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DÉCOUVERTES MARITIMES DES NORMANDS

La fin du xv® siècle est un moment solennel pour l'humanité. Alors la religion , la morale , la politique , les sciences , toutes choses se renouvellent , et sur de grandes proportions. Nous n'avons à nous occuper que de l'activité extérieure des hommes, et sur un seul point. Toutefois , l'histoire du commerce maritime en général est encore trop féconde en événements au xv® et au xvi® siècle, pour entreprendre d'en tracer ici le résumé. D'ailleurs , plus nous approchons de la conclusion de ce travail , plus nous devons nous attacher spécialement à notre sujet. Ainsi , les événements généraux , qui sont, du reste, bien connus, n'occuperont désor-

mais (jii'Miie place.' cxli-ùiiiciiîcnl roslrcinlr', je dirai privsfjiie secondaire, dans notre rccit.

La découverle de rAni«''ri(jiH; , les con(jiièles des lV)rhifçais en Africjue el leur an'iv«''e aux Indes- Orientales par le cap de Bonne-Espiîrance, clian gèrent entièrement les routes et les int«'rèts du connnerce. La Méditerran«''e t(^nd>e alors du pre mier au second ran^; rOc«''an devient la mer prin- (N'j)ale , et l'entrej)»')! des marcliandiscs de l'univers est transj)orl(' de Venise à Lisbonne. J]i(;nlol les Espagnols et les Portugais inondent l'Europe de l'or, de l'argent et des produits des deux Indes. Les valeurs relatives d'une i'oule d'objets sont pro fondement modifiées, el le numéraire subit une gi'ande et irrévocable (lé|)réciation L. La navigation conunence donc une ère nouvelle, et devient un élément nécessaire de la prépondérance des nations. C'est elle qui fait la ricbesse de l'Espagne au xvi*" siècle, et qui relie les Etats disséminés de la maison d'Autriclie , cette béritière formidable des ducs de Bourgogne. Pendant que la France déploie toute son énergie dans une guerre continentale contre cette puissance nouvelle, l'Angleterre, en combattant les vaisseaux espagnols, prépare sa

(1) J. Bodiii a donné, dans sa BèpuhUque^ 1. VI, des détails très précieux sur ce sujet.

supériorité sur les mers, et la Hollande fonde son commerce avec les débris du commerce flamand. On ne doit pas s'attendre , d'après cela , à voir la France jouer un rôle très brillant ni très actif dans les découvertes et les établissements coloniaux du XVI® siècle. Presque toutes nos expéditions furent faites par des particuliers, c'est-à dire avec des ressources bornées et dans une pensée de lucre, conséquemment sans la patience et les sacrifices auxquels il faut savoir se résigner pour créer des relations durables. Surviennent nos guerres civiles, pendant lesquelles ces faibles essais sont complètement abandonnés ; ils ne furent repris qu'au xvn® siècle. Selon nous , c'était la seconde fois que nos troubles intérieurs détournaient l'attention des découvertes des navigateurs français. Nous sommes , en effet , de ceux qui croient aux anciennes expéditions des Dieppois au xiv® siècle, et qui ne désespèrent pas d'en voir un jour la réalité démontrée (1). En attendant, nous rapprocherons ici les conjectures et les indices qui militent

(î) Le P. Labaf» dans son Voyage d' Afrique ^ dit avoir lu les pièces originales qui constatent que les Dieppois étaient établis, au xiv« siècle, à la côte de Guinée. Labat écrivait au commencement du xvui« siècle. Il avait visité sans doute les archives del'Amirauté de Dieppe avant l'incendie de 1694; il y a pu copier r^uelques document».

, j)Our cette opinion ; nous nous occuperons ensuite des découvertes et des établissements normands en Amérique jusqu'à la fin du xvi® siècle.

Trois auteurs se sont surtout distingués dans la polémique engagée au sujet des découvertes des Dieppois sur les côtes d'Afrique : ce sont MM. le vicomte de Santarem , Ludovic Vitet et Estancelin. M. Estancelin a, le premier, traité la question avec la conscience d'un véritable érudit, et fait connaître des textes extrêmement précieux; il a été combattu par un Portugais, M. de Santarem , avec autant de force que d'habileté. M. Ludovic Vitet a apporté, à l'appui des opinions de M. Estancelin , l'élégante lucidité dont il a le secret. Toute cette discussion repose sur les assertions d'un nommé Villaut, escuyer, sieur de Bellefond , qui fut l'un des agents de Colbert pour le rétablissement du commerce de la France. Villaut, après un voyage en Afrique, adressa au ministre, en 1666, une sorte de discours intitulé : Relation des costes d'Afrique, appelées Guinée. Voici , entre autres choses , ce qu'il affirme dans son récit. En novembre 1364, lorsque la France commençait à respirer, sous Charles V, les Dieppois équipèrent deux vaisseaux, du port d'environ 1 00 tonneaux chacun , qui firent voile vers les Canaries, doublèrent le cap Vert, puis le cap Moulé , et s'arrêtèrent à l'embouchure d'une petite

rivière , près de Rio-Sestos, où est un village qu'ils nommèrent le Petit-Dieppe. — En septembre 1365, les marchands de Rouen ayant passé acte d'association avec ceux de Dieppe, expédient quatre navires, dont deux devaient traiter depuis le cap Vert jusqu'au Petit-Dieppe, et les deux autres aller plus avant. Toutefois , il n'y en eut qu'un seul qui passa la côte des Dents et alla jusqu'à la côte d'Or. Sur le rapport du capitaine de ce navire , les Dieppois se bornèrent à leur premier établissement. — En 1375, les étrangers commencent à faire concurrence aux Dieppois ; mais ils doivent y renoncer peu après. En 1380, on équipe, à Rouen, un vaisseau, du port d'environ 150 tonneaux, appelé la Notre-Dame de-bon-Voy âge. 11 était destiné, en raison de la concurrence renaissante des étrangers , à aller là, où seize ans auparavant un premier vaisseau avait trouvé de l'or. La Notre- Dame de- bon-Vo y âge partit en septembre et arriva en décembre à la côte d'Or ; elle revint neuf mois après à Dieppe, richement chargée , et ce fut ce qui commença de faire fleurir le commerce à Rouen. Le 28 septembre 1381, départ de Dieppe, pour la côte d'Or, de trois vaisseaux nommés la Vierge, le Saint- Nicolas ei l'Espérance ; retour dix mois après. En 1383, trois navires, deux grands et un petit, partent de Dieppe, lestés de matériaux propres à bâtir. On

commence, sur la côte d'Or, la construction du fort de la Mine , où on laissa d'abord dix à douze hommes. Ce fort est achevé en 1386. En 1410, les guerres civiles de France ayant commencé, le commerce dépérit , et au lieu de trois et quatre vaisseaux qui partaient tous les ans de Dieppe , c'était beaucoup quand, en deux ans, on pouvait en mettre à la mer un pour la côte d'Or, et un autre pour le Grand-Sestre ou Petit-Paris. Enfin , les guerres augmentant, ce commerce se perdit tout-à-fait, et ce fut alors que les Portugais s'occupèrent activement de s'établir sur ces côtes (1).

Malheureusement, Villaut de Bellefond n'a pas indiqué ses autorités. La forme de son écrit et les usages du temps rendent sa négligence fort explicable, tandis que le personnage auquel il s'adresse est une garantie de véracité. On ne vient point faire des histoires à un ministre tout-puissant qui vous emploie, qui peut faire vérifier vos assertions et vous envoyer à la Bastille pour l'avoir trompé. Mais les renseignements de Villaut de Bellefond me paraissent porter d'ailleurs tous les caractères de la vérité. A la régularité de leur forme, à la préci-

(1) Lud. Vifel, Hist. de Dieppe^ t. II, p. 14 à 20. Je iriiidique pas les éditions de la relation de Villaut de Bellefond ; elles sont presque introuvables.

sion des détails , on sent que ce sont bien là des extraits de registres authentiques. L'accord avec les faits historiques généraux et particuliers me paraît aussi très digne de remarque. Nous voyons une interruption de 1365 à 1375, et, en effet, il dut yen avoir une, dans les expéditions dieppoises, au moins depuis 1369 jusqu'en 1372, puisque la révolte de la Guyenne contre le Prince Noir est de la première de ces deux années , et la victoire navale de Boccanegra de la seconde (1). En 1382, il n'est pas question non plus d'expéditions pour la Guinée; or, 1382, c'est précisément l'année de la Harelle. Le ralentissement, en 1410, puis la suspension de ces expéditions , concordent également bien avec l'histoire. Cette coïncidence est au moins singulière ; mais ce qui semble vraiment plaisant, c'est le refus qu'il faut que fassent les Portugais d'être ces étrangers qui inquiétèrent les Dieppois en Guinée, dès l'année 1375 , afin de se conserver l'honneur d'avoir découvert cette môme côte en 1433.

Du reste , il faut bien reconnaître que les esprits les plus élevés et les plus synthétiques ont décidé en notre faveur. M. Alex, de Humboldt pense que

(1) Voyez ci-dessus, chap. xiii.

ce doivent être les deux nations rivales et aventureuses des Normands et des Arabes qui ont répandu, au moyen-âge, les premières notions certaines sur les groupes des Açores (1) , et M. Michelet a adopté l'opinion de M. Vitet sur les découvertes des Dieppois en Afrique(2). Comment supposer, eneffet,que ces Normands, qui avaient complètement exploré le Nord au x*^ siècle , et touché même les côtes de l'Amérique septentrionale, ont renoncé, après leurs conquêtes en France, à leurs habitudes voyageuses, quand nous les avons vus combattant les Maures en Espagne et en Portugal , commerçant directement avec les Génois, maîtres de l'Italie méridionale, et bien connus en Orient avant l'an 1200 (3)? Comment ne pas penser que ces hardis marins n'aient osé se risquer, au xiv® siècle, sur des mers que la tradition disait avoir été parcourues, dès le IX®, par les pirates leurs ancêtres? On objecte que les plus anciennes cartes des côtes occidentales de l'Afrique sont toutes portugaises ; c'est déplacer la question : autant vaudrait dire que ce n'est pas Christophe Colomb qui a découvert le Nouveau- Monde, parce que les plus anciennes cartes de ce

(1) Examen critique de la Géographie du nouveau continent^ t. H, p. 203.

(2) Histoire de France^ t. V, p. 361.

(5) Voyez ci-dessus, chap, vu.

continent sont d'Améric Vespuce. On ne conteste point que les Portugais soient les premiers qui aient tenté une description exacte des côtes de l'Afrique occidentale; cette gloire leur appartient. Leurs études suivies ont amené l'un des plus grands résultats de la science , la découverte du cap de Bonne-Espérance. C'est là une belle récompense de leurs constants efforts , et une belle leçon donnée à l'univers par l'infant don Henri. Mais il ne faut pas vouloir que le moyen-âge ait manqué de navigateurs intrépides , parce que le Portugal n'a rien découvert avant le xv® siècle. Si l'on veut bien réfléchir aux navigations des Normands dans la Méditerranée, on trouvera moins incroyable qu'ils aient connu la Guinée au xiv* siècle , qu'il n'est merveilleux que les Portugais se soient avancés jusqu'à la pointe méridionale de l'Afrique à la fin du xv^. Il nous semble donc qu'on pourrait s'entendre , en avouant, d'une part, que les Français ont précédé les Portugais à la côte de Guinée , mais que ces expéditions commerciales ont été d'un mince avantage pour la science; et, d'autre part, en convenant que les Portugais sont les premiers qui aient exploré cette côte dans une pensée de domination et avec l'espoir de s'ouvrir une route vers les Indes. L'esprit de conquête procède tout différemment du commerce; celui-ci s'insinue, ose beaucoup, mais

ne se cache pas moins. On connaît les deux devises de Jacques Cœur; la première : A vaillans Coeijrs riens impossible ; et la seconde : Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire. Taire. Au contraire , rien ne se montre plus au grand jour que les entreprises des conquérants.

Ainsi , les Français restent sans contestation les premiers colons des Canaries; mais nous recon naissons également que ces îles étaient fréquentées longtemps avant l'expédition de Jean de Béthencourt, en 1402. Elles étaient d'abord connues dans l'antiquité sous le nom d'Iles Fortunées. On ne sait qui les retrouva au moyen-âge ; on prétend seulement que les Génois y firent une expédition en \ 341 . Il est certain que Louis de La Cerda, comte de Clermont et prince castillan , en fut déclaré souverain par Clément VI, en 1344. Le comte de Clermont tenta , dit-on , la conquête de Gomère avec des vaisseaux que lui prêta Humbert , souverain du Dauphiné; et peu après, en 1346, le Catalan Jacques Ferrez parcourut les côtes de l'Afrique jusqu'audelà du cap Boïador. Mais ces expéditions n'eurent guère d'autre résultat que de faire inscrire ces îles et ces côtes sur les cartes et portulans que l'on commençait à rédiger en Europe (1). Plusieurs

(1) Pardessus, Lois maritimes^ t. Ill ; iiitrod., p. 32.

écrivains espagnols , entre autres don Fernandez de Navarette , assurent que les Canaries furent visitées, vers le milieu du xiv® siècle, par des aventuriers normands (1). Ces premières expéditions ne paraissent avoir été que des pirateries. En 1 392 ou 1393, des marchands de Séville ayant armé quatre ou cinq vaisseux pour reconnaître l'extrémité des côtes du Maroc, les îles Ténériffe et Lancerote furent découvertes ou plutôt abordées de nouveau. Un Normand dirigea ce voyage ; les uns disent que ce fut Robert de Braquemont dit Robinet , alors amiral de Castille , d'autres , un capitaine nommé Servand. Il est à croire que Robinet organisa l'expédition, dont il donna le commandement à Servand, son compatriote. Ce qui n'est pas douteux, c'est que Braquemont, qui était Dieppois (2), reçut du roi de Castille l'investiture des Canaries.

Au nombre de ceux qui accompagnèrent le capitaine Servand, devait être un parent de l'amiral , nommé Jean de Béthencourt , baron de Saint-Martin-le-Gaillard , au comté d'Eu, sire de Béthencourt

(1) CoUeccion de los viages

(2) Braquemont, tout auprès de Dieppe, faisait autrefois partie de la banlieue de cette ville ; ses navires étaient exempts de tous péages dans le port de Dieppe, ^irch. de la Seine-Inférieure^ Cont. et acquits de Dieppe^ fol. 14 v<».

etdeGrainville-la-Teinlurière, en Caux (1). En effet, on a une quittance de ce seigneur, en date du 18 avril 1390, par laquelle il reconnaît avoir reçu une somme de cent francs, à lui donnés par le duc de Touraine , dont il était chambellan , « pour le défrayer des dépenses et missions qu'il .lui conviendra faire pour son prochain voyage en Barbarie (2). y> Béthencourt revint quelque temps après en France, et fidèle à ses goûts maritimes, il se mita courir la mer pour son compte. Les rôles présentés, le 3 août 1 401 , par les députés anglais aux conférences de Leulinghen , l'accusent d'avoir capturé un navire dans la Manche : « Messire Pierre de Courtenay, chevalier, Nicolas Syon et Williaume Grozons, se complaignent de ce que naguères, durant les trêves , messire Jean de Betencourt et messire Robert Canell. et autres de leur compaignie, prindrent leur barge et lxxii tonneaulx de vin et autres marchandises, à la value de vi" frans, sans dommages , coustages et interests. » Les ambassadeurs français répondirent immédiatement : « Monsieur l'Amiral fera donner commission, à la requeste des complaignans, pour adjour-

(i) Il portait d'argent, au lion de sable, armé et lampassé de gueules. (B. I., cab. généalog., art. Béthencourt.) (2) Ibidem.

ner Betencourt et ses complices, et en fère la plus briefve justice que il pourra , se toutesvoies

trêve . qu'il le doie fère (1 ) . » Mais Jean de

Béthencourl échappa à cette poursuite, car on lit dans la réponse définitive qui fut faite aux Anglais, en août 1402 : « Responsum est quod dominus de

Betencourt recessit de Francia , in spe, ut dice-

bat, eundi ad insulas Canarie et Inferni, ad eas conquirendas. Veruntamen contra eum dabitur citatio, si pars requirat, utfiet partibusjusticia (2).» Béthencourt s'était en effet embarqué à la Rochelle avec un chevalier de ses amis, dont le goût pour les aventures n'était pas moindre que le sien. C'était Gadiffer de la Salle , chambellan du roi Charles VI (3) . Voici probablement ce qui s'était passé entre le premier voyage de Béthencourt aux Canaries, en 4 392, et son départ, le l*"^ mai 1402. Il avait continué ses relations avec son cousin , l'amiral de Castille, lequel avait quitté la France avant 1 377. L'amiral , qui désirait revoir son pays , et ne savait trop que faire de cette principauté des Canaries, l'offrit à Béthencourt, qui l'échangea contre quelques terres en Normandie (4).

(1) Jrch. de l'Empire^ J. 643, pièce 57 bis.

(2) Id., ibid., pièce 18.

(5j B. I.^ cab. généalog.,art. de la Salle. (4) Lud. Vitet, Hist. de Dieppe^ t. H , p. 36.

Il );mt lii'c , (liins 1m iiaivr rhr(Hii(iiie n'-dii^t'-c p;ir 1rs clinix laiiis (]{' ce |)i'iiic(' improvisé, les bonnes inlenlions denicssirc Jcui, à ICndi'oil de ses nouveaux sujets , (pi'il \o\il taire tous cluM'ticns. (juoi (pi'il en soit, B<Hlieneourl, après avoii" en,L;aj^<'' toute sa l'oï'tune dans c(,'lte. expédition, partit aceoinpa«^né de (piehpu'. noblesse des (Miviion.^ de Dieppe, et vint al)order à LanecMote. Il \\v j)0uvait songer à atta(pier l'île, car sa j)elite arnu'e de deux eenl ein- (juante bonnnes se trouvait rf'duilt' à einipianteti-ois, à la liaut(;ur de Cadix. IJélheneouil , apiès avoir élevé (picl([ues lortitiealions , laissa la lieutenance à Gadille'r, et revint oflVir en Franee, pour le })rix de ipieUiues secours, la suzeraineté de son petit royaume. Mais la France était alors déchirée parles guerres civiles; le prince normand n'y ti'ouva aucun appui , et tut obligé d'aller porter son hommage à llenrique m , roi de Castille. Henrique accorda pour tout secours, au parent de l'amiral de Braquemont, un navire, quatre-vingts soldats et quelques munitions , qui furent expédiés immédiatement à GadilTer. Bélhencourt n'arriva que lorsque Lancerote était conquise. Après un séjour assez court, il partit pour Rome, où il obtint d'Innocent VII, un évêché pour les Canaries. Ce fut au retour de ce voyage, vers 1405, qu'il s'empara de Forta-Ventura, puis s'occupa d'organiser son royaume et d'en faire

baptiser les habitants. Je ne sais si Gadiffer revint alors en France ; je serais plutôt porté à penser qu'il resta avec son ami jusqu'en 1417. On a une quittance de Gadiffer, du 29 août de cette année (1), el un sauf-conduit d'un an , délivré à Béthencourt , le 7 janvier suivant, par Henri V, roi d'Angleterre, étant alors en Normandie. Cette pièce nous apprend que la suite de Béthencourt, sa compagnie^ se composait de soixante-cinq personnes , savoir: quarante sur un navire de 80 tonneaux , dont était capitaine Michel Maubuisson , et vingt-cinq sur une balingère de 40 tonneaux, conduite par maître Jean Grossier et ses mariniers (2). C'est dans ce voyage que Béthencourt, en débarquant à Harfleur, fut reçu comme un roi et un conquérant. Tous ses amis et vassaux s'offrirent à lui ; il en emmena cent soixante, dont vingt-trois avec leurs femmes et enfants. De retour à Lancerote , il s'empara des îles de Fer et de Gomère. Il ne revint en France que vers 1425 , et mourut peu de temps après son retour (3). Il avait laissé, pour lui succéder, son neveu Mathieu de Béthencourt; mais Mathieu fut chassé, à quelque temps delà, « moitié guerre, moitié marchandise,»

(1) B. I., cab. généalog , art. de la Salle. (^2) Magnirot. Scacc. Norm.^ édit. précitée, p. 244. (5) lud. Viter, /list. de Dieppe^ t. U, p, 58 et suiv.

parles Castillans, à qui l'établissement des Français commençait ù porter ombrage (i).

Il nous semble que ces événements et leur triste conclusion pour la France, viennentencore à l'appui du récit de Villaut de Bellefond. Les Normands qui n'avaient plus que des ennemis sur les côtes d'Afrique, et ne pouvaient d'ailleurs faire entendre leurs plaintes dans l'état d'anarchie où nous étions plongés, en 4430, furent forcés d'abandonner tout à-fail leurs établissements delà Guinée. C'est alors précisément que commencent les prétendues découvertes des Portugais. Ils s*étaienl emparés de Madère, en 1419; en 1433, ils doublent le cap Boïador, atteignent les Açores et arrivent jusqu'au cap Blanc et à la Guinée. En 1455 , dit Cadamosto , l'un de leurs historiens , ils faisaient quelque commerce au golfe d'Arguin. En 1472, ils arrivaient aux îles du Prince ; en 1484, au Congo ; en 1486, au royaume de Bénin ; onze ans après ils doublaient le cap de Bonne-Espérance (2).

Comme la cour de Lisbonne sentait dès lors la haute importance de ces découvertes, et qu'elle était d'ailleurs au désespoir du succès de Christophe

(1) Thomas Le Fèvre, Discours sommaire de la Navigation y précité, p. 60.

(2) Pardessus, Lois marit., t. III, introd., p. 55.

Colomb, qu'elle avait traité de fou , elle se hâta d'imiter l'Espagne , en se faisant donner par le Pape, en 1494, ce qu'elle pourrait découvrir en-deçà d'une ligne imaginaire , tirée à une distance de 470 lieues, à l'ouest des îles Açores. Tout ce qui était au-delà de celte ligne fut dévolu aux Espagnols (1). Ce partage insolent ne fut jamais reconnu par les rois de France. Les Ordonnances sur la marine , de 1517, 1537, 1543 et 1584, les traités de paix de 1529, 1559 et 1598 soutiennent constamment le principe de la liberté des mers et du commerce. Nos villes, et Rouen entre autres , ne cessent pareillement de le demander (2). Celte contestation , qui devint fort animée, eut les plus fatales conséquences. Les Portugais et les Espagnols continuant à fermer leurs colonies à nos navires, il fut établi, par nos rois , que tout ce qui serait pris au-delà du tropique du Cancer, vers le sud , et du méridien de l'Ile-de-Fer, vers rbuest , serait au-delà des amitiés , autrement dit ne donnerait pas lieu, même par des puissances amies, à exiger de la France des dommages-intérêts (3). Les brigandages sur mer, les atrocités dont

(1) Roch, Tableau des révolutions de l'Europe^ période VI, p. 7 et suiv.

(2) //rc/i. mun. de /îouvn., A 20, fol. 468.

(3) Th. Le Fèvre, Discours sommaire de la Navigation ^ynécité, pp. 45,91, 97 et 100.

If'S colonies furciil lo llirAlre au wT siècl^j , les ciilraves iiiiscs au coniiucrcc en Kuropf» , n'ont pas d'aulro origine ([in) cotte (|uerellc de droit interna tional. On nous permettra de citer ([uelcjues (îxeniples relatifs à la Normandie.

Nos commerçants avaient repi'is, sous Henri III, leurs anciens voyages au Petit-Dieppe et à la cote d'Oi". Hicn (pi'ils ne paiMissent (pie dans des lieux éloignés du Castel-de-Mine, où les Portugais s'étaient élal)lis, ceux ci résolurent d'empéclier ce commerce. En 15SG, environ dix ans après notre retour sur celte cote, ils firent donc venir de Lisbonne deux vaisseaux de guerre cpii coulèrent à fond, devant Akara , un gros navire de Dieppe nommé l'Espr ronce. Kt comme ce premier désastre ne sufllt pas pour dégoûter entièrement nos intrépides marins, une exécution |)areille fut reconnnencéc cinq ans après ;i). Chacun sait aussi les démonstrations hostiles du célèbre Jean Ango contre le Portugal. Cette anecdote, un peu enjolivée, a reçu, quant au fond, un nouveau degré de certitude par la publication de lettres de marque , en date du 22 mars 1530, expédiées par François I" à tous les gouverneurs de ses provinces maritimes. Le roi leur enjoint qu'ils

(1) Lud. Vilet, Uht. de Dieppe, t. H, p. 25 (d'après Villaut le Bellcfond;.

n'aient à s'opposer à ce que Jean Ango, vicomte et capitaine- commandant de la ville et du château de Dieppe , usât de représailles contre les navires du Portugal , et cela comme indemnité des pertes occasionnées à cet armateur, jusqu'à concurrence de 250,000 ducats (1). Après le premier désastre du comptoir d'Akara, Henri III délivra pareillement des lettres de reprises à des commerçants rouennais , dont quelques noms ont été conservés. Ce sont : Jean Le Seigneur, écuyer, sieur de Marommc ; Le Fèvre, Lubin et Le Blan&(2).

Les Espagnols s'y prirent autrement que îes Portugais. Fatigués de voir leurs galions capturés par les Français, au-delà de la ligne, ils frappèrent d'impôts excessifs les marchandises exportées d'Espagne par d'autres navires que les leurs. Cette mesure, qui fermait à notre commerce une grande partie des ports de l'Europe, excita les plus vives réclamations. Dès 1512, il fut décidé que chaque peuple serait traité par la Fran'ce de la même manière qu'il traiterait les Français chez lui. Cette

(i) l. (jMév'iu^ Hist. marit. de France^ t. I,i>. 201, noie. (D'après le grand liecueil des relations diplomatiques du Portugal, (le M. le vicomte de Santarem.)

(2) Th. Le Fèvre assure, dans son Discours sommaire de la Navigation^ p. 73, qu'il a vu ces lettres dans les papiers des Jlaroraine , dont il était parent.

déclaration fut renouvelée par Charles IX, dans un édit enregistré au Parlement de Paris, le 26 août 1567 (1). Mais comme nous n'étions ni les plus forts ni les plus unis, la déclaration et Tédit furent aussi peu efficaces l'un que l'autre. La question fut examinée de nouveau en 1572(2), toutefois avec mollesse, car en 1576 la ville de Rouen adressait ses plaintes sur ce même sujet aux Etats deBlois (3). Sous Henri IV, l'Espagne fut obligée de supprimer ses tarifs; mais, après l'assassinat du roi, il paraît qu'elle les rétablit, puisqu'il fallut renouveler chez nous, en 1617, le statut de 1512. On y déclare qu'on ne peut charger au port de Rouen des navires espagnols, anglais ou autres, tant qu'il y en aura de français attendant cargaison (4).

Il faut reconnaître que ces entraves ne sont pas parties de la France , et qu'avant d'en venir à toutes les extrémités que l'on a indiquées , elle chercha à faire exécuter les dures conditions que lui imposaient ses alliés. Ainsi François I", qui aimait le commerce et la navigation et qui s'en occupa

(1) Cf. ^rch mun. de Rouen^ U t, fol. 219 v»; Th. Le Fèvre, Discours de la Navigation^ précité , p. 51 et suiv.

(2) ^rch. mun. de Rouen., Journal^ B. 5, fol. 223. (5) /d., Délit.., A. 49, fol. 426 et suiv.

U) Th. Le Fèvre, Discours etc., précité, p. SI et suiv.

beaucoup, s'eflbrça toutefois d'empêcher nos navires d'aller commercer à la Guinée et au Brésil , afin de satisfaire aux exigences des Portugais. A leur requête, il fit arrêter , par l'amiral de France, en 1531 , les navires de Nicolas de la Chesnaye, Jean le Gras, Pierre Moisi, Gilles le Froissis, Jean de Guigner, Richard Fessart, marchands et armateurs de Rouen, qui avaient fait le commerce dans ces parages (1). Il n'eût pas même épargné Ango, qui passait pour posséder sa faveur , si le fameux négociant dieppois ne lui avait aflîrmé que ses navires revenaient d'un lieu « où onques chrestien n'estoit ancores allé » (2). En 1537 et 1538 , le roi chargea trois membres du Parlement de Normandie d'informer, et de punir les infracteurs du traité avec le Portugal (3). Cette injonction mit les Rouennais en grand émoi; elle fut jugée si préjudiciable, que les « maistres de navires » de notre ville , Chariot Migart , Olivier Chouard , Romain Guerry, Jean Geoffroy, Jean Chaulieu , Jean Avelline et Genevois, réunis à un grand nombre de marchands de Rouen , décidèrent qu'on enverrait solliciter le retrait de la

(1) ^rch. mun. de /îoiten ., A 13, fol. 155 v».

(2) Requête, de 1534? adressée au connétable de Montmorency. (Collect. de M. David, vendue cet hiver à Paris. On ignore ce que cette pièce est devenue.)

(3) V. mes preuves.

déclaration royale (1). Ils obtinrent satisfaction ; la mer fut déclarée ouverte. Mais, en 1541, sur la nouvelle de l'arrivée d'un ambassadeur portugais en France, les bourgeois Jean de Quintanadoine , Barthélemi Laisselay , Guillaume du Mouchel, Jean de Claville, Pierre du Mouchel, Pierre Cordier et Joseph Tasserye se réunirent de nouveau et décidèrent d'envoyer en cour, afin d'empêcher le rétablissement de l'ordonnance (2).

Après cette digression sur les causes du commerce interlope des Français, et particulièrement des Normands , au wi® siècle , reprenons la série de leurs découvertes.

MM. Estancelin et Ludovic Vitet ont rassemblé et discuté avec soin les probabilités d'après lesquelles le capitaine dieppois, Cousin, aurait touché fortuitement le Brésil, en 1488, et conséquemment découvert l'Amérique avant Christophe Colomb. Si l'on parvenait à établir que le Vincent Pinçon, qui accompagnait Cousin, est bien l'homme du même nom qui fut le second de Christophe Colomb , les présomptions deviendraient très fortes, car, en 1499, Pinson alla seul au fleuve des Amazones. Le voyage du capitaine Binol Paulmier de Gonneville

(1) ^rch. mun. de Houen, A= li, fol. 2î>oy",

(2) Id., ibid., fol, 537 v».

est beaucoup plus certain. Il partit de lloiilleur en juin 1503>, doubla le cap de Bonne-Espérance, à peine six ans après queGama l'eût découvert; puis, détourné de sa route par une tempête, il aborda une grande contrée qu'on ne saurait trop déterminer. 11 était de retour à la fm de juillet 1505, et il ramena de ce pays, suivant l'usage du temps, un jeune Indien, qui devint le chef de la famille Gonneville (1). Le plus célèbre de ces voyages est celui que les frères Jean et Raoul Parmentier firent à l'île Sumatra, en 1529, sur les navires dieppois la Pensée et le Sacre. Le journal de cette expédition a été découvert et publié par M. Eslancelin. On y voit une grande habitude de la navigation dans la mer des Indes, et l'on remarque, parmi l'équipage, un Français, nommé Jean Masson, à qui le malais était familier. Tout cela prouve incontestablement que nos marins n'en étaient pas à leur première expédition, dans les parties les plus reculées de cet océan récemment découvert (2). L'exemple du capitaine Gonnevillc avait donc été promptement suivi par des navigateurs normands dont les noms sont perdus. Cette conjecture est pleinement confirmée par le Portugais Jean de Barros , qui témoigne

(1) Lud. Vilet, Hist. de Dieppe, t. U, p. 129, note.

(2) Les Porlugais n'oiil dépasse le cap Comorin qu'en 1310.

qu'au commencement de juillet 1527, un navire français, équipé à Dieppe, arriva au port de Diu , et que deux autres de la même nation étaient, cette année-là, dans les mers de l'Inde (1). On peut donc soutenir que les Normands ont suivi les Portugais de fort près, au-delà du cap de Bonne-Espérance.

Le journal de la Pensée et du Sacre ^ outre son intérêt propre, a encore l'avantage de donner une date et l'authenticité à un document intitulé : Discours d'un grand capitaine franraisy du port de Dieppe, etc. (2). Comme ce discours parle des voyages du grand capitaine, c'est-à-dire de J. Parmentier, à Terre Neuve et au Brésil , et que d'autre part le journal constate que Parmentier mourut pendant l'expédition de Sumatra, il en faut nécessairement conclure que l'illustre Normand avait visité Terre-Neuve et le Brésil un ou deux ans au moins avant 1529. Nous nous autoriserons de ce rapprochement pour passer immédiatement des découvertes orientales des Normands à leurs découvertes occidentales.

(1) Quatrième décade de l'Asie [Dos feitos que os Portugeses fizerdo. . .), 1. V, ch. vi, p. 2. (Citât, de M. Lud. Vitet, Hist. de Dieppe, t. II, p. 409)

(2) Publié dans la Collection de Voyages de Ramusio (en ilalien), t. m.

Terre-Neuve est peut-être la plus anciennement connue de toutes les terres américaines , car il est probable qu'elle est le Vinland des Scandinaves. Elle fut découverte, en 1496, par les Vénitiens Jean et Sébastien Cabot, qui en prirent possession pour le roi d'Angleterre. Deux ans après , au plus tard, un capitaine de Honfleur, nommé Jean Denis, avec un nommé Camart, pilote de Rouen, se rendirent à Terre-Neuve. En 1504, dit Navarette, deux navires, l'un dieppois , l'autre breton, font le même voyagé ; et^ en 1 508, le père de Jean Ango confie l'un de ses navires , nommé la Pensée, à un pilote nommé Thomas Aubert, pour aller fonder un établissement à Terre-Neuve. Aubert reconnut qu'on pouvait faire sur cette côte un grand commerce de pelleteries, et il revint, dit le Discours d'un grand capitaine , avec un sauvage qui fut le premier qu'on ait vu à Paris (1). En 1524, le Florentin J. Verrazzani , commissionné par François I", prit possession de cette île, à laquelle il donna le nom de Terre-Neuve , et de la presqu'île au sud du golfe Saint-Laurent, qu'il appela Acadie. Ce fut là le résultat du premier voyage ordonné par le gouverne • ment français. Jacques Cartier, de Saint Malo, qui avait été distingué par le vice-amiral , Charles de

(1) Lud. Vilet, llist, de Dieppe, l. II, p. 146.

Mouy de la Meilleraye , et recommandé au grand amiral, Philippe Chabot, reprit pour le roi, en 1534, les explorations de Verrazzani. Il découvrit Anticosti et pénétra dans le Saint-Laurent, qu'il remonta. Tannée suivante, sept ou huit lieues plus haut que l'endroit où Québec a été fondé. On résolut, sur les rapports de J. Cartier, de créer, sous le nom de Nouvelle- France , un établissement dans celte partie de l'Amérique. Fr. de la Roque , s*" de Roberval, fut nommé vice-roi et partit, en 1541 , avec cinq navires que conduisait Cartier. Un fort fut construit à la Nouvelle-France; mais après la mort de Roberval , qui périt dans un naufrage en 1549, tous les projets de colonisation furent abandonnés; on ignore même où J. Cartier a terminé ses jours.

Saufl'exploration des côtes de la Nouvelle-France par un pilote normand nommé Chedotel , il ne se passa rien de remarquable relativement à cette colonie depuis 1549 jusqu'en 1602, année où Aymar de Chastes, gouverneur de Dieppe, fut nommé par Henri IV vice-roi du Canada. M. de Chastes mourut peu après; mais il avait heureusement choisi pour lieutenant le célèbre Champlain, lequel , avec l'assistance de Pontgravé, de Démons, dePoutraincourt et de Lescarbol, jeta les fondations de Québec et rendit bientôt la colonie florissante. Ce fut unenou-

velle source de richesses pour la ville de Rouen , où se forma, dès 1603, une compagnie de marchands pour le commerce du Canada.

Toutes les autres colonies projetées par la France, au XVI*' siècle, n'eurent aucun succès. Comme nous avions abordé au Brésil dès Tannée 1 505 , et que des armateurs normands y avaient aussitôt envoyé leurs navires, le Brésil fut naturellement la contrée où Ton songea d'abord à former un établissement. L'honneur de la première entreprise sérieuse de cette espèce revient au grand Coligny. « L'imagination prévoyante et triste de l'amiral, dit M. Vitet, le poussait à préparer comme un champ d'asile à ses coreligionnaires (1). » Par son ordre, Nicolas Durand de Villegagnon , vice-amiral de Bretagne , partit du Havre, en 1 555 , avec deux vaisseaux , et, en novembre 1556, de Bois-le-Comte , neveu de Villegagnon , appareilla de Honfleur pour l'aller rejoindre ; il amenait trois vaisseaux montés par beaucoup de Normands de la religion réformée. Mais l'arrogance et les perfidies de Villegagnon envers les naturels les avaient tellement exaspérés , que ce secours ne put sauver la colonie; elle fut abandonnée en 1558.

Coligny ne se découragea point; il tourna ses

(1) flist. de Dieppe^ i. Il, p. loi etsuiv.

yeux vers ces grandes terres qu'on appelait les Florides, et qui comprenaient, outre celles-ci , les Carolines, la Géorgie, etc. Il choisit, pour commander celte nouvelle expédition, un protestant nommé Jean Ribaut , l'un des meilleurs et des plus expéri mentes capitaines du port de Dieppe. Ribaut appareilla de cette ville, le 15 juillet 1560, avec une petite flotte de cinq voiles et 600 hommes d'équipage. Il était de retour à Dieppe le 20 juillet de Tannée suivante , pour rendre compte de ce qu'il avait vu elfait. Mais, à cause des troubles de France, Ribaut ne put retourner en Floride qu'en 1564. Il venait cette fois avec des ouvriers, et il se préparait à remplacer la première redoute, élevée, en 1560, par une véritable forteresse, lorsque Pedro Menezez survint avec une flotte espagnole , dispersa notre flottille, prit le fort, et comme on était alors en paix avec la France, fit pendre tous les Français, non comme François ^ mais comme hérétiques. Pour Ribaut, il fut écorché vif (1). La nouvelle de ces horreurs excita la plus vive indignation dans nos ports. Jacques Sourie , fameux corsaire protestant de

(1) La seconde expédition de Ribaut a été écrite par Jacques Le Moyne de Morgues, peintre dieppois, qui parvint à échapper au massacre ; Th. de Bry le rencontra à Londres en 1SS7 et lui acheta ses manuscrits. (Lud. Vitet, Hist. de Dieppe, t. II, p. 451

Dieppe , mit immédiatement à la voile , courut la mer et tua tout ce qu'il rencontra d'Espagnols et de Portugais. Le Gascon Dominique de Gourgues vengea encore mieux Ribaut : il reprit le fort Caroline et en fît pendre la garnison , non comme Espagnols, mais comme assassins. La cour de France désapprouva hautement le vengeur des huguenots, et Dominique fut obligé de se cacher. La Floride resta aux Espagnols.

Pour clore cette liste des découvertes et expéditions normandes jusqu'à la fin du xvi^ siècle , nous rappellerons qu'en 1594 les Hollandais pénétrèrent dans les mers, au nord de la Sibérie, sur les indications d'un Normand nommé Balthazar Moucheron, réfugié à la Veere, en Zélande, pour cause de religion. Moucheron connaissait aussi les mers du Midi , car en i 598 il dirigea une expédition des Hollandais contre les Espagnols du côté des îles du Prince, sur les côtes d'Afrique (1).

Selon nous, tous ces faits honorables sont trop peu connus ; et si nous avions à former quelque vœu , ce serait qu'on en fît mention dans les ouvrages destinés , chez nous , à l'instruction de la jeunesse. J'admets que, jusqu'à plus ample infor-

(1) Va\\m Cas et ^ Chronologie novennaire^ 1. VI, et Chrono^ logie septennairey 1. I.

mation , on passe sous silence les établissements dieppois à la côte de Guinée ; mais la conquête des Canaries par Jean de Béthencourt est une réalité et non une probabilité, comme on le dit. Je voudrais encore que les voyages du capitaine Gonneville, que le journal de Parmentier et le nom de Ballhazar Moucheron ne fussent pas entièrement oubliés. Jl est bon, je l'avoue , qu'un Français connaisse les histoires d'Espagne et de Portugal, mais il est encore plus nécessaire qu'il sache celle de son pays.

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