‹ Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, depuis les temps les plus reculés jusqu 'à la fin du xvio siècleChapitre 17 sur 49 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

DEPUIS LA PRISE DE ROUEN PAR HENRI V JUSQU'a LA MORT DE CHARLES VIII.

Au milieu des luttes d'extermination dont notre pays Tut le théâtre et la victime , depuis le commencement du XIV siècle jusqu'au milieu duxv% quand oi| voit le pillage organisé 'sur mer et sur terre, on s étonne que la fureur du désespoir n'ait pas saisi la France entière. C'est là un grand exemple de la palience des peuples , et pour que souvenir en fût ineffaçable^ l'héroïque Jeanne tl Aïc s'élève au milieu de nous, puis vient subir son supplice à Rouen , dans celle des cités françaises qui a porté le poids du plu^ alIVeux désastre (4).

(1) Voy. VHittoire de Houen au siècle, par M. A. Chéruel.

Après la ruioe de noire ville par Henri V, l'âme fort peu sensible du héros anglais s'inquiète pour- Uni de l'étal du pajs. Dès 1 44 7 « on le voit donner de nombreux sau^eonduîts k des marchands bre-

tous, pour venir commercer en Normandie (4), Le 24 janvier , il s'occupe d'obvier aux désordres et vexations des gens de guerre dans la province (2); enfin, vers 1422, il permet à Jean

Quesnel elà Jean Cuissot, mai chauds de Sainl MalOf

de commercer par la Seine avec Rouen, d*j amener

des vins , d'en remporter des denrées , les grains

exceptés (3). C'est tout ce que nous savons des elTorCs de ce conquérant pour réparer les maux

infinis qu'il a laits à notre ville.

La mort de Uenri Y lut un bienfait pour Rouen ; ^ le duc de Bedford , qui lui succéda à titre de régent, eu France , pendant la minorité de Henri YI , chercha à gagner Taffection des Normands. La première ordonnance qu'il publia témoigne des tyrannies des Anglais. Us enlevaient les blés , les chevaux et les voilures des paysans , exigeaient arbitrairement des droits de péage par terre ou par eau , et

(1) Cf. Magni fiât. Scacc. Aorm., edit. précitée , pp. 219, 329 et 235 i fi. I. suppl. ms. de Rymer, Henri f\ t. Ul , n** 109.

(9) Ordoimaneeif t. XI, pp. 151 et 156.

(S) B. I. Colbcrt, n*" 9946.4.4, pi XXXL

imposaient les villes et paroisses à leur volonté {\). Ces abus turent supprimés , el le commerce reprit un peu avec la Bretagne et la Flandre , car on a une ordonnance du 7 décembre ik'Ài qui règle le cours, dans les provinces anglo-françaises, des monnaies de ces deux pays (2). D'autres lettres patentes du 45 juin 4428 accordent aux Rouennais, pour la réparation des fortifications de leur ville , une aide sur le vin , le cidre * la laine , etc (3) ; nouveau, mais faible indice de rexislciice de l'ancien commerce rouennais ; le transit des vins et la fabrication des draps.

Plus les Anglais voyaient la fortune s'éloigner d'eux, plus ils se rendaient traitables. Après le soulèvement de Dieppe, Fécamp et HarAeur, en 4434, les franchises comnaerciales des Rouennais . sont confirmées (4) ; mais comment en tirer parti ? LaDiurmandie était pleine d'hommes d'armes, et la navigation sur la Seine, entre Paris et Rouen, était interceptée à Meulan , dont les troupes de Charles Vil

(1) Chéniel , iJift, de Hauen aa xv« siècle. Preuves , p. 8S et suiv.

(8) Ordcnnaneei^ t. Xm, pp. 67 et 106.

(3) Cf. ^rch. du Tiers-Etat^ à Paris j ^^rch, tnuHk. de fiouen^ . A. 58, fol. 277.

(4) Charte de Heori VLdu 8 jutu 1435, imprimée dans la Ketue réirospeeHoe Normande, 1838, p. lis.

s'étaient emparées (1). Restaient- les relations maritimes avec la Bretagne et la Flandre , alliées des Anglais. Il paratt qu'elles n'étaient pas non plus très sûres, puisque, le i juillet 4440, Henri VI et Jean Y , duc de Bretagne , s'entendirent sur les mesures à prendre pour que les capitaines de navires de chaque nation respectassent le pavillon

et les marchandises de l'autre Le commerce de

Rouen ne fut donc jamais très actif pendant Toccupation anglaise. En admettant même que les moyens de se procurer des laines et autres matières premières ne lui aient pas manqué, il faut

reconnaître que ses débouchés naturels étaient fermés. On a des lettres de Charles VII qui défendent d'apporter, dans les lieitx de son obéissance, les draps de Normandie , comme venant de ses enne- • mis 3). Les registres municipaux de notre ville rendent aussi témoignage du triste état du com-

(1) ^reh. d$ l'Empire « IL 64 nouv., lîatse 1.

(9) a. B. !. F^Colbert, o* 0846.4.4^ pi. CZIXI; Dom Morier, JHémoSnê powr êêrvir de preu9e$ d VHUi, de Bretagne ^ t II, col'. 1999. Dom Morice date ce cnité du f t JmUet ; c'est une erreur.

(5) Ordonnances j t. XIII , p. 389(lcUt cs du 28 décembre 14i5]; Sur Tétai de la Normandie à cetle époque, voyez Th. ifasin^ par M. Jules Quicherat. ( Bibl. de TEc. des Chartes,.! IIÏ, série, p. 322 et suiv.) La vie de Thomas Basin , évéque de l.isieux et Tune des gloires de la Normandie, est un morceau lout'à'fait capital en histoire.

merce. La plupart des fermiers des aides firent banqueroute ou eurent de gros restes a payer sur le prix des adjudications (1 ) . C'est surtout de 4 447 à U49 que les affaires sont dans un pitoyable. état. Alors les drapiers de Darnétal vinrent demeurer à RouQn , à cause de la guerre , et la ville fut obligée de remettre une partie du pinx des fermes des lainages des iiraps et autres, « à l'occasion de ce que, par la rupture de la trêve et U prise de Fougères par les Anglais (1448) , les marchands de France, Bretagne, etc., n'ont osé communiquer avec ceux de Rouen (2}. »

Chacun sait avec quel enthousiasme Charles VU

fut accueilli dans notre ville ;3) , et nous avons dit ce que les Houennais lui doivent de reconnaissance pour avoir le premier abofi la Compagnie française (4). Pendant qu'il était à Eouen, le roi confirma la ville dans ses anciens privilèges , et approuva pour la province la coutume dé Normandie , la Charte aux Normands» el TEchiquier (5). Charles Vil reçut en retoui des marques non équi-

(t) Délihèrat.^ A B.pass.

(3) Comptes de la ville de Rooea, lél. 168 v*.

(5) Chéruel, HUt, de Boum au xv* nécl«, p. ISO et siri?.

(4) Ci-dessQ8, ehap. xi, sect. 1 .

(5) Cf. Ordonnancet, t. XIV, pp. 70 et 151 ; Jrch munie, âê

voques de l'affeclion des Rouennais; ils lui pré-

lèrenl 30,000 livres, avec lesquelles U rentra en possession d'Uarfleur. Pour lè remboursemeoi de celte somme, le roi octroya une aide de cinq sols par queue de vin oioatant ei descendant la Seine. Au bout d'un an et dix moiSt cet inip6t fut supprimé, sans cioule parce qu il avait produit les 30»000 livres, ce qui peut donner une idée du transi l des vins n Ruuen, à la renaissance de son commerce, en U50 6t4454 (4).

Nous avons une preuve que les anciennes relations de Rouen avec l'Espagne se renouèrent rapidement; c'est la contestation entre les Rouennais et les marchands de Castille, qui se prétendaient exempts de payer la hanse , en vertu des privilèges de Charles Y. La sentence sur ce procès est du 2 mai 1450(2). On s'occupa alors activement de relever les manufactures de draps, et le 2 juillet 4451 , Guillaume Cousinot, seigneur de Monlreuil-sur- Bois, et bailli de Rouen, révisa le règlement de * i 424 sur la draperie de Rouen (3). Cette pièce est . très intéressante par les détails minutieux dans lesquels le législateur est entré. La façon à donner

(1) ^Jrch munie, de Rouen, Â 8, fol. 45.

(2) Il cil a déjà été qiicbliun plus haut, chap- \i, sect. 2 ^ V. mes preuves, pièce LXX.

(5) Ci cIcsÂUS, chap. xui.

à U lisière ée& dr de Aoueo . «fin 4e les distinguer de lous les autres draps de France et de Normandie, est prescris t à peine de confiscaiion sur les contrevenants. En regard de celle disposilion , il faut placer des iellres royales d'octobre \^ , qui

défendent de contrefaire la lisière adoptée par la draperie rouennaise (4 j. Le règlement de 4 451 s'occupe aussi des laines et des teintures : il prohibe le mélange de la franche laine avec les laines inférieures; fixe la longueur des draps, le maximum et le miniinum des fils de la chaîne , détermine les teintures qui pourront être employées sur les franches laines seulement. Ce soiiL ; la graine d'écarlate» le voide, la garance., la baudre, 1 ecorce ou racine de noyer, dite mmllée (2). Mais l*œuvre eût été incomplète, si l'attention ne s'était portée sur •tout ce qui concernait le métier. Il fut donc interdit aux tisserands de mêler les laines ensemble , et , par exemple , les laines d'Angleterre avec les laines cauchoises; les cauchoises avec les laines picardes; celles-ci avec le^î' laines de Bourgogne; la laine de Brie avec celle de Bretagne (3).

Le commerce de Rouen avec la Flandre , et sans

(1) ordonnances , l. XIV, p. 47ti.

(2) ^rch. munie, de /îouen ^ II fol. li.

(5) /(t., ibid., fol. 11 et suîv.

doute tout le commerce pur mer» devait rester long-

lenips encore entravé par la guerre et les pirateries. Le i*' octobre 4453, la ville apprit avec élonnement que les marchandises de Robinet le Cauchois, Colin Basin (1^, FerrenotLe Teliier, Jean Daubeuf et autres négociants rouennais , étaient saisies à Anvers, en garantie du paiement d'objets pillés par un nommé Robin Girault. Ce pirate , qui se nommait et réclamait de notre ville, et dont le navire s appelait le BiUmjer de Rauen (2) , ayant capturé tin bâtiment anversois, sous prétexte qu'il était anglais, avait emmené sa prise hors de toute poursuite. Après bien des débals, les marchands rouennais composèrent avec les Anversois au prixdeSOOécus d'or; la ville prêta, en cette occasion, cinquante livres (3). Les relations de nos commerçants avec Anvers sont encore conslatécs par l'aide que Th. Basin , pendant son exil en Flandre, reçut des Normands qui se rendaient dans cette ville (4) ; mais elles durent être interrompues, principale-

(1) C'est peut-être un frère de Th. Basin.

(2) Bahnjer et non balenicr. Le balinger ou baîingère était un navire de troisième ou quatrième rang. Y. JUag, liot, Scaec* Norm.^ édit. précitée^ p. 879.

(3) ^rch, munie, dê Jtoum^ Â S , fol. IS.

(4) fie de Th. Basin , précitée, p. 36$ et suiv.

» ment enire 4474 et 4475, dui;ant la cruelle guerre

qui fut terminée par les conventions de Soleure (4), puis entre 4479 et 4483 , pendant la guerre pour la succession de Bourgogne.

Au nord, la navigation française pouvait s'étendie,

car Charles VII avait conclu , le 20 septembre 4456, un traité d'alliance avec Christiem V\ roi de Danemarck et de Norwège (2) ; toutefois , je ne pense pas qu'elle se soit jamais fort développée, à cause des hoslililés perpetiK lies des Anglais, qui ne pou vaient renoncer aisément à la I^ormandie et à la Guyenne. De ce côté les Normands n'étaient jamais tranquilles; dès qu'une flotte anglaise se montrait en vue de nos côtes, à l'instant on prenait à Rouen des mesures de défense. C'est ce qui arriva le 44 août 4454; mais peu après on se rassura (3). Bientôt nous allâmes attaquer les Anglais chez eux; et les préparatifs de ces expéditions durent même ramener, dans le port de notre ville , le genre d'activité qu'on y voyait au temps de Charles Y (4). £n 4457, une expédition navale, partie d'Uarfleur et

(1) Ordonnances^ t XVH, p. 553. (Lettres du 8 octobre 1470 défendant aux Français de commercer avec les sujet» du duc de Bourgogne )

(2) .irch. de l'Empire^ J -4jT, pi. II.

(5) y^rch, munie, de /îouvn^ Délib.^ A 8, fol. 53. (4) Yoyt'Z ci-dessus, cbap. xiii.

de Dieppe , alla surpreodreet pilier, daus lecomié de Kent, le port de Saodwicb, alors florissant (4). 11 est question, dans nos registres, de l'armeiuenl de deux nefs du roy^ au clos des Galées , en février et, en 1471 , nos conseiilers de ville ordonnèrent au receveur. Nie. Poilevilain, de payer 1 ,728 livres 4 sous U deniers tournois , à des marchands rouennais pour fournitures destinées « à 1 aviiailleiaent de la nef du voy , nommée la Royalle (2).» Enfin, nous voyons la ville contribuer, en 1475, pour uue somme de 1,770 livres, à l'armement des grands navires « ordonnés par le roy pour aller en mer , afin de résister aux entreprises des Anglais (3). » Ce dernier passage de nos actes municipaux fait allusion à un projet de débarquement en Normandie, formé par Edouard lY, qu'excitaient les intrigues de Gharles-le Téméraire. Louis XI envoya d'abord , en toute hâte , des forces à Dieppe et à Eu, pour défendre la côte; il eut, peu après, au pont de Picquigny , une entrevue avec Edouard, auquel il fit promettre de retourner dans ses Etals (4). Alors des négociations furent ouvertes,

(1) r. Ouérin, Hist. inaril. de France, f. ï, p. 157.

(2) ^rch. munie, de /iouen^ A S, fol. 1S5 et 275 v\ (5) 7d., U 2, fui. H v'».

(S) F. C. I.ouandte, l/isl^d'Jbbeoillc et du l'onllmu^ t. I, p. et suiv.

dans lesquelles oa spécifia la liijerié du cuimaerce entre les deux nations [i J .

J'ai parlé plus haut (2) des traités de commerce

concius par Louis XI, avecla Hause teutoniqne et les Hollandais; en 4378, le traité avec les Hollandais fut rompu au sujet des prétentions <iu comte de Hollande sur la succession du dernier duc de Bour gogne. La guerre fut malheureuse pour les Hollandais. Le vice-amiral de France , Guillaume de Casenove, dit Coulon, captura par trois fois , et amena dans les ports de Normandie, les convois qui portaient, dans les îles de la Hollande et de la Zélande, des harengs et des seigles de Prusse. Le pays faillit être affamé (3). Sauf cette interruption , le commerce normand ii avait jamais eu de rapports plus multipliés et plus étendus que sous Louis XI ; aussi, en 1480, après la conquête de l'Artois , lorsque le roi voulut relever l'industrie dans Arras , il trouva les corporations de Rouen disposées à lui fournir des ouvriers de toute espèce. Elles envoyèrent notamment cinq tisserands de draps , sept foulons et dixneuf ouvriers en laine (4j.

(1) Cf. Ordonnances, t. XVIII , pp. 127, i60 €t 160; ^rch. de VEmpire, J. 64S, pi. Vit et XÎL

(8) Chap. XII.

(5) rnjétiii, nht. marit de / t. \, p. tiU.

(4) Jrch, munie, de Houen, Â 58, Toi. 265 v«.

La paix continua après Louis XI , pendant la

régence d Anne de Beaujeu. Le comte de Richmond, nouveau roi d'Angleterre, sous le nom de Henri VII, avait conquis sa couronne ayeç l'argent etlesvaisseauxde la France; ilnepouvait moins faire qued'êlreen paix avec elle. En effet, il fit avec Charles VIU,en4 483, untrailéde trois ans, ouest stipulée la liberté du commerce entre les deux nations (I). Vers le même temps, le nombre des monnaies anglaises répandues dans l'Ile-de-France, la Normandie et les côtes jusqu'à Boulogne, était si considérable , qu'une ordonnance royale dut en fixer la valeur (2). Charles VIII en ayaiil défendu l'usage, les £tats de notre province tirent des réclamations, en 1485, « considéré Taffluance des monnoies estranges, apportées en icelluy pays... pour le fait de Tentrecours de la marchandise. . . (3). » Sur cette réclamation, il fut sursis probablement à l'exécution de l'ordonnance. Elle fut renouvelée le 28 juin 1493, et il paraît qu'alors on s y conforma (4).

(i) L. Guério, iiisi, marit. d» France^ 1. 1^ p. 141.

{%) OtiUmnimctê , t. XVUt , p. ssa. (Uttrti du «7 Janvier

ms *)

(5) A. Canel , Recherches sur les Etats de Ncrmandie au xy^ilèetê, p. 55.

(4) CeUe ordonnance fut publiée à Rouen le 16 juillet suivant.

Voyez ^rch, munk, de Jtomn^ A 9, fol. 88.

Tous les privilèges commerciaux, accordés aux iiûuenaais par Charles VII et Louis XI , y compris les trois marchés francs de Rouen , furent d'ailleurs confirmés. On donna même , autant que le comporlait répoque , quelque soin à la protection de la navigation marchande. Sur les plaintes du doge de Venise , on informa contre ceux qui avaient pillé des galéasses vénitiennes sur les côtes de Normandie , et tué les messagers du roi et de la République, envoyés à Ronfleur pour faire faire restitution (4). On ordonna , en H89, d équiper « de grans nefs , navires et autres batleaux de mer estans ès ports de Normandie , » et cinq cents marins lurent choisis, dans les élections de Rouen, Caudebec, Monlivilliers et Lisieux , pour servir sur la flotte (2). £n. effet, les pirates anglais, sentant la guerre près d*éclaler entre les deux couronnes, .commençaient * déjà à ranger nos côtes. Henri Vil n'avait pas vu sans jalousie les efforts de Charles VIII pour réunir la Bretagne à la France. Le mariage de Charles avec l'héritière de Bretagne, le détermina. Il vint débarquer à Calais, le 6 octobre 1 492 , et mit le siège devant Boulogne. Mais on connaissait le faible du

(1) Jreh, d$ V Empire , & 73 , pi. XXXV. (CommisKkHi du 18

décembre )

(2) Â. Canel , fiecherchts sur les Etats de Normandie au %v« siècle^ p. 64.

prince anglais ; moyennant une bonne son^me d'argent , il se décida à retourner dans son tle , et peu après les ambassadeurs de i^rance eA d*Angleterre conehirent à Etaples un traité, « pour durer la vie des de.uK rois. » il n'y est guère question que de commerce : les styets des deui royaumes pourront commercer librement entre eux et avec les marchands de tous les pays, même avec les Vénitiens» les Florenlins et les Génois; aucunes marques, contre-marques et représailles ne seront octroyées, sinon contre les principaux délinquants , ou eîi cas de manifeste déni de justice , etc. (4). Mais il paraît que ces conventions ne ramenèrent point la sûreté sur uos côtes , car Charles Vlll ayant fait demander, en mai 4494, quelque argent à notre ville, pour sùa voyage d'Italie , nos conseillers se plaignirent du malaise du commerce. « 11 n'y a présentement, disaient-ils, si bon navire en Seine, qui oze partir et aller en mer » Le roi , dont toutes les pensées étaient alors pour Tltalie , partit sans écouter ces gnefs , et ce fut seulement en i497 que le traité de Boulogne s*occupa de détruire les pillards maritimes dont la Hanche était infestée depuis des siècles. I) obligea les armateurs de France et d'An*

(1) Jreh, de V Empire, J. 648, pi. XVH; Orêûnwmces^ C. XX, p. S58.

(S) ^eh, munie, de Houen, K 9, fol. 146 v«.

glelen e à iourntr » pour chacun de leurs navires^

bonne et valable caution qu'ils observeraient fidèle*

ment la paix, tant qu'elle e^Listerait entre les deux

nations (I). Jusqu'alors, les particuliers avaient

tenu fort peu de coinpie des traités entre les couronnes.

Le Uaitc de Boulogne est peut-être le seul fruit utile du voyage de Charles VIII en Italie : il est certain, du moins, que le roi apprit dans cette expédition de quelle ressource est le commerGe. 11 paraît que Cliarles Vlll, ce petit homme peu «entendu, » suivant l'expression de Comniynes, était parti pour la conquête de Naples, fort léger d'argent. A peine avait-il franchi les Alpes, qu'il lui fallut songer aux emprunts. La seule difTiculté était que personne ne lui voulait prêter, quoiqu'il offrît sa parole royale et la garantie des plus grands princes et seigneurs de son royaume. <i Mais les Vénitiens lui ayant seulement demandé une lettre de change de J. Le Pelletier, marchand [de Rouen] trafiquant par mer, ils lui baillèrent, sur icelle, tout ce qu'il leur demanda. Au moyen de qaoy, il passa outre, prist Rome et y rendit justice, et conquist l'Italie en six iuuià ^2). » J'ai cherché dans nos

(1) Arch. de V Empire^ J. 649, pi. 27.

(2) Th. Le l'èvre, escuyei,, du Graiid-Haïucl , Discours sommaire d$ la Navigation^ etc. Rouen, 1650, in-i**, p. S64«

registres municipaux les traces de ce uégociaul rouennais, si bien accrédité, auprès du premier peuple commerçant de l'Europe; voici ce que j'ai pu trouver : Jacques Le Pelletier, sieur dlonviile (Yerville?;, qui figure, le 3 juillet 1486 , parmi les nobles résidant À Rouen (4)» était l'un des vingtquatre conseillers de ville en 1494. En cette année, la ville renvoya à Lyon avec Thomas Surreau, sieur de Lisors, auprès de Charles VIÎL Les deux députés rapportèrent de ce voyage plusieurs lettres du roi : les unes annonçaient la paix conclue entré la France, le roi des Romains et le roi d'Espagne; d'autres demandaient 30,000 livres à la ville pour sa part de contribution aux frais du voyage de Naples. Le Pelletier fut d'avis qu'on les accordât^ mais la majorité fit offrir 10,000 livres. Charles VllI, désireux d'en finir, se rabattit à 45,000 livres, qui lui furent payées. Quand le roi écrivit à notre ville , d abord pour lui annoncer la conquête de Maples, et ensuite son retour en France , on doit s'attendre à voir Jacques Le Pelletier prendre part à ce succès. Son nom se trouve, en effet, parmi ceux des conseillers de ville présents à la lecture des deux lettres. £t lorsque la ville décida qu'elle enverrait au roi, jusqu'en Lombardie, trois personnages pourie féliciter

(1) Areh, munk. àt Bomn^ A 38, fol. 87.

sur son heureux lelour, J. Le Fellelier i'ul désigné par quelques voix. Cependant il ne fut point de cette lointaine députalion, que sua âge ne lui permettait peut-être plus. Je le trouve encore conseiller de ville en 1496. Il propose alors de prêter au roi une nouvelle somme de 40,000 écus pour sa guerre de Naples ; mais au mois de juillet de la même année, il est remplacé par le premier des marchands drapiers en gros de Rouen , Richard Le Pelletier, qui pourrait bien être le fils de notre célèbre commerçant (I).

On doit tirer de ces détails deux conclusions générales : la première^ c'est que , malgré les éternelles doléances du tiers-état , les négociants de Rouen avaient assez bien rempli leurs coiTres pendant les règnes dei Charles VU , de Louis XI et de Charles VIII ; la seconde, c'est que le commerce de notre ville avait acquis dès lors une véritable universalité. Ce n'étaieiil pluà seulement, comme au xiv^ siècle , les Lombards qui venaient s'installer chez nous (2) , les Rouehnais hantaient aussi les foires de Lyon et sans doute de l'Italie (3). Us étaient bien connus en Orient, puisque, peu après la prise

(1) jéreh. munie, de noue», A. 9, po#t.

(2) 74., A. I, fol. ^ v« et suiv.

(S) lé,^ A. 9, foL 1S2.

de Constantinopie, quelques Grecs vinrent à Rouen

solliciter la pitié de la ville; cl nos conseillers ne connaissaient pas moins bien cette nation, car ils accordent des secours, mais sans paraître ajouter beaucoup de foi aux maux dont on leur ût un long récit (1).

L'importance commerciale de Eouen se trahit aussi par l'arrêt du Parlement de Normandie du Il mars qui défend de s assembler dans la cathédrale pour traiter d'affaires, et décide que» des deniers commuus de la ville , on bâtira une maison pour les assemblées et négociations des marchands (2). Pour cette fois, Rouen et son commerce sortent évidemment du moyen-âge.

(1) Ch. Ridnrd, Ejrisodn-éel'kUi.dÊBawH (xiv* et xt« s.)« p. 25.

(2) Cf. Mem. du Clergc, par Gentil, 1. 1, p. 502; Mém, du Clergé^ par Lassere, t. Y, col. 1617.

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