‹ Mémoire sur le commerce maritime de RouenChapitre 4 sur 38 · MI · texte numérisé non relu

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nionlrer le rAle dos ahb.iyes à celle épocjue el leur intliieiu'c sur la navigalion (1 . Elles doiiiinaient une partie (lu cours de la Seine. Ernest de Fréville profile de cette occasion |)our décrire l'as- |)ecl du fleuve dans les temps féodaux (2). Rappeler les manoirs et les abbayes, dont les seigneurs avaient droit de péage, relever sur les bords aujourdMiui si riants de la Seine ras|)ect d'un autre âge , les barrages de la féodalité et les entraves rjue lafiscalité seigneuriale avait multipliées; retrouver, au milieu des sables de Quillebeuf, la grande île de Belcinac avec son prieuré fondé par Théodoric 111 ^3), c'était un travail diiïicile , où l'imagination pouvait s'égarer, si elle n'était pas guidée par la science. L'auteur s'en est lire avec succès. 11 rappelle les barrages féodaux du comte de Meulan et du sire de la Roche-Guyon , ainsi (pie les privilèges accordés aux abbayes de Saint-Wandrille et de Juiiiiéges pour la navigation de la Seine. Toutes les assertions d'Ernest de Fréville s'appuient sur les pièces les j)lus authenli(iues. Rien n'est donné à la fantaisie tjui égare quel(|uefois les érudils eux-mêmes.

(2; /bid. , [) o6-H7.

(5) fbid , GS vl suiv.

— xxni —

Ces recherches scientifiques ne sont pas sans utilité , môme pour la navigation fluviale de nos jours: les invasions de la mer, qui à une époque fort reculée , enleva une partie des grèves et les dissémina à l'embouchure de la Seine , la disparilion de l'île de Belcinac , qui , déchirée par le choc des vagues, s'est dispersée en sables mouvants , expliquent la formation des bancs qui sont encore aujourd'hui une entrave pour la navigation de la basse Seine. Ainsi ce travail d'érudition a un véritable intérêt pour les questions dont s'occupe le commerce maritime.

La période la plus brillante pour la Normandie et le commerce de Rouen au moyen-àge est celle qui s'étend du xi« siècle au xni*. Les Rouennais avaient leur port en Angleterre (1), môme avant la conquête de ce royaume par Guillaume-le-Bâtard; seuls ils pouvaient commercer avec l'Irlande. Leurs relations avec l'Italie, la Flandre et la Syrie, sont établies par les textes qu'a réunis Ernest de Fréville (2). Dès cette époque on voit la bourgeoisie de Rouen s'enorgueillir de ses ri-

(I) Mémoire ^ p. î)8.

02) Ibid. , p. 90-93.

chesscs cl tenter la conquôte des libertés politiques (1). Vaincus une première fois, lesRouennais parvinrent enfin à organiser une commune vers le milieu du xii'' siècle. Un poète rouennaisde cette époque a célébré la gloire de sa patrie dans d'assez mauvais vers latins (2) ; mais si le style est barbare, la pensée est curieuse : un naïf orgueil éclate dans ces vers , où Rouen est comparé à Rome. Les Rouennais, qui valaient mieux comme marchands que comme poètes , avaient soin de stipuler des privilèges de commerce dans toutes les chartes qu'ils imposaient aux ducs de Normandie (3). (Test en appréciant l'influence réciproque de la liberté sur le commerce et du commerce sur la liberté , que l'auteur a révélé toute l'importance de la question traitée dans son mémoire.

Pendant le xn' siècle, le commerce de Rouen ne cessa de s'étendre. Quelques chiffres , puisés aux sources les plus sûres, parlent plus haut que toutes les considérations historiques. La ferme de l'impôt sur le commerce maritime de

(1) Mémoire , p. lOSelsuiv

(2) Ihid., p. 110-111.

(3) Ihid. , p. 114-120.

Rouen rapportait au duc de Normandie , en 1J80, 6,000 livres; à la fin du siècle suivant, elle ne produisait plus au trésor royal que 1,600 livres (1). C'est qu'au xn* siècle Rouen était capitale d'un duché, qui s'était placé au rang des plus puissants Etats du moyen-âge, tandis qu'à la fin du xni' siècle, la Normandie n'était plus qu'une province de la France.

Ernest de Fréville, après avoir retracé l'histoire de la période la plus florissante du commerce maritime de Rouen, s'arrête pour montrer combien a été considérable pendant ces siècles l'influence des Normands sur la marine et le commerce. Il prouve que le droit de bris ou de varech, qui livrait au pillage le vaisseau brisé par les tempêtes et jeté sur les côtes, fut aboli ou du moins sensiblement adouci par les ducs de Normandie (2) et par la coutume de la province (3).

L'importance du commerce maritime de Rouen exigeait un tribunal spécial et des lois particulières.

(1) Mémoire y p. 123.

(2) ma. , p. 142-143.

{o)Jhid.^ p. 14G 136.

Rouen eut ses vicomlcs de l'eau dont la juridiclion s'étendait sur une partie du fleuve, et ses CoiUnmcs de la vicomte de Ceau ( 1 ) , presque aussi célèbres que les lois d'Oléron.

Une nouvelle phase commence pour le commerce de Rouen à l'époque de la conquête de la Normandie par Philippe-Auguste. Notre province , en perdant son indépendance politique, s'efforça de conserver des privilèges commerciaux. De là une lutte acharnée entre Paris et Rouen pour la navigation de la Seine (2). La première de ces deux villes, maîtresse de la haute Seine, voulait parcourir librement le fleuve jusqu'à son embouchure; la seconde combattait pour le maintien de son monopole sur la basse Seine. Ernest de Fréville a retracé avec soin la longue rivalité des deux corporations de marchands , appelées Compagnie normande et Compagnie française, et leurs alternatives de revers et de succès. Heureusement un pouvoir supérieur et plus éclairé domina les communes et supprima des privilèges qui entravaient la navigation. La royauté transforma le commerce ; de municipal elle

(1) Mémoire, p. 184-195,

(2) Ihid. , p. 210 et siiiv.

le rendit national. Ici l'auleur révèle, en s'appuyant sur une charte inédite, un fait d'une haute importance (1). C'est la menace que fit saint Louis à la commune de Rouen d'ouvrir un port franc à Couronne (village sur les bords de la Seine , à peu de distance de Rouen, vers Touest), si elle persistait à intercepter la navigation de la basse Seine.

Au milieu de ces luttes prolongées, les Rouennais ne ralentirent pas leurs navigations lointaines. On les voit , au XIV' siècle, s'unir aux Dieppois pour fonder des comptoirs sur les côtes d'Afrique (2) ; peut-être même devancèrent-ils les Espagnols dans la découverte de l'Amérique. Au moment où le génie de Christophe Colomb et de Vasco de Gama ouvre les mers , le commerce rouennais s'associe activement aux progrès maritimes et au développement que prend la navigation. Un marchand de Rouen est assez riche pour servir do caution à un roi de France : c'est sur la signature du négociant rouennais, J. Le Pelletier, que les banques de Venise s'ouvrent à Charles YllI et lui avancent l'argent nécessaire pour les guerres d'Ita-

(1) Mcvioirc , p. 2^0-2-21.

(2) Ibid , j). 5t0-512.

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lio (1). Si l'on ajoiilo les expùdiliuiis loinlaiiics des marins normands, des Cousin, des Parmenlier, desGonneville,des AngOjCtc. (2), Ton reconnaîtra que le commerce maritime de la Normandie fut loin de rester étranger au mouvement imprimé à la navigation pendant le xv' et le xvi' siècle. En 1535, l'ambassadeur vénitien Giustiniano vil plus de deux cents navires dans le port de Rouen (3).

Cependant vingt ans s'étaient à peine écoulés, et le commerce de Rouen était tombé dans un étal déplorable. « Les étrangers , dit un document contemporain , ont désisté de fréquenter la ville ; les habitants sont du tout épuisés d'or et d'argent et prés d'abandonner le pays (4j » Vainement Henri II , pour relever le commerce maritime des Rouennais , leur accorda en 1556, une bourse ou édifice spécial pour discuter les intérêts commerciaux, et une juridiction consulaire (5); les doléances

(1) Mémoire ^ p. 287.

(2) Ihid. , p. 328.

(3) Piclalions des ambassadeurs vénitiens, pnl)]ioe'- dans la collcctiou des Documents inédits relatifs à riHstoire de France , t. I , p. 43.

(4) Mémoire , p. r)4.'>.

(.s) Ibid , p 544 546.

de la ville de Rouen en 1572 et des Etals de Normandie en 1586 attestent que tous ces efforts furent impuissants. Après avoir signalé la décadence du commerce maritime de Rouen, Ernest de Fréville en recherche les causes, et il les trouve dans Ténormité des impôts , dans les créations multipliées d'offices (1) , et surtout dans Tanarchie où les guerres civiles du xvi' siècle plongèrent la France (2).

Cette rapide analyse suffit pour donner une idée de l'importance du mémoire sur le commerce maritime de Rouen. Les nombreuses pièces justificatives, que l'auteur y a jointes, et bien d'autres qu'il avait réunies attestent avec quel soin il poursuivait et améliorait son ouvrage. On voit par les notes (3) qu'il se proposait de développer quelques uns des chapitres de la dernière partie de son mémoire. Le travail qu'il promettait sur les pirateries, et pour lequel les matériaux étaient rassemblés, aurait formé un digne pendant à ses remarquables articles sur les grandes Compagnies. 11 avait aussi préparé un chapitre sur la fondation du port de Leure

(1) Mémoire y p. 345.

(2) Ibidem, p. 532-353.

(5) P. ns, note 1 ; p. 224 , n. 1 ; p. 237, n. 2-

ù l'embouchure de la Seine; à délaut de ce travail auquel il n'a pu mettre la dernière main, on trouvera du moins quelques-uns des mat^;riaux dans les pièces justificatives.

Les manuscrits d*Ernest de Frèville témoignent de sa féconde activité, et de la variété des sujets pour lesquels il recueillait des notes et traçait des plans: arts et métiers au xvi^ siècle; chapelle expiatoire construite en 1392 par Louis d'Orléans, et notes sur les artistes qui y ont travaillé ; poésies de Philippe de Beaumanoir ; maladreries , léproseries et hôpitaux; abbaye et église de Saint-Denis; abbaye de Lonchamps; biographies de Gaspard de Coligny , de Marguerite de Valois , de Renée duchesse de Ferrare , de Jean Gerson , de Valen- Ime de Milan, du sieur deCarrouges, gouverneur de Rouen, de Sébastien Zamet, de l'amiral Jean de Vienne, du cardinal d'Amboise, du jésuite Possevin , de Guillaume Postel ; captivité de François V' et de ses fils ; captivité et poésies de Charles d'Orléans , père de Louis XII ; querelle de Boniface VIII et de Philippe-le-Bel ; histoire de la fuite du prince de Condé en Flandres, de sa révolte, etc^; procès criminels;

fonctions des forestiers et 6tat des forêts en Normandie au xiii* siècle; château et seigneurs de Blainville; histoire de Corbeil; commerce de Paris; coutume de Normandie; assemblées provinciales de la Corse; lettres de personnages célèbres; chroniques inédites; poésies et romans du moyen-âge; un mémoire sur la géographie du moyen-âge et le traité de la sphère de Nicolas Oresme : quelle riche moisson ces travaux préparés pendant la jeunesse promettaient pour l'âge mûr d'Ernest de Fréville î

Malheureusement, les forces de notre ami commençaient à le trahir ; à peine âgé de trente-sept ans, il ressentait des douleurs qui lui donnaient de sinistres pressentiments. Je n'oublierai pas qu'en 1850, offrant à son ancien camarade, à son aîné, un des extraits de son mémoire sur le commerce de Rouen, il y inscrivait pour épigraphe les vers d'Horace qui rappellent le vol rapide des années :

Eheu î fugaces . . .

Labuntur anni.

Ses amis ne pouvaient croire à une faiblesse qui ne se trahissait par aucun symptôme extérieur. Ils étaient presque tentés de voir dans ces pressen-

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liiricMils imc irKjuiétucle iniaginairo : hèlas ! ils lurent cruellement détrompés, lors(|u'ils apprirent (|ue , le 18 novembre 1855, Ernest de Fréville, qui paraissait plein de jours, et pour lequel ils aimaient à prévoir un long avenir de travaux et de succès, venait d'élre frappé subitement et enlevé à la tendresse d'une famille éplorée. Ce fut dans l'église et entouré des siens qu'il tomba pour ne plus se relever.

Un de ses amis ^1), prononçant quelques jours après le dernier adieu sur la tombe qui allait se fermer, rappelait en termes toucbants la piété sincère qui amenait Ernest de Fréville au pied des autels: « J'entendais loin d'ici, il y a peu de jours , un saint ecclésiastique (2j , affectionné à Ernest de Fréville et aux siens, applaudir, en leur absence, aux efforts généreux du docte diplomatiste, à ses succès, se promellre pour lui un brillant avenir, et surtout se réjouir d'une piété vive et tendre dont il lui avait été donné de remarquer avec joie d'indubitables et touchants témoignages.

(1) M. Floquet; voyez son discours dans la Dihliothèque de V Ecole des Chartes, ■i" seiie, p. iS*». (novembre-décembre 1835).

(2) M. l'abbc Picard, arcliiprétrc de la cathédrale de Rouen, membre de rAcadémie de ceUe ville.

— xxxm

Mais quel autre témoignage eut-oii pu imaginer plus éclatant , plus saisissant pour nous, que les circonstances de la mort de ce cher ami, de sa mort si digne à tous égards de sa vie ! Le matin , on l'avait vu au milieu de ses livres , tout au labeur , avec quelle application , avec quelle ardeur, vous le savez ! A midi , dans l'église, comme il priait, près de ses enfants , près de sa digne et douce femme , si heureuse encore alors , si désolée aujourd'hui , sa bouche soudain se contracta; son corps, peu d'instants après, tombait pour ne plus se relever. Son âme cependant achevait en présence do Dieu cette prière que ses lèvres n'avaient pu que commencer ici-bas ! «

Quedirai-je des autres qualités morales d'Ernest de Fréville? Tous ceux qui l'ont connu ont apprécié la loyauté de son caractère , la sûreté de son commerce et la droiture de son cœur. Ils se rappellent avec attendrissement combien il était bon et serviable pour ses anciens camarades ; avec quel empressement il mettait à leur disposition les notes et les indications qu'il avait recueillies dans les archives et les bibliothèques. S'il était quelquefois réservé et môme froid, c'est qu'il avait assez vécu

pour discerner le charlatanisme et la fourberie empruntant le masque de la science et de l'amitié. Le vice révoltait la droiture de son âme; aussi s'exprimait-il avec une rude franchise sur le compte de ceux qui obtenaient par de honteux moyens les récompenses dues au zèle et au talent.

Ces saillies un peu vives témoignaient d'un cœur honnête, blessé dans sa délicatesse; elles étaient rares d'ailleurs, et sa nature affectueuse se consolait promptement des misères de l'humanité par le bonheur de la vie de famille. C'est ici que je voudrais pouvoir exprimer tout ce qu'il y avait de tendre et d'excellent dans le cœur de notre ami ; mais pour cela il faudrait laisser parler ceux qui ont connu avec lui les douceurs du foyer domestique ; et ce serait profaner leur pieuse douleur que de chercher à pénétrer de tels secrets. Qu'il nous soit seulement permis d'ajouter qu'il n'y a pas d'éloge comparable à ce culte qu'une famille conserve pour celui qu'elle a perdu , à ces chers et pieux souvenirs qui vivent dans des cœurs résignés, mais inconsolables. Ceux qui savent, comme ses amis, avec quelle touchante sollicitude les papiers d'Ernest de Fréville ont été recueillis,

classés, édités; avec quelle persévérance les difficultés de ce travail ont été surmontées , ceux-là seuls apprécieront toutes les qualités d'un homme dont le souvenir inspire un si tendre et si courageux dévouement.

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