CHAPITRE XVH
tOMMKRCE MARITIME DE ROUEN DEPUIS LA MORT DE CHARLES VIII jusqu'en 1600.
On peut juger, par ce qui précède, de ce qu'était le grand commerce normand au xvi® siècle. Grâce à nos alliés comme à nos ennemis , il a toute la physionomie d'une petite guerre. Aussi est il vrai de dire que , malgré les trêves et les traités renouvelés sçins cesse entre les rois , et stipulant très expressément la sûreté du commerce, les hostilités ne cessèrent point entre les sujets. Il nous reste maintenant à présenter la série des faits qui se rattachent plus spécialement au commerce de la ville de Rouen.
A son avènement à la couronne, en 1 498, Louis XII avait ratifié le traité de commerce conclu par son
•prédécesseur avec l'Angleterre (1). Il avait fait la paix, la même année, avec le.s rois de Castille et de Portugal , et en 1 500 , par l'intervention de Jacques IV, roi d'Ecosse , il s'était allié avec le roi de Danemarck (2). Rouen pouvait donc se livrer à ses anciennes relations maritimes , sans avoir à craindre autre chose que ces vexations de détail auxquelles on était alors accoutumé. Telle fut la demande faite, en 1 501 , par l'archiduc, gouverneur des Pays Bas, afin d'obliger nos marchands à venir étaper à l'Ecluse et à Bruges , aulieu d'aller à Anvers, Nieuport, Dunkerque, Ostende, etc. (3) U étape était un reste de la législation commerciale du moyen-âge , et consistait dans le privilège que le souverain donnait à une ville de faire exclusivement un commerce déterminé. On comprend combien cette mesure était tyrannique; aussi nos conseillers de ville s'opposèrent-ils à ce qUfe le rot l'approuvât au nom des commerçants français (4). Sauf ce léger nuage et les inquiétudes ordinaires
(1) V. ci-dessus, ch. xiv.
(2) Arch. de l'Emp. J. 437, i>i. XIII.
(3) J'ai dit plus haut, ch. XII, les causes du transport du commerce de Bruges à Anvers.
(4) V. aux Arch. mun. de Rouen ^ A. 9, fol. 575 v» et suiv., les avis de Jehan le Pilleur, Noël Paviot, Pierre Durant, Jean Le Roux, sieur de l'Espervier, Marc Saîvigaiit, Jacq, le Lieur, sieur de Bosc-Benard, etc.
que causaient les pirates, la Normandie fut. heureuse sous un roi qui favorisa l'agriculture et mérita , par son économie et son attention à diminuer les impôts, le beau surnom de père du peuple. On entendit alors, peut-être pour la première fois, faire l'éloge de la concorde. Nicole Caradas, avocat du roi au Parlement de Normandie, annonçant, en février 1509, la conclusion de la paix entre la France, l'Empire et la Castille, termina par cette réflexion , qui dut plaire singulièrement aux commerçants qui l'écoutaient : « On ne sauroit plus demander que paix en ce. monde; c'est la plus grand joie qu'on y puisse avoir. Il faut en rendre grâces et remercier Dieu... (i) » On ne se doutait guère qu'on était à la veille de la lutte terrible de François F*" et de Charles-Quint.
Durantles premières et les plus heureuses années du règne de François I", celles où la bonne administration de Louis XII se faisait encore sentir, le roi s'occupade questions commerciales. On adressa, par ses ordres , des demandes aux négociants des principales villes du royaume. Voici quelques-unes des réponses que firent, en janvier *-^ , les délé gués de notre ville :
(1) ^rck. mun. de /ioiien^ A. 10, fol. 144 v».
Art. 1*'. Prohiber l'entrée des épiceries et drogues par autres ports que ceux des pays du roi.
Rép. : Les marchands ont plus d'intérêt et de profit à porter des marchandises en Portugal, Flandres et autres lieux , et à en rapporter des épiceries, qu'ils n'en trouveraient à cette défense. D'ailleurs , il serait impossible aux marchands de faire le voyage de Calicut sans la permission du roi de Portugal.
Art. 2*. Prohiber les laines étrangères.
Rép. : On pense qu'il ne croît pas dans ce royaume la centième partie des laines que l'on met en œuvre, et que, sans avoir des laines étrangères, la draperie, et particulièrement les draps fins et les bonnets, ne se pourraient fabriquer. Lesquels bonnets et draps fins sont ensuite exportés dans beaucoup de royaumes. La prohibition des laines étrangères tuerait cette industrie et ruinerait , par conséquent , une des sources principales des revenus du roi.
Art. 3^ Prohiber les draps étrangers.
Rép. : Cette prohibition entraînerait nécessairement des représailles fort dommageables à la chose publique.
Arl. 4*. Ne faire que le commerce de troc, sans bourse délier; chasser les marchands étrangers, malgré leurs lettres de naturalité, à cause des abus qu'ils commettent; refuser tous congés pour exporter.
Rép. : Cet article paraît raisonnable de tous points, sauf le troc, car il est des marchandises qu'on ne saurait avoir sans argent, à moins de perdre beaucoup sur celles que l'on offrirait. Il semble qu'il serait bon de contraindre les marchands étrangers , principalement les Anglais , à remployer leurs deniers en marchandises de ce royaume, ainsi que l'on fait au royaume d'Angleterre (1 ) .
Ces questions et ces réponses, où percent déjà les embarras que le défaut de colonies allait donner à la France, indiquent du reste une industrie assez prospère, puisqu'elle repousse le principe des prohibitions et ne craint qu'une seule chose , c'est de manquer de matières premières.
Les fabricants et teinturiers de draps étaient alors très nombreux dans notre ville, puisqu'un procès , qui remonte à l'année 1513, s'éleva, pour
(i) Jrch. mun de /iouen, A. 11, fol. 154 et suiv.
l'usage des eaux de Robec, entre les teinturiers de Darnétal qui teignaient en bleu , et ceux de Rouen qui teignaient en garance (1). Il paraît que ceux de Darnétal finirent par avoir l'avantage et par accaparer entièrement la rivière, en sorte que les drapiers de Rouen, qui commerçaient avec Lyon, l'Espagne et le Portugal , et avaient besoin de couleurs joyeuses y étaient obligés d'envoyer teindre leurs draps à Paris et à Meaux , au grand dommage des artisans de la ville. L'un de nos principaux drapiers, Nicolas Baudry, résolut, en 1530, de faire cesser cet abus. Il se fit amener, par un nommé Alvaro de Parde , de très bonne garance , et en fit teindre cinq pièces de drap à Martainville. Les teinturiers en bleu portèrent leurs réclamations devant le conseil de ville , et les draps furent confisqués. Mais lorsque MM. les conseillers, qui se connaissaient en industrie , eurent vu ces belles et riantes étoffes , ils n'eurent pas le courage de condamner Nicolas Baudry. Le monopole des teinturiers en bleu fut trouvé excessif et nuisible, et sur les conclusions du Mémoire de M* Jean le Tellier, avocat , pensionnaire de la ville et chargé d'examiner l'affaire, la teinture dite en gachet fut autorisée (2)..
(1) Arch. mun. de Roueii^ A. 10, fol. 519 tl suiv. (2) /(|.,A 15jol. 116.
Mais le plus grand obstacle à l'essor de l'industrie et du commerce de Rouen fut assurément l'insatiable fiscalité dont les règnes de François P' et des princes, ses descendants, présentent le tableau. Comme si l'énorme rançon du roi , les frais et les perturbations de la guerre n'eussent pas suftisam ment épuisé le royaume, la cour des Valois se livrait aux plus folles profusions. Nous renonçons à nombrer les édits enfantés par ces règnes nécessiteux , les impôts révoqués sur remontrances , puis reparaissant sous de nouvelles formes. Nous laisserons juger, par un seul exemple , de l'abus scandaleux des créations d'offices , si à charge aux villes et au commerce. Ainsi, on nomma, en 1 544, des visiteurs de pruneaux, à Rouen. Ils furent supprimés, il est vrai , mais rétablis peu après (1). Voici maintenant pour les impôts. En 1548 , Henri II demanda aux Rouennais 85,500 livres, pour leur part de la solde de cinquante mille hommes. Il fallut se cotiser par paroisse, engager les revenus à venir, vendre les immeubles et même les approvisionnements de blés de la ville. Toutes ces ressources épuisées, il s'en manquait encore de plus de 50,000 livres pour arriver à la somme. Alors on envoya faire des remontrances au roi, qui n'accorda aucune remise, et
(1) Jrch. mun. de Houeiiy A. 15, fol. 219
peu s'en fallut que les conseillers et échevins, réduits au sort de la curie romaine, ne fussent mis en prison , faute de pouvoir payer l'impôt (1). En même temps, nos toiles et nos draps sont atteints par des tarifs excessifs , et la franchise des foires est sans cesse atlaquée, parce qu'il fut avéré que c'était le côté le plus sensible de la ville pour la faire financer.
Au milieu de toutes ces misères, on aperçoit une institution utile : la juridiction consulaire. Dès Tannée j^, dans une requête au roi sur le commerce, nos conseillers de ville avaient demandé que les débats entre marchands et relatifs au commerce « fussent traités et décidés en la maison de ville, par les conseillers d'icelle, ainsy que sont les contestations en foires et comme l'on fait à Bruges, . . . sans y laisser plaider advocatz ne procureurs. Et dientlesd. marchandzque [la ville de Rouen ]seroit Tune des bonnes villes du monde , se ainsy estoit faict (2). » L'avertissement fut tenu pour bon, mais on se garda bien d'en faire profiter ceux qui l'avaient donné; on craignait, sans doute, de voir renaître tîette commune dont l'esprit de suite et la
(i) Àrch. mim. de noiien ^ A. 13, fol. 293 v» et pass ; — A. 46, fol. 9 vo et suiv., 4S v» et suiv. (3) /rf, A. 58, fol. 285.
ténacité avaient été si embarrassants. Toutefois, on entretint nos conseillers du projet qui leur était si agréable. Henri II, nouvellement roi, pensa se les
attacher, en leur enjoignant, le 9 janvier «j^g, de consulter les marchands de la ville, afin de savoir s'il était commode pour eux qu'ils eussent «une bourse, estrade ou change. » On s'empressa, sur cette missive royale, de trouver à Rouen un lieu commode et d'en faire dresser le plan qu'on envoya à Henri II , avec les avis de la Compagnie , et une supplique , afin que les marchands fréquentant notre ville jouissent des mêmes privilèges que ceux qui allaient à Lyon (1). Il était temps de s'occuper de cette affaire, car le commerce de Rouen était déjà au plus bas, cependant on ne se hâta nullement. On attendit pour agir, « que les estrangers eussent désisté de fréquenter la ville ; que les habitants fussent du tout espuisez d'or et d'argent , et prestz d'abandonner le pays (2). » Alors parut, en mars ^r^, un édil dont le début trahit quelques inquiétudes. On s'efforce d'y relever l'ancienne réputation commerciale de Rouen, et de rappeler les étrangers ; on accorde enfin cette Bourse et ces consuls que la ville demandait depuis quarante ans.
(1) Jrcli. mun. de /ioucn^ A. 15, fui. 528 v» et suiv.
(2) V. le Discours de réception de M. J. /iondeaux^ dans le Précis de l\Jcadémie de /iouen^ année 1844, p. 118 el suiv.
Mais nos conseillers , qui s'attendaient à voir la juridiction consulaire jointe à leurs fonctions , mirent opposition à l'enregistrement de ledit, et ce ne fut réellement qu'après la réunion des justices des villes à la justice royale , par l'Ordonnance de Moulins, en, l'année 1565, que la résistance des conseillers fut tout-à-fait vaincue (1).
L'établissement des consuls à Rouen a donné naissance à un traité de droit maritime fort estimé, et qui est intitulé le Guidon de la Mer. « Le Guidon, observe M. A. Fremery, dans ses Etudes de Droit commercial (2), a été composé entre 1556 et 1583. Après 1556, car il se réfère à la juridiction des juges consuls et parle du greffier des assurances , établi, sous l'autorité du roi, par la communauté des marchands ; avant 1 583, car il se réfère à l'ordre et à la Coustume du varech et choses gayves, au coustu- MiER (3). Or, le vieux Coiistumier, qui , en effet, traitait de ces matières , aux chapitres XVII et XIX , a
(1) Nous reviendrdns avec détail sur cette question dans noire seconde partie.
(2) Etudes de droit commercial y p. 282, noie 1.
(3) Cf. cil. I, art. 2; ch. m, art. 2; ch. xi , art. 2; ch. x\ , art. 8. — L'édit. du Guidon ^ la plus ancienne qui soit dans les bibliotlièques publiques de Paris, est à la bibliothèque Mazarine, n» 30-401. Elle a été donnée à Rouen en 1608. Le Guidon a élc réimprime par M. Pardessus dan? ses Lois maritimes ^ t. Il, p, 572 et su iv.
été remplacé par la Coutume de iNormandie , rédigée en 1 583 , en exécution des lettres patentes de Henri III, de 1577. » Cet espace peut encore êlce resserré, ce nous semble, puisqu'on vient de voir que lajuridiction des Prieur et Consuls fut contestée jusqu'en 1 565 , et qu'il est d'ailleurs certain que l'édit de rr^ , ne sortit aucun effet, avant d'être enregistré au Parlement de Normandie, en 1563.
Le Guidon est l'œuvre d'un particulier dont le nom est resté inconnu. M. Pardessus n'hésite pas à dire qu'il a été composé à Rouen (1) ; du moins at-ii été composé en Normandie. Il n'y est question que des ports de Rouen , du Havre , de Honfleur, de Dieppe , de Fécamp et de la côte de Caux ; et dans les modèles d'actes maritimes par lesquels il est terminé, on ne trouve que des noms normands, tels que ceux de Mathieu Alorge , de Rouen, et de Richard Manissier, de Fécamp. Le Guidon est un traité des assurances maritimes , desquelles il donne une bonne définition : « Asseurance est un contract par lequel on promet indemnité des choses qui sont transportées d'un pays en autre, spécial ment parla mer , et ce par le moyen du prix convenu entre l'assuré qui fait ou fait faire le transport , et l'assureur qui promet l'indemnité. Elle se ftiit et se
(1) Lois marit.y l. II, p. 580, noie 2.
dresse par contract porté par escril, appelle vulgairement Police d'asseiirance.» On ne sait d'ailleurs à quelle époque les assurances maritimes , qui existaient dans la Méditerranée dès le xi* siècle, furent établies dans l'Océan , et on ne le saura jamais exactement , car le Guidon nous apprend que les assurances anciennes étaient faites sans écrit , en confiance. Elles ont pris probablement naissance à Rouen , pendant les guerres du xv® siècle ; il est certain du moins qu'à cette époque , cette sorte de contrat était en usage dans les Flandres, avec lesquelles notre ville a toujours été en grandes relations (1).
Mais les assurances maritimes , si utiles alors , puisque notre commerce ne se faisait guère qu'à main armée, comme au moyen-âge, auraient cessé d'être un trafic possible, si nos côtes n'eussent été protégées. Louis XI[ et François I" paraissent avoir pris à cœur cette affaire, qui avait déjà été soulevée aux Etats tenus en 1484, sous Charles VIII. Louis XII demanda , en 1501, une aide aux Etats de notre province , « pour dresser une flotte , pour la sûreté du royaume, et mesmement pour le bien du pays de Normandie (2), » et
(1) Pardessus, Lois marit., t. Il, p. 570.
(2) A. Caiiel , /îecherches sur les Etats de Normandie au xvi« siècle , p 6.
nos registres municipaux portent la preuve que le cardinal G. d'Amboise s'efforça de stimuler, sur ce sujet, le zèle de nos conseillers de ville (1). Le clos aux Galées de Rouen reprit donc un peu d'activité. Un navire au moins y fut construit aux frais de la ville, en 1508, et tout porte à croire qu'il prit part au glorieux combat que les marins normands, bretons et écossais livrèrent aux Anglais , à la hauteur de Saint-Mahé , en 1513 (2). D'autre part, François I" releva, en 1517, l'institution des milices garde-côtes, et , en 1544 , il fit équiper , dans tous les ports de France, une armée navale qui se réunit à l'embouchure de la Seine , et partit de là pour aller combattre les Anglais. Le roi lui-même vint voir celte belle flotte , composée de 1 50 gros vaisseaux ronds , 60 flouins et 25 galères , la plupart faites en Normandie. Elle appareilla, le 6 juillet 1 545, du Havre, de Leure , de Honfleur, d'Harfleur et de Dieppe , et se réunit sous les yeux du roi, qui était à la pointe des Phares , avec toute sa cour (3).
Ce fut alors, sans doute, que François I" visita ,
(1) Cf. Arch. mun de liouen, A. 40, fol. 90 à ilO; U. 1, fol. Sî23 v».
(2) Cf. ^rch. de l'Empire , R. 79, n« 13 et 14; L. Guérin , Hist. marit. de France^ 1. 1, p. 154 et suiv.
(5) Mém. de Martin du Bellay^ \. X.
pour la première fois , sa nouvelle ville du Havre , dont les fondations avaient été jetées en 1517, et à laquelle il avait accordé des franchises en 1521 . Le Port'de Grâce grandit rapidement, et les armateurs de cette cité naissante rivalisèrent bientôt avec ceux de Dieppe, dans nos guerres contre les Flamands et les Espagnols. On sait qu'en 1555, les Havrais enlevèrent, à eux seuls , plus de trente navires à la marine des Pays-Bas, et que, réunis, en 1557, aux Dieppois et autres Normands de la côte , ils prirent aux Espagnols pour une valeur de plus de 200,000 écus (1).
Mais la piraterie qui anime les ports de mer, en temps d'hostilités, n'a jamais été d'une grande ressource pour notre ville; la guerre la fait toujours déchoir. Dès 1557, le Conseil résolut de faire travailler aux remparts les pauvres valides, au nombre de neuf à dix mille, « pour éviter à plus grand péril (2) ; » et pourtant la même année , le roi , sans avoir égard à la requête des habitants du Havre , avait accordé que toutes les épiceries , drogueries et aluns entrant en France par l'Océan fussent descendus au port de Rouen (3). Ces mesures ne purent
(1) L. Guérin, Hist. marit. de France^ t. 1, pp. 181 ett!25.
(2) Arch. mun. de Rouen, A. 38 , deuxième cahier supplémentaire.
(5) /d.,A. 17, fol. 182 vo.
conjurer ranéanlissemenl de noire commerce, car la guerre civile vint bientôt se mêler à la guerre étrangère. En 1562, Rouen est pris par les réformés et repris par Charles IX. La même année, les Anglais, qui ont toujours regretté la Normandie, s'établissent au Havre, et ne le rendent, en 1563, qu'après un siège opiniâtre. Les affaires se ranimèrent un peu avec la paix d'Amboise et avec le traité de 1 564, entre Charles IX et Elisabeth. Néanmoins les émotions renaissaient incessamment dans la ville , qui prenait insensiblement la physionomie d'une place de guerre. On arme quatre cents bourgeois , en 1 572. C'étaient tous les marchands et principaux bourgeois de Rouen. Ils prêtèrent serment entre les mains du gouverneur de Carrouges (1). La défiance est dès lors si grande qu'on visite tous les navires qui arrivent au port, de crainte qu'ils n'apportent des armes et des munitions de guerre (2). D'ailleurs les pirateries étaient plus furieuses que jamais , et on en fit le sujet des plaintes les plus vives (3). Elles furent sans résultat , car le roi venait de conclure un nouveau traité avec l'Angleterre , et c'étaient précisément les Anglais qui nous pillaient le plus. Le moment approchait où la France allait payer les
(1) j4rch. mun. de Roum^ A. 19, fol. 125 v», ei W^^^pass,
(2) /d,A. 19, fol. 556.
^3) /d., Ibid., fol. 307etsuiv.
faules des Valois , et où le dernier d'entre eux verrait la bourgeoisie, jusqu'alors si dévouée à la royauté, se soulever contre elle. Lorsqu'en 1582, Henri III demanda aux Rouennais de nouveaux subsides pour la solde des cinquante mille hommes , la ville épuisée répondit que , depuis huit ans, elle avait secouru le roi de plus de 1,300,000 livres; que depuis un an et demi, elle lui avait payé €omptant 230,000 livres ; qu'enfm elle avait fait de grosses pertes sur mer. Elle termine par des demi menaces de révolte. Henri III la déchargea du tiers de l'impôt (1). Rouen était dès ce moment une ville ligueuse ; sept ans après elle était en pleine révolte, et avait entraîné dans son parti Falaise, Argentan , Lisieux , et toutes les villes et passages sur la haute Seine , excepté le Pont-de-l'Arche (2).
Malgré les airs de république que notre cité se donnait à cette époque; malgré ses velléités de ressusciter la Compagnie normande, Rouen se trouva bientôt dans un état à faire pitié. Après le siège que cette ville soutint contre Henri IV, depuis le 11 novembre 1591 jusqu'au 20 avril 1592, elle se trouva si misérable qu'il lui fallut vendre du blé dQ la réserve pour payer ses rentes, à mesure que les
(1) ^rch. mun. de Rouen , A. 20, fol. 117 et suiv.
(2) Palma Cayet , Chron. Nov., 1. 1, ann. 1389.
échéances arrivaient. Son port n'est plus fréquenté que par quelques marchands de la Bretagne, de la Guyenne , de la Flandre , de la Hollande et de l'Ecosse» qui ont soin de n'apporter que les denrées de première nécessité : du vin, dû blé , du beurre, du poisson sec et salé. Il était temps que cette indépendance eût un terme. Rouen fît, en 1594, sa soumission à Henri IV, qui n'aspirait, comme il le disait lui-même, qu'à « faire le mariage de la France avec la paix. »
Mais le désordre avait été si grand , le gouvernement était encore si faible , qu'on fut bien des années avant de rétablir la sécurité et l'agriculture. La première chose dont on eut à s'occuper fut d'éviter la famine. On défendit l'exportation des grains, sous peine de crime de lèse-majesté, et l'on prit tous les moyens pour ramener l'abondance dans la ville (1). Le roi s'intéressa à la navigation. Il écrivit lui même à la reine Elisabeth et à l'amiral d'Angleterre , pour faire restituer à un nommé Nicolas Missart, de Pont Audemer, le navire que lui avaient pris les Anglais, au retour des Terres- Neuves (2). Quelques années après, en 1606, le même prince posait , de concert avec Jacques I",
(1) ^rch. mun. de Rouen^ A. 20, fol. 135.
(2) The Life of Th. Egerton, p. 598 et suiv.
roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, des règles au sujet des contestations qui pourraient s'élever entre les marchands français et anglais. Deux notables bourgeois furent nommés, qui, sous le nom de conservateurs du commerce , devaient juger toutes les contestations et s'adjoindre un troisième conservateur, anglais , en cas de partage. Rouen est la première ville nommée dans cette convention (1). Tout promettait donc le retour de la prospérité, lorsque le roi fut assassiné, et remplacé par une régente , qui était loin de posséder son habileté consommée. En 1616, nos Etats se plaignent que les lois sur la navigation sont mal observées, et que la piraterie est préférée au loyal trafic (2). La main ferme de Richelieu, mais surtout le gouvernement éclairé de Colbert , pouvaient seuls relever les affaires. Colbert, sorti d'une famille de négociants, était fait pour comprendre tout ce que peut le commerce maritime pour la grandeur d'un Etal. Il envoya, en 1664, un homme de beaucoup de talent, le chevalier de Clerville, visiter les ports et les côtes de la Normandie et de la Picardie. M. de Clerville, dans son rapport au ministre, débute de cette façon remarquable : « Ayant demandé à tous
(1) B. 1. F» Brienne ( 17 décembre 1600).
(2) A. Canel , sur les Etats de Normandie, p. 52.
les plus habiles marchands et négolians avec lesquels il a eu occasion de parler ( notamment à ceux de Rouen) quels expédients on pourroit tenir pour restablir le commerce qu'il a trouvé entièrement ruiné partout, il luy a esté respondu que, pour cela, il ne falloit que de l'ordre, et puis encore de l'ordre (1). »
Cl) B. I., F» Colbert , n» 122, fol. 1.