‹ Mémoire sur le commerce maritime de RouenChapitre 12 sur 38 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Depuis la soumission de Rouen a Geoffroi-Plantagenêt, jusqu'à la prise de la ville par Philippe Auguste.

Ce chapitre ne comprend qu'un espace de soixante ans, mais ce sont les soixante plus belles années de l'histoire de Normandie. C'est aussi l'époque où Rouen parvient à l'apogée de sa puissance. La ville, presque triplée en étendue, s'environne alors de nouveaux remparts, et son port devient un vaste entrepôt des marchandises du Nord et du Midi. Elle a une bourgeoisie indépendante, où l'on distingue de puissantes familles, comme dans les communes de Flandres ou dans les républiques italiennes. La période comprise entre les années 1 1 45 et 1 204, méritait donc, à tous égards, d'être examinée séparément.

Du jour où la commune traita avec Geoffroi-Plantagenêt, et lui fit jurer de conserver les privilèges dont elle jouissait à la mort de HenrirBeau-Clerc, de ce jour, Rouen fut une ville libre (1). Mais il était nécessaire d^assurer la perpétuité de ce fait, et d'en exprimer catégoriquement la nature et l'étendue. Tel est le but de toutes les chartes de commune, telle est la raison de l'acte que les Rouennais présentèrent, vers l'an 1150, à la sanction de leur nouveau duc, Henri II, fils de Geoffroi et de l'impératrice Mathilde. Nous extrairons de ce code des privilèges de la ville, au xn® siècle , les passages qui se réfèrent à la navigation.

Les bourgeois de Rouen avaient le monopole du commerce des vins de France, qui s'exportaient par la Seine et la mer à l'étranger, et réciproquement de toutes les denrées amenées par la même voie, et destinées pour la France.

Ils avaient obtenu que les coutumes maritimes de Dieppe fussent identiques avec celles de leur ville. On avait craint probablement que ce port, qui était du domaine ducal et qui avait pris un développement considérable, depuis la conquête de l'Angleterre, ne fût avantagé au préjudice de Rouen.

(i) Geoffroi fit son entrée à Rouen le jour de S. Fabien et S. Sébastien ( 20 janvier — — . )

Nous possédions toujours à Londres, comme au temps d'Edouard-le-Confesseur , le port de Dunegate (1).

Ceux des bourgeois qui étaient associés de la Ghilde ou confrérie des marchands de l'eau Jouissaient, à Londres , d'une franchise absolue , pour toutes leurs importations, excepté pour les vins et le craspois(2). Ces bourgeois associés étaient traités sur le même pied que les Anglais , dans tous les ports et marchés de l'Angleterre : ils ne payaient que les coutumes royales.

Enfin le commerce de la Normandie avec l'Irlande était concentré à Rouen. On ne pouvait équiper qu'à Rouen les navires destinés pour cette île, et ceux qui en revenaient étaient forcés de venir débarquer dans notre ville, dès qu'ils avaient dépassé la pointe de Guernesey. Cherbourg, seul, avait le droit d'envoyer un navire en Irlande, une fois par an (3).

(1) V. le chapitre précédent, p. 98.

(2) Le vin et le craspois étaient francs, au contraire, en 979. Voyez le chapitre précédent. Sur la hanse des marchands, voyez le chapitre IX.

3) Nullus mercator transeat Rolhomagum cum mercaturà suâ, per viam Sequanae , vel sursum vel deorsum, nisi civis Rothomagensis fuerit.

Nullus extraneus emal merces illarum navium , nec aliarum

— noces privilèges , ces franchises causaient une grande affluence dans notre port , aussi les historiens du XII® siècle, Ordéric Vital (1) et Guillaume de Newbridge ( 2 ) , par exemple , ne parlent-ils qu'avec admiration du commerce de la ville. Mais rien n'approche, pour le fond comme pour la forme, des vers que M. Ch. Richard a récemment signalés et dont il a fixé la composition entre les années 11 47 et 1 1 51 . J'essaie de traduire :

« Rouen 1 noble et antique cité , ville puissante et belle, dont les Normands ont fait choix pour leur

quaB venerint de uUrà mare, nisi per manus hominum Rothomagi; si quis autem hoc fecerit^ medietas mercimonii erit mea (i. e. ducis) et alia medietas hominum Rothomagi, pro forisfacto.

Consuetudines Deppx sint similes consuetudinîbus Rothomagi, in teloneo.

ïpsi cives Rothomagi habeant apud Londonium portum de Duncgate, sicut habuerunt a tempore Edwardi régis...

Homines Rothomagi, qui de ghildà sunt mercatorum, sint quieti de omni consuetudine apud Londonium, nisi de vino et de crasso pisce. Liceat eis ire, cum mercibus suis, per omnes nundinas Angliae, salvis legalibus consuetudinibus régis.

Nulla navis, de tota Normanniâ , débet eschippare ad Hiberniam, nisi de Rothomago, excepta unâ solà, cui iicet eschippare de Cœsarisburgo , semel in anno. Et quaecumque navis de Hiberniâ venerit, ex quo caput de Gernes transierit, Rothomagum veniat. (Voyez la pièce entière dans V Histoire de Bouen pendant V époque communale^ t. I, p. 241 et suiv.)

(1) Edit. Le Prévost, t. II, p. 524.

{^) Dans le Rec. des hist. de France, t. XÎII, p 416.

capitale, et qui reçois, d'une impératrice, un magnifique ornement (1 ) . 0 Rouen ! tu es semblable à Rome, autant par le mérite que par le nom; si l'on ôte, en effet , une seule syllabe de ton nom latin de Rothoma, tu t'appelles aussi Roma (2). C'est toi qui as lutté avec la Grande-Bretagne, qui en as triomphé et qui la tiens asservie. L'orgueilleux Anglais , le froid Ecossais et le Gallois farouche , les mains élevées vers toi, le présentent leurs tributs (3). »

L'éloge aurait été incomplet , si le poète n'eût célébré notre établissement dans le midi de l'Italie.

(1) Allusion au pont que MaUiilde faisait alors construire sur la Seine.

(2) Ord. Vital a dit : « Rodomus, quasi Romanorum domus. » (Edit. précitée, t. II, p. 524.) On peut encore remarquer que les sous de Rouen s'appelaient des Bomésiens ou des Roumois. Mais ce qui justifie le mieux le rapprochement, c'est le désir qu'on avait d'en faire un.

(5) Rothoma nobilis, urbs antiqua, potens, speciosa, Gens Normanna sibi te preposuit dominari ; Imperialis honorificentia le super ornât; Tu Rome similis, tam nomine quam probitatc, Rothoma, si médium removes, et Roma vocaris. Viribus acta tuis devicta Britannia servit ; Et tumor Anglicus et Scotus algidas et Galo sevus Munia, protensis manibus, tibi débita solvunt.

Voyez toute la tirade dans la Notice sur V ancienne bibliothèque des échevins de la ville de Bouen^ par M. Ch. Richard. Rouen, 4845, in-8», p. 57.

Il exalte donc la puissance et la sagesse du roi Roger II, et montre son royaume en relations avec l'Europe orientale, avec l'Asie et l'Afrique. Il n'est point question, dans ce morceau, des rapports des sujets de Roger avec notre province , et, en effet, l'entraînement universel des peuples étant alors d'Occident en Orient, les Normands des Deux-Siciles ne devaient guère visiter la mère-patrie (1). Au contraire, nos excursions en Italie et au-delà se multiplient beaucoup au xii" siècle ; elles donnent même lieu aux plus longues traversées que les marins du moyen-âge aient accomplies, aux voyages de nos vaisseaux, depuis la Manche jusque dans la Terre-Sainte.

Examinons ce point important d'histoire maritime.

Si , dans le précédent chapitre, nous n'avons pas voulu soutenir que les Normands commerçaient dans la Méditerranée, au xi« siècle, c'est que nous tenons à ne rien admettre par conjecture. Toutefois, nous ferons observer que dès le ix' siècle, les pirates Scandinaves avaient couru les côtes de -l'Espagne, du Portugal, de la Provence et de l'Ita-

(1) Il faut dire pourtant que Bohémond, prince d'Antioche, vint à Rouen en 1106. ( Rec. des hist. de France ^ t. XII, p. 775 B.)

lie(1); qu'un siècle après leur établissement en France, ils étaient allés combattre les Maures, dans la Péninsule (2). Nous aurions encore pu tirer parti d'un fait rapporté par Albert d'Aix. En 1097, dit cet annaliste, lorsque les croisés venaient de s'emparer de Tarse, en Cilicie, une flotte, montée par des marins hollandais , flamands et normands , vint mouiller devant la ville. L'amiral en chef, nommé Guinimer, était de Boulogne ; il parcourait la Méditerranée depuis huit ans. Reconnu par Baudouin , frère de Godefroi de Bouillon, Guinimer consentit à entrer, avec ses vaisseaux, au service des croisés (3).

Malgré ces indices, nous n'afiirmons pas qu'avant l'année 1100 , le commerce du nord-ouest de l'Europe ait franchi le détroit de Gibraltar, mais nous ne saurions faire la même concession pour le xii* siècle.

On lit dans le grand ouvrage de M. Pardessus ,

(i) Cf. Bec. des hist. de France^ t. VII, p. 155 et s. ; Mém. de VAc. des l. et B.-L., édit. in-12, t. LXVIII, p. 488.

(2) Cf. Chron. S. Pétri Vivi Senon. {Rec. des hist. de Fr., t. X, p. 223); Ord. Vital, édit. Le Prévost, t. I, p. 181, note, et t. H, p. 401, note.

(5) Legrand d'Aussy, Notice sur l'état delà marine en France.... {Mém. de VAc. des Se. morales et politiques., t. Il, p. 527).

— lU —

sur les lois maritimes de tous les peuples , qu'en 1204, un comte de Flandre ayant été élevé sur le trône de Constantinople, tout aussitôt les ports de l'Archipel furent visités par les navigateurs flamands, et par ceux des pays voisins (1). Comment donc le savant professeur a-t-il pu imprimer, que les Européens du Nord-Ouest n'ont pas trafiqué dans la Méditerranée antérieurement à l'année 1 200? Est-ce que des raisons semblables à celles qui amenaient les Flamands dans l'Archipel, en 1204, n'attiraient pas, au xii® et peut-être au xi« siècle , les Anglo-Normands dans les eaux de la Sicile? M. Pardessus a dit ailleurs: « L'Océan n'étant alors, ni le chemin de l'Inde, ni celui de l'Amérique, la mer vraiment importante étaitla Méditerranée (2).» D'où il faut conclure, ce nous semble, que les navigateurs du septentrion ont dû chercher, de bonne heure, à pénétrer dans ce grand lac, qui recevait les produits du monde entier.

Il y aune époque pendant laquelle les voyages de nos vaisseaux dans la Méditerranée étaient nécessaires et profitables. Elle précède les longs périples de ces flottes vénitiennes, qui apportaient en Flandre les marchandises de l'Orient ; elle est

(1) Lois maritimes^ t. H, Introd., p. 83 et s.

(2) Id., ibid., p. 5.

aussi antérieure à l'usage, établi par les Français, de s'embarquer, pour la croisade, à Venise, à Gênes, à Marseille ou à Aigues-Mortes ; elle répond au xii® siècle. Alors nos vaisseaux trouvaient avantage à conduire des pèlerins jusque dans la Palestine, et à se charger, pour le retour, des denrées du pays. C'est, en effet, au xu® siècle que les épices se répandent en Normandie, selon le témoignage de Raoul Tortaire , moine de Fleuri-sur-Loire , qui vint à Caen entre les années 1106 et 1135 (1). On sait de plus, par Siméon de Durham, que les habitants de Pontaudemer , assiégés par Henri PS en 1123, avaient enfoui, dans la crainte d'un pillage, leur or, leur argent, leurs habits précieux, le poivre, le gingembre et les autres choses de cette espèce (2). Raoul Tortaire nous apprend encore que Henri I" donna aux Caennais de grandes fêtes, où figuraient des lions, des léopards, des lynx, des autruches et des chameaux (3) ; or, il serait difficile d'admettre, pour l'époque dont il s'agit, le transport de ces animaux autrement que par mer. Enfin le Juif Benjamin de Tudèle, qui revint de ses voyages en 1173,

(1) Mém.deWic des /. et B.-L., édit. in-12, t. XXXVir, p. 559 et suiv.

(2) Sim. Dunelm. hist. ap. Twysden, Coll. des hist. d'Anglet.y p. 230.

(5) Mém. de VAc. des F. et B.-l.; utsuptà.

raconte qu'il avait vu à Alexandrie des peuples de tous les royaumes chrétiens, entre autres des Normands, des Poitevins, des Angevins et des Gascons, c'est-à-dire les sujets de toutes les provinces de France soumises alors aux Anglo Normands (1).

Le Portugal était un lieu de relâche, pour nos vaisseaux, dans ces grandes traversées. C'est là que s'arrêtent, en 11 47, les deux cents navires, frisons, flamands et anglo-normands, qui se rendaient en Syrie , et auxquels les Portugais durent la prise de Lisbonne (2) ; c'est aussi sur les côtes du Portugal que viennent faire étape, en 1191, les soixante-trois navires anglo-normands qui devaient se joindre aux galères de Marseille, frétées pour la croisade par Richard Cceur-de-Lion (3). Mais il semble que ces parages étaient infestés par des corsaires mauresques, qui pillaient les convois des navires marchands, car nous voyons les négociants de la Flandre, de l'Angleterre, de la Normandie et de la Bretagne se réunir pour exercer des représailles sur les villes maritimes des Algarves et du royaume de Séville. L'expédition partit des bouches

(1) Mém. de VAcad. des I. et B.-L.,t. LXVIH, p. 515.

(2) Rob. de Monte, Appendix ad Sigehertum, ad ann. 1147. L'auteur de cette chronique, Robert de Thoi igny, abbé du Mont- Saint-Michel, était de celte expédition.

(5) Note communiquée par M. A. Deville.

de l'Escaut, en 1188, et se rendit à Lisbonne, après avoir touché les principaux ports de la Manche et s'y être grossie de quelques voiles. Avec trentequatre autres bâtiments , qui l'avaient devancée , elle vint assiéger Silves, détruisit Cadix, marché déjà célèbre , où s'échangeaient les produits de l'Afrique et de l'Espagne, franchit ensuite le détroit et aborda à Marseille (1).

Les excursions dans lesquelles nous venons de suivre les Normands, nous ont entraîné bien loin du port de Rouen, mais les plus hardis navigateurs du midi de l'Europe von.t nous y ramener. Vers 1 200 , nous trouvons que les marchands génois , Jacobo de Isola, Grimaldo Vicecomiti et Ugo Drappario, amenèrent au roi Jean Sans-Terre, en faisant le tour de l'Espagne, sans aucun doute, des balistes de la Ligurie (2). Recherchons avec ces étrangers, qui s'arrêtèrent dans notre ville, quels étaient, à la fin du XII® siècle, les éléments principaux du commerce maritime des Normands.

A l'occasion delà belle défense de Rouen, assiégé par Louis VII en 1174, Henri II étendit encore

(l) De ReifTeiiberg, Relut anc. de la fielgiqueet du Portugal^ p. 8; d'après une chronique, publiée par l'abbé Gazzera, dans les Mêm. de V^c. des Se. de Turin, série II, t. Il, p. i77.

{'i)Magni roluliScaccarii A^(?rm(omi<P, édil.de M. Léchaudé d'Anisy, pari. I, p. 109, col. 2.

les privilèges des bourgeois (1). Il les affranchit de tous impôts, en deçà et au-delà de la mer (2). Ainsi l'Angleterre, l'Aquitaine et l'Anjou furent désormais absolument ouverts à leurs spéculations , et les exceptions relatives au commerce des vins et du craspois , à Londres, se trouvèrent supprimées (3).

Il est probable que les bourgeois reconnurent la libéralité de Henri II , en se soumettant , dans la capitale de l'Angleterre, à une coutume , nommée Droit dé Prises que le roi exerçait déjà à Rouen, comme duc de Normandie (4). On peut croire, du moins, qu'il s'agit déréglementer un usage ancien, dans ce passage de la charte de Jean Sans-Terre : « Les citoyens de Rouen, sont libres de vendre leurs marchandises dans toutes nos possessions, sauf notre droit de deux tonneaux de vin sur chaque navire qui aborde à Londres, avec une cargaison de cette denrée. La prise aura lieu dans les huit jours qui suivront la déclaration , faite à notre bailli , de l'arrivage d'un navire de Rouen, chargé de vins. La valeur de la prise devra être remboursée au mar-

(1) Voyez sur ce siège, VHist. communale de Houen^ précitée, t. I, p. 20 et suiv.

(2) Id., ibid., p. 247.

(5) V. ci-dessus, p. 109.

(4) De vino alicujus civium Rotliomagi, quod ad servitium ducis capietur, quartus deiiarius non cadat. (Cliarte de 1130 env., dans 17/1*5^ comm. de Pxouen., t. I, p. 244).

chand, quinze jours après la vente du reste de la cargaison (i).

Les relations de Rouen avec Londres, la Rochelle et Rayonne étaient nécessairement très actives. Outre les vins de llle-de-France et de la Rourgogne, les Rouennais transportaient encore des blés en Angleterre (2); ils prenaient en retour des cuirs bruts (3) , du plomb (4) , de l'étain (5) et

(1) Cives Rolhomagi, iibicumqne venerinl in terram nostram, cum mercatiiris suis, qnecumniie sint, eas pacificè et quiele vendant ad detallagium vel alio modo.... Salvà nostrà prisa vinorum suorum, quam habemus apud Londonias, ad opus nostmm, ad bibendumetdonandum, ubi nos placuerit, et non ad vendendum, scilicet de unaquaqiie navigatâ vini duo doUa... ad eleclionem nostram et ad advenanlum. Quum alia vina illius navis vendila fuerint, pretinm illorum vinorum que liabebimus intrà quindecim dies intégré reddatur. Et volumus quôd prisa illa fiât intrà ocio dies, postquam illi qui vina ilia adducent scire facienl ballivo nostro, qui prisam nostram faciet apud Londonias ; et nisi intrà istum terminum iià fiât, ex tune predicti cives de eis faciant quod volucrint, absque licenllA ab aliquo capiendà. (Charte de Tan 1200). fJist. communale de fiouen, précitée, t, I, p. 252 et s.

(2) Cf. Magni rot. Scacc. Norm.^ éd. précitée, p. 119, col. 2; liotuli litterarum patentîum in tvrri Londinensi asservati, accuranle Thoma DulFus-llardy, vol. I, pars I, p. 25.

(3) Cf. Magni rot. Scacc. Norm.^ p. 119, col. 1; Depping, Ilist. de Normandie, sous le règne de GxiUlaume-le-Conqué' rant et de ses successeurs, t. Il, pp. 437 et 438.

(4) Bec. des hist. de France., t. XIV, p. 514.

(5) Défense aux évéqnes de Normandie de bénir dorénavant des calices d'étain,à moins que la nécessité du lieu ne leur paraisse de toute évidence. (Concile de 1189, dans Massevillc, Hist. sommaire de Normandie, t. H, p. 175).

du sel (1). Ils liraient de l'Irlande des fourrures et notamment de la martre (2). D'autre part, Bayonne recherchait le froment de la Normandie; la Gascogne et le Poitou nous expédiaient leurs vins (3). Le continuateur de la chronique de Sigebert a même conservé le souvenir d'une grande tempête, qui s'abattit, en 1177, sur une véritable flotte, chargée pour la Normandie de vins du Poitou. Il y eut plus de trente navires de perdus (4).

Après la navigation, qui était la plus ancienne et la plus importante des industries de Rouen, la tannerie et la cordonnerie tenaient le premier rang. Il existait, nous l'avons dit, des tanneries près de la ville, au milieu du xi" siècle, toutefois ce n'est qu'un siècle plus tard que les tanneurs paraissent réunis en corporation. « Sachez, dit Henri II, que j'ai accordé et queje confirme, à mes tanneurs de Rouen, leur ghilde, leur tan et leur huile, ainsi que leurs autres coutumes et droitures, desquelles ils jouiront en toute liberté , tranquillité , plénitude et hon-

(1) Depping, Hist. de Norm., précitée, t. II, p. 458.

(2) Toul navire revenant dlrlande à Rouen devait un timbre ou paquet de peaux de martres au duc de Normandie. (Charte de H50, dans^//is^ comm de liouen^ t. I, p. 244.)

(5) Cf. Magni rot. Scacc. norm. ^\). 125, col. 2; fiot, litt. patent, précités, p. 4; Depping, Hist. de Norm.^ t. H, p. 457. (4) fkc. des hist. de Fr. , t. XIII, p. 521.

neur (1). » La corporation des cordonniers el savetiers doit être plus ancienne que celle des tanneurs; elle fut confirmée par Henri I" (2). On sait d'ailleurs que les cordonniers ou plutôt cordouanniers tirent leur nom du maroquin ou cuir de Cordoue, dont ils fabriquaient des chaussures (3). C'était le cuir le plus estimé, et la basane, avec laquelle travaillaient les savetiers , était regardée^ en comparaison du cordouan, comme une matière de vil prix (A). Dans le dictionnaire de Jean de Garlande, composé vers l'année 1080, on voit que le maroquin se fabriquait dès lors dans nos villes ; mais l'importation de cette industrie n'empêchait pas de faire encore usage du véritable cordouan. Les Anglo-Normands connaissaient particulièrement, au xii® siècle, le cordouan vermeil de Malaga (5).

A la même époque, il y avait, à Rouen, des fabri-

(1) Y. la charte entière dans VHist. communale de liouen^ t. T, p. 34, note 2.

(2) V. la charte dans le Glossaire de du Cange, au mot Corve sarii.

(5) Iste tuo dictas de nomine Cotduba pelles, Hic niveas, alter protrahit indè ruhras.

(Theodulfi, carm. 1. I, p. 138.) (4) Géraud, Paris sous Philippe-le-bel, pp. 491, 498 et 390.

(3) Melega civitas, ubi fit copia de cordowan vermeil. (Rog. de Hoveden , in Uichardo I, ap. Savill , /{ce des hist. d'.tnglct.y p. 715.)

cants de draps, qui liraient sans doute leurs laines de l'Angleterre, et tout ce qui leur était nécessaire pour la teinture, de la Gascogne, delà Castille et de Gênes. Voici le passage de l'enquête de 1199, qui prouve l'existence de ce métier , dans notre ville : « Lorsque Robec rompt ses digues, tous les foulons et teinturiers, qui habitent sur cette rivière et qui y possèdent des cuves à fouler et des chaudières, doivent se rendre en personne, ou envoyer un de leurs serviteurs sur le lieu du dégât, pour aider les meuniers à le réparer (1). »

Nos principales exportations, en France, étaient le sel et le poisson frais, salé ou fumé. On a un accord, conclu en 1180, entre les marchands de Rouen et ceux de Paris, duquel il résulte que nous apportions habituellementdusel dans la capitale du royaume (2); d'autre part, les articles 2 et 3 de la charte de Gathon de Poissy, pour le péage de Maisons-sur-Seine , ne permettent pas de douter que les bateaux parisiens nevinssentcherchéràRouen du sel et du hareng (3).

(1) Cirographum de consueludinibus molcndinorum Rolhomagi. {Jrch. de VEmpire^ J. 213, n» 1.)

(2) ^. mes preuves, n» XIV.

(5) Lettres par lesquelles Philippe-Auguste confirme, en il 87, l'accord fait entre les marchands de Peau de Paris et Galhon de Poissy, seigneur de Maisons-s»u'-Seine. [Becueil des ordonnances des rois de France, t. Xil, p. 287.)

Le sel formait une branche importante du revenu des seigneurs normands. Dès le milieu du xii® siècle, il y avait un grenier à sel féodal à Graville (1). Nos plus riches salines étaient à Bouteilles et à Dieppe (2), à Harfleur (3), à Leure (4), à Honfleur (5) et à Touques (6); les salines de Caudecôte (7), d'Oudalle (8), d'Orcher (9) et de Varaville (10) étaient moins productives.

Mais aucune industrie n'avait alors autant d'importance que la pêche et la salaison du poisson. Les espèces, nommées dans les chartes, sont : le marsouin (craspois) , l'esturgeon, le congre, le maque-

(1) Neustria pia ^ Vallis-mons, p. 872.

(2) Cf. /d., Fiscannum, p. 216; Gemelicum, p. 52i ; Valacia, p. 834; Chartul. mon. S. Trinilatis^ précilé, p. 422.

(3j Cf /d., Ibid.^ p. 216; Gallia christ. îioca^ t. X[, Instrumenta, col. 323 et suiv.

(4) Id.y Gempticum, p. 324; Valacia, p. 834.

(5) Id.,ibid., p. 523.

[dS) Bibliothèque de V Ecole des Chartes y t. [, !'• série, p. 558.

(7) Chartul. mon. S. Trinitatis, précité, p. 422.

(8) Neuslriapia, Fiscannum, p. 216.

(9) Ego Willelmus de Ansgerviliâ... concessi monachis [B. M. de Voto] duas, cùm redierint, salinas, intervallom S. Erchenoudi et Âurrichcr, et ortum qucmdam sub falesià, juxtà easdem salinas, que in elemosinam dédit eis Roi), de Ansgerviliâ , pater meus... Aclum anno Domini MCCXVI. (/^rc/t. de la Seine-lnfé» rieiire, f^alasse, parr. diverses : Gonfreville-rOrcher.)

(10) Neuslriapia, Gcmcticum, p. 523.

reau, le mulet, la plie et surtout le hareng (1). Le grand nombre de donations faites à nos monastères, est une preuve qu'on trouvait ce dernier poisson en abondance sur toutes les côtes de la Normandie, depuis le Tréport jusqu'à la baie de Saint-Michel. Dieppe, Ponlaudemer et Fécamp étaient renommés pour la salaison du hareng. Dès l'année 1030, l'abbaye du Mont-Sainte-Catherine-lez-Rouen, reçoit de Gozelin d'Arqués un parc à poisson ( fisigardum ) , cinq salines et cinq masures, situées à Dieppe et soumises à une prestation annuelle de cinq milliers de harengs (2). En 11 54 environ, Henri II accorde à la léproserie de Rouen, six milliers de harengs, im putables sur les revenus de la vicomte de Dieppe (3), et, à Guillaume Crespin, une masure, dans la même ville, franche des droits sur les harengs , maquereaux, mulets et autres poissons (4). Les redevances en hareng, que les comtes de Meulan percevaient à Pontaudemer , paraissent encore plus considérables, puisque les donations de ces seigneurs s'élèvent, pour la seconde moitié du xii® siècle, au total considérable de vingt-quatre milliers de harengs (5).

(1)Noël, iHst. des Pêches, t. I, pp. 255, 238, 245, 262el265. (2) Chartul. mon. S. TrinMatis, précité, p. 422. (5) Noël, fiist. des Pêches ^ Preuves, n» 22. (4) /d., p. 262, note 1 .

(o)Cf. Neustria pia, Valacia, p. 854; Noël, iHst. des Pêches, Preuves, u»' 17,25, 54 et 48.

Fécamp passait pour le port de mer où l'on préparait le mieux ce poisson ; on disait, en commun proverbe, Harent deFesquant, pour signifier des harengs par excellence (1).

Telles étaient les bases principales du commerce des Normands à la fin du xii® siècle. On se fera, du reste , une idée précise de l'activité de leurs affaires, par la comparaison suivante : en 1180, la ferme de la vicomte de Rouen et ses annexes rapportaient au duc près de 6,000 livres (2) ; en 1298 , cette même ferme payait seulement au Trésor, 1 ,600 livres; en 1299, 1,625; en 1301, 2,062 livres (3).

Cet état florissant de la Normandie lui faisait des envieux ; les privilèges de Rouen offusquaient surtoutlesrois de France, etgênaientle développement de leur capitale. De là ces guerres, qui deviennent incessantes, depuis l'avènement des Plantagenêts jusqu'à la conquête de la province par Philippe- Auguste. De là encore un long procès, dont nous parlerons plus tard, et qui fut, entre Rouen et Paris , un combat à la plume , alors que les deux

(1) G. A. Crapelet, Proverbes et dictons populaires^ etc., p. 117.

(2) Magni rot. Scacc. A'orm.,édit. précitée, p. 22, col. 1 et 2.

(3) Bihî. Imp., suppl. latin, ms. 110, folios 68 r», 19 r*», 27ro, 45ro et 111 v».

villes, sujettes du même prince, ne pouvaient plus batailler autrement. Mais d'abord montrons que, parmi les motifs de la lutte à main armée, se trouvait l'intérêt commercial.

Les Normands étaient à peine établis sur la Basse-Seine, qu'on pressentait les embarras qu'ils allaient donner, en fermant la seule grande voie naturelle qui mettait les provinces du nord de la France en communication avec l'Océan. Voilà pourquoi nous voyons Louis d'Outremer s'efforcer d'un côté de reprendre le territoire que Charles-lé- Simple avait cédé à Rollon, et, de l'autre, essayer de rétablir, par le port de Wissant, les anciennes relations commerciales de la France avec l'Angleterre (1). Ces deux projets, dans lesquels échoua Louis d'Outremer, furent repris et exécutés par les rois de la troisième race. Ainsi, Hugues-Capet renouvelle, dans le Ponthieu, l'essai tenté à Wissant. Le moine Hariulfe, se plaint, en effet, de ce que le roi s'était emparé de plusieurs propriétés de Saint- Riquier , et notamment d'Abbeville, qu'il avait fortifié (2). Comment expliquer cette injure du premier

(1) « Ludovîcus rex, maritima loca petens, quoddam castrum porlumque supra mare, quem dicunt Guisum, restaurare nisus est. » (Flodoardi hist. eccl. Remensis, ann. 938, ap. Bec. des hîst. de Fr., t. VIII.)

(2) Chron. Centulense, ap. Spicilegnim, in fol., t. Il, pp. 527, col. 1, et 545, col. 1.

capétien envers l'Eglise, sinon par. la volonté de défendre , contre la Normandie et la Flandre , la seule province maritime où les Français eussent un peu d'autorité?

Mais on ne tarda pas à comprendre que Rouen, par suite de l'insuffisance du Ponthieu, était le seul port de Paris. Alors, comme il s'agissait de l'avenir tout entier, ce n'est plus seulement de la jalousie qui anime les Français contre les Normands, c'est de la haine (1 ) . Il paraît que l'une des manifestations les plus énergiques de ce dernier sentiment fut le siège de Rouen, en 1 1 74. A cette occasion, notre archevêque s'était écrié : « La France entière est conjurée pour la perte des Normands (2). »

Outre la guerre, la politique et l'argent jouèrent leur rôle dans la soumission de la province. La politique commence à se montrer dans l'accueil fait en France à saint Thomas de Cantorbéry, dans les excellents rapports que les rois en chape , qui siégeaient à Paris, entretiennent avec les évêques et les abbés de la Normandie et de l'Angleterre. Ainsi Louis VII, à la croisade, pense à se ménager

(1) Cette différence dVxpiession se remarque dans Ips historiens. (Cf. Giiill. de Jumiéges , L. VU, c. 24; Ord. Vital, L. VU )

(2) Lettre de Rolrou, archevêque de Rouen, à l'cvéque de Sens. (Ressin, Concilia liothom. prov.^ 2" pars, p. 50.)

la faveur des églises normandes, et il écrit aux régents de son royaume de donner à son intime ami, Arnould, évêque de Lisieux , soixante muids de son meilleur vin d'Orléans (1). Le même prince gratifie le monastère de Saint-Thomas de Cantorbéry de cent muids de vin, à prendre tous les ans dans sa châtellenie de Poissy (2). Tout porte à croire qu'il accorda , aux mariniers de Rouen , le privilège de remonter jusqu'au Pec avec leurs bateaux, afin de s'attacher cette puissante corporation (3). Pour Philippe-Auguste, avant de conquérir, il acheta autant qu'il put des domaines en Normandie. En 4^90 et 1195, il acquiert, de Richard deVernon, la châtellenie de Vernon et la seigneurie de Longueville (4) ; en 1196, il force Robert, comte de Leicester, à lui céder pour rançon la châtellenie de Pacisur-Eure; en 1200, Amauri, comte de Glocester, lui vend le comté d'Evreux (5). Enfin le vif désir du roi d'avoir un port sur la Basse-Seine paraît dans ses deux traités avec Jean Sans-Terre. Dans l'un, il se

(1) Legt'and d'Âussy, rie privée des Fr., t. III, p. 5.

(2) yJrch. de VEmp. , J. 655, pi. 52.

(5) Ordonnances des fiois de Fr.^ t II, p. 455.

(4) A. Le Prévost , Dict. des noms de lieu du dép. de l Eure y v» Longavilla.

(5) Cf. Ducarel , Aniiq, Anglo-lSorm.^ p. 247 de la traducl.; Gréard, Mém. sur le Tiers et Danger ^ p- 99 et s.; Depping, Hist. de Norm.^ t. IF, p. 550.

fait donner toute la rive gauclie du fleuve ; dans l'autre , il exige au moins le petit port de Quillebeuf (4),

Contre des projets aussi constamment poursuivis, et justifiés, en dernier lieu, par la conduite lâche et méprisable de Jean Sans-Terre , que pouvait une seule ville? Rien sans doute; cependant les Rouennais se préparèrent à la résistance. Ils avaient vu leur cité triompher tant de fois des Français, qu'ils la croyaient invincible. Ils se trompaient assurément, mais comme se trompent des gens de cœur. Rouen fît donc ses provisions pour un siège (2), et attendit l'ennemi , sans s'émouvoir des nouvelles , qui arrivaient à tout instant, de la soumission de quelque ville normande à Philippe- Auguste.

Philippe était maître de toute la province, Verneuil et le Pont-de-l'Arche exceptés, lorsqu'il vint attaquer Rouen (3). Le siège fut très meurtrier et dura plus de quarante jours, après quoi la ville promit de se rendre, si elle n'était secourue, dans un mois, par Jean Sans-Terre (4).

(1) Depping, Hist. de Norm., t. II, pp. 526 et 409.

(2) Botulilitl. pat. précités, pp. 8, 13, 25, 26, 30, 39, 6i et

(3) Xic. Trivctti chron. ap. Spicileghtm^ info!., t. III, p. 180, col. 1.

(4) Trêve du i" juin i204. Voyez VHiH. communale de fiouen^ 1. 1, p. 88 et suiv.

Ce prince , qui n'estimait une province ou une ville que par l'argent qu'il en pouvait tirer, prit à peine le temps d'écouter nos envoyés. Il avait pressuré la Normandie , vendu les droits des ducs sur les étaux du marché de Rouen, sur les foires du Pardon S. Romain et de N.-D. du Pré, sur le bois et le charbon, sur le poids de la ville; les plus riches bourgeois étaient ses créanciers; Dieppe, Fécamp, Montivilliers et Harfleur, Andeli et Arques lui avaient acheté des communes ou des franchises commerciales (1); de tout ceci, Jean Sans -Terre conclut que la Normandie ne valait pas la peine d'être reprise, et que les Rouennais lui proposaient une mauvaise affaire. Sur le refus du roi Jean de secourir la ville, les bourgeois furent bien forcés d'exécuter la convention faite avec Philippe-Auguste.

H) Cf. fiotuli chartarum inturri Londinensi asservati^ accurante Thoma DiifTus -Hardy, vol. I, pars I, pp. 5, 21 , 33, 63, 70» 108 et 113; Hot. litt. clausarum^ p. 50 ; liot. litt. patent. y pp. 13, 14, 26 et 30 ; Ordonnances des Rois de Fr.^ t. IV, p. 696.

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