II. — Les Arabes^ leur origine koreychite^ leur incrédulité
J'ai parlé avec détails dans un autre ouvrage des Arabes du Rordofan : j'ai expliqué comment leurs ancêtres avaient gagné le Soudan , sous la conduite d'Abou-Zett : j'ai signalé leurs tribus; j'ai décrit leur manière de vivre et leurs coutumes.
J'attribuai alors à la migration d'AbouZeltplus d'importance qu'elle n'en a : j'exposai bien que cette migration n'était pas la seule dont les Soudaniens eussent conservé le souvenir, mais je crus qu'elle avait été la plus nombreuse de toutes, et c'est en cela que je commis une erreur que de nouvelles recherches m'ont mis à même de réparer.
Je sais aujourd'hui que presque toutes les tribus arabes du Darfour, du Waday, du Baguermi, etc., sont d'origine koreychite.
On sail que les Koteydiiles petséculèrent les premiers musulmans et que ceux-ci se réfugièrent auprès dû roi d'Abyssinie : ils regagnèrent plus tard TArabie» mais le fait de leur émigration en Afrique montre qu*à cette époque les Arabes du Hedjaz savaient chercher un refuge de Tautre côlé de leur golfe, et n'avaient pas besoin pour pénétrer dans le Soudan de passer par Tisthme de Suez.
Les Korey chiles> toujours ennemis duProphète, le menacèrent bieniôt de plus près : Mohammed fut contraint de se réfugier à Médine (alors Yalreb). Médine s'arma pour rislam : la Mecque se prépara moins à défendre ses idoles qu'à repousser un dieu qui la gênait et un prophète qu'elle délestait. La Mecque fut vaincue et ses idoles renversées : son chef, Abou-Sofian, acheta la vie et la conservation d'une partie de sa grandeur au prix d'un simulacre de conversion: les Roreychites durent imiter leur chef ou quitter leur patrie: abandonner la tradition ou les toits de leurs ancêtres. La tradition avait pour elle des siècles sans nombre et la vie nomade avait été longtemps celle de tous les Roreychites; c'était encore celle de la plupart d'entre eux: peu attachés au sol, ne connaissant d'autre patrie que la tribu, beaucoup de Roreychites se décidèrent à émigrer, emportant avec eux l'esprit indépendant de la vieille Arabie, ne laissant derrière eux qu'une ville transformée en couvent, un temple profané, des idoles redevenues poussière. . -■ . L'Arabie ne leur offrait point un refuge assez sûr : si les murs de la Mecque n'avaient pu les défendre, ceux de Tayef ne pouvaient les fnettre à l'abri des poursuites du Prophète qui déjà couvrait la campagne
de corps de cafalerie, chargés de la mission pacifique ^ dît Abou-el-Féda, de recueillir des conversions : ce qu'il fallait d'ailleurs aux émigrés, ce n'était point l'hospitalité précaire d'un autre peuple, mais des terres vacantes, des pâturages sans maître et de vastes espaces où leur vue pût s'étendre sans rencontrer d'autres hommes.
L'Afrique leur offrait tout cela, car physiquement l'Afrique n'est qu'une grande Arabie : ils passèrent donc la mer Rouge et pénétrèrent dans le Soudan.
Étaient-ils bien nombreux? Je l'ignore: l'histoire écrite n*en fait pas mention : traitée par des néophytes du nouveau culte, elle s'est bornée à enregistrer des conversions, passant prudemment sous silence la protestation acharnée de ceux dont l'assentiment était le plus nécessaire. Abou-el-Féda rapporte quelques propos tenus par les Koreychîtes contre le Prophète et son culte, mais il ne dît pas ce que devînt le grand nombre de ceux qui ne se convertirent point, où se réfugièrent ceux que Khaled eut â combattre en entrant dans la ville.
On sait que les Koreychîtes constituèrent jadis une puissante nation; ils ne forment plus aujourd'hui dans leHedjaz qu'une petite tribu, dont Burckhardt évaluait les forces à 800 fusils. On peut admettre du reste que le nombre des émigrés ne fut pas considérable , car, dans une grande partie du Soudan occidental, les Arabes paraissent s'être glissés par familles, dont le temps seul a pu faire des tribus considérables. J'ajouterai que les migrations sont un accident si fréquent de la vie des peuples arabes, que leurs historiens peu -
vent souvent n'y pas faire attention et les passer sous silence.
Quoi qu'il en soit, la grande voix de la tradition des Arabes soudaniens perce le silence de l'histoire écrite par leurs ennemis : presque tous les Arabes du Soudan se diseût Roreychites et sont reconnus pour tels : leur langue altérée un peu parle temps, accrue de quelques mots empruntés aux vocabulaires des nègres, est cependant encore la langue du Hedjaz plus harmonieuse, plus concise, plus énergique, plus grammaticale et plus arabe que les jargons parlés en Egypte ou dans le Gharb (1).
Les Roreychites fugitifs apporlaîent dans le Soudan leur incrédulité, tandis que d'autres Arabes envahissant l'Afrique par le nord y faisaient pénétrer l'islamisme dont leurs frères ne voulaient point.
Nous avons tous lu le récit de cette marche triomphale, qui porta le peuple arabe de Médine au Caire et du Caire jusqu'en Espagne : nous nous représentons tous les Arabes d'Afrique comme des missionnaires armés; Arabe et musulman sont pour nous des termes synonymes : le Soudan, cependant, renferme peut-être encore des Roreychites idolâtres; c'est depuis trois, depuis deux, depuis un siècle seulement, pour la plupart, que les autres ont subi l'islam plutôt qu'ils ne l'ont reçu : l'islam les poursuivait à travers toute l'Afrique, ils avaient eu le temps d'oublier l'existence
(i) L'arabe parlé dans le Soudan peut être regardé comme comprenant cinq ou six dialectes plus voisins les uns des autres qu'ils ne le sont des dialectes déjà bien connus du Gharb, de VÈç^pte^ de la Syrie.
fie ce prophète ennemi de leurs aieux, quand le nom de ce prophète leur fut annoncé : ils ne se hâtèrent pas d'embrasser sa doctrine : les noirs, leurs voisins, plus crédules qu'eux, en furent les premiers néophytes; plus d'une tribu koreyehite se vit imposer rislam par un prince du Soudan, ou y fut appelée par un apôtre noir, et si, comme le disait Mohammed, tous les peuples ont eu des prophètes à l'exception des nègres, ils ont du moins fourni quelques apôtres. Soliman-Solon, auquel est due la conversion duDarfour, n'est lui-même qu'un demi-Arabe, malgré son nom de Solon qui, en langue fourienne^ signifie le Bédouin: son père était Toumourki, sa mère seule appartenait à la tribu des Bederieh, et c'est en Egypte qu'il connut l'islamisme, dont les Bederieh savaient probablement à peine le nom.
J'ai montré, dans Le désert et le Soudan^ le peu de cas que les gens de la tente font en général des théories religieuses; ceux du Soudan ne se bornent pas à une indifférence superbe, ils aiment à se moquer d'un culte qui les gêne et devant lequel il leur faut quelquefois courber la tête : j'ai dit qu'en général ils ne jeûnaient pas ; ceux du Darfour et du Waday se vantent de jeûner, mais disent*ils : — « Nous jeûnons » pendant le jour, comme le veut le Coran , c'est-à- » dire quand le soleil nous éclaire , mais dès qu'en » plein midi nous rentrons sous nos tentes ou sous » nos huttes, nous y trouvons l'obscurité, la nuit se » fait autour de nous, et Dieu ne s'y opposant plus, )) nous mangeons et nous buvons à notre faim et à » notre soif. )) Il faut de. la bonne volonté, pour leur accorder que la lumière ne pénètre pas dans leurs
( àh ) cabanes, pareilles à celles des noirs, car bien qu'elles n'aient que rarement des fenêtres» elles sont percées à tous les vents et ne donnent pas toujours une ombre suffisante à ceux qui les habitent : toutes les langues du Soudan possèdent même un mot pour désigner ces trouées que nous appellerions des Jours»
Leur peu de foi éclate encore dans les noms qu'ils se donnent : parmi les Arabes du Sennàr et du Gordofan, on trouve beaucoup de noms consacrés par Tislamisme; ces noms deviennent très rares, parmi les Arabes du Darfour et du Waday qui portent encore ceux de leurs ancêtres, Asamy-ed-Djahaliyeh (les noms des temps d'ignorance); j'en citerai quelques-uns comme exemple, et j'indiquerai le sens qui leur est attribué, parce que les dictionnaires ne méritent que peu de confiance, et sont très incomplets dès qu'il s'agit de l'arabe des Bédouins, plus vrai cependant et plus ancien que celui des livres. Les Bédouins du Soudan s'appellent:
Addo', ce qui veut dire celui qui trait (1) ;
Djiddo', l'ancêtre: on voit qu'il y a des Bédouins qui ont la prétention d'être des ancêtres;
Barcham, la garde ou plutôt la croisière de l'épée (l'épée arabe est celle des anciens chevaliers);
Marfâin, l'hyène;
Ghambor, puant, charogne ;
Ghok en nabak, épine de lotus.
Un chef arabe s'appelle Bourma-Kassar, la bourma
(i) On voie que la voy«lle.finale refea, caFactérisliqueda nominatif, est conservée dans ces -mots.
(M) s'eflt cassée, parce qu au moment de sa naissaace, sa mère a cassé un vase de terre.
Un autre s'appelait T4m , sorte de roseau ( millet dans les dictionnaires), parce que sa mère a ressenti les premières douleurs de Tenfantement tandis qu'elle cueillait des roseaux sur lé bord d'un étang.
Un autre se nomme Foron-Gby, ce qui veut dire en fourien, l'appauvrisseur, parce que lors de sa naissance une épiiootie sévissait sur les troupeaux de son père, chef des Oulad-Moussa.
EnHn, et c'est un nom assez mal choisi pour un musulman, le chef des Ghawalmé s'appelle Hallouf , c'est-à-dire le sanglier; hallouf se prend même, dans beaucoup de pays arabes, dans le sens de porc.
Il est à remarquer, du reste, que ces noms significatifs, ou sobriquets » se retrouvent souvent chez les noirs musuln^ans, et sont exclusivement employés par les noirs idolâtres : Léon a fait la même observation à propos des gens du Bomou, idolâtres de son temps.
On retrouve parmi les peuplades de l'Asie» de l'Amérique, ou de l'Océanie, comme chez les patriarches dlsraël, ces noms qui forment un des caractères les plus constants de la vie sauvage ou nomade. C'est seulement lorsque les peuples déjà établis commencent à posséder une histoire, que quelques-uns de ces sobriquets, tantôt illustrés par les fondateurs ou les héros de la république, taptôt consacrés par des prophètes, des apôtres ou des saints, sont imposés à ceux qui naissent, pour leur fournir un modèle ou un patron, et sans aucun égard à leur signification primitive très souvent oubliée.
Dans tous les États du Soudan, les Arabes sont
(47) tenas à Vécart : ils le sont toutefois moins au Darfour qu'au Waday et au Baguerrai, où ils paraissent être fort méprisés. Les mariages mixtes ne sont pas fréquents. Les Arabes sont appelés Ghouà dans le Bornou comme Solôn au Darfour: le terme de chouà n'appartient pas A l'arabe et ne désigne aucune tribu en particulier.