DEPUIS L\ PRISE DE ROUEN PAR HENRI V JUSQU A LA MORT DE CHARLES VIII
Au milieu des luttes d'extermination dont notre pays fut le théâtre et la victime, depuis le commencement du xiv^ siècle jusqu'au milieu du xv% quand on voit le pillage organisé sur mer et sur terre , on s'étonne que la fureur du désespoir n'ait pas saisi la France entière. C'est là un grand exemple de la patience des peuples , et pour que le souvenir en fût ineffaçable, l'héroïque Jeanne d'Arc s'élève au milieu de nous, puis vient subir son supplice à Rouen , dans celle des cités françaises qui a porté le poids du plus affreux désastre (1 ) .
(1) Voy. VHistoire de Rouen an xv» siècle, par M. A. Chéruel.
Après la ruine de notre ville par Henri V, l'âme fort peu sensible du héros anglais s'inquiète pourtant de l'état du pays. Dès 1417, on le voit donner de nombreux sauf-conduits à des marchands bretons, pour venir commercer en Normandie (1). Le 24 janvier J^^ , il s'occupe d'obvier aux désordres et vexations des gens de guerre dans la province (2); enfin, vers 1422, il permet à Jean Quesnel et à Jean Cuissot, marchands de SaintMalo, de commercer par la Seine avec Rouen , d'y amener des vins, d'en remporter des denrées, les grains exceptés (3). C'est tout ce que nous savons des efforts de ce conquérant pour réparer les maux infinis qu'il a faits à notre ville.
La mort de Henri V fut un bienfait pour Rouen ; le duc de Bedford , qui lui succéda à titre de régent, en France , pendant la minorité de Henri YI , chercha à gagner l'affection des Normands. La première ordonnance qu'il publia témoigne des tyrannies des Anglais. Ils enlevaient les blés , les chevaux et les voitures des paysans , exigeaient arbitrairement des droits de péage par terre ou par eau , et
(i) Cf. Magni Rot. Scacc. Norm.^ édit. précitée, pp. 219, 229 et 255; B. I. suppl. ms. de Rymer, Henri V^ t. IH , n** 103. (2) Ordonnances^ t. XI, pp. 451 et i56. (5) B. I. F» Colbert, n" 9846.4.4, pi. XXXI.^
imposaient les villes et paroisses à leur volonté (1). Ces abus furent supprimés , et le commerce reprit un peu avec la Bretagne et la Flandre , car on a une ordonnance du 7 décembre 1424 qui règle le cours, dans les provinces anglo-françaises, des monnaies de ces deux pays (2). D'autres lettres patentes du 15 juin 1428 accordent aux Rouennais, pour la réparation des fortifications de leur ville , une aide sur le vin , le cidre , la laine , etc (3) ; nouveau, mais faible indice de l'existence de l'ancien commerce rouennais : le transit des vins et la fabrication* des draps.
Plus les Anglais voyaient la fortune s'éloigner d'eux, plus ils se rendaient traitables. Après le soulèvement de Dieppe, Fécamp et Harfleur, en 1434, les franchises commerciales des Rouennais sont confirmées (4) ; mais comment en tirer parti ? La Normandie était pleine d'hommes d'armes, et la navigation sur la Seine, entre Paris et Rouen, était interceptée à Meulan , dont les troupes de Charles VII
(1) Chéruel , Ilist. de Bouen au xv» siècle. Preuves , p. 85 et suiv.
(2) Ordonnances^ t. XIII, pp. 67 et 106.
(5) Cf. ^rch. du Tiers-Etat^ à Paris ; Arch. munie, de Rouen^ A. 58, fol. 277.
(A) Charte de Henri VI du 8 juin 1^3», imprimée dans la Revue rétrospective Normande, 1838, p. 145.
s'étaient emparées (1). Restaient les relations maritimes avec la Bretagne et la Flandre, alliées des Anglais. Il paraît qu'elles n'étaient pas non plus très sûres, puisque, le 2 juillet 1440, Henri VI et Jean V , duc de Bretagne , s'entendirent sur les mesures à prendre pour que les capitaines de navires de chaque nation respectassent le pavillon et les marchandises de l'autre (2). Le commerce de Rouen ne fut donc jamais très actif pendant l'occupation anglaise. En admettant même que les moyens de se procurer des laines et autres matières premières ne lui aient pas manqué, il faut reconnaître que ses débouchés naturels étaient fermés. On a des lettres de Charles VII qui défendent d'apporter, dans les lieux de son obéissance , les draps de Normandie , comme venant de ses ennemis (3). Les registres municipaux de notre ville rendent aussi témoignage du triste état du com-
(1) Jrch. de l'Empire , R 64 nouv., liasse 1.
(2) Cf. B. I. F'Colbert, n» 9846.4.4, pi. CXXXF; Dom Morice, Mémoires pour servir de preuves à VHist. de Bretagne^ t. II, col. 1329. Dom Morice date ce traité du 11 juillet ; c'est une erreur.
(5) Ordonnances , t. XIII , p. 389 ( lettres du 28 décembre 14-i5); Sur l'état de la Normandie à cette époque, voyez Th. liasin^ par M. Jules Quicherat. ( Bibl. de TEc. des Chartes, t III, 1" série, p. 522 et suiv.) La vie de Thomas Basin, évêque de Lisieux et l'une des gloires de la Normandie, est un morceau toul-à-fait capital en histoire.
merce. La plupart des fermiers des aides firent banqueroute ou eurent de gros restes à payer sur le prix des adjudications (i). C'est surtout de 1447 à i 449 que les affaires sont dans un pitoyable état. Alors les drapiers de Darnétal vinrent demeurer à Rouen , à cause de la guerre , et la ville fut obligée de remettre une partie du prix des fermes des lainages des draps et autres, « à l'occasion de ce que, par la rupture de la trêve et la prise de Fougères par les Anglais (1448), les marchands de France, Bretagne, etc., n'ont osé communiquer avec ceux de Rouen (2) . »
Chacun sait avec quel enthousiasme Charles VII fut accueilli dans notre ville ;3) , et nous avons dit ce que les Rouennais lui doivent de reconnaissance pour avoir le premier aboli la Compagnie française (4). Pendant qu'il était à Rouen, le roi confirma la ville dans ses anciens privilèges , et approuva pour la province la coutume de Normandie y la Charte aux Normands, et l'Echiquier (5). Charles VII reçut en retour des marques non équi-
(1) Délibérât.^ A S.pass.
(2) Comptes de la ville de Rouen, fol. 168 v».
(5) Chéruel , Hist. de liouen au xv« siècle, p. 130 et suiv.
(4) Ci-dessus, chap. xi, sect. 1.
(5) Cf. Ordonnances, t. XIV, pp. 75 et 131 ; ^rch munie, d^ Rouen, A 38, fol. 54 v°.
voques de laffection des Rouennais; ils lui prêtèrent 30,000 livres, avec lesquelles il rentra en possession d'Harfleur. Pour le remboursement de cette somme, le roi octroya une aide de cinq sols par queue de vin montant et descendant la Seine. Au bout d'un an et dix mois, cet impôt fut supprimé, sans doute parce qu'il avait produit les 30,000 livres , ce qui peut donner une idée du transit des vins à Rouen , à la renaissance de son commerce , en 1 450 et i 451 (1 ) .
Nous avons une preuve que les anciennes relations de Rouen avec l'Espagne se renouèrent rapidement; c'est la contestation entre les Rouennais et les marchands de Castille, qui se prétendaient exempts de payer la hanse , en vertu des privilèges de Charles V. La sentence sur ce procès est du 2 mai 1450(2). On s'occupa alors activement de relever les manufactures de draps, et le 2 juillet 1451, Guillaume Cousinot, seigneur de Montreuil-sur- Bois, et bailli de Rouen, révisa le règlement de 1424 sur la draperie de Rouen (3). Cette pièce est très intéressante par les détails minutieux dans .lesquels le législateur e^t entré. La façon à donner
(1) ^rch munie, de Rouen, A 8, fol. 43.
(2) Il en a déjà été question plus haut, chap. xi, sect. 2 ; V. mes preuves, pièce LXX.
(3) Ci -dessus, chap. xui.
à la lisière des draps de Rouen , afin de les distinguer de tous les autres draps de France et de Normandie, est prescrite, à peine de confiscation sur les contrevenants. En regard de cette disposition , il faut placer des lettres royales d'octobre 1 458 , qui défendent de contrefaire la lisière adoptée par la draperie rouennaise (1). Le règlement de 1451 s'occupe aussi des laines et des teintures : il prohibe le mélange de la franche laine avec les laines inférieures ; fixe la longueur des draps , le maximum et le minimum des fils de la chaîne, détermine les teintures qui pourront être employées sur les franches laines seulement. Ce sont : la graine d'écarlate, le voide, la garance, la baudre, l'écorce ou racine de noyer, dite moullée (2). Mais l'œuvre eût été incomplète, si l'attention ne s'était portée sur tout ce qui concernait le métier. Il fut donc interdit aux tisserands de mêler les laines ensemble , et , par exemple, les laines d'Angleterre avec les laines cauchoises; les cauchoises avec les laines picardes; celles-ci avec les laines de Bourgogne ; la laine de Brie avec celle de Bretagne (3) .
Le commerce de Rouen avec la Flandre , et sans
(J) ordonnances, l. XIV, p. 472.
(2) ^rch. munie, de fiouen , U2, fol. 11. »• (3) yrf., ibitl., fol. 11 et suiv.
doute tout le commerce par mer, devait rester longtemps encore entravé par la guerre et les pirateries. Le 1*'"' octobre 1453, la ville apprit avec étonnement que les marchandises de Robinet le Cauchois, Colin Basin (1), Perrenot Le Tellier, Jean Daubeuf et autres négociants rouennais, étaient saisies à Anvers, en garantie du paiement d'objets pillés par un nommé Robin Girault. Ce pirate, qui se nommait et réclamait de notre ville, et dont le navire s'appelait le Balenjer de Rouen (2) , ayant capturé un bâtiment anversois, sous prétexte qu'il était anglais, avait emmené sa prise hors de toute poursuite. Après bien des débats, les marchands rouennais composèrent avec les Anversois au prix de 200 écus d'or; la ville prêta, en cette occasion, cinquante livres (3). Les relations de nos commerçants avec Anvers sont encore constatées par l'aide que Th. Basin , pendant son exil en Flandre, reçut des Normands qui se rendaient dans cette ville (4) ; mais elles durent être interrompues, principale-
(1) C'est peut-être un frère de Th. Basin.
(2) Balenjer et non balenier. Le balinger ou balingère était un navire de troisième ou quatrième rang. V. Mag. Bot. Scacc. Norm.^ édit. précitée, p. 275.
(3) yirch. munie, de Bouen, A 8 , fol. 12.
(4) rie de Th, Basin , précitée, p. 365 et suiv.
ment entre 1471 et 1475, durant la cruelle guerre qui fut terminée par les conventions de Soleure (1)^ puis entre 1479 et 1483 , pendant la guerre pour la succession de Bourgogne.
Au nord, la navigation française pouvait s'étendre, car Charles Vil avait conclu , le 20 septembre 1456, un traité d'alliance avec Christiern P^ roi de Danemarck et de Norwège (2) ; toutefois , je ne pense pas qu'elle se soit jamais fort développée, à cause des hostilités perpétuelles des Anglais, qui ne pouvaient renoncer aisément à la Normandie et à la Guyenne. De ce côté les Normands n'étaient jamais tranquilles; dès qu'une flotte anglaise se montrait en vue de nos côtes, à l'instant on prenait à Rouen des mesures de défense. C'est ce qui arriva le 11 août 1454; mais peu après on se rassura (3). Bientôt nous allâmes attaquer les Anglais chez eux; et les préparatifs de ces expéditions durent même ramener, dans le port de notre ville , le genre d'activité qu'on y voyait au temps de Charles V (4). En 1457, une expédition navale, partie d'Harfleur et
(1) Ordonnances^ t. XVII, p. 552. (Lettres du 8 octobre 1470 défendant aux Français de commercer avec les sujets du duc de Bourgogne )
(2) /trch. de V Empire^ J 437, pi. H.
(5) Àrch. munie, de Houen, Délih.^ A 8, fol. 53. (4) Voyez ci-dessus, chap. xiii.
de Dieppe , alla surprendre et piller, dans le comté de Kent, le port de Sandwich, alors florissant (1). Il est question, dans nos registres, de l'armement de deux nefs du roy, au clos des Galées , en février -j~-, et, en 1471 , nos conseillers de ville ordonnèrent au receveur. Nie. Poilevilain , de payer 1,728 livres 4 sous 9 deniers tournois, à des marchands rouennais pour fournitures destinées « à ravitaillement de la nef du roy , nommée la Royalle (2).» Enfin, nous voyons la ville contribuer, en 1475, pour une somme de 1,770 livres, à l'armement des grands navires « ordonnés par le roy pour aller en mer , afin de résister aux entreprises des Anglais (3). » Ce dernier passage de nos actes municipaux fait allusion à un projet de débarquement en Normandie, formé par Edouard IV, qu'excitaient les intrigues de Charles-le Téméraire. Louis XI envoya d'abord , en toute hâte , des forces à Dieppe et à Eu, pour défendre la côte; il eut, peu après, au pont de Picquigny , une entrevue avec Edouard, auquel il fil promettre de retourner dans ses Etats (4). Alors des négociations furent ouvertes,
(1) L. Guérin, Hîst. marit. de France^ t. I, p. 137.
(2) ^rch. munie . de Rouen, A 8, fol. 185 v" et 275 v".
(3) 7d., U 2, fol. 8 v^
(i) F.-C. Louandre, Uist d'.lhbemllc et du l'onthieu, t. I, p. 385 et suiv.
dans lesquelles on spécifia la liberté du commerce entre les deux nations (1).
J'ai parlé plus haut (2) des traités de commerce conclus par Louis XI, avec la Hanse teutonique et les Hollandais; en 1378, le traité avec les Hollandais fut rompu au sujet des prétentions du comte de Hollande sur la succession du dernier duc de Bour gogne. La guerre fut malheureuse pour les Hollandais. Le vice-amiral de France , Guillaume de Casenove , dit Coulon , captura par trois fois , et amena dans les ports de Normandie, les convois qui portaient, dans les îles de la Hollande et de là Zélande, des harengs et des seigles de Prusse. Le pays faillit être affamé (3). Sauf cette interruption , le commerce normand n'avait jamais eu de rapports plus multipliés et plus étendus que sous Louis XI; aussi, en 1 480 , après la conquête de l'Artois , lorsque le roi voulut relever l'industrie dans Arras , il trouva les corporations de Rouen disposées à lui fournir des ouvriers de toute espèce. Elles envoyèrent notamment cinq tisserands de draps, sept foulons et dixneuf ouvriers en laine (4).
(1) Cf. Ordonnances, t. XVI If , pp. 127, 160 et 166; .^rch. de l'Empire, J. 648, pi. VI[ et XIÎ.
(2) Chap. XII.
(5) L. Giiérin, Hist. marit. de France, t. I, p. 214. {'i) .Irch. munie, de lioucn, A 38, fol. 265 v«.
La paix continua après Louis XI , pendant la régence d'Anne de Beaujeu. Le comte de Richmond, nouveau roi d'Angleterre, sous le nom de Henri VII, avait conquis sa couronne avec l'argent etlesvaisseauxde la France; il ne pouvait moins faire que d'être en paix avec elle. En effet, il fît avec Charles VIII, en 1 483 , un traité de trois ans, où est stipulée la liberté du commerce entre les deux nations (1). Vers le même temps, le nombre des monnaies anglaises répandues dans l'Ile-de-France, la Normandie et les côtes jusqu'à Boulogne, était si considérable , qu'une ordonnance royale dut en fixer la valeur (2). Charles VIII en ayant défendu l'usage, les Etats de notre province firent des réclamations, en 1485, « considéré l'affluance des monnoies estranges , apportées en icelluy pays . . . pour le fait de l'entrecours de la marchandise. . . (3). » Sur cette réclamation, il fut sursis probablement à l'exécution de l'ordonnance. Elle fut renouvelée le 28 juin 1 493 , et il paraît qu'alors on s'y conforma (4).
(1) L. Guérin, Hist. marit. de France^ t. I, p. 141.
(2) Ordonnances, t. XVIII , p. 322. (Lettres du 27 janvier
(3) A. Canel , Recherches sur les Etats de Normandie au XV* siècle, p. 55.
(4) Cette ordonnance fut publiée à Rouen le 16 juillet suivant. Voyez yérch. munie, de Rouen^ A 9» fol. 88.
Tous les privilèges commerciaux, accordés aux Rouennais par Charles VII et Louis XI, y compris les trois marchés francs de Rouen , furent d'ailleurs confirmés. On donna même , autant que le comportait l'époque , quelque soin à la protection de la navigation marchande. Sur les plaintes du doge de Venise , on informa contre ceux qui avaient pillé des galéasses vénitiennes ^ur les côtes de Normandie , et tué les messagers du roi et de la République, envoyés à Ronfleur pour faire faire restitution (i). On ordonna , en 1489, d'équiper « de grans nefs , navires et autres batteaux de mer estans es ports de Normandie , » et cinq cents marins furent choisis, dans les élections de Rouen, Caudebec, Montivilliers et Lisieux , pour servir sur la flotte (2). En effet, les pirates anglais , sentant la guerre près d'éclater entre les deux couronnes, commençaient déjà à ranger nos côtes. Henri VII n'avait pas vu sans jalousie les efforts de Charles VIII pour réunir la Bretagne à la France. Le mariage de Charles avec l'héritière de Bretagne , le détermina. Il vint débarquer à Calais, le 6 octobre 1 492 , et mit le siège devant Boulogne. Mais on connaissait le faible du
(1) u4rch. de l'Empire , K73, pi. XXXV. (Commission du 18 décembre 1485. )
(2) A. Canel, Recherches sur les Etats de Normandie au XV» siècle, p. 64.
prince anglais; moyennant une bonne somme d'argent , il se décida à retourner dans son île , et peu après les ambassadeurs de France et d'Angleterre conclurent à Etaples un traité, « pour durer la vie des deux rois. » Il n'y est guère question que de commerce : les sujets des deux royaumes pourront commercer librement entre eux et avec les marchands de tous les pays , même avec les Vénitiens, les Florentins et les Génois; aucunes marques, contre-marques et représailles ne seront octroyées, sinon contre les principaux délinquants , ou en cas de manifeste déni de justice , etc. (1). Mais il paraît que ces conventions ne ramenèrent point la sûreté sur nos côtes , car Charles VIII ayant fait demander, en mai 1494, quelque argent à notre ville, pour son voyage d'Italie , nos conseillers se plaignirent du malaise du commerce. « 11 n'y a présentement, disaient-ils, si bon navire en Seine , qui oze partir et aller en mer (2). » Le roi , dont toutes les pensées étaient alors pour l'Italie , partit sans écouter ces griefs , et ce fut seulement en i 497 que le traité de Boulogne s'occupa de détruire les pillards marilimes dont la Manche était infestée depuis des siècles. Il obligea les armateurs de France et d'An-
(1) ^rch. de V Empire^ J. 648, pi. XVII; Ordonnances, t. XX, p. 558.
(2) yirch. munie, de Rouen, A 9, fol. 146 v«.
glelerre à fournir , pour chacun de leurs navires, bonne et valable caution qu'ils observeraient fidèlement la paix , tant qu'elle existerait entre les deux nations (1). Jusqu'alors, les particuliers avaient tenu fort peu de compte des traités entre les couronnes.
Le traité de Boulogne est peut-être le seul fruit utile du voyage de Charles VIII en Italie : il est certain , du moins , que le roi apprit dans celte expédition de quelle ressource est le commerce. Il paraît que Charles VIII , « ce petit homme peu «entendu, » suivant l'expression de Commynes , était parti pour la conquête de Naples, fort léger d'argent. A peine avait-il franchi les Alpes , qu'il lui fallut songer aux emprunts. La seule difficulté était que personne ne lui voulait prêter, quoiqu'il offrît sa parole royale et la garantie des plus grands princes et seigneurs de son royaume. « Mais les Vénitiens lui ayant seulement demandé une lettre de change de J. Le Pelletier, marchand [de Rouen] trafiquant par mer, ils lui baillèrent, suricelle, tout ce qu'il leur demanda. Au moyen de quoy, il passa outre, prist Rome et y rendit justice , et conquist l'Italie en six mois (2). » J'ai cherché dans nos
(1) y^rch. de V Empire^ J. 649, pi. 27.
(2) Th. Le Fèvre , escuyer, s*^ du Grand-Hamel , Discoure sommaire de la Navigation^ etc. Rouen, 1650, in-4% p. 264.
registres municipaux les traces de ce négociant rouennais, si bien accrédité auprès du premier peuple commerçant de l'Europe; voici ce que j'ai pu trouver : Jacques Le Pelletier, sieur d'Ionville (Yerville?), qui figure , le 3 juillet U86 , parmi les nobles résidant à Rouen (1), était l'un des vingtquatre conseillers de ville en 1494. En cette année, la ville l'envoya à Lyon avec Thomas Surreau, sieur de Lisors, auprès de Charles VIIL Les deux députés rapportèrent de ce voyage plusieurs lettres du roi : les unes annonçaient la paix conclue entre la France, le roi des Romains et le roi d'Espagne ; d'autres demandaient 30,000 livres à la ville pour sa part de contribution aux frais du voyage de Naples. Le Pelletier fut d'avis qu'on les accordât, mais la majorité fit offrir 10,000 livres. Charles VIII, désireux d'en finir, se rabattit à 15,000 livres, qui lui furent payées. Quand le roi écrivit à notre ville , d'abord pour lui annoncer la conquête de Naples, et ensuite son retour en France, on doit s'attendre à voir Jacques Le Pelletier prendre part à ce succès. Son nom se trouve, en effet, parmi ceux des conseillers de ville présents à la lecture des deux lettres. Et lorsque la ville décida qu'elle enverrait au roi, jusqu'en Lombardie, trois personnages pour le féliciter
(1) yirch, munie, de Bouen^ A 38, fol. 87.
sur son heureux retour, J. Le Pelletier fut désigné par quelques voix. Cependant il ne fut point de cette lointaine députalion, que son âge ne lui permettait peut-être plus. Je le trouve encore conseiller de ville en 1496. Il propose alors de prêter au roi une nouvelle somme de 10,000 écus pour sa guerre de Naples ; mais au mois de juillet de la même année, il est remplacé par le premier des marchands drapiers en gros de Rouen , Richard Le Pelletier, qui pourrait bien être le fils de notre célèbre commerçant (1).
On doit tirer de ces détails deux conclusions générales : la première, c'est que , malgré les éternelles doléances du tiers-état , les négociants de Rouen avaient assez bien rempli leurs coffres pendant les règnes de Charles VII , de Louis XI et de Charles VIII ; la seconde, c'est que le commerce de notre ville avait acquis dès lors une véritable universalité. Ce n'étaient plus seulement, comme au XIV* siècle , les Lombards qui venaient s'installer chez nous (2) , les Rouennais hantaient aussi les foires de Lyon et sans doute de l'Italie (3). Ils étaient bien connus en Orient, puisque, peu après la prise
(i) /trch. munie, de lîouen, A. 9, pass, (2) /d., A. 1, fol. 62 v»et suiv.
(5) m., A. 9, fol. 182.
de Constantinople, quelques Grecs vinrent à Rouen solliciter la pitié de la ville; et nos conseillers ne connaissaient pas moins bien cette nation, car ils accordent des secours, mais sans paraître ajouter beaucoup de foi aux maux dont on leur fît un long récit (1).
L'importance commerciale de Rouen se trahit aussi par l'arrêt du Parlement de Normandie du il mars |^, qui défend de s'assembler dans la cathédrale pour traiter d'affaires, et décide que, des deniers communs de la ville , on bâtira une maison pour les assemblées et négociations des marchands (2). Pour cette fois, Rouen et son commerce sortent évidemment du moyen-âge.
(1) Ch. Richard, Episodes de Vhist. de Rouen (xiv« et xv^ s.),
(2) Cf. Mém. du Clergé^ par Gentil , t. I, p. 502; Mém. du Clergé^ par Lassere, t. V, col. 1617.