‹ Mémoire sur le goître et le crétinismeChapitre 3 sur 4 · Troisième partie · texte numérisé non relu

Troisième partie

Je me suis, jusqu’à présent, borné à entretenir l’Académie du crétinisme endémique, c’est-à-dire de la forme la plus saisissante et du caractère le plus grave de cetle affection, puisqu’ils se lient non seulement chez les individus qui en sont atteints, a la dégradation générale de l’économie, mais encore à des dispositions morbides très accusées parmi les populations au seiu desquelles cette maladie se développe.

Crétinisme sporadique. — Le crétinisme sporadique n’offre point des traits aussi hideux, des conditions aussi fâcheuses, et bien qu’une mention lui soit due nécessairement, et qu’il faille réclamer pour ceux qui eu sont affectés les mesures de protection dont l’existence du crétinisme endémique rend l’adoption indispensable, je me restreindrai en quelque sorte à la citation d’un exemple de crétinisme isolé que j’observai, avec d’honorables confrères, à Phospice de la Salpêtrière en 18A2, dans le service de M. Falret.

Joséphine L..., alors âgée de vingt-six ans, née, disait-on, de parents sains, à Charoune, près Paris , au milieu d’une population entièrement exemple de crétinisme et de goitre, présentait, par sa taille exiguë, ses membres courts et ramassés, l’obliquité des yeux, son nez brisé à la racine, tous les principaux caractères physiques de cette première affection. Son cou était, en outre, chargé d’une tumeur volumineuse.

L’intelligence obtuse et lente de cette iillese trouvait correspondre, ou peu s’eu faut, à la moyenne observée chez les crétines des Alpes et des Pyrénées : elle possédait une ébauche des facultés intellectuelles et morales, avait des sensa-

tions exactes ; pouvait, daus une sphère étroite et sur des objets ordinaires, se rappeler, comparer, juger, raisonner. Elle montrait de rattachement pour ceux qui lui donnaient des soins, et de l’aversion pour les personnes dont elle était

maltraitée (1).

Daus l’observation de Joséphine L. on le voit, le crétinisme est devenu moins repoussant; il y a dans les formes extérieures iuiinirnent moius de dégradation; la constitution générale ne s’éloigne qu’insensiblement de l’état ordinaire ; l’intelligence subsiste dans certaines limites, et toute sensibilité affective n’est pas éteinte.

(i) Cette observation a été complétée et rectifiée par des recherches toutes récentes, faites par moi au village de Charonne , où j ai recueilli les informations suivantes :

Ce cas de crétinisme sporadique n était point isolé dans la famille. Joséphine avait dix frères et sœurs, dont trois morts en bas âge, sans qu'il m'ait été donné de savoir à quelle maladie ils ont succombé. Parmi les sept survivants cinq encore existants , ne sont pas entachés de crétinisme, mais un frère et une sœur de Joséphine avaient , avec elle, une ressemblance très marquée. Ils étaient petits, trapus, peu intelligents et goitreux. Joséphine a été emportée, en 1847, par une pleuro-pneumonie , pour le traitement de laquelle elle n’a consenti a accepter aucun secours. Blottie dans son lit, immobile et silencieuse, elle refusait même le bouillon et la tisane qui lui étaient offerts, et rien n’a pu vaincre son obstination.

Sa sœur , goitreuse , ayant subi à l’hôpital Saint-Louis, au dire de toute su famille, l’extirpation de son goitre, est morte des suites presque immédiates de cette opération. Le frère, entaché de crétinisme, n a survécu que très peu de temps à l’une et à l outre.

La mère de cette nombreuse famille est une villageoise robuste , née à Romainville , et aujourd’hui sexagénaire. Le père, né à Charonne même, où il exerçait l’état de cultivateur , était de petite stature, et , à ce qu’on assure, avait dans le visage une expression tellement excentrique, un aspect si singulier , qu’il avait reçu , dans son pays natal , le surnom de Têie de clud. Je n’insisterais pas sur cette circonstance si elle ne semblait elle-même se rattacher à une condition héréditaire. I.amère de L..., et par conséquent la grand’mère de trois crétins , se distinguait, en effet, à ce qu’affirment les personnes dont elle a été particulièrement connue , par la même expression bizarre de physionomie qui caractérisait son fils, elle avait la taille petite et ramassée , et la peau terreuse.

On ne sait rien de catégorique sur le lieu de naissance de celte

Ce infime ensemble nffaibli de caractères doit nécessairement se retrouver dans les différents cas de crétinisme sporadique, grâce à l’absence des causes générales auxquelles est due l'endémicité de cette affection, et qui, en altérant radicalement l’organisme, impriment alors au crétinisme un si profond cachet de dégénérescence et d’abjection.

Goitre. — Le goitre, ainsi que le crétinisme, peut se produire dans la double condition de l’élatsporadique et de l’endémicité.

femme, qui vécut jusqu’à quatre-vingt-sept ans; tes uns la font naître à Rosny , d’autres en Bourgogne , et l’on compte parmi ces derniers l’homme le mieux informé de la commune. Les recherches les plus attentives, pratiquées sur les registres de l’état civil , n’ont pu fixer ce point important.

Un de mes confrères , habitant la localité, m’a donné l’assurance qu'il ne s’était produit à Charonne aucun autre cas de crétinisme, et que le goitre y était tout à fait exceplionnel.

Il ne m’en a été signalé, du reste , que trois cas dans le village.

Un fait, également recueilli à l’hospice de la Salpétrière, qui, à première vue, a pu sembler se rapprocher du précédent , et qui , en définitive , n’est point un cas de crétinisme , mais simplement d'idiotie ordinaire , ou plutôt d'imbécillité compliquée de divagations maniaques, de goitre et d'épilepsie, m’a été communiqué par notre collègue M. Baillarger.

« Mouton, née à Martigny, dans le Valais , âgée de cinquante-trois ans.

» Grands-pères et mères nés en France.

» Père né à Besançon , la mère à Chartres.

» Un frère ,mort à trois ans, avait un petit goitre. Une sœur est goî- » treuse. Une autre n’est ni crétine ni goitreuse.

» Mouton, qui a été longtemps atteinte d’épilepsie, porte un petit » goitre. Elle est un peu sourde et articule très difficilement.

» L’intelligence de cette fille est très faible; il lui est impossible de » nommer de suite les douze mois de l’année. Elle a des idées d’ambi- * tion , et assure avoir quatre enfants , un roi , un empereur , une reine, n Elle serait accouchée un grand nombre de fois depuis qu’on aurait » mis un rat dans son lit.

» Le crâne est bien conformé ; le front large et assez haut. »

Ce fait accuse d’abord une singulière particularité; c’est qu’il a été observé sur une femme née dans le Valais , et d’où le goitre a très bien pu être imporlé. Il démontre ensuite à quel point il est nécessaire d’établir entre le crétinisme , l’imbécillité et l’idiotie , une ligne de démarcation tranchée ; il prouve , enfin , combien peu il est permis de voir dans le goitre un des caractères constitutifs du crétinisme.

Sporadique, il acquiert en général moins de volume et ne forme, à vrai dire, une affligeante infirmité que par la gène qu’il occasionne et l’ai teinte qu’en reçoit la beauté des formes, surtout chez les femmes qu’il atteint plus fréquemment.

Le goitre sporadique sollicite pourtant l’attention, car il est d’observation constante qu’il tend se généraliser. Sa transmissibilité même a été admise par un grand nombre d’auteurs, et notamment par Fodéré. Contrairement à cette opinion, M. Odet, médecin valaisan, a soutenu que le goitre n'est point héréditaire, mais entièrement accidentel, et qu’il n’avait, dès lors, aucune influence sur les générations îi venir. On conçoit que si cette affirmation tout isolée reposait sur un fondement sérieux, elle viendrait ajouter un nouvel élément au diagnostic différentiel du goitre et du crétinisme. Ce qui paraît incontestable, c’est que le goitre, uni au crétinisme, devient, dans la généralité des cas, aussi évidemment héréditaire que celte dernière maladie.

Un fait acquis également, c’est que le goitre, dans certaines localités a passé à l’état endémique de sporadique qu’il avait été d’abord.- On a observé cette transmutation en France même, et dans une époque assez rapprochée, pour que les traditions .’icet égard ne puissent demeurer incertaines. J’ajoulerai à cette particularité trop peu connue de l’endémicité accidentelle du goitre, une circonstance plus ignorée encore et plus notable : c’est le caractère pour ainsi dire épidémique qu’il est susceptible, en certains cas, de revêtir. On l’a vu quelquefois sévir avec rapidité sur un assez grand nombre de personnes, disparaître peu à peu, par suite d’un traitement individuel , sans laisser trace de son passage. Ces deux conditions essentielles suffiraient à elles seules pour tracer une ligne de démarcation profonde entre le goitre et le crétinisme, puisque cette dernière affection est plus rarement sporadique, se rattache à des dispositions générales de l’économie auxquelles le goitre reste étranger, et ne se propage, en aucun cas, de manière à prendre le caractère d’une épidémie.

Caractères différentiels. - Ce n’est pas, d’ailleurs, sous le

rapport do la maladie, mais eu égard seulement à la communauté de l’étiologie, que je m’occupe ici du goitre. Je ne m’astreindrai donc pas à en rappeler les caractères pathologiques : je remarquerai simplement, comme diagnostic différentiel, que le goitre se trouve associé souvent à une santé parfaite et à une portée d’esprit remarquable. En Piémont , en Savoie, en Lombardie, dans une foule d’autres localités, se rencontrent des hommes affectés de goitres, et qui possèdent les plus rares talents. J’ai, quant à moi, connu des personnes goitreuses douées d’éminentes facultés intellectuelles.

Quelle que soit la distance que cette condition, vraiment majeure, mette entre le goitre et le crétinisme, il est convenable de se demander si, toutes les fois que la première aff ection existe, il y a, sinon commencement de crétinisme, du moins tendance à cette affection. En répondant nettement par l’affirmative, je ne démens rien de ce que j’ai avancé sur la diversité des deux états.

Voici pourquoi.

Suivant la définition que j’ai proposée, le crétinisme consisterait dans une hydrocéphalie diffuse ou dans un œdème cérébral. Tant que cette maladie ne s’est pas nettement dessinée, les individus affectés de goîLre restent dans les conditions des habitants de la contrée, déjà placés sous la dépendance de la constitution générale qui prédispose au crétinisme et peut y conduire.

Le crétinisme ne commence réellement que là ou le cerveau est modifié dans sa contexture ou tout au moins comprimé par de la sérosité. C’est à ces modifications organiques qu’il faut également rapporter, comme effets consécutifs, certains arrêts de développement, les altérations osseuses elles-mêmes, l’obtusion des sens, en un mot tous les grands phénomènes de la maladie.

Les goitreux, dans les localités endémiquement crétineuses, sont disposés , pour ainsi dire , au crétinisme , comme les tempéraments sanguins le sont aux phlegmasies , et les constitutions appauvries aux scrofules.

[1 est enfin :i remarquer que si les crétins ne sont pas tous goitreux , ils présentent d’ordinaire ces deux affections réunies.

On a rattaché le goitre et le crétinisme, comme toutes les maladies endémiques, aux trois conditions fondamentales de l’air, de l’eau et des lieux : ces conditions ont été exposées dans les premières pages de ce mémoire.

Question des eaux. — La question des eaux, cependant, eu égard à l’énorme prépondérance qui lui a été tout récemment attribuée, et ît la grande importance que je lui ai moimôme accordée à un autre point de vue (celui de l’altération qu’elles éprouvent en parcourant des terres cultivées) , doit naturellement reparaître dans ce travail , au moment où je touche h ses conclusions.

Après l’énumération des causes qui semblent avoir action sur la production du crétinisme, la Commission piémontaise a repris isolément chacune d’elles et montré par des exemples combien peu on leur devait accorder de valeur et d’eflicacité. La question des eaux, qu’elle a considérées soit comme eaux d’arrosement, soit comme eaux potables, est la seule dont elle ait élevé l’importance, et sur le compte de laquelle elle se soit prononcée avec moins de vague et d’hésitation. Remarquant que les vallées alpestres infectées par le crétinisme sont arrosées dans toute leur longueur par des rivières ou par des torrents considérables qu’alimente la fonte des neiges et des glaces, la Commission a conclu que la présence de ces eaux et les conditions qui s’y rattachent prédisposaient à celte maladie. Ces conditions se rencontrent plus spécialement sur le versant occidental de la chaîne principale des Alpes. D’une part, là où des digues n’existent pas, les eaux, en grossissant, débordent et inondent les basfonds des vallées qu’elles transforment en d’immenses marais ; d’autre part, là où des digues existent, les propriétaires des anciens marais, y trouvant une abondante et facile récolte d’algues et d’autres plantes marécageuses appelées blaches , qui y croissent spontanément et fournissent un excellent engrais, n’ont pas cru devoir les mettre en culture

Ces eaux occasionnent ainsi un double dommage, tant par les vapeuis végétales et les miasmes qu’elles exhalent incessamment, que par la privation de travail et l’excès de misère qui en découle pour un grand nombre d’habitants. La situation comparée des pays soumis à ces causes d’insalubrité, avec ceux qui en sont exempts, a constaté pour ces derniers, au dire de la Commission , une évidente amélioration dans l’aspect général des populations et un très sensible affaiblissement du crétinisme.

Un habile chimiste, RI. Grange, auquel je reprocherai, sous le rapport médical, d’avoir uni trop intimement le goitre et le crétinisme, a déclaré officiellement et, je le répète, trop aventureusement, à mon avis, que la production de ces deux maladies demeurait étrangère aux conditions de latitudes, de hauteurs, de climats, et, comme cause déterminante, aux circonstances d’habitation, de pauvreté, etc.; qu’enfin la présence du crétinisme et du goitre lui semblait immédiatement liée à celle de la magnésie clans les aliments et les boissons.

Il a pensé qu’un effet tout contraire était produit par la présence de l’iode, et que la substitution des boissons iodées aux boissons magnésiennes suffirait à la guérison de ces maladies.

Cette dernière opinion est également celle de RI. Chatin, qui s’est , à cet égard , livré aux recherches les plus importantes.

Plus d’un fait pratique me porterait à agréer jusqu’à un certain point la dernière de ces assertions, et je suis pleinement d’avis que l’emploi de l’iode est très efficace dans le traitement du goitre. RI. Dugast, dans une communication récente, a bien voulu me signaler les avantages obtenus , pour la guérison de cette affection , de la source iodurée , mais en même temps, à la vérité, bromurée et sulfureuse, de Challes. Une jeune personne atteinte depuis une année d’une hypertrophie du corps thyroïde, et qu’il avait traitée vainement par les pommades iodurées, le sachet de Breslaw et le collier de Morand , a été presque entièrement guérie après

l’administration de la quatrième bouteille d’eau de Challes.

Je suis, en outre, disposé à croire que l’iode pourrait être utilisé dans le traitement du crétinisme. Je dis utilisé, ce qui signifie que cet agent doit faire nombre, et rien de plus, dans l’ensemble des moyens propres à combattre cette hideuse maladie.

Quant à la magnésie et aux sels magnésiens, ils ont passé jusqu’à ce jour pour offrir une grande innocuité. On n’a, en effet, signalé en eux d’autres propriétés médicinales que celles soit d’absorber ou de neutraliser les liquides répartis dans les voies digestives, et surtout ceux empreints d’acidité, soit d’agir comme purgatifs quand on les administre à haute dose.

La magnésie , en outre , a été trouvée dans les eaux de Laxou, près Nancy, et dans celles de Rosières (Meurthe), en des 'Conditions pour ainsi dire identiques , et, comme le fait s’est produit dans toutes les analyses chimiques jusqu’à ce jour publiées, en proportions très minimes. Or ou ne rencontre à Laxou aucun crétin; mais les goitreux y sont très nombreux. A Rosières on constate l’existence simultanée du goitre et du crétinisme. Ce rapprochement seul démontrerait que si les eaux magnésiennes ont pu produire, ici seulement le goitre, plus loin le goitre et le crétinisme, il a fallu nécessairement, pour développer en un endroit l’affection la plus simple , tandis que toutes les deux, et en particulier la plus grave, ont pris naissance à une distance de sept lieues à peiue, que l’action d’autres causes générales soit venue s’unir à celle de la magnésie, la compléter, et très probablement aussi la dominer.

Il faut encore tenir compte qu’en attribuant d’une manière absolue à l’influence de cet agent chimique le développement de ces maladies, on demeure impuissant à expliquer pourquoi le goitre, et surtout le crétinisme, ont manifestement diminué dans la petite ville de Rosières , où l’eau magnésienne sert toujours à la boisson des habitants et où l’on n’a lait , pour loule modification sanitaire , que donner aux cours d’eau qui inondaient le pays un écoulement plus ra-

pide el au sol plus de sécheresse. Le même fait a été observé dans l’un des faubourgs de Strasbourg. Ces remarques concernant les sels magnésiens , jointes à la faible proportion dans laquelle ils peuvent se trouver associés aux eaux dont les populations crétineuses font usage , jettent, suivant moi, un grand doute sur le degré d’action que l’on vient de leur attribuer. En effet, les examens chimiques jusqu’à présent publiés indiquent seulement des traces de magnésie , ou plutôt de sels magnésiens, tels que les chlorures, les carbonates et les sulfates, dans les sources et les torrents auxquels on rapporte la production du goitre et du crétinisme. Les auteurs ou les propagateurs de cette doctrine ne nous disent point, d’ailleurs, quel est le degré comparatif d’importance des différents sels magnésiens dans cette production, ni même en quelle proportion ils doivent se présenter, soit dans les terrains, soit dans les eaux pour que leur action devienne efficace.

On n’ignore pas que les sels magnésiens se dissolvent avec une grande difficulté ,et que la magnésie pure est considérée comme presque insoluble. Les recherches de Kirwan, déjà anciennes, mais authentiques, ont constaté qu’il faut la soumettre , pour en dissoudre une seule partie, à l’action de 7,900 parties d’eau, à une température de 10 degrés.

L’opinion professée par R1. Roussingault, et relative à la présence ou à l’absence de l’oxigène dans les eaux potables m’a, je l’avoue, inspiré jusqu’à ce jour plus de confiance.

La question concernant la présence de l’iode ou des iodures, présence à laquelle M. Grange a assigné une influence directement opposée à celle de la magnésie , n’a point été présentée, malgré les beaux travaux de RL Chatin, avec plus de certitude et de précision. J’admets sans difficulté que l’iode agit favorablement dans le traitement du goitre. J’admets, en outre, qu’il peut avoir de l’utilité dans celui du crétinisme, au pointue vue d’une médication individuelle, mais celte donnée ne me semble pas suffisante pour qu’il soit permis de conclure de son efficacité au point de vue de l’hygiène publique et des secours généraux réclamés par toute

une population, ainsi que cette nécessité se fait sentir pour combattre le crétinisme. Dans quelles conditions, d’ailleurs, l’intervention de l’iode doit-elle se produire? Sera-t-elle plus salutaire dans les eaux ou dans les aliments? Dans quelle mesure quantitative doit-elle apparaître ? Peut-elle, concurremment à la magnésie, se rencontrer dans les teirains ou les eaux de certaines localités? Quel doit être, dans ce cas, leur rapport proportionnel pour que les sels magnésiens cessent de nuire et que les iodures acquièrent une action bienfaisante, une incontestable efficacité?

M. Grange a-t-il suffisamment répondu aux points les plus importants de ces questions, en proposant, en définitive, pour guérir le goitre, de mêler, en Savoie, par exemple, au sel ordinaire un dix-millième d’iodure de potassium ?

Je ne crois pas devoir terminer ces nouveaux développements sans consigner ici un fait emprunté aux tableaux de la Commission piémontaise , et qui doit appeler un examen attentif et sévère sur les déductions qu’on a pu tirer de la composition chimique des eaux, même relativement àT action des eaux iodurées.

Après avoir constaté que l’eau de la citerne d’Antignano, dont font usage des personnes affectées de goitre à un degré plus ou moins saillant, contient une quantité légère de chlorure de sodium, de calcium et de sulfate de chaux, une matière organique abondante et des iodures en petite quantité ; qu’une seconde citerne, dont s’alimente une famille de goitreux et de crétins, a offert h l’analyse des indices de chlorure de sodium, de calcium et de nitrate de chaux, une matière organique également abondante, et aussi une très faible partie d’iodures , la Commission remarque qu’une source naturelle d’un puits de citerne dont la composition chimique est identique sert à la consommation de nombreuses personnes, et qu’aucune d’entre elles, sans exception, n’a été atteinte de goitre ni de crétinisme.

Je ne veux pas, d’ailleurs, sur cette grave question, devancer les faits; je me borne à en réclamer de nouveaux, h demander l’examen des assertions qui se produisent aujour-

rt'lnii, et si je repousse les propositions de iU. Grange comme trop absolues, j’attache plus d’importance qu’on ne le fait communément, et dans le cas dont il s’agit, à la composition des eaux. Je consens à reconnaître, en outre, qu’un agent quelconque peut acquérir, avec le temps, une certaine efficacité, s’il est habituellement introduit dans les aliments et les boissons, même h très petite dose , mais dans des conditions telles pourtant que la raison puisse les admettre et l’analyse chimique les préciser : ce qui est à faire encore.

Dans un établissement public voisin de Paris , le goitre, après s’être montré à plusieurs reprises autrefois, et avoir disparu pendant de longues années, sans que l’on ait pu apprécier la cause de son développement et de sa disparition, a reparu subitement, et a atteint, bien qu’avec peu d’intensité, une vingtaine de sujets. Cette réapparition semble avoir coïncidé avec la consommation, dans l’établissement, d’eaux provenant d’un puits artésien, ou tout au moins de celles en usage dans celte localité, et qu’on avait cessé de prendre à la Seine.

Toutefois une analyse récente, et des plus authentiques, de M. Regnauld, a démontré que l’eau dont on fait usage dans ce grand établissement est chargée d’une forte proportion de carbonate de chaux, que la proportion des sulfates de chaux et de magnésie y est très faible, et celle des chlorures de calcium et de magnésium tout à fait insignifiante.

Ces caractères chimiques, on ne l’ignore pas, ne sont aucunement défavorables ; car, dit M. llègnauld, si l’absence ou la proportion très minime des sulfates et des chlorures est une condition excellente , la présence d’une proportion élevée de carbonate de chaux et d’un assez notable excès d’acide carbonique pour aider à la dissolution de ce sel est considérée par tous les hygiénistes connue très propre à favoriser les phénomènes de la digestion.

Ensemble des causes et moyens de traitement. — En résumé , l’ensemble des éléments producteurs du crétinisme peut se renfermer avec précision, comme le fait le Rapport sarde, dans la division suivante :

1° Causes locales permanentes, résultant de l’aliuosphère, du sol et des eaux.

2" Causes accidentelles , dérivant des mœurs, des habitudes privées, de la manière de vivre et de l’éducation.

3° Causes individuelles , auxquelles on doit rapporter les particularités de conception et l’hérédité.

L’étude et l’énumération seule de ces causes font pressentir les moyens de traitement et les mesures hygiéniques d’une convenable application.

Parmi les essais tentés pour combattre individuellement l’action des causes locales permanentes, ceux qui ont agi favorablement se sont réduits ù une tonification générale de l’économie : tels sont l’emploi de l’iode, l’usage des eaux ferrugineuses, et, en particulier, le changement de lieu et le séjour sur de hautes montagnes. Toutefois l’application de tels moyens n’est pas toujours praticable. On trouve rarement des sources iodées ou ferrugineuses; et il serait d’ailleurs difficile d’astreindre une population entière à s’en servir. D’autre part, la migration complète d’une population crée une difficulté insurmontable. Les personnes riches peuvent sans doute procéder îi ce changement de lieu, mais les pauvres ne sauraient abandonner, temporairement même, l’endroit où ils possèdent une habitation et des ressources d’existence. On doit en outre remarquer que , dans les pays montagneux, les localités basses et enfermées sont les plus productives et les plus favorables ii l’agriculture. De tels moyens seraient donc limités, restreints, purement accessoires. C’est dans la modification des localités nuisibles qu’on doit chercher le vrai remède à la maladie.

Il s’est rencontré plusieurs fois dans les travaux d’assainissement qui viennent changer, contre le vœu des habitants pour ainsi dire, la configuration du sol. Abattre une partie des grands arbres qui recouvrent les terrains; donner aux eaux un écoulement plus rapide ; endiguer les torrents, dessécher les marais , démolir les habitations insalubres , et obliger les habitants à choisir des emplacements plus favorables , telles seraient les mesures d’hygiène publique de

première nécessité. Malheureusement, quand on songe que le goitre, et le crétinisme surtout, sévissent en général dans des pays pauvres; que le gouvernement sera forcé d’exécuter à ses frais les travaux, les habitants manquant matériellement de toute ressource, et moralement de toute énergie; que, d’ailleurs, l’emplacement des villages actuels a été choisi en vue des terrains cultivables environnants , de la proximité des routes, d’ordinaire placées dans le voisinage des cours d’eau et le fond des vallées , on s’arrête devant l’importance des obstacles et des sacrifices.

Je me hâte pourtant de faire observer que, dans ces grands travaux d’assainissement, le concours des crélins eux-mêmes pourrait être très favorablement utilisé. Allégement pour le Trésor, cette mesure agirait encore comme traitement de leur maladie. Le pays récupérerait ainsi une petite partie des dépenses auxquelles le conduirait sa pitié pour leur infortune. Les résultats inespérés qu’on a pu obtenir de l’emploi des idiots ordinaires à des travaux agricoles indiquent ce qu’il est permis d’attendre des crélins sous ce rapport.

Si, du reste, les difficultés doivent être administrativement considérables , médicalement les résultats seront certains. En effet , la possibilité d’un traitement rationnel a élé démontrée, pour les crélins, par les faits que j’ai cités au commencement de ce mémoire, ou qui se sont produits en Savoie et dans le Valais , à la suite de l’occupation française. De grandes opérations d’assainissement, jointes à de meilleures habitudes hygiéniques, amenèrent un affaiblissement marqué dans le crétinisme des populations.

La vallée helvétique de Mayenfeld, où s’offrent les conditions locales et atmosphériques les plus désastreuses, a permis de constater, sous l’influence des mêmes moyens , tfes modifications analogues.

Le docteur Clivaz a fait remarquer que le village de la Battiaz, près Martigny, tristement célèbre autrefois par les ravages du crétinisme, ne compte plus aucun crétin aujourd’hui, bien que sa population soit triplée. Le changement a

coïncidé très exactement avec la disparition de terres incultes, couvertes de bois, et qui se prolongeaient jusqu’aux maisons du village. Le sol, défriché de nos jouis, est couvcit d’abondantes moissons; des habitations bien construites et bien aérées ont pris la place de cabanes où la lumièie pénétrait ù peine, et dont les fenêtres ne s’ouvraient jamais.

L’appréciation des causes individuelles auxquelles on peut rapporter les circonstances de cohabitation , de conception et d’hérédité, démontre h quel point serait nécessaire la séquestration des crétins dans les asiles d’aliénés.

On doit ajouter, toutefois , que si cette séquestration avait seulement pour but d’empêcher la procréation crétineuse , cette mesure ne serait pas également motivée pour tous , puisque le crétin avancé est assez communément inhabile à se reproduire ; mais , en revanche , il offre un si dégoûtant tableau de misère et de dégradation, que la pitié, tout autant que l’intérêt public, font une loi impérieuse de son isolement.

Quant aux semi-crétins et aux crétineux , très enclins aux rapprochements sexuels, il demeure évident que la séquestration, très motivée pour eux en principe, ne pouvant, on le conçoit, devenir générale dans l’application, resterait insuffisante, si l’on n’opposait en outre ù la procréation parmi eux des obstacles efficaces et des prohibitions légales. Ceux de ces malheureux soumis à la séquestration obtiendraient d’ailleurs d'un ensemble démesures du même ordre des garanties qui, dans l’état actuel des choses, leur font fréquemment défaut. Nous tenons de M. Leberl que, lorsqu’ils se trouvent libres , abandonnés à une tutelle privée, ils sont souvent réduits au dénûment le plus complet par l’administration inhabile ou peu délicate des personnes auxquelles cette tutelle incombe. Soins appropriés îi leur intelligence incomplète, à leur état moral chancelant; protection contre les abus de confiance, et, pour les femmes crétines , contre la vicieuse brutalité d’hommes immoraux, tels seraient les principaux avantages attachés à la séquestration officielle.

fin un mot, je forme le vœu, sous le double rapport de la

séquestration et de l’irresponsabilité , que les crétins soient assimilés administrativement et judiciairement aux idiots ordinaires, comme ces derniers le sont aujourd’hui, avec toute raison, aux fous proprement dits, ou, si l’on veut, aux maniaques.

Jusqu’à présent aucune opposition judiciaire n’a éloigné les crétins du mariage pour cause d’insanité, comme les dispositions législatives de notre code peuvent en éloigner les aliénés. Les prêtres seuls, par une action purement officieuse bien que pourtant efficace, ont pu rendre dans le Valais les unions plus rares entre crétins. Mais tout s’enchaîne dans l’ensemble des mesures à adopter ; elles se complètent l’une l’autre, et ne peuvent devenir pleinement fécondes qu’à la condition de rester associées. La séquestration des crétins et l’interdiction des mariages auraient des effets bornés, sinon stériles, si, agissant sur la masse des populations par des dispositions générales, on n’empêchait la cachexie crétineuse de s’y maintenir et d’y laisser par conséquent le germe vivace du crétinisme.

Quant aux causes accidentelles dérivant de la manière de vivre et de l’éducation , les moyens à leur opposer se trouvent indiqués dans les essais tentés et les résultats obtenus à l’Abendberg par le docteur Guggenbülh dont les tentatives persévérantes semblent avoir été inspirées par ces mots profonds et justes de Montaigne : « L’être humain ce » n’est pas une âme, ce n’est pas un corps, c’est un homme; » il ne faut pas en faire à deux. »

L’Abendberg est un immense chalet construit sur la cime d’une haute montagne , au milieu des champs. Les enfants crétins y sont soumis à une aération libre et pure , à une alimentation simple et fortifiante, à des jeux physiques et à des exercices intellectuels fréquemment réitérés.

Au reste, ce que le docteur Guggenbülh a entrepris à l’Abendberg avec une louable constance et des succès encourageants, la France dès longtemps l’applique à certains états qui dépendent de l’aliénation mentale. En 1828, j’introduisis à Bicêtre , pour les idiots en qui toute lueur d’intelligence

n’était pas encore éteinte, un enseignement spécial , des occupations réglées, et surtout des travaux agricoles. Ces coutumes produisirent d’incontestables avantages; plus ta d les progrès furent immenses; aujourd’hui les idiots de Bicetie, par les soins d’un habile instituteur, et sous la haute surveillance de MM. Voisin et Delasiauve, subissent dans leur état physique et moral une modification si marquée qu’elle semble de nature h motiver pour quelques uns d’entre eux une transposition dans la classification intellectuelle. On sait enfin les succès notables obtenus à la Salpêtrière par nos- honorables confrères médecins de cet hospice, et notamment dans les anciens services de MM. Prélat et I* alret.

Si de telles modifications ont pu être réalisées pour les idiots, il est assurément permis de les espérer plus complètes encore pour les crétins placés dans des conditions sensiblement plus favorables :

1° Parce que la maladie qui les affecte , contrairement à ce qui se produit pour les idiots, se rattache à des dispositions générales de l’économie, et que celles-ci peuvent être avantageusement modifiées par le changement de lieu , de

régime et d’habitudes;

2° En ce que l’altération pathologique du cerveau consiste en une modification générale dans la contexture de l’organe ou plutôt dans la quantité anormale des liquides qu’il contient, et que cette modification est beaucoup plus accessible aux ressources de l’art que les arrêts de formation et les altérations partielles de la substance cérébrale qui se rencontrent si fréquemment chez les idiots;

3'* En ce que les facultés sont radicalement éteintes ou n’existent chez ces derniers qu’îi l’état rudimentaire, tandis qu’elles auraient acquis chez le crétin ( sous ce rapport du moins plus rapproché, comme je l’ai dit , du stupide que de l’idiot) , avec le développement intégral de l’organe, une action également complète, si la maladie n’avait entravé cette action , devenue opprimée et obtuse , mais non absolument abolie.

L’emploi des moyens intellectuels peut être enfin fort ef-

la

ficace pour les crétins, û la condition d’une application persistante. ftl. Cerise en a fait pressentir, à juste raison, l’importance, quand il a remarqué que ceux de ces malheureux auxquels on s’élaiL donné la peine d’enseigner avec persévérance la science du langage, ne tombaient point dans une obtusion pareille i\ celle des crétins dont on avait complètement négligé l’enfance.

Lin médecin, Si. üdet, qui a fait du crétinisme l’objet d’une thèse fort remarquable, soutenue devant la Faculté de Montpellier, le 9 juillet 1806, est la plus saisissante démonstration de la curabilité de cette maladie, alors qu’on l’attaque à son début. « C’est, a-t-il dit, par l’emploi de moyens bien entendus et persévérants que , de crétin au premier degré que j’étais, on a réussi à me remettre au rang des hommes. »

Il rapporte, en outre, que son plus jeune frère, encore îi la mamelle, fut, par ordre d’un médecin plein de sagacité, séparé de sa mère. Le crétinisme sapait sourdement ses facultés intellectuelles sous l’apparence d'affections , compagnes ordinaires de l’enfance. Revenu dans sa famille, on mit en œuvre toutes les ressources de l’art et les sollicitudes de l’affection : le temps et la patience triomphèrent du mal, bien qu’il fût parvenu au second degré. A huit ans, le frère du docteur Odet put commencera se faire comprendre ; à neuf, articuler des phrases entières, et à onze à suivre les classes du collège.

Je mentionnerai encore un jeune homme queM. le docteur Cerise vit naître, grandir, et atteindre un degré de crétinisme avancé. Grâce aux prodiges de patience et de tendresse de sou père, médecin distingué , ce jeune homme, guéri radicalement, est aujourd’hui l’un des meilleurs élèves d’un de nos grands établissements d’instruction.

Résumé. — Après avoir indiqué dans ce mémoire la situation longtemps faite aux crétins en diverses contrées; établi par des descriptions individuelles qu’il avaiL été convenable de ramener le crétinisme à trois degrés, représentés par ces trois termes ; crétins , semi-crétins et crétineux , j’ai fait saillir les nuances qui séparent ces différents états et auto-

lisent celte classification. M'arrêtant ensuite à la topographie des localités plus spécialement ravagées par cette affection, et eu particulier à mes explorations dans les montagnes du Valais et des Pyrénées , j’ai signalé les causes présumées du mal, et discuté, par des rapprochements qui ne m’ont point paru sans importance , la question des eaux à laquelle un rapport officiel et public a récemment donné un intérêt considérable. J’ai reconnu à ce sujet que la présence habituelle d’une notable quantité de magnésie dans les aliments et les boissons pourrait, à la rigueur, n’être point complètement inetlicace dans la production du crétinisme, et, pour mon compte, j’ai déclaré que les altérations auxquelles les eaux sont sujettes en traversant des terres cultivées , m’avaient paru depuis longtemps mériter, à ce point de vue, une attention toute particulière. J’ai dû pourtant conclure, après avoir cité des faits empruntés a mes recherches personnelles , que la nature et la composition des eaux, toutes les fois qu’elles ne se présentaient pas dans des conditions trop exceptionnelles, étaient loin de pouvoir être considérées comme une cause exclusive , ni même très prépondérante , et qu’il fallait ramener de toute nécessité le crétinisme à une simultanéité d’éléments producteurs, d’actions combinées.

Sans ignorer, comme on a pu le voir dans le cours de ce travail, que 31. Grange n’a pas exclusivement circonscrit l’induence magnésienne à la composition des eaux, mais que, se fondant sur des considérations géologiques, émanées d’une haute autorité, celle de 31. Élie de Beaumont, et aussi, à ce que je crois, sur des observations personnelles, il l’a également étendue à celle des terrains ; je n’ai pas cru devoir discuter spécialement ce point tout nouveau : d’une part , parce que la science n’offrait pas a cet égard des données antérieures suffisantes ; d’autre part, parce qu’il m’a semblé convenable d’attendre que 31. Grange exposât, sous ce rapport, d’une manière complète, indépendante de toute appréciation prématurée, le résultat de ses recherches, et la conviction à laquelle ce résultat peut l’avoir conduit, faisant

par ce silence même nies réserves pour examiner, en son temps, cette partielle sa doctrine etla discuter ultérieurement.

Toutefois, et à priori, je suis enclin à penser que la plupart des objections que j’ai soulevées dans ce mémoire quant il la nature des eaux, se reproduiront à peu près identiquement pour la question des terrains.

J’ai entretenu l’Académie des altérations constitutionnelles qui se remarquent parmi les populations au milieu desquelles le crétinisme se développe avec intensité et persistance ; de celles naturellement plus marquées encore que l’économie tout entière éprouve chez les individus directement frappés par la maladie ; enfin , des vices d’organisation et des altérations de tissus que l’anatomie pathologique fait reconnaître chez les crétins, en ce qui touche plus particulièrement au cerveau, à ses dépendances et aux arrêts de développement du système osseux. J’ai fait voir d’ailleurs que , par une de ces concordances qu’on est si heureux en médecine de pouvoir enregistrer, l’examen anatomique fournissait l’explication rationnelle de tous les phénomènes observés chez ces malheureux pendant la vie.

Avant de proposer à l’Académie une série de mesures préservatrices et curatives , j’ai dû chercher encore à fixer son opinion sur les conditions toutes spéciales et tant physiques que mentales du crétinisme, en le rapprochant et en le différenciant des autres affections, avec lesquelles il pouvait offrir des analogies. C’est ce que j’ai successivement fait , tant à l’égard du goitre , des scrofules et du rachitisme , qu’à celui de l’idiotisme, de l’imbécillité et de la stupidité dans l’ordre des phénomènes qui ont trait à l’aliénation mentale. J’en ai conclu qu’on ne devait confondre le crétinisme avec aucune de ces affections, parce que s’il avait avec elles quelques points de contact, il eu différait essentiellement , tantôt au point de vue des symptômes et des causes , tantôt à celui des conditions matérielles révélées par l’anatomie pathologique. Toutefois , bien que le crétinisme constituât une maladie spéciale et rendît nécessaire un classement particulier dans le cadre nosologique, j’ai fait

remarquer qu’en définitive les crétins , pour la plupart , devaient être assimilés administrativement et judiciairement à la nombreuse classe des aliénés, c’est-à-dire aux individus dont la liberté morale est compromise ou abolie, soit par un vice primitif d’organisation, soit sous l’influence de causes ' actives et permanentes.

Conclusions. — Les conclusions de ce travail ne peuvent manquer de se ressentir du vague, de l’incertitude, on peut dire même de la confusion qui règne encore sur les causes du goitre et du crétinisme. Les idées émises par d’anciens auteurs concernant l’action particulière et le degré d’influence de telle ou telle condition générale de l’air , du sol et des eaux ont été détruites, l’une après l’autre, par leurs successeurs, auxquels il a suffi, pour cela, de citer des faits négatifs. Aucune doctrine, que je sache , n’a résisté, en médecine , à cette manière de procéder. La commission sarde, par une circonstance assez imprévue, a fait application de la même méthode aux faits nouveaux signalés par ses recherches. Elle a édifié d’une main, renversé de l’autre, ce qui honore son impartialité, mais ne semble point de nature à faire avancer la science, et surtout à arrêter les progrès du mal qu’on veut combattre. Une telle discussion , en portant le découragement dans les esprits , n’est guère propre, on en conviendra, à entraîner un gouvernement sage et légitimement circonspect vers des entreprises qu’on lui dénonce à l’avance comme très incertaines. De tels doutes sont non seulement dommageables aux intérêts que l’on s’applique à faire prévaloir, mais ils ne sont pas conformes à la stricte réalité, et peuvent conduire, par de fausses déductions, à faire dédaigner des moyens qui , pour n’être pas motivés rigoureusement, sont susceptibles d’acquérir et ont eu déjà une positive efficacité.

Dans la question en litige, l’existence d’une cause unique est inadmissible. Je l’ai dit et je le répète. Toutefois, j’ai déclaré, avec M. Grange, que la nature des eaux réclamait une attention particulière. La Commission sarde a insisté sur le même point, et bien que plusieurs des exemples qu’elle a cités

paraissent infirmer ses conclusions , elle est demeurée ferme dans l’opinion qu’on pouvait , en grande partie du moins , baser sur l’action de cette cause la doctrine étiologique du goitre et du crétinisme. Dans ce cas , la commission a suivi une marche en apparence moins rigoureuse, mais beaucoup plus scientifique qu’en abandonnant, en un autre endroit de sa discussion , la signification ressortant de faits très positivement avérés, parce qu’il s’était exceptionnellement rencontré certains faits contradictoires, dont l’importance n’est due peut-être qu’à l’ignorance où l’on est resté des véritables conditions au sein desquelles ils se sont produits. Est-on logiquement autorisé à nier l’action malfaisante de l’humidité, des émanations marécageuses , d’une ventilation insuffisante, et d’autres causes analogues, parce qu’on aura observé dans un lieu élevé , sec, aéré , des cas de goitre et de crétinisme ? Ne peut-on supposer qu’ici quelque cause nouvelle, encore inconnue, aura pu féconder la production de ces accidents? N’existe-t-il pas des données générales dont le temps a sanctionné l’authenticité ? Qui oserait assurer, par exemple, qu’une localité basse, humide, privée de lumière , recouverte d’arbres touffus , peuplée d’habitations insalubres, ne soit placée dans des conditions propres à engendrer , non seulement le goitre et le crétinisme, mais encore toutes les maladies que des affinités en rapprochent? Dans le Valais, la Maurienne, à Rosières, etc., le crétinisme, quoi qu’on en puisse dire , a notoirement diminué , par cela seul qu’on a donné de l’écoulement aux eaux stagnantes, modifié la culture du sol, établi dans les lieux bas une ventilation plus rapide.

L’observation prudente et judicieuse peut conduire en médecine à des résultats certains , sans imprimer à ses démonstrations une rectitude mathématique. Pour moi , je soutiendrai toujours avec conviction que les faits exceptionnels ne disent point tout ce qu’on leur fait dire, et que, suivant le vieil adage, ils doivent être en général considérés comme confirmatifs de la règle.

Aussi , ne craindrais-je point, en exposant quelques indi-

cations du traitement, de rester dans les limites et les conditions générales de l’hygiène publique, tous les moyens généraux , en effet, peuvent être envisagés sous un double rapport, celui de la prophylaxie et de la cure, et chacun d’eux, en réalité, est aussi propre à atténuer l’effet des causes productives qu’à remédier aux ravages qu’elles ont pu faire.

Les conclusions par lesquelles ce mémoire sera terminé peuvent donc se réduire aux termes suivants :

1“ Comme mesures générales et locales ;

Travaux de ventilation , d’irrigations et d’assainissement suivant les prescriptions de l’hygiène publique.

Une précaution , très importante selon moi dans cette catégorie de moyens, serait de recueillir à leur source les eaux jugées salutaires, et de les conduire jusqu’au lieu où l’on en doit faire usage , à l’aide de tuyaux assez bien clos pour rendre impossible toute communication avec le sol et toute filtration. Je pourrais appuyer sur de nombreux exemples l’utilité de cette mesure, indispensable à un double titre, puisqu’elle s’opposerait, non seulement à ce que ces eaux entraînassent, dans leurs parcours sur les terres , des débris végétaux ou animaux, mais encore à ce qu’elles pussent se charger de sels minéraux insalubres.

Pour les individus , application de toutes les règles de l’hygiène privée : nourriture fortifiante , boisson tonique, eau iodée, ferrugineuse, addition d’iodure de potassium dans le sel ordinaire, suivant l’avis ouvert par MM.Chatin et Grange, mais dans des proportions moins faibles que celles indiquées par ce dernier chimiste.

Ces premières dispositions, on le comprend , s’appliquent à la fois, mais dans une mesure différente , aux goitreux et aux crétins.

Pour ces derniers, formation d’ateliers, exercices gymnastiques , travaux agricoles , établissements de crèches placées dans des lieux salubres, partout où l’agglomération de la population rendrait cette mesure nécessaire et réalisable ; emploi de nourrices étrangères aux localités , etc. , etc.

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Je n ai pas encore mentionné les ressources que les moyens thérapeutiques peuvent apporter au traitement du goitre etclu crétinisme. D’utiles résultats, pourtant, sont promis ît leur concours. Quant au goitre , ils se réduisent presqu’exclusivement à l’emploi tant intérieur qu’extérieur de l’iode, les grandes opérations chirurgicales entraînant ù leur suite des chances trop périlleuses.

Les considérations auxquelles je me suis livré concernant la nature intime du crétinisme, ses conditions palhologiques et anatomiques , prouvent suffisamment à quel point je serais disposé à employer , dans une limite rationnelle, contre cette maladie, le traitement auquel on a recours souvent avec succès, soit contre la stupidité (œdème cérébral), soit contre l’hydrocéphalie commençante, et qui consiste en révulsifs puissants, employés tant à l’extérieur que sur les voies digestives. Les purgatifs résineux, prudemment administrés, et surtout les révulsifs cutanés, appliqués même sur le cuir chevelu, devraient, suivant toute vraisemblance , produire de bons résultats.

2° Comme mesures administratives et judiciaires :

Séquestration des crétins à titre d’idiots aliénés. Restrictions apportées à leurs droits civils, ou tout au moins application , à cette classe de malheureux , des articles du Code , touchant les oppositions au mariage , pour les individus dont la liberté morale n’est pas complète.

3° Comme mesures intellectuelles et morales :

Création d'écoles. Enseignement approprié, et dont les éléments peuvent être empruntés, dans certaines limites, tant à ce qui se pratique pour les enfants idiots à Bicêtre et à la Salpêtrière , qu’au traitement en usage dans l’asile spécial du docteur Guggenbülh.

Enfin, comme mesure accessoire, mais préalable, un recensement exact, soumis à la vérification des inspecteurs du service des aliénés, indiquerait, dans les localités où sévit le crétinisme , le nombre des malheureux qui en sont atteints, et déterminerait, autant que possible, le degré de la maladie.

A la vérité, ces dispositions, dans leur ensemble, entraîne

ront de grands sacrifices; elles exigeront nécessairement le vote de centimes additionnels par les conseils généraux et la participation financière du gouvernement. Il est à remarquer pourtant, je le répète , que les secours que nous réclamons, bien entendus et judicieusement répartis, devant amener une diminution progressive dans le nombre des crétins, améliorer l’état des autres, et leur faire acquérir la faculté de se rendre utiles, ne constitueront point, dès lors, uue charge à perpétuité pour les finances départementales.

Si, prenant en considération les faits développés dans ce mémoire, l’Académie croyait pouvoir par un concours immédiat en appuyer les conclusions près de l’administration supérieure, toujours portée à seconder les vues de bienfaisance et d’utilité publiques; si, indépendamment de ce concours, elle nommait uue commission spécialement chargée de recherches sur le goitre et le crétinisme; si elle faisait enfin appel à ses membres correspondants, afin de s’éclairer tant sur le nombre réel des crétins, la gravité comme l’étendue du mal, que sur la nature des causes qui décident de sa production ou alimentent son développement, elle ne ferait que pousser la France dans une voie déjà parcourue par des États voisins , et, tout en rendant à des populations sacrifiées un immense service , elle remplirait une tâche vraiment digne de sa haute initiative et de sa prévoyante humanité.

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