‹ Mémoire sur le goître et le crétinismeChapitre 1 sur 4 · Première partie · texte numérisé non relu

Première partie

Exposition. — A mon avis, Messieurs, l’Académie doit nécessairement intervenir dans toutes les questions d’utilité publique, lors même que son intervention n’a pas été officiellement réclamée, ainsi qu’elle l’a fait du reste avec tant d’éclat et d’avantages â l’égard de la peste et des quarantaines.

Le point sur lequel je me propose d’appeler aujourd’hui votre attention n’a pas sans doute une importance aussi majeure; il s’agit d’un fléau local circonscrit, mais en revanche permanent, et qui tend sans cesse à s’aggraver par sa durée même et sous l’influence des causes les plus persistantes.

Dès longtemps , j’avais l’intention de vous entretenir du crétinisme que j’ai eu l’occasion d’étudier dans le Valais, les py rénées, les diverses parties de la France où il se rencontre, et où m’a fréquemment conduit l’inspection générale qui m’est confiée.

Après avoir contribué, hune autre époque, h faire considérer administrativement les idiots comme des aliénés qu’on devait séquestrer, en ce sens que, privés d’intelligence et surtout d’une complète liberté morale, ils étaient incapables de se conduire eux-mêmes, de suffire h leurs besoins , et pouvaient devenir entre des mains perverses des instruments passifs de dommage pour les individus et la société; après avoir obtenu dès lors qu’ils fussent, quand ils sont indigents ou privés d’une surveillance suffisante, admis dans nos établissements spéciaux, au înêm'e titre que les aliénés agités, je voulais solliciter la coopération de l’Académie pour qu’on appliquât aux crétins une disposition analogue.

Les recherches que j’ai poursuivies h cet égard sont

consignées avec développements dans un travail consacré aux intelligences inférieures et dont la publication sera prochaine. J’en détache les pages suivantes pour les soumettre au jugement de l’Académie, et réclamer ensuite son concours dans une mesure de prudence, dejustice et d’humanité.

Les raisons qui me décidaient se sont trouvées fortifiées par les recherches et les travaux effectués il l’étranger depuis quelques années sur la nature, les causes et le traitement du goitre et du crétinisme; par les écrits de nos compatriotes, MM. Cerise, Morel, Fauconneau-Dufresne sur le même sujet ; par la communication de M. Chalin à l’Académie des sciences, sur la composition des eaux qui peuvent favoriser ou arrêter le développement de ces maladies, et enfin, par le travail de M. Grange, qu’un savant ministre, fort occupé d’hygiène publique , a chargé d’étudier les causes et les moyens de traitement du goitre et du crétinisme. Les journaux ont dernièrement reproduit le rapport, fruit de cette mission, et qui en expose les résultats.

M. Grange croit avoir reconnu de la manière la plus absolue « que ces affections sont indépendantes des latitudes,

» des hauteurs, des climats; qu’elles sont indépendantes, » comme causes déterminantes, des circonstances d’habita- » tion, de pauvreté, etc.

» Leur présence paraît liée, » ajoute-t-il, «îi celle de la ma- » gnésie dans les aliments et les boissons; leur absence sem- » ble souvent tenir aux effets de l’iode que ces mêmes ali- » ments, ou ces mêmes boissons, offrent à l’analyse chimi- » que. »

La question, parvenue à ce point, se réduirait h des constatations chimiques rigoureuses, .le suis loin de partager cette manière de voir, du moins dans ce qu’elle présente d’exclusif, et de considérer le goitre et le crétinisme comme le produit d’une même cause, ni même de causes identiques. J’en développerai les motifs dans la seconde partie de ce mémoire. l)u reste, l’Académie, au moyen de ses nombreux correspondants eL des fonds dont elle dispose, sera toujours, i\ mon avis, plus à portée qu’aucune autre autorité, de vérifier les opinions émises et de décider en dernier ressort.

En rattachant au rapport de RJ. Grange, la communication que j’ai l’honneur de faire à l’Académie, je crois devoir esquisser préalablement quelques traits généiaux de 1 histoire du crétinisme et du goitre. En effet, ces deux maladies se trouvant associées, pour l’étiologie et le licitement, dans le travail de RI. Grange et dans la discussion à laquelle ce travail doit donner lieu, il serait impossible que la question fût traitée avec une certaine rigueur si l’on n examinait attentivement leur nature, et si l’on ne mettait en regard leurs principales analogies et leurs plus notables différences. Je ne puis, d’ailleurs, nourrir l’espoir de décider l’Académie h s’associer à mes conclusions qu’en plaçant sous ses yeux le tableau d’infirmités qui, pesant cruellement sur des populations presque entières, appellent à tant de titres la sollicitude du gouvernement.

Description. — A Bicêlre, dans mes cours sur les maladies mentales, j’envisageai le crétinisme, ainsi qu’on le faisait alors, comme une variété de l’idiotisme et de l’imbécillité, ou plutôt comme un état voisin de ces affections; mais en faisant remarquer avec insistance il quel point il en diffère par l’endémicité, par ses causes les plus habituelles et les plus actives, la constante uniformité de l’état constitutionnel, l’identité probable des lésions cérébrales qu’on y rencontre, la bizarrerie grossière des formes extérieures, et les modifications du système osseux auxquelles elles se rattachent.

Le crétinisme a été vraisemblablement observé de tout temps dans les vallées humides et profondes dominées par des montagnes, et où l’atmosphère, que les vents n’agitent point, demeure stagnante et chargée de vapeurs. Il règne dans les cordilières de l’Amérique du sud , dans les îles de l’Océanie, les gorges du Thibet, les vallées de la Tartarie, les montagnes de l’Écosse.cellesde l’Espagne, dans la forêt Noire, le Wurtemberg et surtout dans le Valais, la Tarentaise, la Rlaurienne et la vallée primitive du Rhône. La France est loin d’en être exemple. On trouve des crétins dans les Pyrénées, quelques-unes de nos Alpes, les Vosges, l’Alsace, la Lorraine, etc.

One sorte de culte, tout le monde le sait, a été rendue à

cette portion malheureuse de [‘humanité, et a traversé le moyen-âge. A Gruyères, en Suisse, lescrélinssont appelés encore aujourd’hui les^ew du bon Dieu ; ailleurs, notamment en Turquie, et même en Irlande , on les appelle des innocents. Fresque tous les peuples orientaux n’ont pas cessé d’attacher un sentiment religieux à la démence et aux états intellectuels qui s’en rapprochent. Dans les villes arabes, les fous sont considérés comme des inspirés : ils trouvent une hospitalité empressée dans tous les gourbis, sous toutes les tentes; le foyer domestique n’a pas pour eux de mystère; des observateurs dignes de foi ajoutent même que leurs désirs, protégés par la croyance générale , rencontrent chez les femmes arabes une complaisance que le mari sollicite.

Traversant le Valais en 1813, j’y appris d’habitants, dont le récit pouvait faire autorité, que de semblables immunités, quoique devenues forts rares, n’étaient pas tout à fait sans exemple.

Fort heureusement pour la civilisation et la morale, on n’y constate plus les hideuses complaisances qui assuraient à ces êtres dégradés une propagation active. De nos jours, les flétrissures de l’opinion font justice de ces condescendances, et aussi des attentats infâmes dont les femmes crétines sont parfois victimes. M. Dugast m’en a communiqué un exemple qui n’est pas sans intérêt. Il prendra place ici, au milieu d’un tableau fort expressif de l’intérieur et de la manière d’être d’une famille crétine.

Se rendant en 1837, parla rive gauche du Rhône, de Saint- Maurice à Marligny, M. Dugast arriva au village d’Evionnaz, dont la population, composée d’environ A00 âmes, comptait un vingtième de pesants, suivant la dénomination locale, et qui répond exactement à l’apathique lenteur des individus atteints de ce premier degré de la maladie.

L’histoire d’une de ces familles malheureuses otfrait de singulières et tristes particularités. Une paysanne d’Evionnaz, non crétine, ayant épousé un valaisan, également non crétin , en eut deux enfants, une tille et un garçou ; l’une, saine et intelligente, l’autre, semi-crétin sourd et muet.

Devenue veuve , et s’etaut remariée à un homme bien

portant , elle eut de ce second mariage trois enfants , dont un pesant et deux crétines îi inégal degré.

La dernière, qui était, en outre, sourde et muette avait mis au monde une fdle offrant une dégradation très prononcée de crétinisme. Nul n’avouait dans le village cette paternité honteuse , mais les soupçons planaient sur un ouvrier allemand dont la vue seule faisait sortir la crétine sourde et muette de son état d’indifférence. Couverte de haillons ainsi que le reste sa famille , et courbée sur un vase de terre, contenant des pommes de sauvageon à peine cui tes, cette femme semblait s’en nourrir avec plaisir. Par intervalles, et sur les gestes expressifs de sa sœur aînée, elle faisait prendre de ces pommes à un enfant qu’elle allaitait sans prévoyance et presque sans instinct.

Enfin , dans un coin obscur de ce bouge , un vieillard, le père de cette hideuse famille, étendu sur un misérable grabat, se mourait, sans que nul, autour de lui, parût s’apercevoir de son agonie.

Si ce fait de génération honteuse, et dont je rapporterai plus loin un second exemple , montre que les crétines peuvent encore provoquer des entraînements obscènes , il prouve également que le respect aveugle dont les crétins étaient naguère entourés n’est plus dans le Valais qu’une tradition.

Tout au contraire , celte affection y est envisagée maintenant comme un sujet de calamité et de honte. Les Valaisans refusent souvent de laisser explorer leurs goitres par des étrangers , dans la crainte qu’on ne leur attribue un point de contact avec le crétinisme. Dans quelques hameaux, les familles accueillent , la menace h la bouche , les voyageurs qui cherchent des renseignements sur ces malheureux : qui plus est, la mère d’un crétin, croyant reconnaître dans les discours de deux médecins l’état désespéré de son fils, eu témoigna bruyamment sa joie.

La disparition des préjugés populaires dans ces pays a puissamment contribué à diminuer la propagation du crétinisme et à mettre sur la voie des moyens propres h en atténuer les ravages. La révolution française a beaucoup fait

pour ce résultat ; l’action du régime impérial a été plus sensible encore , puisqu’en s’appliquant à civiliser les départements du Simplon et du Mont-Blanc, on a modifié du même coup les localités et leurs habitants. La gigantesque route du Simplon fut ouverte ; les relations de pays à pays s’accrurent; les conditions d’insalubrité diminuèrent: de fréquentes migrations eurent lieu de la plaine à la montagne et de la montagne à la plaine : grâce , enfin , aux dispositions prises par le gouvernement suisse, il fut démontré, notamment par le mouvement de l’hôpital de Sion, refuge officiellement ouvert au crétinisme , et où je vis une quarantaine de ces malheureux en 1837 , que les victimes de cette affection devenaient plus rares et leur dégradation moins complète.

Le spectacle qui s’offrit à mes yeux , en pénétrant dans l’hospice de Sion, ne sortira jamais de ma mémoire. Je trouvai réunis en ce lieu , et dans une même cour , mais sous la surveillance d’une sœur, des crétins et des crétines à tous les degrés. La plupart étaient rangés circulairement, et assis côte à côte sur les bancs adossés aux murs de cette cour. L’arrivée d’un étranger fut un remarquable événement au milieu de cette réunion aussi affligeante que bizarre. Les plus obtus et les plus hideux des individus qui la composaient témoignèrent leur surprise et leur joie par un rire qu’il faut avoir vu pour le comprendre. Les moins hébétés se levèrent, vinrent à moi , et l’un deux, fidèle à d’anciennes habitudes , me tendit un affreux bonnet , en m’engageant , par des gestes expressifs et des paroles à peine articulées . à y déposer quelques pièces de monnaie. J’obtempérai il sa requête , mais une crétine de bonne humeur fit sauter au loin le bonnet et l’argent qu’il contenait. Cette espièglerie , en provoquant une hilarité générale, me montra les plus grotesques et les plus incroyables figures.

Ces malheureux semblaient connaître cependant le prix de l’argent et l’usage que l’on pouvait en faire. Chacun d’eux manifesta le désir de participer au bénéfice commun.

La sœur réussit à concilier leurs prétentions en s’emparant de leur petit pécule, et en leur promettant à tous une ration de fromage.

Je n’entretiendrai point l’Académie des observations individuelles que j’ai été â portée de recueillir dans cet asile, me bornant à en esquisser seulement les traits généraux. Je pus saisir en premier lieu la différence qui existe entre l’idiotie proprement dite et le crétinisme. Une réunion d’idiols complets n’eût présenté ni la bizarrerie ni l’animation de celle que j’avais sous les yeux. Les crétins, en effet , sont communément plus instinctifs que les idiots , et l’on peut trouver dans cette disposition un puissant mobile pour leur donner toute l’éducation dont ils sont susceptibles. Quelques-uns des crétins , renfermés dans celte maison , avaient pu se livrer à certains travaux avant de tomber dans un abrutissement complet, soit par suite des progrès seuls de la maladie, lorsquelle n’est pas combattue, soit en raison de leur manière de vivre. L’état de plusieurs avait été aggravé sensiblement par les excès auxquels ils avaient trouvé la possibilité de s’abandonner. L’ivrognerie et la masturbation jouaient, dans ce cas le principal rôle. L’un de ces infortunés avait montré dans ses jeunes années assez d’activité , de persévérance et de ruse pour se rendre deux fois a Paris, rapportant de chacun de ses voyages une somme d’argent acquise par la mendicité ( s’étant élevée jusqu’il 300 fr.) et qu’il se bâtait, revenu dans son pays natal , de dissiper en bonne chère et en dépenses frivoles.

Ces crétins portaient pour la plupart des goitres assez volumineux. Quelques uns présentaient des traces de scrofules. Un seul était profondément atteint par cette dernière affection. Le rachitisme ne se montrait qu’accidentellement à un très haut degré. La particularité qui me frappa le plus, dans ma première visite , fut un développement crânien presque général, et qui me semblait, pour tous les cas, plus ou moins hydrocéphalique.

La description des crétins peut, à la rigueur, se résumer dans les traits suivants :

La taille des crétins est communément très petite : j’ai vu, dans les montagnes du Valais et de la Maurienne , plusieurs de ces malheureux chez lesquels elle n’excédait pas trois pieds. Leurs jambes sont courtes et proportionnellement très grosses ; leur ventre est proéminent; leur crâne, à l’opposé de celui d’une partie des idiots, est notablement volumineux. La peau du corps, en particulier celle du visage, est rugueuse, épaisse, plissée; les pommettes sont saillantes; les yeux, remarquablement petits, sont enfoncés dans les orbites et cachés sous des paupières tuméfiées et chassieuses ; les narines sont largement échancrées, les lèvres épaisses et pendantes, surtout l’inférieure, ainsi que la face , où se retrouvent les abajoues remarquées chez certaines espèces d’animaux , et qui présente de nombreux rapports avec celle que les naturalistes ont attribuée à la race jaune ou mongolique. Ils ont le visage sillonné, non de rides, qui supposent eu général quelque activité musculaire , mais de plis flasques et profonds ; leurs traits sont bouffis au lieu d’être accusés, et gardent jusqu’à un certain point la physionomie de l’enfance.

On doit ajouter à cette réunion de signes caractéristiques une dépression sus-orbitaire signalée par l’observation judicieuse de M. Cerise, et qui , à mon avis, leur est commune avec les idiots ; un thorax étroit , une respiration rauque, sifflante , gutturale, une parole confuse , grimacée, convulsive , des membres sans ressort , presque sans usage ; des organes génitaux entourés de poils courts et rares , d’une grosseur ou d’une exiguïté insolites ; un ventre tombant vers les cuisses, et une telle laxilé des téguments qu’ils peuvent à peine soutenir les intestins dans la cavité abdominale.

Ces parias de la nature, dont les sens sont d’ailleurs obtus et fréquemment incomplets , dont les instincts demeurent vivaces mais dépravés , et qui sont pour la plupart gloutons, voleurs, rusés, lascifs et adonnés à l’onanisme, rappellent, en un mot, la forme humaine dans ses conditions les

plus abjectes.

La configuration du crâne se montre défectueuse chez la

plupart d’entr’eux , variable dans sa forme , suivant les sexes, et peut-être aussi suivant les pays. Le crâne, qui subit une sensible dépression à la partie supérieure sur la suture sagittale, est renflé et exubérant sur les côtés et manque, dans la pluralité des cas, de concordance proportionnelle avec le visage. Ce dernier trait de la conformation crânienne se montre assez communément chez les montagnards exempts de crétinisme , et , sans vouloir ici pénétrer dans le domaine phrénologique, je trouve quelque intérêt à faire observer que , lorsqu’elle n’est point associée â la maladie , cette conformation devient l’indice d’une grande vivacité de conception et d’une notable énergie de caractère.

Le docteur Trombotto a remarqué que la tête du crétin pubère , à son maximum de développement , est écrasée à sa partie antérieure , également aplatie â sa partie postérieure et latéralement large. Le front bas, et pour ainsi dire nul chez quelques-uns, fuit d’avant en arrière , par une progression insensible : la tête tombe ensuite verticalement jusqu’à la protubérance occipitale.

La moyenne de 100 mesures prises par ce médecin sur des crétins adultes a démontré « que le diamètre antéro-postérieur, depuis la racine du nez jusqu’à la protubérance occipitale , est constamment plus court que celui latéral , pris du trou auditif d’une oreille à celui de l’oreille opposée, en passant par le sommet de la tête. Le premier est toujours, dit la commission , entre 28 et 32 centimètres , et le second entre 32 et 36. Le diamètre circulaire, du nez aux trous auditifs, et des trous auditifs à la protubérance occipitale, reste entre hl et 52. Ainsi , la tête présenterait la forme d’un cône dont la pointe se trouverait en haut, à la place même où les sutures Sagittales et Lambdoïde viennent se joindre et se réunir. »

Le docteur Duclos, médecin des aliénés du Betton , ayant répété dans la vallée de l’Jsèrc les mêmes observations , est arrivé à des constatations presque analogues. Il a signalé, en particulier , l’exiguïté caractéristique du front et

la dépression qui se rencontre sur les côtes seulement de la partie antérieure.

Quant aux proportions, la tête de crétine que je place sous les yeux de l’Académie offre une étendue antéro-postérieure de 31 centimètres, à partir de la racine du nez jusqu’il la protubérance occipitale, et une dimension latérale de 35, à partir d’un trou auditif jusqu’il l’autre.

L’étendue circulaire, prise de la racine du nez, en passant sur le conduit auditif et la bosse occipitale, est de 50 centimètres, ce qui se trouve pleinement en rapport avec les proportions énoncées parla Commission.

Cette crétine, dont la tête peut servir de spécimen quant au type moyen du crétinisme , était née dans le village d’Audressein, et offrait les caractères physiques suivants : Taille de 3 pieds 8 pouces ; corps écrasé, figure déprimée de haut en bas, yeux écartés et obliques, lèvres épaisses et pendantes; voûte palatine large, évidemment aplatie et abaissée ; dents striées et larges , formant un angle ouvert, au lieu de tomber directement les unes sur les autres; peau sale, flétrie, dartreuse et comme abreuvée de sérosité.

Perrelle Lal'ond fuyait opiniâtrément le travail et ne consentait à se rendre utile qu’au balayage de la maison. Son obéissance , toute passive , ne s’appliquait jamais qu’à des occupations peu pénibles. Abandonnée à elle-même , elle demeurait immobile , et, sans être vorace, elle ne montrait de tendance que pour manger. Son impuissance était telle qu’on avait vainement épuisé tous les efforts pour lui apprendre à filer.

Une de ses sœurs était crétine et avait avec elle, disait on , une analogie frappante. Perrette Lafond appartenait a une famille pauvre. Elle avait quatre frères , parfaitement sains de corps et d’esprit. La mère portait un goitre volumineux , mais elle jouissait de la plénitude de ses facultés, ainsi que son père, octogénaire, qui exerçait l’état de tisserand.

La famille ne comptait pas d’ascendants crétins.

Perrette mourut quelques années après mon passage aux Pyrénées , et je réussis à me procurer sa tête dans un voyage subséquent.

J’indiquerai d’ailleurs, d’une manière plus explicite, dans l’ouvrage même d’où j’extrais en grande partie ce mémoire, les mesures crâniennes générales obtenues par mes recherches.

On a fait observer avec raison que les crétins avalaient les aliments sans les triturer, la mastication leur étant rendue en quelque sorte impossible par les dispositions de l’appareil masticateur, l’allongement de l’angle sous lequel les mâchoires se rencontrent, et la proéminence déjà signalée des arcades dentaires.

A Bicêtre, j’ai souvent fixé l’attention de mes auditeurs sur une particularité de la cavité buccale, commune chez les idiots et plus encore chez les imbéciles. Elle consiste dans l’étroitesse et l’élévation de la voûte palatine. Parfois j’ai noté une disposition semblable chez les crétins , et. très fréquemment, chez les plus dégradés d’entre eux, l’aplatissement de cette voûte. Je ne chercherai point à déduire ici les conséquences de ces dispositions anatomiques , mais je les crois toutes deux en rapport avec la profondeur ou l’étendue de la base du crâne.

Il faut noter , du reste , que les caractères que je viens d’indiquer ne se présentent point chez les crétines d’une manière aussi générale.

Trente de ces malheureuses, que j’ai examinées à l’hôpital de Sion, m’ont offert deux types distincts.

Dans l’un, identique avec celui du crétin, taille ramassée, membres trapus, extrémités grossièrement sculptées, cou o urt et gros, crâne volumineux, face plate et dure, joues molles et cellulaires, lèvres boursouflées, rides profondes.

Le second type, au contraire, se distinguait par l’élancement du tronc, la gracilité des membres, la longueur, la flexibilité du cou et la forme anguleuse du visage. La saillie de la bouche, qui, dans le type précédent, se trouvait en partie déterminée par l’épaisse charnure des lèvres, reconnaissait

ici pour unique cause le prolongement des os maxillaires; ce qui, joint à l’obliquité du front, à des rides convergentes aux commissures des lèvres et des paupières, et à une chute légère des joues, rappelait involontairement les individus les plus élevés de l’ordre des quadrumanes.

Les plus vieilles de ces femmes avaient les glandes mammaires atrophiées ; les plus jeunes, desseins petits et mous ; et non les mamelles volumineuses et tombantes que certains auteurs leur ont indistinctement attribuées. Une seule était remarquable par le prolongement et la flaccidité de ces organes.

J’ai dit déjà que les sensations du crétin étaient obtuses: cette obtusion porte plus spécialement sur celles de l’ouïe et de l’odorat. Les impressions et les perceptions qui en résultent sont faibles, débiles, fugitives; mais au degré où elles se produisent, elles ne sont pas perverties, ce qui ne permet point, à cet égard, d’assimiler le crétinisme à la folie ou à la stupidité proprement dite , quoiqu’il se rapproche de cette dernière maladie.

Le langage, cette manifestation directe et pour ainsi dire géométrique de l’intelligence, ici, comme chez les idiots, n’est pas seulement entravé par la simple obtusion des sens, mais bien plutôt par la débilité, la torpeur et l’indigence intellectuelles. Chez les crétins, de même qu’on le remarque dans l’idiotie, le langage peut, suivant une heureuse expression de la Commission sarde, servir à mesurer d’une manière certaine la limite de leur dégradation et à déterminer leur classification respective.

Un judicieux observateur, le docteur Stahl, a admis trois degrés dans le crétinisme, en attachant à l’état du langage leurs caractères différentiels, ce que j’ai fait moi-même pour les idiots.

Ainsi, pour le premier degré, possibilité de communiquer par des gestes, des mots plus ou moins intelligibles, quelquefois même par de courtes phrases.

Pour le second, paroles confuses, cris inarticulés, gestes incomplets et violents.

Pour le troisième, impuissance absolue de communiquer. Par exception, un cri involontaire, ne se reliant à aucune idée, à aucun désir.

On 11e peut pas même dire de cette dernière catégorie de crétins, pas plus que des idiots ordinaires parvenus au même degré, ce que l’on dit de certains animaux exceptionnellement intelligents: « Il 11e leur manque que la parole. »

La haine, la vengeance, les affections vives sont ignorées du crétin complet. Ses actions et ses mouvements sont purement automatiques; c’est le néant animé. Quant au crétin incomplet, il est intellectuellement susceptible d’imitation, et moralement de reconnaissance, du moins en ce qui concerne l’intérêt de son bien-être et la satisfaction de ses besoins.

« Plusieurs d’entre eux, dit Fodéré, ont ceci de particulier, qu’ils plaident pour le moindre sujet et meurent ruinés par les procès.

» Avec cela, ajoute-t-il, le demi-crétin est fourbe, dissimulé, lâche, et sujet à commettre des crimes obscurs. »

Les crétins capables d’avoir entre eux des communications s’isolent néanmoins les uns des autres, et il résulte pour eux de la communauté d’existence des querelles fréquentes et vives. Celte tendance solitaire s’accroît d’ordinaire avec la vieillesse. Si l’on ne peut pas dire pourtant que l’instinct de sociabilité soit entièrement éteint, il ne se développe jamais en eux que dans un intérêt immédiat et personnel.

La volonté est obtuse, confuse, quelquefois nulle ; par suite d’ailleurs de la débilité de l’appareil moteur, sa manifestation ne peut manquer de faire défaut comme le sentiment et la pensée.

Une rigoureuse classification physique et morale du crétinisme est extrêmement difficile îi établir, cette affection se rattachant à de nombreuses variétés. Ajoutons que le crétinisme ne constitue point un fait pathologique simple, affectant un seul appareil, mais qu’il offre, au contraire, des groupes de symptômes qu’on ne rencontre jamais parfaitement

IG

isolés dans le mémo individu. On doit encore observer que le crétin, physiquement affreux, n’est pas toujours parvenu à un état aussi avancé de dégradation morale.

Quoiqu’il en soil, la Commission sarde, s'inspirant à certains égards de Fodéré, de llüsh, de Maffei, et frappée des grandes nuances de la maladie, nuances dont j’ai tracé moimême les principaux linéaments dans mes cours cliniques, a pu admettre trois classes de crétins, savoir: les crétineux ou pesants, les semi-crétins , les crétins complets.

Crétineux. — Ayant, en général, la conscience des sensations, à même de les comparer, de saisir leurs rapports ou leurs dissemblances, les crétineux peuvent à la rigueur suffire aux. soins de propreté, acquérir quelques notions élémentaires, s’adonner à des travaux d’une application superficielle.

En 18A2, j’ai trouvé dans les Pyrénées, au sein de la même famille, trois enfants crétineux: l’exiguïté de mon cadre ne permet de citer ici que l’aîné seulement.

Agé de dix-sept ans, Joseph avait la base du crâne très étendue, une large conformation ventriculaire ; eu somme, une notable ampleur crânienne. Sa peau était de couleur* terreuse, ses cheveux châtains, ses yeux bruns, trop écartés, insensiblement obliques, son nez écrasé et coupé, pour ainsi dire, â la racine. La voûte palatine était régulière et la bon che bien formée; il avait les mains petites, le système osseux peu développé, et toutes scs fonctions s’exécutaient régulièrement.

Cet enfant, pendant l’examen qu’il subit, et tout en montrant de la timidité, se mit à sourire, et sembla comprendre le soin dont j’étais préoccupé.

Sa paresse était excessive. 11 ne restait pourtant pas sans rien faire , et gardait les porcs dans un pré fermé, où il savait les conduire. Dans un pré ouvert, il n’aurait pas su les défendre et les conserver.

Semi-crétins. — Les atténuations que nous venons de signaler chez les crétineux ne se rencontrent point chez les semi -crétins. Ces derniers ont la parole embarrassée, cou-

fuse, gutturale môme. Leurs sens sont obtus, leur sensibilité inerte; ils ne sauraient apprendre ni a lire, ni il compter, et l’on ne peut que bien rarement obtenir d’eux quelque service.

J’ai vu à l’hospice de Saint-Dizier, près de Saint-Girons, en août 1841, deux enfants adolescents, appartenant îi cette seconde catégorie.

Leur père était douanier il Senlin. Leur mère, active et intelligente, était goitreuse. Trois autres enfants offraient un* état physique satisfaisant et une intelligence ordinaire. Seuls, les deux enfants semi-crétins, Joseph et Marie Carreau , étaient maladifs, sans présenter toutefois des scrofules très caractérisées.

Joseph était d’une stature petite et ramassée; il avait les yeux écartés, sans être obliques, le nez écrasé h la racine et notablement évasé il l’extrémité libre. Les narines étaient très ouvertes, et les cartilages du nez très épais, sans offrir la dépression ou le développement qu’on observe dans le crétinisme complet. La voûte palatine, large et légèrement aplatie, n’était point inclinée en avant; les lèvres étaient fortement accusées sans être pendantes, les dents bien implantées, et la salive retenue dans la bouche, car le menton avait gardé sa forme.

Dans l’impuissance d’exprimer ses besoins, Joseph n’était point incapable de mouvements motivés ; mais tout était passif en lui, les affections et les instincts, h l’exception pourtant de l’instinct générateur.

Sa sœur Marie avait avec lui, dans les traits et dans les formes, une analogie saisissante; mais par cette loi déjii signalée, qui ne semble pas permettre pour les femmes crétines une égale dégradation, la figure de Marie n’était point absolument dépourvue de mobilité et de douceur. Sa tête, moins volumineuse que celle de son frère, présentait, audessous de l’oreille, une largeur inaccoutumée, puis elle se rétrécissait par une dépression brusque, comme si elle eût été circulairement déprimée.

Marie, à demi paraplégique, marchait avec une diflicuité

extrême; son intelligence rebelle n’avait pu retenir les notions élémentaires que les sœurs de l’hospice s’étaient efforcécs de lui inculquer ; elle ne faisait, enfin, entendre que des mots inarticulés, quoiqu’elle parût comprendre le sens de certaines paroles, et qu’elle obéît machinalement aux injonctions qui s’y trouvaient exprimées.

Crétins complets. — Le crétin complet, formant la troisième classe de la division admise, appartient beaucoup plus à la vie végétative qu’à la vie humaine.

Immobile comme un corps inorganique, moins par impuissance du système locomoteur que par absence d’un mobile d'activité, le crétin complet, quoique jouissant des facultés intrinsèques de nutrition, est incapable non seulement de se procurer des aliments, mais encore de les porter à sa bouche. Ses facultés cérébrales sont généralement frappées de nullité, ses sensations demeurent incomplètes; les fonctions de l’entendement sont inactives: en lui n’apparaît aucun germe, aucune lueur d’affection ou de moralité , aucune manifestation de l’instinct de conservation, ni même de celui de propagation, auquel les semi-crétins, et, à plus forte raison, les crétineux, ont dû leur réputation de salacilé.

Marianne Bazaille, que nous pûmes observer en 184 1 dans les Pyrénées, appartenait par une triste exception au type, rare chez les femmes, du crétinisme complet. Née de parents intelligents et en pleine santé, elle avait eu quatre sœurs, dont deux idiotes existaient encore; les autres étaient mortes en bas âge.

Marianne avait le front bas , couvert de petits cheveux noirs se prolongeant jusqu’aux sourcils; ses yeux étaient roux, très obliques; la racine du nez enfouie, ses lèvres saillantes et ses dents inclinées en avant. Le crâne n’avait aucune forme déterminée. Marianne tenait la bouche fermée d’ordinaire, et souriait quand un regard se fixait sur elle, mais sans autre motif que la surprise. Sa taille était affaissée, son immobilité constante; son langage, rauque, guttural, insaisissable ; elle ne possédait ni affection, ni instinct, et joignait du reste le goitre aux caractères les plus accusés

du crétinisme : en outre , elle était rachitique et sourde.

Chez les crétins les plus avancés, il reste encore quelques vestiges de mémoire ; chez les semi-crétins, elle est vive et entière, en ce qui touche l’accomplissement des besoins, le souvenir des lieux et des personnes. Cette faculté semble en eux plus marquée qu’on ne le rencontre chez les idiots dans nos contrées, et elle ouvre par conséquent une plus large voie d’applications à l’éducabilité dont ils peuvent être susceptibles.

Le crétin, sensible il l’impression de la douleur, ne l’est point au même degré à celle du plaisir. Quant aux facultés comparatives, entièrement absentes chez le crétin complet, elles n’apparaissent qu’en lueurs confuses chez le semi-crétin, et peuvent acquérir un certain degré de rectitude chez le crétineux. On conçoit dès lors que la liberté morale des crétins soit en général très restreinte, alors qu’elle n’est pas absolument annulée parle degré auquel la maladie est parvenue.

Si plusieurs auteurs ont exagéré la faculté générative des crétins et la lascivité de leurs penchants , d’autres, en revanche, me semblent en avoir beaucoup trop circonscrit la limite. Le crétin complet n’est pas, je le reconnais, enclin à l’acte générateur, et demeure, il ce qu’on assure, communément inhabile à se reproduire; mais les semi-crétins et les crétineux, notamment parmi les femmes, seraient, d’après mes observations personnelles, plus salacieux , plus portés à la masturbation et au coït que le rapport sarde ne l’indique. Je suis, d’ailleurs, disposé à croire que la fécondation n’est pas fréquente pour ces deux dernières classes, et que la grossesse des semi-crétines et des crétineuses est très souvent un fruit avorté. Si rares pourtant que soient ces cas, la science les doit signaler comme un fléau, et l’administration doit songer, il nous semble, à prendre toutes les mesures en son pouvoir pour eu arrêter la propagation.

Je dois remarquer, en terminant celte partie descriptive, que mes explorations dans le Valais et les Pyrénées ont pleinement confirmé l’assertion qui assigne une très courte durée it la vie du crétin complet. Dans le Valais notamment, où se rencontrent les types les plus accusés , il est rare qu’une

famille crétine atteigne la cinquième génération. L’existence des crétins se meut entre vingt ci quarante années. S’il existe des sexagénaires , ce n’est jamais qu’exceptionnellement , dans les classes riches, parmi les crélineux et dans les localités où celte affection sévit faiblement.

Topographie et causes présumées. — De cette rapide description du crétinisme, je passe, Messieurs, aux considérations topographiques qui s’y rattachent, à ses causes et à sa nature.

Cette affection, qu’on rencontre dans les contrées et sous les latitudes les plus diverses, ne se développant que très accidentellement en dehors du caractère endémique, c’est à ce point de vue que nous voulons essentiellement la considérer.

Endémique , il faut évidemment au crétinisme , pour se produire, certaines conditions de sol et de température, un concours puissant de causes physiques. Cette réunion d’éléments existe en Europe, dans les régions méridionales et occidentales. Chez nous, la Bretagne, le Jura français les bords du Rhin, la Lorraine et les Pyrénées sont d’actifs centres pour le crétinisme endémique : c’est , d’ailleurs, sur ces dernières provinces qu’ont porté mes observations.

Plusieurs écrivains , Ramond , Ackermann , Staunton , Schnurrer et Fodéré, en première ligne , ont cherché à déterminer l’origine, les causes et les moyens de traitement du crétinisme. Je remarquerai, en passant, que les savants auteurs du rapport de la Commission sarde ont à tort confondu les crétins et les cagots des Pyrénées. Ces mots , exprimant des états fort distincts, repoussent toute synonymie réelle. Un historien du Béarn , M. Marc.a , a suffisamment démontré que les cagots descendaient des Sarrasins défaits par Charles Martel. Ce sont les derniers et misérables restes d’une race éteinte. Quant aux crétins, ils ne forment pas plus une race que les maniaques ou les idiots, et rentrent exclusivement dans le domaine de la médecine.

Celle confusion, du reste, n’est pas nouvelle.

Ramond, entre autres, a pensé que le crétinisme s’était

perpétué par voie de transmission directe et, de génération en génération, par descendance d’une race qui n’existe plus.

Or, pour qu’une telle opinion reposât sur une base sérieuse, force serait tout d’abord d’admettre qu’une telle race a été bien nombreuse , puisque les vestiges s’en sont conservés dans les Alpes , en Suisse , dans les Pyrénées , sur les bords du Rhin , dans la forêt Noire , la Transylvanie , la Slyrie, les monts Krapacks, et dans une foule d’autres localités. Par quelle singulière coïncidence, d’ailleurs, les crétins de tous les pays eussent-ils élu domicile dans des lieux dont la configuration , les conditions géographiques et géologiques se trouvent présenter une identité constante ? Ignoret-on, en outre, que les races transmettent leur caractère indélébile â tous les individus qui en sont issus? non, sans doute, que ces individus en offrent au même degré les caractères généraux et surtout réunis; mais aucun d’eux , du moins, n’cst-il entièrement dépourvu de ces traits révélateurs qui , portant sur les formes extérieures et normales du corps , et notamment sur celles du visage, sont le cachet des familles et le sceau de la race entière.

Telle n’est point la marche du crétinisme : on le voit s’attaquer isolément aux individus, sauter plusieurs générations; reparaître là où il avait sévi; frapper dans une famille un ou deux enfants dont les père et mère sont parfaitement sains de corps et d’esprit, et qui ont des frères et sœurs entièrement exempts de cette infirmité.

On ne peut donc pas retrouver dans les crétins les restes d’une race disparue.

Au nombre des causes qui, par leur action isolée et directe, ou par leur influence collective, nous semblent propres à engendrer celte affection , on a dû ranger en première ligne l’hérédité, puis les conditions de l’acte générateur, la configuration du sol, l’absence ou la nature des vents, la direction des vallées, le voisinage des gorges montagneuses , l’insalubrité des habitations, la qualité îles eaux, l’alimentation, l’abus des liqueurs spirilucuses , l’allaitement, la cohabitation pendant l’ivresse, l'onanisme, un mauvais système d’édu-

cation physique, et les habitudes tant nationales que privées.

Hérédité. — Les obstacles apportés maintenant aux rapports sexuels, soit entre crétins, soit entre la population valide et ces malheureux , ne permettent pas d’apprécier aussi fréquemment, et d’une manière aussi concluante qu’on aurait pu le faire autrefois, l’influence de l’hérédité : il reste démontré pourtant que des parents crétins n’ont jamais que par exception des enfants pleinement intelligents : presque toujours le père transmet au fils une empreinte plus marquée de crétinisme ; les bègues , ou les individus congénialemenl privés de quelques uns de leurs sens , sont aptes également à engendrer des crétins , et les prédispositions héréditaires cessent d’être l’objet d’un doute, quand on remarque qu’un certain nombre d’enfants apportent en naissant les traits caractéristiques du crétinisme.

Conditions locales. — Quant aux conditions atmosphériques et telluriques des localités, des observations sanctionnées par le temps, et devenues banales à force de certitude, établissent l’action salutaire ou nuisible qu’elles peuvent exercer sur l’organisme humain.

A toute époque, on a reconnu que les montagnards étaient plus robustes et mieux conformés que les habitants des plaines : on a constaté qu’à hauteur égale l’homme est plus agile et mieux fait, quand il séjourne sur des coteaux et des pentes que lorsqu’il habite des vallées.

Si ces vallées sont basses, tortueuses, circonscrites par des montagnes élevées, la dégénérescence physique de l’espèce s’accroît proportionnellement; les populations se montrent plus rabougries , et les empreintes d’animalité semblent, en elles, plus profondes.

L’humidité est une des causes les plus actives dans le Valais et les Pyrénées. J’ai pu m’en convaincre personnellement, et à plusieurs reprises. Un observateur digne de toute confiance écrivait d’ailleurs, il y a une douzaine d’années : « Ou voit, en remontant la vallée du Rhône, que ce fleuve , dont les débordements sont surtout fréquents en été par'suite de la fonte des neiges, envahit les

terres et force certaines cultures à se réfugier sur la montagne. Le sol, en plusieurs lieux, notamment de Gingolph à Conches, se trouve recouvert d’eau* croupissantes que le Rhône abandonne en rentrant dans son lit, ou de nappes de terrains d’alluvion que la main industrieuse de l’homme s’efforce de ravir au fleuve. Des arbres fruitiers ensevelissent les habitations dans leur feuillage, et les rayons solaires, plongeant, pendant quelques heures du jour seulement, entre des montagnes resserrées, et favorisant ainsi les émanations terrestres, transforment les vallées profondes en des espèces d’étuves dont ils ne peuvent absorber l'humidité. Les effluves marécageux s’y produisent dès lors librement, ce qui détermine des fièvres intermittentes dont la fréquence coïncide, en certaines localités, avec celle du crétinisme.

»Au débouché de la vallée d’Hérins, près du village de Bramois, un torrent qu’on a divisé en de très nombreuses ramifications pour l’exploitation des usines et l’arrosement des prairies, concourt à alimenter l’évaporation humide, produite tant par la disposition insalubre des habitations, la malpropreté des cours et le mauvais état des chemins, sur lesquels croupit un fumier liquide, que par le grand nombre d’arbres fruitiers à larges feuilles dont le terrain est recouvert.

«Celte végétation luxuriante forme autour des maisons une voûte impénétrable û l’air comme aux rayons du soleil, et l’œil séduit semble demander aux habitants une sorte d’accord avec les beautés de la nature; mais il n’y trouve que le frappant contraste d’une population rabougrie, chétive, décimée par la fièvre et flétrie par le crélinisme. »

Toutes choses égales, du reste, la différence de hauteur des lieux apporte des diversités sensibles dans l’intensité de cette affection. Ce fait est tellement connu dans le Valais, qu’on y attribue sa décroissance à l’habitude, beaucoup plus fréquente parmi les paysanes , d’aller habiter la montagne pendant leur grossesse , ou d’y porter les nourrissons prédisposés au crétinisme, afin que leur intelligence s’y développe et que leur corps s’y fortifie.

Une hygiène mieux entendue des localités a, dans ces der-

nières années, contribué à ce résultat. Ainsi, a Sion, bâti en amphithéâtre du sud au nord, la partie la plus haute se compose d’habitations salubres occupées par une population saine et valide. Malheureusement les plans inférieurs sont couverts de maisons humides , obscures , que séparent des rues étroites et qu’habitent des individus chétifs et pauvres. J’ai fait tout récemment dans la petite ville de Rosières (Meurlhe) la même observation relativement h la funeste influence des demeures basses et insalubres. M. Morel, médecin de l’asile de Maréville, qui m’accompagnait dans ma dernière visite à Rosières, poursuit activement ses recherches à cet égard et en a fait l’objet d’un intéressant mémoire.

Des voyageurs, non sans quelque hésitation toutefois, ont attribué le crétinisme du Tyrol il la crudité des eaux, à l’abstinence devin et à l’usage d’un pain dans lequel entrait abondamment la graine de pavot. Plater a fait des remarques identiques dans la Carinthie, et quelques auteurs ont paru donner une place importante dans cette étiologie à la polenta, aux pommes de terre et aux autres aliments peu nutritifs et peu excitants dont se nourrissent les populations pauvres du Valais. Loin de méconnaître l'influence de l’alimentation sur les facultés physiques et morales de l’homme, je n’ai point hésité à déclarer, dans un travail antérieur sur les maladies endémiques, qu’une alimentation constamment la même pouvait faire surgir dans un pays et y rendre permanentes certaines all'ections. L’homme qui se nourrit de lait exclusivement n’offre pas la constitution de celui qui se nourrit de viandes; chez le premier, prédomineront les hydropisies, les engorgements lymphatiques, les scrofules; chez le second, les maladies inflammatoires. Mais j’ajoutai que l’influence attribuée î\ une alimentation trop uniforme me semblait exagérée.

En ce qui se rapporte au crétinisme, mes recherches personnelles ont été assez nombreuses cl me paraissent assez décisives pour considérer l’action du régime comme accessoire ; la majeure partie de nos paysans les plus sains et les mieux constitués n’étant guère mieux nourris que ceux du

Valais L’alimentation la plus grossière est d’ailleurs, de toutes ^influences morbifiques, celle dont l’habitude peut le plus sûrement atténuer l'effet : il est infiniment plus difficile de vivre dans un air vicié, même avec de bons aliments, qu au sein d’un air pur avec les plus insipides legumes. Les couvents de Chartreux en fournissent la preuve. Telle est, enfin, à mon avis, la suprême influence de l’atmospheic, que je n’ai pas craint, dans un écrit récent, de baser mes doctrines pénitentiaires sur ce principe , que l’homme physique vivait presque exclusivement par le poumon , et que, suivant l’ingénieuse théorie de M. Dumas, les plantes et les animaux n’étaient que de l’air condensé. .

Saussure, Fodéré et M. de Rambuteau , alors qu il était préfet du Valais, ont pensé avec raison qu’on ne devait pus attribuer une grande puissance, à la qualité des eaux résultant de la fonte des neiges et des glaciers, car les habitants

des hauteurs sont moins favorisés, sous ce rapport, que ceux de la vallée, et n’ont pourtant pas de crétins. Ils font un usage habituel de ces eaux.

Remarquons , en outre , que le crétinisme a sensiblement perdu dans le Valais de sa fréquence et de son intensité, bien que la composition chimique des eaux soit restée la même. Ce seul fait suffirait à démontrer que cet élément ne peut être

admis comme cause unique , mais seulement comme cause secondaire. A ce point de vue limité , son efficacité ressortirait de la particularité suivante.

A Saillou, qui s’élève à la droite du Rhône , et domine les terrains marécageux que les débordements de ce fleuve alimentent, on 11e trouve, parmi les individus nés et élevés dans ce village, ni fièvres intermittentes, ni goitres, ni crétinisme. O11 constate même, parfois, que les goitreux y guérissent et que l’étal des crétins s’y améliore, quand on les y transporte encore en bas âge.

L’opinion générale rattache celte influence favorable du village de Saillon â l’emploi de l’eau potable, fournie par un petit torrent auquel se relie une source d’eau thermale d’une saveur alramenlaire et que l’on croit ferrugineuse.

M. Renaudin, médecin distingué, m’a donné, sur la ville de Sainte- Marie-aux- Mines , des indications qui, en quelque sorte, condiment et développent les considérations précédemment exposées sur les crétins du Valais.

Située au fond et â l’extrémité d'une étroite vallée, à laquelle des vallées plus petites viennent aboutir comme à un centre commun , Sainte-Marie compte une population nombreuse, disséminée sur un territoire fort étendu et peu productif. La masse agglomérée forme environ la moitié de la commune. Le reste occupe des petits hameaux et des fermes qui n’ont avec la ville de Sainte-Marie, pendant la saison rigoureuse, que des communications assez difficiles. Cette ville, placée à une assez grande hauteur, relativement à la plaine d’Alsace, est encaissée pour ainsi dire entre deux chaînes de montagnes qui la séparent des lieux environnants.

Le climat de Sainte-Marie est âpre et rude, l’hiver y est long et rigoureux ; les variations atmosphériques sont si soudaines qu’elles donnent des températures extrêmes dans le cours de la même journée. La population n’offre point uu cachet homogène, une physionomie commune. On y distingue encore les types originaires de la Lorraine, de l’Alsace, des réfugiés de l’édit de Nantes et des émigrations allemandes. Ces nuances nationales ont survécu au renouvellement de plusieurs générations.

La classe agricole est en général saine et robuste; la classe ouvrière, débile, étiolée, lymphatique. La diathèse scrofuleuse s’y développe à tous les âges , et la caducité y est très précoce. L’un des derniers recensements a donné, sur une population de il, 000 âmes, 61 idiots, 50 idiotes, 27 crétins et 33 crétines.

Des renseignements authentiques démontrent, que le crétinisme était autrefois plus considérable et l’idiotie moins développée. La diminution semble provenir du rapide renouvellement de la population où se confondent sans cesse de nouveaux éléments pris à des contrées différentes. Ce qui appuie cette opinion, c’est que dans une commune rurale voisine, où la population reste stationnaire, les crétins entrent

pour un soixantième dans le chiffre total des habitants.

Par crétins, M.Renaudin entend dire semi-crétins, car le degré complet de cette affection n’existe pas i\ Sainte-Marie ; en revanche , on y observe toutes les nuances du ciélinismc incomplet. Il est peu de familles (jui en soient pleinement exemples. Une sorte de crétinisme accidentel , s attaquant aux femmes, survient parfois de seize à dix-sept ans, après la première menstruation.

Les autres vallées des Vosges ne comptent qu’un très petit nombre de crétins : ils abondent en revanche sur les bords du Rhin. Un faubourg de Strasbourg (la Robertseau ) en était naguère infesté. Leur nombre a considérablement diminué depuis peu d’années , par suite des mesures prises pour faciliter l’écoulement des eaux dans les terrains marécageux au milieu desquels ce faubourg est situé. Ces eaux néanmoins servent encore à alimenter les puits de la Roberlseau.

Dans quelques parties du département de la Meurlhe , cette terrible infirmité sévit de temps immémorial. Sa forme extérieure s’est modifiée, et ses traits se sont affaiblis , sans qu’elle ait perdu toutefois beaucoup de sa fréquence.

J’ai été à même de constater à Rosières des particularités sur lesquelles j’appellerai l’attention de l’Académie.

Cette ville, bâtie sur un sol d’alluvion riche et fertile, au sein d’un vallon ouvert au nord , au sud, à l’est , et que des vignes dominent à l’ouest, contient d’anciennes tourbières cultivées, d’immenses carrières île gypse et de vastes bancs de sel gemme.

Trois sources , celles de Lachappe , d’IIarcompré et de Saint-Jacques, alimentent les habitants d’eaux potables.

La première a donné quelques précipités de sulfate de chaux et de magnésie; mais le carbonate de chaux s’y trouve mêlé en si grande abondance, que l’eau demeure impropre â la cuisson des légumes.

La seconde, dont la saveur est plus agréable, a donné de l’hydrochlorate de chaux et de magnésie combinée avec des sulfates.

La troisième , la seule qui cuise les légumes, est la plus pure; malheureusement elle se trouve h fleur de terre, ce qui permet à des matières animales de s’y associer.

Sur 2,250 habitants, on compte à Rosières 32 crétins 1,42 pour 100, résultat déplorable et frappant , puisque, d’après les relevés statistiques que nous a communiqués 51. le docteur Lcbert, on ne trouve dans le canton deVaud, sur 189,600 habitants, que 408 crétins, soit l sur 464. Il pourrait se faire toutefois que ces relevés eussent été dressés sur d’autres bases, et que M. Lebcrt n’y eût compris que les crétins avancés, tandis que i\I. Morel, désireux de fixer les traits du crétinisme, y eût fait figurer les semi-crétins et les crélineux. La population de Rosières, qui compte d’ailleurs 240 goitreux, ou 1,66 sur 170, offre dans son ensemble un cachet marqué de dégénérescence. En 1840, sur 27 conscrits, 7 ont été réformés, soit pour défaut de taille, soit pour goitres et autres infirmités. Les années suivantes ont amené , de la part des conseils de révision, un nombre à peu près semblable d’exemptions motivées par les mêmes causes.

Il n’est pas rare de voir .4 Rosières des semi-crétins s’unir à des semi crétines, et propager ainsi, par une double hérédité, l’affection dont ils sont atteints. M. Morel, auquel sont dus ces derniers détails, cite un mariage de ce genre qui a produit six enfants, dont quatre malingres et deux rachitiques. Le père et les six enfants ont tous succombé à la plus récente invasion du choléra.

On voit dans une même famille pourtant, ici comme ailleurs, et 4 l’occasion d’autres maladies également héréditaires, à côté de crétins, d’imbéciles et d’idiots, des enfants rigoureusement assujettis à des conditions toutes pareilles d’existence , et cependant bien portants et bien conformés.

Ces malheureux, filles et garçons, vivent du reste au sein d’une misère repoussante, dans un pêle-mêle aussi contraire 4 la morale qu’4 la santé, occupant la même chambre et souvent aussi le même lit. M. Morel mentionne le fait d’une fille de seize ans, atteinte de la fièvre , et qu’il a trouvée couchée avec son frère, âgé de dix-neuf.

Une circonstance à noter est également rapportée par M Morel. La femme du directeur des haras, déjà mère de plusieurs enfants parfaitement sains, se rendit d’une localité éloignée à Rosières, où elle s’établit, devint enceinte et accoucha d’un crétin.

Les gens du pays ont attribué celte particularité déplorable à la vue continuelle d’une jeune crétine que cette dame affectionnait avec une sorte de passion. Tout en attribuant une importance plus certaine à l’influence des localités, cette interprétation ne paraît pas inadmissible , lorsqu’on songe à quel point les impressions de la vue peuvent agir

sur les évolutions de la vie fœtale.

Le docteur Frédéric Stahl , dans un mémoire récemment soumis au concours Monlyon , mentionne un exemple analogue et des plus frappants.

La femme d’un cultivateur de Greltstadt.mèrc de plusieurs enfants avantageusement doués par la nature, éprouva une terreur violente au cinquième mois d’une nouvelle grossesse. Pendant une forte pluie d’orage, elle fut, par hasard, atteinte à la tête d’un coup de pioche, et la foudre, en même temps, tomba près d’elle. On la trouva sans connaissance, étendue par terre. Lors de l’accouchement, survenu à terme, et qui fut régulier , mais difficile , le nouveau-né fit entendre , diton, un vagissement particulier, et ne prit le sein qu’au huitième jour. Il était muet sans être complètement sourd ; sa torpeur intellectuelle était si profonde, qu’il se mordait souventle doigt sans parvenir à le lâcher lui-même, et poussait des cris déchirants jusqu’à ce qu’une main étrangère le lui eût ôté de la bouche.

Du reste , pour ne pas fatiguer l’attention bienveillante de l’Académie , je me bornerai , sur Rosières, à résumer les détails généraux qui précèdent, sans les faire suivre des observations particulières qu’anlérieurement j’y avais recueillies moi-même.

Dans cette ville si tristement privilégiée , le crétinisme semble encore cette fois dépendre d’une simultanéité de causes: clément topographique, habitations insalubres,

mauvaise nourriture, défaut d’éducation, nature particulière du sol et des eaux, influence morale, et surtout hérédité ; car, à côté et au-dessus de toutes les autres conditions, se place la filiation générativo, cause secondaire d’abord, niais devenue nécessairement prépondérante. En effet, quand les influences générales de l’air , de l’eau et des lieux ont appauvri les constitutions et fait éclore le crétinisme, l’hérédité vient en aggraver les caractères, en activer la propagation, et cen tupler ainsi l’effet des causes primitives.

C’est avec toute justesse, suivant moi, que M. Fauconneau- Dufresne a remarqué que les père et mère, vivant au milieu de ces influences, et en ayant été pour ainsi dire saturés, l’embryon, dès les premiers moments de sa formation, devait en éprouver une modification destinée à devenir indélébile.

Pyrénées. — Examinons moins succinctement l’état du crétinisme dans les Pyrénées, car c’est le lieu de France où il prend les développements les plus étendus : c’est là également où j’ai pu faire les observations les plus complètes, favorisé dans mes recherches par la participation bienveillante de M. Hausman, ancien sous-préfet de Saint-Girons , et par celle de MM. les maires et les desservants des diverses localités.

AAngomer, j’ai pu remarquer deux malheureuses filles inégalement atteintes de crétinisme.

L’une d’elles me parut tout à lajt crétine, mais je ne fis que l’entrevoir ; car sa sœur, qui offre l’aspect extérieur des crétineux, l’entraîna hors de ma vue, dès qu’elle soupçonna le motif de ma visite, bien que M. Michel, maire de Saint- Girons, et très aimé dans le pays, m’accompagnât.

La crétineuse prétendit que nous avions des ruses. Au moyen de quelques pièces d’argent et d'une patience à toute épreuve, je parvins à calmer son irritation, mais non à triompher de sa défiance, et je dus m’éloigner avec le souvenir curieux de cette femme qui, sous l’empreinte physique du crétinisme, m’avait montré la susceptibilité soupçonneuse et les emportements de la folie.

La vallép qui s’étend de Castillon à Saint Girons est parcourue dans toute sa longueur par un torrent qui, se grossissant peu îi peu, finit par constituer une rivière. Ce torrent , d’abord composé des eaux réunies du Lez el de la Bouiganc, s’augmente successivement par les eaux qui descendent des montagnes et qui traversent les prairies et les champs cultivés de la vallée. Il contribue, dans son parcours, au mouvement de diverses usines et aux besoins domestiques de toute la population placée sur ses bords. Mais ces populations emploient encore très indistinctement les eaux des sources de fontaine ou de fiitration qui sont plus ou moins à leur portée. Il est donc impossible de suivre, dans toute la longueur de la vallée , les rapports qui peuvent exister entre la nature des eaux et les différents cas de crétinisme, et sans prétendre contester la rigueur des recherches faites par M. Grange, puisque les détails n’en ont pas été publiés, nous doutous cependant que notre confrère ait pu appliquer ses connaissances chimiques à l’analyse des eaux de toutes les sources, de toutes les fontaines, de tous les puits dont font usage ici les familles dans lesquelles se montrent le goitre et le crétinisme.

Je visitai, pour la première fois, en 18Zit, le village d’Audressein. Il est assis au fond d’une vallée, sur un sol d’alluvion, au conflueut de deux torrents, le Lez et la Bouigane. Ce dernier est appelé aussi ruisseau de la Belle-Longue.

Audresseiu est en partie recouvert de grands arbres qui interceptent les rayons solaires, et s’opposent d’une manière très marquée à l’introduction libre et à l’action salutaire des vents qui pourraient y parvenir. Le curé , homme instruit, né dans le pays, m’assura que la vallée où çst située Audresseiu est constamment recouverte de vapeurs assez épaisses pour qu’elles puissent être aperçues de la ville voisine. Les fruits, de belle apparence, y mûrissent, mais ils sont aqueux et ne sauraient se conserver. Le sel, comme le tabac, y est toujours imprégné d’eau, et les bois de construction se recourbent dans cette atmosphère humide.

Des deux torrents, l’un, le Lez, qui part de la vallée de

Biros, donne îi la consommation une eau claire, attrayante et salubre. L’autre, la Bouigane, qui, avant d’atteindre Audrcssein, traverse la vallée h laquelle la durée de son parcours et la magnificence de ses prairies ont valu le surnom de Belle-Longue , est loin d’otTrir une égale limpidité. Ses eaux, dont le cours est infiniment moins rapide que celles du Lez, et s’écoulent sur un fond schisteux, sont louches, troubles, et, pendant l’été, presque tièdes. Elles contractent en peu de temps , dans les pots de terre où on les renferme , une saveur vaseuse très prononcée, et elles semblent fades lorsqu’on les boit dans leur lit même.

Suivant la proximité, les habitants consomment indifféremment l’eau de ces deux rivières ; mais les plus intelligents d’entre eux n’emploient, dans aucun cas, pour boisson, les eaux de la Bouigane. Ajoutons qu’il est reconnu, par une observation populaire et constante, que les truites qui en proviennent sont moins savoureuses, moins fermes et moins estimées que celles du Lez; elles diffèrent même par leur aspect extérieur. Tout récemment, dans la Somme, j’ai observé le même fait, se rapportant aux mêmes causes.

La différence remarquée dans la qualité des eaux du Lez et de la Bouigane et dans la valeur respective des poissons qu’on y pêche m’a été expliquée d’une manière satisfaisante par l’examen des localités.

La Bouigane, je l’ai dit, traverse la Belle-Longue , fertile vallée toute couverte de prairies. Ces prairies, qui nourrissent de nombreux animaux, ne Battent aulantle regard que parce qu’elles sont constamment arrosées parles eaux qui descendent de la montagne pour se perdre dans la rivière, après avoir séjourné sur ces prairies ou les avoir sillonnées par un écoulement peu rapide; aussi n’arrivent-elles au confluent des deux cours d’eau que chargées de vase, de débris végétaux et de particules animales putréfiées.

Audressein est incontestablement le village de toute la vallée le plus maltraité par le goitre et le crétinisme. J’ai pu y recueillir l’observation très détaillée de plus de vingt individus très avancés dans le genre de dégradation qui nous

occupe, et j’ai spécialement insisté sur les conditions relatives à la nature et à la distribution des eaux dans ce village, parce qu’on y remarque une particularité faite pour corroborer l’opinion des auteurs qui regardent comme très importante, dans la production du goitre et du crétinisme, la composition des eaux dont les populations font habituellement usage. J’ai été, je l’avoue, frappé du rapport qui existait ici entre l’emploi d’eaux plus ou moins pures et l’absence , la rareté ou le développement excessif de ces deux maladies.

A Audressein, en effet, la partie du village située sur les bords de la Bouigane semble évidemment moins salubre que celle placée en regard de Caslillon et occupant les bords du Lez. La population riveraine de la Bouigane, qui fait presque exclusivement usage de ces eaux, m’a paru en général plus chétive et d’un aspect plus souffreteux que celle qui habite la partie opposée du village. On y rencontre plus de goitreux et un plus grand nombre de crétins; mais je me hâte d’ajouter que de ce côté, la vallée se trouve plus déprimée, plus rétrécie, plus abritée, et que certaines habitations, celles-là même où les crétins abondent, sont adossées au coteau sur la rive gauche de la Bouigane, et sont par conséquent moins ventilées. Sur les bords du Lez, au contraire, la vallée a plus d’étendue en longueur, et se prolonge entre des montagnes escarpées et arides. Les eaux du Lez coulent rapides sur un fond rocailleux. Leur cours est plutôt activé que ralenti par les obstacles qu’elles rencontrent ; car, momentanément arrêtées par des fragments de rochers éboulés des montagnes voisines, ellesretombenl écumeuses en petites carcadcs, comme si l’on se fût efforcé de rendre leur course plus impétueuse à l’aide d’écluses artificielles. Ce mouvement actif et saccadé des eaux, en les chargeant d’une certaine quantité d’air , les rend non seulement plus convenables à la boisson , mais il doit encore agir favorablement en établissant un courant d’air continuel dans le fond des vallées qu’elles parcourent, et certainement à Audressein, sur les rives du Lez, soit par cette dernière cause, soit par la direc

lion particulière de la vallée H la disposition des rochers dont (die est formée, on respire un air et plus vif et plus puissamment renouvelé que sur les bords moins abrupts de la Bouigane.

Des remarques analogues, ainsi que nous en avons personnellement acquis la conviction, peuvent s’appliquer aux localités, tant dans le Valais que sur les bords du Rhin, ei it la ville de Rosières dans le département de la Meurlhe.

Du reste, si j’ai rencontré à Audressein les traits marqués du crétinisme, son développement toutefois ne se présentait ni sous une forme aussi complète, ni sous un aspect aussi repoussant que dans les montagnes du Valais.

Audressein contenait plusieurs octogénaires, des nonagénaires même, et les hommes non entachés de crétinisme, par une étrange particularité, y semblaient doués d’une notable intelligence. D’instituteur de la commune m’apprit qu’en général tous les enfants sains se distinguaient par une mémoire sûre et par une aptitude marquée. Les crétins des Pyrénées m’ont paru, en outre, moins voraces et surtout moins salacieux. C’est en ce lieu cependant que j’ai eu l’occasion de voir une crétine mère , étrangère au sentiment maternel, indifférente à tout , si ce n’est à la faim et aux rapprochements sexuels. Celte fille, âgée de dix-sept ou dix-huit ans , était l’une des crétines les plus avancées du village. Son enfant , déjà entaché de crétinisme , grêle et chétif à l’excès, eût succombé il l’inanition , sans l’assistance de quelques femmes charitables. Il n 'était allaité que lorsqu’on l’attachait au sein flétri de sa mère, et le lait qu’il y puisait, peu abondant, clair et séreux , ne pouvait être pour lui un aliment salutaire.

Distante d’un quart de lieu d’Audressein, la petite ville de Castillon est une localité salubre où le crétinisme cesse de se montrer endémique. On y voit cependant quelques enfaids idiots et un plus grand nombre de goitreux. Le plan de Castillon est moins abaissé qu’Audressein , et son exposition solaire plus favorable. Castillon diffère encore d’Audressein par la nature du sol, à la fois schisteux et calcaire

enfin, le vallon sur lequel cette petite ville s’élève est spacieux et balayé par les vents, tandis qu Audicssein- se trouve, au confluent de deux rivières, adossé au coteau et complètement privé, par l’abri que ce coteau lui procure, de la ventilation de la vallée.

Ce premier examen fait , il importait de rechercher si , suivant l’opinion établie dans la contrée, le nombre des crétins diminuait, et même si cette affection ne finissait point par s’effacer à mesure qu’on atteignait les points exhaussés du sol.

Ayant dépassé Castillon, je remontai la vallée de Bethmall et gagnai le village d’Arien. J’éprouvai, en m’élevant sur ces hauteurs, ce sentiment de bien-être, si heureusement décrit par J. -J. Rousseau dans cette phrase éloquente : « Je doute qu’aucune passion violente , aucune maladie de vapeur pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l’air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale. »

Pour mon compte, je restai frappé de l’opposition des deux natures qui caractérisaient la vallée de la Belle-Longue, que j’avais parcourue précédemment, et la vallée de Biros que je parcourais alors. La première, verdoyante, ombragée, productive, mais humide, donnait asile à une population étiolée, triste et languissante; la seconde, moins fertile, plus agreste, plus primitive, étonnait le regard par des flots de lumière et de vie. A ce point de la vallée, tout eu effet trahit une vitalité plus énergique. Les végétaux exhalent un parfum plus pénétrant; les animaux sont plus nombreux et plus agiles. Celte population d’êlres grossièrement ébauchés , rabougris, au teint blafard, à l’œil hébété, aux lèvres pendantes, a disparu pour le voyageur. J^es hommes qu’il rencontre sont sains, robustes, actifs, et rappellent exactement par le costume, le maintien, la démarche, la conformation des jambes, les belles populations catalane et basquaise. Les femmes, mieux partagées encore, sont grandes et pourtant gracieuses; la blancheur de leurpe.au, l’éclat de leur teint, la r égularité

parfaite de leurs dénis seraient en tous pays îles objets d'admiration. Leur fécondité est générale; les enfants, à leur tour, se distinguent par leur vigueur et leur beauté. On voit qu’ils respirent en naissant un air pur, cl que le lait qui les nourrit est sécrété par des organes sains et des mamelles énergiques.

Il faut ajouter néanmoins que, dans celte vallée salubre , et sur la pente rapide qui va deCastillon à Bethmall , on peut observer encore , entre autres au village d’Arien , sinon le crétinisme à aucun degré, du moins un certain nombre de goitres. Mais ce gonflement de la glande thyroïde est purement local; il ne se rattache à aucune disposition générale de l’économie , et nulle part il ne m’a semblé plus complètement indépendant de toute affection scrofuleuse.

Dans le village d’Avet, placé à la même hauteur, mais plus avant dans la vallée, le bronchocèle disparaît absolument, et la grosseur insolite du cou ne dépare plus , par le désaccord qu’il fait naître, l’ensemble régulier d’une constitution puissante.

Il y a toutefois, dans ce fait du goitre cessant tout à fait d’exister au sein d’une population en apparence identique , une anomalie dont il convient de rechercher dès à présent l’explication.

Or, entre les villages dont il s’agit, il y a presque identité dans les conditions de l’air et dans celles des lieux; elles ne diffèrent qu’en un seul point : le village d’Arien est un peu plus abrité que le village d’Ayet; en outre, les eaux qui servent dans chacune de ces localités aux usages journaliers de la vie , bien que provenant de la même source, affectent, à certains égards, des qualités fort différentes.

A Ayet, les habitants recueillent et utilisent les eaux à leur sortie même du sol; elles sont fraîches, limpides et sans saveur appréciable. Les habitants d’Arien les reçoivent pour ainsi dire de seconde main; elles traversent des prairies pour leur arriver, et, tout en conservant une certaine transparence, elles perdent naturellement dans le trajet de leur fraîcheur et de leur pureté.

En examinant les sources, j’ai pu noter un fait important. Les eaux s’écouleuleu gouttelettes par les fissures cl un 10cher dont l’orifice est entouré de plantes et de mousse ; mais leur quantité est trop restreinte pour qu’elles puissent être généralement utilisées. Les personnes intelligentes de la localité recueillent ces gouttelettes pour s’en rafraîchir en passant. L’eau communément employée sort du sol au moyen de tubes de fer, et jaillit en deux fontaines superposées au-dessous du chemin inégal et raboteux qui mène a Ayet; mais ces eaux, qui coulent fi flot large et rapide, n ont ni la limpidité cristalline , ni l’agréable saveur des gouttelettes du rocher, car elles ont traversé les prairies et séjourné sur des terres grasses, cultivables, productives, et dès lors au milieu de certains débris tant végétaux qu’animaux; circonstance importante, à mon avis, que j ai déjà signalée et sur laquelle j’insiste de nouveau , mais sans prétendre aucunement lui attribuer une influence exclusive.

Page 1