‹ Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, depuis les temps les plus reculés jusqu 'à la fin du xvio siècleChapitre 19 sur 49 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

QUELQUES MOTS SUR LES ÉVÉNEMENTS DE LA FIN DU XV* SifeCLB ET SUR GBUX DU XVI*. — RÉSUMÉ DBS DÉCOUVERTES MARITIMES DES NORMANDS.

La fin du xv* siècle est un moment solennel pour

l'humanité. Alors la religion , la morale , la politique» les sciences» toutes choses se renouvellent» et sur de grandes proportions. iSuus n avons à nous occuper que de ractivité extérieure des hommes» el sur un seul point. Toutefois, l'histoire du commerce maritime en général est encore trop féconde en événements au xv* et au xvi'' siècle, pour entreprendre d'en tracer ici le résumé. D'ailleurs, plus nous approchons de la conclusion de ce travail , plus nous devons nous attacher spécialement à notre sujet. Ainsi , les événements généraux , qui sont» du reste, bien connus, n occuperont désor-

mais qu une place exlrômenienl restreinte, je tiii ai presque secondaire, dans notre récit.

La découverte de ^Amérique , les conquêtes des Portugais en Afrique et leur arrivée aux Indes- Orientales par le cap de Bonne-Espérance, changèrent entièrement les routes et les intérêts du

toiniuerce. La Méditerranée toiiibe alors du premier au second rang ; l'Océan devient la mer principale, et reiiiiepùt des marchandises de 1 univers est trainsporté de Venise à Lisbonne. Bientôt les Espagnols et les Portugais inondent l'Europe de Tor, de Targenl et des produits des deux Indes. Les valeurs relatives d'une foule d*objets sont profondément modifiées, et le numéraire subit une grande et irrévocable dépréciation (4). La navigation coiiiiiience donc une ère nouvelle, et devient un élément nécessaire de la prépondérance des nalioiis. C est elle qui fait la richesse de l'Espagne au XVI* siècle, et qui relie les Etats disséminés de la maison d*Au triche , cette héritière formidable des ducs de Bourgogne. Pendant que la France déploie toute son énergie dans une guerre continentale contre cette puissance nouvelle, TAngleterre, en combattant les vaisseaux espagnols, prépare sa

(1) J. Bodin a donoé, dans sa fiépubUgue^ I. VI, dea délaila très précieux sur ce snjel.

supériorité sur les mers , et la Uollaade fonde son

commerce avec les débi is du commerce flamand. Oo ne doit pas s'attendre , d'après cela , à voir la France jouer un rôle très brillant ni très actif dans les découvertes et les établissements coloniaux dû xvi* siècle. Presque toutes nos expéditions furent faites par des particuliers, c'est-à dire avec des ressources bornées et dans une pensée de lucre; conséquemuient sans la patience et les sacrifices auxquels il faut savoir se résigner pour créer des relations durables. Surviennent nos guerres civiles» pendant lesquelles ces faibles essais sont complètement abandonnés ; ils ne furent repris qu'au xvn* siècle. Selon nous, c'était la seconde fois que nos troubles intérieurs détournaient l'attention des découvertes des navigateurs français. Nous sommes , en eflet , de ceux qui croient aux anciennes expéditions des Dieppois au xiv<^ siècle , el qui ne désespèrent pas d'en voir un jour la réalité démontrée (f). En attendant, nous rapprocherons ici les conjectures et les indices qui militent

(1) Le P. LalNit, daii& son ^oyetge d* ifrtque^ dit avoir lu les» pièces originales qui constatent que les Dieppois étaient établis, . au xiv« sièclp, à ta rôle de Guinée, tabat écrivait an commencement du xviir s^ièclc. Il avait visiic sans doute les archives de l'Amirauté (K* l)ipi»pr avant l incendie de 1604; il y a pu copier <iuelt]ucs docunieni!).

pour cette opinion ; nous nous occuperons ensuite

des découvertes et des établissements normands en Amérique jusqu'à la fin du vr^ siècle.

Trois auteurs se sont surtout distingués dans la polémique engagée au siyet. des découvertes des Dieppois sur les eûtes d'Afrique : ce sont MM. le vicomte de Santarem , Ludovic Vilet et Estancelin.* M. Estancelin a, le premier, traité la question avec la conscience d'un véritable érudit, et fait connaître des textes extrêmement précieux; il a été combattu par un Portugais, M. de Santarem , avec autant de force que d'habileté. M. Ludovic Vitet a apporté, à l'appui des opinions de M. Estancelin , 1 élégante lucidité dont il a le secret. Toute cette discussion repose sur les assertions d'un nommé Viilaut, escuyer, sieur de Bellefond , qui fut l'un des agents de Colbcrt pour le rétablissement du commerce de la France. Villaut, après un voyage en Afrique, adressa au ministre, en 1666, une sorte de discours intitulé : Relation des cosles d'Àfrigue, appelées Guinée. Voici , entre autres choses , ce qu'il affirme dans son récit. £n novembrç 4364, lorsque la France commençait à respirer, sous Charles V, les Dieppois ikjuipèrent deux vaisseaux, du port d'environ 400 tonneaux chacun , qui firent voile vers • les (-aiiarics, doublèrent le cap Vert , puis le cap Moulé , et s arrêtèrent à l'embouchure d'une petite

— 3ti ^

rivière , près de Rto-Sestos, où esl un village qu'ils

nommèrent le Petit-Dieppe. — En septembre 4365, les marchands de Rouen ayant passé acte d'association avec ceux de Dieppe, expédieiu t^ualre navires, dont deux devaient traiter depuis le cap Vert jusqu'au Petit-Dieppe, et les deux autres aller plus avant. Toutefois, il n'y en eut qu'un seul qui passa la côte des Dents et alla jusqu'à la côte d'Or. Sur le rapport du capitaine de ce navire , les Dieppois se bornèrent à leur premier établissement. — En 1375, ies étrangers commencent à faire concurrence aux Dieppois ; mais ils doivent y renoncer peu après. En 1380, on équipe, à Rouen, un vaisseau, du port d'environ 450 tonneaux, appelé la ISotre-Danie de-ôon-Voyage. 11 était destiné , en raison de la concurrence renaissante des étrangers, à aller là, où seize ans auparavant un premier vaisseau avait trouvé de l'or. La Notre- Dame-de-^bon-Voyage partit en septembre et arriva en décembre à la côte d'Or ; elle revint neuf mois après à Dieppe, richement chargée, et ce fut ee qui commença de faire fleurir le commerce à Rouen. Le S8 septembre 1381, départ de Dieppe,. pour la côte d'Or, de trois vaisseaux nommés la Vierge, le Saint- Nicolas et l' Espérance ; retour dix mois après. Ëu 1383, trois navires, deux grands et un petit, partent de Dieppe , lestés de matériaux propres à bâtir. Ou

couimeace, sur la cùle d'Or, la conslrucUon du fort de la Mine , oà on laissa d*abord dix à douze hommes. Ce fort est achevé en 4386. £n 4 440 , les guerres civiles de France ayant commencé, le commerce dépérit , et au lieu de trois et quatre vaisseaux qui partaient tous les ans de Dieppe, c'était beaucoup quand, en deux ans, on pouvait en mettre à la mer un pour la côte d'Or, et un autre pour le Graud-Sestre ou Petit-Paris. Enfin , les guerres augmentant, ce commerce se perdit tout-à-fait, et ce fut alors que les Portugais s'occupèrent activement de s'établir sur ces côtes (4).

Malheureusement, Villaut de Bellefond n'a pas indiqué ses autorités. La forme de son écrit et les usages du temps rendent sa négligence fort explicable, tandis que le personnage auquel il s'adresse est une garantie tic véracité. On ne vient point faire des histoires à un ministre tout-puissant qui vous emploie, qui peut faire vérifier vos assertions et vous envoyer à la Bastille pour Tavoir trompé. Mais les renseignements de Villaut de Bellefond me paraissent porter d'ailleurs tous les caractères de la vérité. A la régularité de leur forme , à la préci-

(t) Lud. Vitet, UiêL de Dieppe^ t. Il, p. i4 à 80. Je n'indique fÊ» les éditions de la relation de Villatil de Bellefond ; elles sont pi csqiie introuvables.

sioa des délaiis , on sent que ce sont bien là des extraits de registres authentiques. L*accord avec les faits h ls toriques généraux et particuliers me paraît aussi très digne de remarque. Nous voyons une interruption de 1365 à 1375, el, en eiTet, il dut y en avoir une , dans les expéditions dieppoises » au moins depuis 13G9 jusqu'en 1372, puisque la révolte de la Guyenne contre le Prince Hoir est de la première de ces deux années , et la victoire navale de Boccancgra de la seconde (4). £n 4382, il n*est pas question non pins d'expéditions pour la Guinée; or, 1382, c'est précisément Tannée de la Harelle. Le ralentissement, en 4410, puis la suspension de ces expéditions, concordent également bien avec l'histoire. Cette coïncidence est au niuiiis singulière; mais ce qui semble vraiment plaisant, c'est le refus qu'il faut que fassent les Portugais d'être ces étrangers qui inquiétèrent les Dieppois en Guinée, dès Tannée 1375, aûn de se conserver l'honneur d*avoir découvert celte même coleenU33. .

Du reste , il faut bien reconnaître que les esprits les plus élevés et les plus synthétiques ont décidé en notre faveur. M. Alex, de Uumboldt pense que

(1) Voyez ci-dossus, fhap. xni.

ce doiveol élre les deux nations rivales et aventureuses des Normands et des Arabes qui ont répandu,

au moyen-âge» les premières notions certaines sur Iqs groupes des Açores (4), et M. Micheleta adopté l'opinion de M. Vitet sur les découvertes des Dieppois en Afrique (2). Comment supposer, en elTet^que ces Normands , qui avaient complèleiiieriL exploré . le I^ord au siècle » et touché même les côtes de r Amérique septentrionale, ont renoncé, après leurs conquêtes en France, à leurs habitudes voyageuses, quand nous les avons vus combattant les Maures en Espagne et en Portugal, commerçant directement avec les Génois, mattres de Tltalie méridionale, et bien connus en Orient avant l'an 1 200 (3) ? Gomment ne pas penser qm ces hardis marins n'aient osé se risquer, au xiV* siècle, sur des mers que la tradition disait avoir été parcourues , dès le ix*", par les pirates leurs ancêtres? On objecte que les plus anciennes cartes des cotes occidentales de TAfrique sont toutes portugaises ; c*est déplacer la question : autant vaudrait dire que ce n'est pas Christophe Colomb qui a découvert le Nouveau- Monde, parce que les plus anciennes cartes de ce

(1) Examen critique de la Géographie du nouveau conii^ nènty t. Il, p.

« (3) Histoire de FtMce^ t. V, p. 361.

(5) Voyez ci'dessus, chap. vu.

contiOMi sont d'Améric Vespuce. Ou oe conteste '

point que les Portugais soient les premiers qui aient tenté une description exacte des côtes de l'Afrique occidentale; cette gloire leur appartient. Leurs études suivies ont amené l'un des plus grands résultats de la science , la découverte du cap de fiouue-Ëspérance. C'est ià une belle récouipense de leurs constants efforts , et une belle leçon donnée à l'univers par riniaiil don Ilenii. Mais il ne faut pas vouloir que le moyen-âge ait manqué de navigateurs intrépides , parce que le Portugal n'a rien découvert avant le xV* siècle. Si i on veut bien réûéchîr aux navigations des Normands dans la Méditerranée, on trouvera moins incroyable qu'ils aient connu la Guinée au xiv* siècle , qu*il n'est merveilleux que les Portugais se soient avancés jusqu'à la pointe méridionale de l'Afrique à la lin du xv'. 11 nous semble donc qu'on pourrait s'entendre, en avouant, d'une 4part, que les Français oniprécédé les Portugais à la côte de Guinée , mais que ces expéditions commerciales ont été d uu mince avantage pour la science; et , d'autr« part , en convenant que les i'orlugais sont les pieniiers qui aient exploré cette côte dans une pensée de domination et avec l'espoir de s'ouvrir une route vers les Indes. L'esprit de conquête procède tout différemment du commerce; celui-ci s'insinue, ose beaucoup, mais

ne se cache pa^ moins. On connaîl les deux devises de Jacques Cœur; la première: À taillant CmvKs^ riens impossible; et la seconde : Bouche close. Neutre, Entendre dire. Faire, Taire, Au conUaire , rien ne se montre plus au grand jour que les entreprises des conquérants.

Ainsi, les Français restent sans conteslaiion les premiers colons des Canaries; mais nous reconnai^îsuas également que ces îles étaient fréquentées longtemps avant Texpédition de Jean de Bélhencourt, en 1402. Elles étaient d'abord connues dans ' Tantiquité sous le nom dlles Fortunées. Ou ne sait qui les retrouva au moyen-àge; on prétend seulement que les Génois y firent une expédition en 1 34 1 • Il est certain que Louis de La Cerda , comte de Clermoni et prince castillan , en fut déclaré souverain par Clément VI, en 4344. Le comte de Clermont tenta , dit-on , la conquête de Gonière avec des vaisseaux que lui prêta Humbert , souverain du Dauphiné; ci pou après, en 1346, le Calalan Jacques Ferrez parcourut les côtes de l'Afrique jusqu'audelà du cap Boïador. Mais ces expéditions n'eurent guère d'autre résultat que de faire inscrire ces îles et ces côtés sur les cartes et portulans que Ton coramenipit à rédiger en Europe (1). Plusieurs

(i) Pardessus, Loii marUimes, t. III; iotrod., p. S2.

écrivains espagnols, entre^aulres don Fernandc^z • de Navarelle , assurent que les Canaries furent visitées, vers le milieu du xiv* siècle, par des aventuriers normands (I). Ces premières expéditions ne paraissent avoir été que des pirateries. En 4 39âl ou 1393, des marchands de Séville avanl armé quatre ou cinq vaisseux pour reconnaître Textrémité des côtes du Maroc, les îles Ténériflc et Lancerole furent découvertes ou plutôt abordées de nouveau. Un Normand dirigea ce voyage ; les uns disent que ee fut Robert de Braquemont dit Robinet , alors amiral de Casttlle , d'autres , un capitaine nommé Servand. 11 est à croire que lloùinel organisa 1 expédition, dont il donna le commandement à Servand, son compatriote. Ce qui n est pas douteux, c'est que Braquemont, qui était Dieppois (SI), reçut du roi de Caslille l'invesLitui e des Canaries.

Au nombre de ceux qui accompagnèrent le capitaine Servand, devait être un parent de Tamiral, nommé Jean de Bélhencourt , baron de Saint-Martin-ie-Gaillard , au comté d'Eu, sire de Béthencpurt

(1) CoUeccion de los viages

(2) Braquemont, tout auprès de Dieppe, faisait autrefois partie de la banlieue de cette ville ; ses navires étaient exempts de tous péages dans le port dé Diep|ie. jirch. de la SetM-fnfé- Heure^ Coui. et aequiU de Dieppe^ fol. 14 v«.

eideGrainville-la<Teinturière, en Gaux (4). En effet,

on a une quillance de ce seigneur, en date du 48 avril 4390, par laquelle il reconoali avoir reçu une somme de cent francs , à lui donnés par le duc de Touraiue , dont li élail ciiambeiiau , « pour le défrayer des dépenses et missions qu'il lui conviendra faire pour sou prochain voyage en Bartwrie (S). » Béthencourt revint quelque temps après en France, et fidèle à ses goùls nianliuies, il se mit à courir la mer pour son compte. Les rôles présentés, le 3 août 4404 , par les députés anglais aux coniiéreuces de Leuliugiieny l'accusent d'avoir capturé un navire dans la Manche : « Messire Pierre de Courtenay, chevalier, Ii(icolas Syou et WiiUaume Grozons, se complaignent de ce que naguères»

durant les trêves , messire Jean de Beiencourt et messire Robert CanelL.et autres de leur eompaignie, prindrent leur barge et lxxii tonneaulx de vin et autres marchandises, à la value de vi" irans, sans dommages , cousiages et interests. » Les ambassadeurs français répondirent immédiatement : « Monsieur l'Amiral fera donner commission, à la requeste des complaignans, pour adjaur-

(1) n portait d'argent, ao lion de sable, anné et tanipasaé de gtieoles. (B. I., cab. généalog., art. BHkinamrt.)

(2) Ibidem.

ner Betencourl ei ses complici^s, el en fère la plus, briefve justice que il pourra , se loutesvoies

trêve qu'il le doie fère. ... (1) . » Hais Jean de

Béthencourt échappa à cette poursuite , car od Ut dans la réponse définitive qui iul laile aux Anglais, en août HOSI : « Responsum est quod doroinus de

Betencourt reeessitde Francia , in spe, utdice-

bat, eundiad insulas Canarie et Infamie ad eas conquuendas..YeruiUaiïien contra eum dabilur citatio, siparsrequirat, utfietpartibu8jualicia(SI).»fiétheii* court s était en effet embarqué à la Rochelle avec un chevalier de ses amis, dont le goût pour les aventures n*éta1t pas moindre que le sien. C'était Gadiiiér delà Salie , chambellan du roi t^arles^YI (3] . Voici probablement ce qui s'était passé entre le premier voyage de Béthencourt aux Canaries, en 4392, et wm départ, le 4*' mai 4402. Il avait cou* tinué ses relations avec son cousin, l'amiral de Castille, lequel avait quitté la France avant 4 377. L'amiral, qui désirait revoir son pays , et ne savait trop que faire de cette principauté des Canaries, roârit à Béthencourt, quil'écbangea contre quelques terres en Iiormandie(4).

(I) Jreh. 4e VEn^^ J. è4S, pièce 57 N«.

{^) Ai., ibtd., pièce 18.

(8; B. I., eab. généaleg.,art. éê ta SalU.

[4) Lud. Vitcl, Hist. de Dieppe^ t. 11 , p. 56.

Il faut Hre , dans la naiVe chronique rédigée par

les chapelaiiib de ce prince improvisé, les bonnes ioieolioos de messire Jean , à l'endroit de ses nouveaux sujets , qu'il veut faire tous chrétiens. Quoi qu'il en soit» Belheucourt, après avoir engagé toute sa fortune dans cette expédition, partit accompagné de quelque noblesse des environs de Dieppe, et Tint aborder à Lancerote. Il ne pouvait songer à attaquer l'île, car sa petite armée de deux cent cinquante hommes se trouvait réduite à cinquantetrois, à la hauteur de Cadix. Béthencourt , après avoir élevé quelques^ fortifications , laissa la lieutenance à Gadifier, et revint olTrir en -France, pour le prix dè quelques secours, la suzeraineté de son petit royaume. Mais la France était alors déchirée parles guerres civiles; le piiiice normand n'^ trouva aucun appui , et fut obligé d'aller porter son hommage àHenriquellI, roi de Castille. Henrique accorda pour tout secours, au parent de l'amiral de Braquemont, un navire, quatre-vingts soldats et quelques munitions, qui furent expédiés immédiatement à Gadiffer. Béthencourt n'arriva que lorsque Lancerote était conquise. Après un séjour assez court, il partit pour Rome, où il obtint d'Innocent VII, un évêché pour les Canaries. Ce fut au retour de ce voyage, vers 4 405, qu'il s'empara de Forta- Ventura, puis s'occupa d'organiser son royaume et d'en faire

bapiiser les habitanls. Je ne sais si Gadiffer revint

alors en Fronce ; je serais plutôt porté à penser qu'il resta avec son ami jusqu en ikïl. On a une quittance de Gadiffer, du 29 août de cette année (1 ), et un sauf-conduit d un an > délivré à fiétliencourt > le 7 janvier suivant, par Henri V,. roi d'Angleterl*e * ôiant alors en Normandie. Cette pièce nous apprend que la suite de Bélhencourt , sa eampagnie^ se composait de soixante-cinq personnes , savoir : quarante sur un navire de 80 tonneaux , dont était capitaine • .Michel Maubuisson , cl vingl-ciuq sur une balingère de 40 tonneaux, conduite par maîure Jean Grossier et ses mariniers (2). C'est dans ce voyage que fiéthencourt, en débarquant à Harlleur, fut reçu comme un roi et un conquérant. Tous ses amis et vassaux s'oiFrirentà lui \ il en emmena cent soixante, dont vingt-trois avec leurs femmes et enfants. De retour à Lancerole , il s'empara des îles de Fer et de Gomëre. Il ne revint en France que vers 4425 , et mourut peu de temps après son retour (3). Il avait laissé, pour lui succéder, son neveu Mathieu de Bélhencourt; mais Mathieu fut chassé, à quelque temps de là, « moitié guerre, moitié marcliaudise,>^

(I) B. I., cab. généalog., art. d$ lu SalU.

(Ç) Magni rot. Scacc. A'orm., «ulit. prcciiei', p. 244. (3) Luil. Viteif llist, de J>ieppe^ i, U , p. 38 et suiv.

Si

par lefi Caslillans , h qui rélablimmehl des Français commençait à porter ombrage (1 ) .

li nous semble que ces événements et leur triste conclusion pour la France, viennenteiicore à l'appui du récit de Villaut de Bellefond. Les Normands qui n avaient plus que des ennemis sur les côtes d'Afrique, et ne pouvaient d'ailleurs faire entendre leurs plaintes dans Tétat d'anarchie où nous étions pion gës, en I4â0, furent forcés d'abandonner tout -à-fail leurs établissements delà Guinée. C'est alors précisément que commencent les prétendues décou-vertes des Portugais. Ils s'étaient emparés de Madère, en U49; en 4433, ils doublent le cap Boïador, atteignent les Açores et Arrivent jusqu'ati cap Blanc et à la Guinée. £n 4455 , dît Cadamosto , l'un de leurs historiens , ils faisaient quelque commerce au ^olfe d'Arguin. En 1472, ils arrivaient aut Iles du Prince ; en 1484» au Congo ; en 4486, au roy«iunie de Bénin ; onze ans après ils doublaient le cap de Bonne-Êspérance (2).

Comme la cour de Lisbonne sentait dès lors la haute importance de ces découvertes, et qu'elle

était d'ailleurs au désespoir du succès de Christophe

(1) Tlionuui la Pèvre, ÙUeourê tommaire êê la Na^igaiion , précité, p. SO.

(2) l'ardessus, Loii marit.^ t. ill , iiUiod., p. 95.

Colomb, qu'elle avail Iraile de fou , elle se hata d'imiter l'Espagne , en se faisant donner par le Pape, en 1494, ce qu'elle pourrait découvrir en-deçà d'une iigae imaginaire , tirée à une distance de 470 lieues, à Touesl des îles Açores. Tout ce qui était au-delà de celle ligne fui dévolu aux Espagnols (4). Ce partage insolent ne fut jamais reconnu par les rois de * France. Les Ordonnances sur la marine, de 1517, 1537, 1543 et 4584, les traités de paix de 4529, loo9 et 1598 soutiennent constamment le principe de la liberté des mers et du commerce. Nos villes, et Rouen entre autres , ne cessent pareillement de le demander (2). Cette contestation , qui devint fort animée, eut les plus fatales conséquences. Les Portugais et les Espagnols continuant à fermer leurs colonies à nos navires, il fut établi, par nos rots , que tout ce qui serait pris au-delà du tropique du Cancer, vers le sud, et du méridien de l'lle-de~Fer, vers l'ouest , serait au-delà des amitiés , autrement dit ne donnerait pas lieu f même par des puissances amies, à exiger de la France des dommages-jntérèts (3). Les brigandages sur mer, les atrocités dont

(1) Rocb, Tableau diê révolutions de l'Europe^ période VI, p. 7 cl suiv.

(2) ^rch. mun. de /iouen^ A 20, fol. 468.

(3) Th. Le Fèvre, Discours sommaire delà NavigaHon^^écité, pp. 4», 91, 97 et 100.

les coluiues iurenl le théâtre au xvi* siècle, les entraves mises au commerce en Europe , n*onl pas d autre origine que celte querelle de droit international. On nous permettra de citer quelques exemples relatifs à la Normandie.

Nos commerçants avaient repris, sous Henri 111,

leurs anciens voyages au Petit-Dieppe et à la côte d*Or. Bien qu'ils ne parussent que dans des lieux éloignés du Caslel-de-Minc, où les Portugais s'étaient établis, ceux ci résolurent d'empêcher ce commerce. En 1586 , environ dix ans après notre ^retour sur cette côte, ils firent donc venir de Lisbonne deux vaisseaux de guerre qui coulèrent à fond, devant Akara.ua gros navire de Dieppe nommé rEspéranee. Et comme ce premier désastre ne suffit pas pour dégoûter entièrement nos intrépides marins, une exécution pareille fut recommencée cinq ans après ( I). Chacun sait aussi les démonstrations hostiles du célèbre JeanAngo contre le. Portugal. Celte anecdote, un peu enjolivée, a reçu, quant au fond, un nouveau degré de certitude par la publication de lettres de marque , en date du 22 mars 4530, expédiées par François 1" a tous les gouverneurs de ses provinces maritimes. Le roi leur enjoint qu'ils

Cl) Lad. Vilet, fHtt. de DUm> t. |[ , p. 2& (daprè» VUlaut de Bellefond ).

n'aient à s'opposer à ce que Jean Ango, vicomle et

capitaine- commandant de la viUe et du château de Dieppe , usât de représailles contre les navires du Porlugal , et cela coiniiie indemnité des perles occasionnées à cet armateur, jusqu'à concurrence de 250,000 ducats (i). Après le premier désastre du comptoir d Akara, Henri III délivra pareillement des leUres de reprises à des commerçants rouennaîs , dont quelques noms ont été conservés. Ce sont : Jean Le Seigneur, écuyer, sieur de Maromme ; Le Fèvre, Lui m et Le Blanc {2j.

Les Espagnols s'y prirent autrement que les Portugais. Fatigués de voir leurs galions capturés par les Français, au-delà de la ligne, ils frappèrcnl d'impôts excessifs les marchandises exportées d'Espagne par d'autres navires que les leurs. Cette mesure , qui fermait à notre commerce une grande partie des ports de TEurope, excita les plus vives réclamations Dès 151 2, il fut décidé que chaque peuple serait traité par la France de la même ma> nière qu'il Iraitorait les Français chez lui. Celle

(0 L. Guérin, Uist, marii. de France ^ t. I, p. 201, note. (D'après le grand Becueil des relations diplomatiques du l'or-

tugul, df* M. le viioiuU; de Santarcm.)

(2) Th. Le Fèvre assure, ilaas son Discours sommaire de la Navigation, p. (pril a vu ces leUres daas tes (Mpiiers 4e» «Maromme , dont il cuit parent .

déclaraiion fui renouvelée par Charles iX, dans uu édil enregistré au Parlement de Paris, le 26 août 4567 (4). Mais comme nous n'étions ni les pluB forte ni les plus unis, la déclaration et Tédit furent aussi peu etFicaces l'un que l'autre. La question fut examinée de nouveau en 4 572 (2) , toutefois avec mollesse, car en 1576 la ville de Rouen adressait ses plaintes sur ce même sujet aux Etats de Blois (3). Sous Henri IV, l'Espagne fut obligée de supprimer ses tarifs; mais, après l'assassinat du rot, il paraît qu'elle les rélablil, puisqu'il fallut renouveler chez nous, en 1647, le statut de 4512. On ^ déclare qu'on ne peut charger au port de Rouen des navires espa gnols, anglais ou autres, tant qu'il y eu aura de français attendant cargaison (4).

Il faul reconnaître que ces entraves ne sont pas parties de la France , et qu*avant d*en venir à toutes les extrémités que l'on a indiquées, elle chercha à faire exécuter les dures conditions que lui imposaient ses alliés. Ainsi François I•^ qui aimait le commerce et la navigation et qui s'en occupa

(1) Cf. ^rch mun. de lUniany U 1, fol. 219 v% Th. Ke Fèvrc, J>\»coun de la NavigalioUy précité , p. 5t et sniv. (S) Arch. mttii. de Rouen^ Journal^ B. 5, fol. 38S. (5) fd., Délib.y A. 19, fol. 4-26 clsulv.

i4) Th. Le tevie, Discours clc, précilé, j». Si et suiv.

beaucoup, $'eflbrça toutefois dcmpéqbçr no3 uavires d'atler commercer à. la Guinée el au Brésil , aÛD de satisfaire aux exigences des i'ortugais. A leur reqaéle>ii fit arrêter , par ramiral de France, en 1531 , les navires de Nicolas do la Chesnaye, Jean le Gras, Pierre Mûi$i, Gilles le Froissis, Jean de Guigner, Richard Fessart, marchands et armateurs de RQuen , qui avaient fait le commerce dans ces parages (I). Il n'eût pas même épargné Ango, qui passait pour posséder sa faveur , si le fameux négociant dieppois ne lui avait affirmé que ses pavires revenaient d un lieu « où onques chrestieu n'estoit ancores allé » (â). En 4537 et 4538 , le roi chargea trois membres du Parlement de Normandie d'in- Ibrmer, et de punir les infracteurs du traité avec le Portugal (3). Cette injonction mit les Rouennats en grand émoi; elle fut jugée si préjudiciable, que les « maistres de navires » de notre ville , Chariot Migarl, Olivier Chouard , Romain Guerry, Jean Geoffroy, Jean Chaulieu , Jean Avelline et Genevois , réunis à un grand nombre de marchands de Rouen , décidèrent qu on enverrait solliciter le retrait de la

(1) iérch. muH. de Houen^ A i5, fol. 133 v».

(S) Requête, de adressée au cuiiiietahle de Montmo-

rency. (Collecl. de M. David, vendue cet hiver à ParU. On ignore ce que cette pièce est devenue.)

ts) V. mes preuves.

di'claïalioii royale Ils oblinrent salisfaclioii ; la mer fui déclarée ouverte. Mais, en 4544, sur la nouvelle de Tarrivée d'un ambassadeur portugais en France, les bourgeois Jean de Quintanadoine, Qarlhélemi Laisselay , Guillaume du Mouchel, Jean de Claville, Pierre du Mouchel, Pierre Gordieret Joseph Tasserye se réunirent de nouveau et décidèrent d'envoyer en cour, alin d'en^pticher le rétablissement de Tordonnance (^) .

Après cette digression sur les causes du commerce interlope des Français , et particulièrement des ?)ormands, au xvi*' siècle, reprenons la série de leurs découvertes.

MM. Estancelin et Ludovic Vitet ont rassemblé et

discuté avec soin les prol)abilités d'après lesquelles le capitaine dieppois , Cousin , aurait touché fortuitement le Brésil, en 1488, cl conséquempaent découvert l'Amérique avant Christophe Coloinb. Si l'on parvenait à établir que le Vincent Pinçon, qui accompagnait Cousin, est bien Thoromc du même nom qui fut le second de Christophe Colomb , les présomptions deviendi aient très fortes, car, en 4499, Pinson alla seul au fleuve des Amazones. Le voyage du capitaine Bmol Paulniier de GonneviHe

(1) ytrch. mun. de Romn, A. 11, fol. 285 \^

(2) /d., ibid.ffoU 537 y«.

est beaucoup plus c^rlain. Il parût de UonUeur eu juin 4503, doubla le cap de Bonne-Espérance, ù pexue SIX ans après queGama reûtdécouverli puis, détourné de sa roule par une tempête, il aborda une grande contrée qu'on ne saurait trop déterminer. U était de retour à la fin de juillet 4505, et il ramena de ce pajs, buivaiU l'usage du temps, uu jeune Indien, qui devint le chef de la famille Gonneville (1). Le plus célèbre de ces voyages esl celui que les frères Jean et Raoul Parmentier firent ù l'tle Sumatra , en 45^, sur les navires dieppoîs la Pensée et U Sacre. Le journal de cette expédition a été découvert et publié par M. Estancelin. On y voit une grande habitude de la navigation dans la mer des Indes, et Ton remarque, parmi Téquipage, un Français, nommé Jean Masson, à qui le malais élait familier. Tout cela prouve incontestablement que nos marins n*en étaient pas à leur première expédition, dans, les parties les plus reculées de cet océan récemment découvert (2). L'exemple du capitaine Gonneville avait donc été promptement suivi par des navigateurs normands dont les noms sont perdus. Celte conjecture est pleinement confirmée par le Portugais Jean de Barros, qui témoigne

(i) Lud. Vitet^ HUt. i» Dieppe^ U H, p. note. (9) Les PorliigaU n*out dé|iassé le cap Camoriu qu'en 1910.

qu'au eommeneemeni de juiHel 4527, un navire

français, é(|uipé à Dieppe, arriva au port de Diu , el que deux autres de la même nation étaient, cette

année-là , dans les mers de 1 Inde (I;. On peul donc soutenir que les Normands ont suivi les Portugais de fort près, au-delà du cap de Bonne-Espérance.

Le journal de là Pensée et du Sacre, outre son intérêt propre, a encore l'avantage de donner une date et rauthenlicité à un document intitulé : Discours d'un grand capitaine français^ du port de Dieppe, etc. (â). Comme ce discours parle des voyages du grand capitaine, c'est-à-dire de J. Parmêntier, à Terre Meuve et au Brésil , et que d'autre part le journal conslate que Parmentier mourut pendant Texpédition de Sumatra, il en faut nécessairement conclure que l'illustre iNuriiiand avait visité Terre-Neuve et le Brésil un ou deux ans au moins avant 4529. Nous nous autoriserons de ce rapprochement pour passer immédiatement des découvertes orientales des Normands à leurs dé* couvertes occidentales.

(t) Quâirièoie décade de TAsie {ûoê feitos que o$ Porlugeeee fizerdù. . X I* V, ch. vi» p. SI. (CUat. de M. Lud. VUet, HUî. de

Dieppe, t. H, p. 109.)

(2) Publie daus la ColkcUon de ^oyagu de Ramusio (ca italieiO, t. UL

Terre-r^euve est peul-èlrc la plus anciennemenl connue de toutes les terres américaioes , car il est

probable qu'elle est le Vinland des Scandinaves. • £Ue fut découverte, en 1496, par les Vénitiens Jean et Sébastien Cabot, qui un prirent possession pour le roi d'Angleterre. Deux ans après , au plus tard, un capitaine de Honfleur, nommé Jean Denis, avec uu iiommé Camari, pilote de Rouen, se reudirent à Terre-Neuve. En 4504, dit Navarette, deux navires, l'un dieppois, l auu^e breton, font le même voyage; et> en 4508, le père de Jean Ango confie l'un de ses navires , nommé la Pensée, à un pilote nommé Thomas Aubert, pour aller fonder un établissèment ù Terre-Neuve. Aubert reconnut qu'on pouvait faire sur cette côte un grand commerce de pelleteries, et il revînt, dit le Discours d'fm grand capUaim , avec un sauvage qui fut le premier qu'on ait vu à Paris (1). En 1524, le Florentin J. Verrazzani, comniissionné par François P*", prit possession de cette île, à laquelle il donna le nom do Terre-Neuve, cl de la presqu ile au sud du golfe Saint'Laurent, qu'il appela Acadie, Ce fut là le résultat du premier voyage ordonné par le j]^ouvcrne • ment français. Jacques Cartier, de Saint-Malo , qui avait été distingué par le vice-a mirai , C bar les de

(I) Lud. Vilei, Uist, de Duppc, t. Il, p. 14(>.

Mouy de 4a Meilleraye , et recommandé au grand

aiuiral, Philippe Chabot, reprit pour ie roi, en 1534, ' les explorations de Verrazzani. U découvrit Aoticosli et pénétra dans le Saint-Laurent, qu'il remonta, Tannée suivante, sept ou huit lieiies plus haut que rendroil où Québec a été fondé. On résolut, sur les rapports de J . Cartier, de créer, sous le nom de Nouvelle- France , un établissement dans celle parlie de TÀmérique. Fr. de la Roque , s' de Roberval, fut nommé vice-roi et partit, en 1541 , avec cinq nav ires que conduisait Cartier. Un fort fut construit à la Nouvelle-France; mais après la niorl de Uoberval , qui périt dans un naufrage en 4549, tous les projets de colonisation furent abandonnés; on ignore même où J. Cartier a^lerminé ses jours.

Sauf lexploration des côtes de la Nouvelle-France par uu pilote noruiand nommé Chedotel , il ne se passa rien de remarquable relativement à cette co-

ionie depuis 4549 jusqu en 1602, année où Aymar de Chastes, gouverneur de Dieppe, fut nommé par Henri IV vice-roi du Canada. H. de Chastes mourut peu après ; mais il avait heureusement choisi pour

lieutenant le célèbre Champlain, lequel, avec l'assistance de Ponlgravé,de Démons, dePoutraincourl ci de Lescarbof, jeta les fondations de Québec et rendit bieutôl la colonie florissante. Ce iul une nou-

velle source de richesses pour la ville Rouen , où se forma, dès 4fi03, une compagnie de marchands pour le commerce du Canada.

. Toutes les autres colonies projetées par iaFraneCt

au xVi* siècle, n'eurent aucun succès. Comme nous avions abordé au Brésil dès Tannée 4505 , et que des armateurs* normands y avaient aussitôt envoyé leurs navires, le Brésil fui nalurellement la contrée où 1 on songea d'abord à former un établissement. L'honneur de la première entreprise sérieuse de cette espèce revient au grand Coligny. « L'imaginalion prévoyante et triste de l'amiral, dit M. Vitet , le poussait à préparer comme un champ d'asile à ses coreligionnaiies (1). » Par son ordre, Nicolas Durand de Yillegagnon , vice-amiral de Bretagne , partit du Havre, en 1555, avec deux vaisseaux , et, en novembre 4556, de Bois-le-Comte , neveu de Yillegagnon , appareilla de Honfleur pour l'aller rejoindre; il amenait trois vaisseaux montés par beaucoup de Normands de la religion réformée. Mais 1 arrogance et les perlidies de Villegagnon envers les naturels les avaient tellement exaspérés , que ce secours ne put sauver la colonie; elle fut abandonnée en i 558.

Coligny ne se découragea point ; il tourna ses (1) Hiri. ie Dieppe, t. Il , p. 151 etsuiv.

} eux vefll ces grandes Icrres qu'on appelait les Florides, el qui comprenaient, outre celles-ci , les Carolines, la Géorgie, oXc. Il choisit, pour couiiaander cette noavèlie eipédition, un protestant nommé Jean Ribaul , 1 uii des meilleurs et des plus expéri mentés capitaines du port de Dieppe. Ribaut appa* reilla de cette ville, le 15 juillet 1560, avec une petite flotte de cinq voiles et 600 hommes d'équipage. Il était de retour à Dieppe le SIC juillet de Tannée suivante , pour rendre compte de ce qu'il avait vu et fait. Mais, à cause des troubles de France, Ribaut ne pui retourner en Floride qu'en 1564. 11 venait cette fois avec des ouvriers, et il se préparait à remplacer la pruinière redoute, élevée, en 1560, par une véritable forteresse, lorsque Pedro Meneiez survint avec une flotte espagnole , dispersa noUe flottille, prit le fort, et comme on était alors en paix avec la France , fit pendre tous les Français, non comme François, mais comme hérétiques. Pour Ribaut, il fut écorché vif (1J. La nouvelle de ces horreurs excita la plus vive indignation dans nos porls. Jacques Sourie, fameux corsaire protestant de

(1) La seconde expédition de Ribaut a été écrite par Jaeqoes Le Moyne de Morgues, peintre dieppois, qui parvint à échapper au massacre ; Th. de Bry le rencontra à Londres en 18S7 et lui acheu ses manuscrits. (Lud. Vîtet, IHsî, de Dî^pe, t. U, p. i9i à 186.)

Dieppe , mil immédialemenl ù la voile , ^ourut la mer et tua tout ce qu'il rencontra d'Espagnols et de Portugais. Le Gascon Doiii nuque de Gourgues vengea encore mieux Ribaut : il reprit le fort Caroline et en lit pendre la garnison , non comme EspagnoUf mais comme assassini. La cour de France désapprouva haulement le vengeur des huguenots, et Dominique fut obligé de se cacher. La Floride resta aux Espagnols.

Pour clore cette liste des découvertes et expéditions normandes jusqu'à la Un du xvi*" siècle, nous rappellerons qu*en 4594 les Hollandais pénétrèrent dans les mers, au nord de la Sibérie, sur les indications d*un Normand nommé Balthazar Moucheron, réfugié à la Veere, en Zélande, pour cause de religion. Moucheron connaissait aussi les mers du Midi , car en 4 598 il dirigea une expédition des Hollandais contre les Espagnols du côté des îles du Prince, sur les côtes d'Afrique (i).

Selon nous , tous ces faits honorables sont trop

peu connus ; et si nous avions à former quelque vœu , ce serait qu on en fît mention dans les ouvrages destinés , chez nous, à i iiislruclion de la jeunesse. J'admets que, jusqu e plus ample infor-

(1) VàUm C;^ye\ y Chronologie novennaire^ I. VI, et chronologic septennaire, 1. ].

knalioii passe sous silence les établissemenls dieppois à la côte de Guinée ; mais la conquête des Canaries par Jean de Bélhencourt esl une réalité et non une probabilité > comme on le dit. Je voudrais encore que les voyages du capitaine Gonneville, que le journal de Parmentier et le nom de Balthazar Moucheron ne fussent pas entièrement oubliés. 11 est bon, je lavoue , qu'un français connaisse les histoires d'Espagne et de Portugal, mais il esl encore plus nécessaire qu il sache celle de son pays. '

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