerrier (2) , et notre province entre en rapports pacifiques avec les peuples septentrionaux. Nous ne citerons pas, à l'appui de ce fait, une visite que les rois de Danemark, de Norwège et de Suède auraient rendue à Richard P"" ou à son fils Richard II, bien que Guillaume de Jumiéges s'en porte le garant. Il nous faut des preuves moins sujettes à contestation (3), par exemple, la venue à Rouen, tout à la fin du x® siècle, deSigvatur, sénéchal du roi Olaf Trygweson; le voyage de ce Scalde norwégien avait même pour
(1) Voyez sur ce point A. Chéruel, fJist. de Bouen pendant l'époque communale, t. I, introduclion, p. XLIII et suiv.
(2) Warnkœnig, Hist, de la Flandre, etc., t. I, p. 148.
(3) Cf. Guill. de Jumiéges, L. I, c. H ; Ord. Vital, édit. Le Prévost, 1. 1, p. 177 ; Noël, Etudes hist. sur les institutions de la Xormandie, i" art. {lierue de Rouen) ; Depping, Eocpèdit. des Norm.y édit. précitée, p. 526 et suiv.
objet quelques transactions commerciales (1). Rappelons aussi que, grâce aux relations de Richard II dans le Nord, Emma, vicomtesse de Limoges, fut renvoyée sans rançon à son mari en l'année 1008, après une captivité de trois ans chez les Scandinaves (2j.
Ces détails, et d'autres que j'omets, rendent peu croyable cette assertion : que les Normands ne savaient plus, au xi® siècle, de quelle contrée ils étaient originaires (3). Comment admettre cet oubli , alors que, dans la Basse-Normandie, on parlait encore la langue des Scaldes?(4) Il me semble plus naturel de penser que nos chroniqueurs n'étaient pas fort habiles en géographie. Du reste, les souvenirs d'une origine commune ne sont pas nécessaires pour expliquer les relations des Normands avec les Scandinaves ; car le commerce des deux peuples, en Angleterre, a dû les rapprocher de bonne heure.
(1) Ed. Frère, Coup-d'œilsur les ménestrels en France et en Angleterre^ p. 9.
(2) Adhémar de Chab., ap. Bouquet, Rec. des historiens de France, t. X, p. 151.
(5) Depping, Expéd. des Norm.^ p. 559 ; d'après Dudon , 1. I", et Guill. de Jumiéges, I. !«', c. 2.
(4) Hug. Folcandichron. , ap. Muralari , Seript. rerum Italie. , t. VH.
Notre commerce avec les Anglo Saxons est fort ancien; il devait être considérable, car ce peuple produisait peu et demandait beaucoup à ses voisins. Nous connaissons un règlement du roi Ethelred II, promulgué en l'année 979, par lequel les marchands de Rouen, qui apportaient à Londres des vins et du craspois(du marsouin), sont exempts d'impôts (1). Nous faisions donc, dès le x* siècle, le transit des vins de France pour l'Angleterre. Quant au commerce du craspois , c'était une très ancienne et très importante industrie, dont nous nous occuperons en traitant des pêches des Normands (2).
Je me trouve moins bien renseigné relativement à la Flandre , avec laquelle d'ailleurs nous fûmes en guerre jusqu'en 966. Mais on doit croire que les Rouennais vinrent commercer dans cette contrée , éminemment industrielle, sinon après que notre duc Richard P"" eut réconcilié le comte Arnoud II avec Hugues-Capet, en 987 , du moins lorsque Robert-le-Magnifique eut, en 1028, rétabli Bau-
(1) Cf. Leges ^Ihelredi régis, c. 23 , ( du Cange , verbo Craspiscis) ; i. Bromton chronicon , ap. Twysdcn , iHstor. anglic. Script. X ^ t. I", col. 197. — Il paraît que ces denrées payaient au contraire à Londres, au xn« siècle. Voyez la charte de Henri Plantagenet , art. 21 , dans Ghéruel y Hist. de Rouen précitée , t. I", p. 2it et suiv.
(2) ^oyez ch. vin, section 2.
douin IV en Flandre , et surtout après le mariage de Guillaume-le-Conquérant avec la fille de Baudouin V (I). Que si l'on veut absolument un acte et une date, il faudra descendre jusqu'en 1202. En cette année, Geoflroi Trentegerons et Roger, fds d'Agnès, marchands de Rouen, étaient en instance, auprès de la comtesse de Flandre, pour se faire restituer une somme d'argent qu'elle exigeait d'eux (2).
C'en est assez , ce nous semble , pour montrer que la colonie des Normands de la Seine eut la plus grande part au rétablissement, je dirais même à la création du commerce maritime de la France avec le Nord. Maintenant, tournons-nous vers le Midi, car l'activité normande s'est aussi dirigée de ce côté , et s'y est rendue célèbre par les actions les plus hardies.
Bien que notre commerce méridional ait dû être favorisé par les alliances, qui mêlèrent le sang des ducs de Normandie à celui des maîtres de l'Ile de France , de la Bretagne, du Poitou , de l'Auvergne , de l'Aquitaine et de la Castille, toutefois je ne m'ar-
(1) Warnkœnig , Uist. de la Flandre, t. I , p. 152 et suiv.
(2) Jiotuîi litterar, patent, in turrt Londincnsi asservait ^ accurantc Th. 1)uffus'11ai;uv, vol. I". piut. !'«, p. 21.
rèterai pas à ces considérations (1). J'ai hâte de suivre nos pères jusqu'en Italie et en Palestine.
Que ce fût l'amour du gain ou le zèle religieux qui les déterminât, il est certain que l'on vil les Normands, avant l'an 1000, se diriger vers Rome et Jérusalem en habit de pèlerins. Raoul Glaber, qui vivait au xi® siècle, assure que Guillaume- Longue-Epée, Richard P' et Richard II facilitaient , de tout leur pouvoir, les pèlerinages de leurs sujets, et il ajoute que ces princes envoyaient des présents considérables à toutes les églises , principalement à celle du Saint-Sépulcre. Richard II, surnommé le Ron , qui gouverna notre province entre les années 1002 et 1027, était si bien connu en Syrie, que les moines du Mont-Sina venaient tous les ans à Rouen recueillir ses aumônes (2). 11 va sans dire que les pèlerinages en Italie étaient encore plus fréquents. Tout le monde sait que les quarante Normands qui s'enrôlèrent, en 1016, au service des Lombards de Rénévent et de Salerne , venaient d'accomplir, dans la Capitanate, le pèlerinage du Monl-Gargan. Un autre fait singulier et peu connu, qui démontre l'ancienneté des rapports de l'Italie avec notre pro-
(1) V, sur ce sujet \Ari de vérifier les dates ^ in-fol., t. II , chap des ducs de Normandie , pass.
(2) Raoul Glaber, 1. 1", c. 3, coll. du Cliesue , t. IV, p. 9.
vince , c'est le voyage qu'un habitant de la Fouille fit à Rouen, vers l'an 980, afin d'obtenir sa guérison par les mérites de saint Ouen (1).
Nos ducs devaient précéder en Syrie et précédèrent en effet tous les autres princes de l'Occident.
En 1032, Robert-le-Magnifique prit le bourdon des pèlerins et partit pour la Terre-Sainte ; Robertle-Frison, comte de Flandre, ne s'achemina vers Jérusalem qu'en 1085 (2). On trouve tout simple, après cela , que les Normands aient été des premiers à s'enrôler , lorsque les prédications de Pierre- TErmite appelèrent, en 1095, l'Occident à la croisade. C'étaient, du reste, de rudes pèlerins, et qui ne se faisaient pas faute, chemin faisant, de distribuer quelques bons coups d'épée. A ce titre, ils étaient renommés partout, mais particulièrement en Espagne, en Italie et en Sicile.
Toutes ces expéditions ou pèlerinages, comme on les voudra nommer, ne se faisaient point sans un peu de profit. On racontait au retour ce qu'on avait appris des usages de ces pays lointains; on
(1) Neustria pia^ S. Audoenus, p. 20, § III.
(2) f^. l'excellent article de M. Lud. Lalanne sur les Pèlerinages avant les Croisades, Bibliothèque de r École des Chartes ^ t. II , 2» série , p. 1 et suiv.
montrait les merveilles de leur industrie. Ainsi , en 1077 , Guillaume Pantol donne à l'abbaye de S. Evroult quatre morceaux des plus belles étoffes, brochées d'or, qu'il eût rapportées de la Fouille. Il est également très probable que les manteaux de noces de Guillaume-le-Conquérant et de sa femme étaient venus de l'Orient (1). Pour toucher du doigt les avantages commerciaux que ces audacieuses pérégrinations pouvaient procurer, il faut savoir qu'à Chartres , plus de cinquante années après que les Normands étaient établis dans la Fouille, on n'avait pas encore d'idées précises sur la situation de ce pays (2). 11 serait peut-être téméraire d'avancer que l'Italie correspondait par mer, au xi^ siècle , avec la Normandie ; mais certainement Rouen avait déjà le renom d'une ville très commerçante. Dans
(1) La description de ces manteaux nous a été transmise dans un inventaire du trésor de la cathédrale de Bayeux, fait en 1476. Voici le manteau du duc Guillaume : « Ung mante! , duquel le duc Guillaume estoit vestu quand il épousa la duchesse , tout d'or tirey, semey de croisettes et Horions d'or, et le hort de bas est de or traict , à ymagas faictcs tout environ ; ennobly de fermaillès d'or emailliés et de camayeux et autres pierres pretieuses ; et de présent en y a encores sept vingtz , et y a sexante et dix places vuides , où aultres-foiz avoit esté perles, pierres et fermaillès d'or emaillés. » ( Mém. de V Acad. des I. et B. L. , édit. in-12 , t. XII , p. 372 et suiv.
(2) Guérard, Prolégomènes du cartul. de S. Père de Chartres, p. 206.
son discours préliminaire sur les gestes des Français, Aimoin , religieux de Fleuri-sur-Loire, à la fin du X® siècle, nomme Rouen parmi les cités les plus considérables de l'ancienne Celtique; Dudon de S. Quentin ne parle de ses habitants que sous ce titre : les marchands demeurant à Rouen (1) ; et le bourguignon Raoul Glaber, en signalant l'excellente réputation commerciale dont nous jouissions, de son temps , révèle la véritable cause de l'accroissement rapide de nos richesses. C'est, dit-il, une espèce de crime, parmi les Normands, que de vendre une chose au-delà de son prix (2).
Les provinces limitrophes de laNormandie étaient loin de cet état florissant ; et , pour ne parler que des contrées maritimes , la Bretagne était retombée dans la barbarie ; les petites principautés du Ponthieu et du Vimeu , qui appartenaient aux rois de France , ne possédaient que des stations fortifiées (3) ; Amiens, tour à tour aux comtes de Flandre, de Vermandois et du Vexin , puis objet d'interminables débats entre une foule de seigneurs, comptait dans
(1) Du Chc«ne, Script, rer. Normann. , p. 75.
(2) L. I , c. 4; Z>6 paganorum plagis.
(5) Cf. Chron Centulense, 1. IH , c. 27, et I. IV, c. 21, ap. Spicileghim ^ in-fol. , t. II, pp. 327, col. ï et 545, col. I; F. C. Louandrc, Ilist. d'ihhemUe et du Ponthieu^ t. H, p. 556.
son sein autant de partis que de prétendants, et n'obtint la paix qu'en 1185, par sa soumission à Philippe-Auguste. Au contraire, Rouen était Iranquille depuis l'année 946; sa population s'était aug mentée promptement , et avait franchi les anciens murs relevés par Rollon. A l'orient de la ville, sous la protection de ses remparts, existaient déjà , au milieu du xi® siècle, quelques-unes de ces tanneries qui, depuis, ont été si célèbres (1). Il est fâcheux qu'on ne sache rien sur la manière dont les Rouennais furent gouvernés, sous les ducs Richard-le-Bon , Richard III et Robert-le-Magnifique ( 1002-1035); mais je serais porté à croire que ces règnes assez courts, où le pouvoir civil était d'ailleurs contrebalancé par l'autorité ecclésiastique , ont été peu oppressifs. Survint Guillaumele-Conquérant , dont la politique et les victoires allaient porter si haut la destinée et la prospérité des marchands de Rouen.
Guillaume, fils de prince, par son père, et des-
(1) Cf. Chartul. monast. S. Trinitatis , précité , pp. 455 el 461 ; Bêcher ches hist. sur Bouen , par M. Ch. Richard , Porte Martinville , p. 24. — On sait que M. Ch. Richard a réuni les matériaux d'un travail complet sur les agrandissements successifs de Rouen. Nous appelons de tous nos vœux la publication de cet important ouvrage, qui n'est pas seulement l'histoire militaire de notre ville , mais qui jettera encore une grande clarté sur ses révolutions politiques et industrielles.
cendanl, par sa mère, d'un industriel de Falaise, se ressentait excessivement de sa double origine ; il aimait l'argent et la domination. Ne nous en plaignons pas trop , puisque la sûreté des campagnes delà Normandie et nos libertés municipales viennent de là. Pour faire observer la paix de Dieu, introduite dans la province en 1042 (1), Guillaume commença par vaincre deux fois ses barons , d'abord au Val-ès-Dunes , en 1 047 , puis à Mortemer, en 1054. Mais ce n'était pas assez pour lui; il sut encore appliquer leur activité, aussi bien que leurs revenus , à son plus beau profit et à sa plus grande gloire. Dans cette superbe flotte de quatorze cents navires, qui partit, en 1066, de l'embouchure de la Dive pour la conquête de l'Angleterre, sept cent quatre-vingt-un vaisseaux avaient été construits aux frais des principaux seigneurs laïques et ecclésiastiques du duché (2) .
Il faut bien que la conquête de l'Angleterre par les Normands soit l'une des choses les plus mer-
(1) Bessin , Concilia Bothom. provinciœ , p. 39. — La paix ou trêve de Dieu défendait les guerres privées, depuis le soleil couchant du mercredi jusqu'au soleil levant du lundi. Guillaunncle-Conquérant emprunta sans doute cette institution à la Flandre, où la première trêve de Dieu fut jurée en 1050. (Warnkœnig, Hist. de la Flandre , t. I", p. 166 et 169. )
(^) Ord. Vital, édit. le Prévost , t. II , p. 125 , note.
veilleuses de l'histoire moderne , puisque le premier de nos historiens l'a choisie pour sujet de son œuvre capitale. Aussi serons-nous bref sur ce grand événement, et tous ceux qui ont lu ou qui liront le récit plein de grandeur auquel il a donné lieu , approuveront notre réserve.
L'installation de Guillaume sur le trône d'Angleterre n'était que la conclusion de la politique de nos ducs, qui s'immisçait depuis près d'un siècle dans les affaires des Anglo-Saxons. Antérieurement à la conquête , beaucoup de Normands s'étaient déjà établis au-delà du détroit. Edouard-le-Confesseur, qui avait été élevé dans notre province, les accueillait avec empressement. Ce prince avait encore amplifié les faveurs octroyées par son père , Ethelred II, aux marchands rouennais. Il leur avait accordé, à Londres, un port spécial, nommé Dunegate (i). On ne voit point qu'après l'avènement de Guillaume , nos privilèges aient reçu de nouveaux accroissements ; mais les troubles qui suivirent notre arrivée en Angleterre , étaient à eux seuls un immense avantage. Sous la protection de nos armes victorieuses , les négociants rouennais durent réa-
(1) Ch. de Henri Planlagenet , dans VHist de nouende M. Chéruel, t. I, p. 2-45.
User des bénéfices considérables , car les Anglo- Saxons passaient pour posséder beaucoup d'or et d argent (1). D'ailleurs, il fallut se hâter, tout le monde accourant pour avoir part à cette curée. Orderic Vital a remarqué, en effet, que, dès l'année 1 070 , les marchés de l'Angleterre étaient encombrés de trafiquants et de denrées françaises (2).
En 1080, après avoir donné des lois à l'Angleterre conquise , Guillaume revint en Normandie. Il pensait avec raison que le moment était arrivé de porter un coup décisif à l'autorité des seigneurs normands. Pendant que ceux-ci prenaient possession de leurs fiefs d'Angleterre, Guillaume convoque à Lillebonne les états de la province. Cette assemblée, ce concile, comme on disait alors, a cela de remarquable que les plus riches bourgeois y comparurent , probablement pour la première fois , à titre de corps politique; que Guillaume écouta favorablement leurs griefs , et qu'il y fit droit , non plus comme un seigneur haut-justicier, mais comme un souverain absolu (3). Il défendit notamment de
(1) Cf. Mathieu Paris , année 1067 ; fragment d'un mémoire de M. Puiseux sur le commerce en Normandie , publié dans la JRevue de Caen , 4» année, t. I, p. 51 et suiv.
(2) L. VI , ap. Norm. script. , p. 320.
(3) Pour avoir le texte complet de Pordonnance de Lillebonne , il faut, ainsi que Ta remarqué M. Chéruel ( Hist. de Rouen y
troubler , on quoi que ce fut , les marchands dans leur commerce; injonction, dit la chronique saxonne, qui fut si bien observée, qu'on pouvait voyager en Normandie avec sa ceinture pleine d'or, sans crainte d'aucune vexation (1). A cette époque de rapines et d'extorsions, on n'avait pas trouvé de métaphore plus saisissante que celle-ci , pour peindre la paix la plus profonde. La même image, ou h peu près, avait été employée pour caractériser les règnes de Frode en Danemark, d'Alfred-lc- Grand en Angleterre , de notre duc Rollon , de tous les princes enfin dont le gouvernement fut protecteur.
L'ordonnance de Lillebonne contient encore une autre décision qui a trait au commerce ; nous voulons parler du monncage, d'il nussi fo nage , espèce de rente perpétuelle, payée par les roturiers, et moyennant laquelle les ducs s'engageaient à ne pas altérer le titre des monnaies (2\ La date de l'éta-
1. 1, p. Lxxi, note 2 ) , réunir aux articles publiés par Dom Bessin f Concilia Bothom. prov. , I* pars , p. 67) , ceux que cite Dom Martène ( Thésaurus anecdot. , 1. IV, p. 117-120).
(1) nec. des hist. de France , t. XIII , p. 51.
(2) Par une exception fort rare à cette époque , les ducs de Normandie pouvaient seuls battre monnaie dans toute l'étendue de leur principauté. — Sur le fouage^ conférez Brussel, Usage des fiefs, p. 212-217 ; yinc. coût, de .\^orm.y ch. xix; Du Cange, vo Focagium.
blissement du fouage est inconnue. Nous nous rangeons à l'avis de ceux qui pensent qu'il a été consenti , pour la première fois , par Guillaume-le- Conquérant, en 1080. Alors seulement, la bourgeoisie, formant un corps politique , a pu contracter légalement avec le prince, et lui payer une concession très importante pour le commerce. Mais nous renonçons à admettre que l'établissement du monnéage soit la cause de l'excessive rareté des monnaies normandes. Telle est pourtant l'opinion de M. Lecointre- Dupont. L'habile numismatiste pense que Guillaume-le-Conquérant et ses successeurs, ne trouvant plus de profit à la fabrication des espèces, n'en firent plus fabriquer, bien que les Normands continuassent à payer le fouage. Cette partie du travail de M. Lecointre a été réfutée par M. Deville, qui démontre historiquement l'existence des monnaies des successeurs de Guillaume (1). Aux preuves qu'il a déjà fournies, le savant conservateur des antiquités de notre département me permettra de joindre la suivante , qui rentre dans mon sujet : on Ht dans Guibert de Nogent que , lors de la première croisade, les habitants de Laodicée
(1) Cf. Lettres sur Vhist. monét. de la Normandie^ par M. Lecointre-Duponl. Paris, 1846, iu-S» ; Rapport de M. A. Deville sur Touvrage de M. Lecointre, dans la Bévue de Rouen ^ année
ayant chassé Robert-Courte-Heuse , qui s'était emparé de leur ville, abolirent, en haine de ce prince, l'usage de la monnaie de Rouen (1).
En regard de cette exportation lointaine de notre numéraire , je placerai le tableau des importations de monnaies étrangères , dans la province , au xi* et au xn® siècle. Les monnaies mancelles et angevines doivent figurer en première Hgne, avec les esterlins d'Angleterre ; viennent ensuite les deniers du Perche, de Chartres, d'Orléans, de Châteaudun, de Gien et de Déols , de Vendôme , de Tours , de Guingamp et même d'Ecosse (2) . Les origines diverses de ces monnaies témoignent de la présence des étrangers en Normandie, et des différentes directions de notre ancien commerce; c'est pourquoi il nous a semblé utile de les mentionner.
La mort du Conquérant, en 1087, mit toute la Normandie en deuil , et surtout notre ville , qu'il avait constamment favorisée. Les Rouennais donc, l'âme toute troublée et pleine de défiance sur l'avenir, accompagnèrent en grande affliction le
(i) Gesta Dei per Francos , 1. VII ( coll. Guizot, t. IX , p. 521 ).
(2) Lettres sur l'hist, monét. de la Normandie^ précitées, pp. 11 et 21.
corps de Guillaume , qui fui déposé sur un navire et transporté à Caen (1). Leurs tristes pressentiments n'étaient que trop fondés. Sous l'indolent Robert-Courte Heuse , les seigneurs recommencèrent à piller le vilain et le marchand. Ces désordres , et peut-être aussi le désir de dépendre d'un prince moins rapproché d'eux, poussèrent les Rouennais à former une conjuration pour livrer la ville à Guillaume-le-Roux , roi d'Angleterre.
Orderic Vital nous a transmis les détails de cette révolte, qui éclata en l'année 1090, et c'est l'une des pages les plus dramatiques de ses annales. Nous traduisons seulement ce qui est nécessaire pour cette histoire (2).
Le principal meneur de la sédition était un riche bourgeois nommé Conan. Après la défaite des Rouennais , Conan , qui avait été pris les armes à la main, fut conduit sur la plate-forme de la tour de Rouen , d'où il fut précipité par le frère de Courte-Heuse , Henri-Beau-Clerc. Mais d'abord Henri se donna la volupté cruelle de décrire, à
(1) Ord. Vital, ap. Norm. script., p. 661.
(2) Sur la conspiration de Conan, voyez Rouen pendant V époque communale^ t. I, Introd.^ p. 77 et suiv. J^aidéjà cité et je citerai bien des fois encore ce remarquable travail de M. Chéruel.
l'anibilieux bourgeois , la situation avantageuse de l'importante cite, dont naguère il se croyait le maître. « Examine bien , Conan , lui dit-il : au midi, « vois se dérouler un parc magnifique, puis une « contrée boisée , abondante en gros et en menu « gibier. Ici, regarde la Seine, ce fleuve poisson- « neux qui vient caresser le mur de Rouen , et « qui, chaque jour, amène des navires chargés de « toutes sortes de marchandises. Contemple cette « ville populeuse , aux superbes remparts , aux ^< belles églises , aux hôtels élégants , voilà bien ^< la vieille , la digne capitale de toute la Nor- « mandie (1) ! »
L'autre chef de la conspiration , Guillaume , fils d'Auger, ne subit pas le dernier supplice. Comme il passait, après Conan, pour le plus riche des Rouennais , le seigneur de Breteuil s'en empara, le plongea dans un hideux cachot et le rançonna à 3,000 liv., somme considérable pour l'époque; c'est plus de 300,000 fr. d'aujourd'hui.
Ainsi les bourgeois battus , torturés , payèrent encore l'amende ; après quoi les deux frères , Robert" Courte-Heuse et Guillaume-le-Roux , se réconcilièrent à Rouen en 1 091 .
(t) Ordenc Vital, l. VIII, ap. yormann. script., p. 690.
Depuis lors jusqu'en 1135, la ville fut assez tranquille , et comme elle était déjà le port de commerce le plus important du nord-ouest de la France, elle eut bientôt réparé ses désastres. D'ailleurs, elle obtint, des successeurs de Courte-Heuse, le renouvellement et l'extension des privilèges concédés par Guillaume-le-Conquérant. Plusieurs corporations se formèrent dans son sein , sa population prit de nouveaux accroissements , sa bourgeoisie devint riche et puissante. Pourquoi faut-il qu'il ne soit pas resté un seul feuillet des livres de commerce des Robert Louvel , des GeofTroi du Puits , des Guillaume Coissette, des Robert Gochelin, des Gautier Trentegerons et de tant d'autres négociants de Rouen , qui marchaient alors les égaux des plus grands seigneurs de Normandie !
Entre les années 1 1 35 et 1 1 44, la ville fut tour-àlour la proie des deux partis , qui se disputaient la succession de Henri-Beau-Clerc. Notre commerce dut en souffrir beaucoup ; mais il était trop solidement établi, trop nécessaire pour ne pas se relever au retour de la paix. Ce qui prouve que les Rouennais ne perdirent pas courage pendant ces neuf années de troubles , d'incendies et de famines (1) ,
(1) Neustriapia^ S. Audoeniis, pp. 27 et s.
c est qu'ils les mirent à profit pour jurer leur commune, et qu'ils n'ouvrirent leurs portes à Geoffroi d'Anjou, qu'après lui avoir fait promettre de maintenir leurs franchises (1).
(1) Bouen pendant l'êpoq. comm. t. I, Introd. p. 85 etsuiv.