IV. — La fable des hommes à queue
Après âVoir paHé des véritables habitants de TAfrique équatoriale, il me reste à parlei^ de ceux que l'imposture oA la crédulité lui attribùeiit encore. Je dois revenir sUr la fable des honimeà à queue, fable mal apprédée, pài'ce qu'elle n'était pas bieti connue, et dont )e vais exposer les détails. Je suppose que cette fable est unique; peut-être, cependant, est-elle multiple.
J'ai indiqué le lac Koei-Dabo, origine prétendue du Nil» du Chari et du fleuve de Magadoxo^ porl qui n'a
poÎAt de fleuve ; c'est à peu de distance à l'ouest de ce4ac, qu'on rencontre les hommes à queue ;^ la partie du cours du Ghari qui arrose leur pays s'appelle, en sara, Bano (c'est-à-dire rivière (ba) des fourmis blanches (no) (1}), parce que les fourmis blanches ou termites, commençant leurs travaux aux deux bords du fleuve, auraient su les rattacher de façon à former uû pont ou plutôt une voûte continue, que l'on devrait percer sur une épaisseur d'un ou deux pieds lorsqu'on voudrait puiser de Teau.
D'après tous mes informateurs, les hommes à queue, Màlà-Gilàgé (2) (i, e. porteurs de queue, iag)^ sont petits^ non point noirs comme nous le voudrions, mais rougeàtres^ ainsi que cela conyient mieux à l'esprit de ceux qui les ont inventés; peut-être même sont-ils blancs : la crainte de me blesser a pu engager mes informateurs à me dissimuler celte particularité. Quoi qu'il en soit, ils sont très velus; leurs cheveux longs et droits tombent sur leurs épaules; leurs bras ne sont pas longs ;^ leurs pieds ne sont pas plats; leui* museau n'est pas proéminent; en un mot, les hommes à queue ressemblent aussi peu que possible au portrait qu'un physiologiste en pourrait tracer.
Les plus grosses plaisanteries sont les meilleures ; aussi les Africains n'ont-ils pas manqué de faire partir la queue de la région lombaire; elle porte des poils
(i) Ba en baguirmien signifie aussi rivière, et je suis porté à croire que la même langue est parlée par les Baguirmiens et les Kirdi-Sara.
(2) G est toujours dur dans les mots que |e transcris. Je voulàié écrire Bagermi, mais j'ai pensé qu'il valait mieax accepter i'ortho* graplie àéjk employée de ce nom.
(52) très longs, s'épanouit en éventail et ne finit qu'à la hauteur du genou.
Je crois que nulle part en Afrique il n'est question d'hommes à queue glabre.
On m'a raconté que Falgi» roi des Kirdi-Sara, ayant conduit une expédition dans le voisinage du pays des Mala-Gilagé» parvint à s'emparer de Tun d'eux, qu'il offrit au sultan du Baguermi : l'homme à queue passa plusieurs années ù Masna où tout le monde put le visiter; le sultan du Baguermi dirigea sur le Bano une expédition, mais la troupe expéditionnaire étant peu nombreuse et ayant tix)uvé les Mala-Gilagé très forts, dut se contenter de les voir et rebrousser chemin.
Les Maln-Gilagé paissent des chameaux noirs dont la taille ne dépasse pas celle des ânes : la providence a voulu sans doute» en leur soumettant une race animale abâtardie, les consoler de leur propre dégradation. Ne voilà-t-il pas des monstres fort heureux ?
Je n'ai ]>as besoin d'ajouter que l'existence des Mala-Gilagé est affirmée par l'immense majorité des Africains : la plupart d'entre eux en sont convaincus et il n'y a là rien de bien extraordinaire; l'Europe foisonnait de monstres lorsqu'elle n'était peuplée que d'ignprants, et ces monstres avaient été vus par tout le monde.
Il y a peut-être aussi des Africains qui, sans croire aux hommes à queue , cherchent à y faire croire les autres: c'est ainsi que, parmi nous, l'existencedu grand serpent de mer se confirme de plus en plus par le témoignage d'un grand nombre de marins et souvent d'équipages tout entiers. Tandis que le génie de l'Europe invente pour nous divertir les somnambules
lucides, les habitants de la lune , les escargots sympathiques, et les tables parlantes, rAfrique, moins spirituelle» se contente de Thomme à queue, du chameau nain et dé quelques niaiseries pareilles.
Il se peut que Thomme à queue n'ait pas d'autre origine que ce besoin du merveilleux qui possède les têtes vides; il est fort possible aussi que le costume de quelques peuplades africaines ait donné naissance à ce conte, ainsi que Ta expliqué M. Trémeaux : c'est depuis longtemps l'opinion de M. d'Arnaud. Il me semble d'ailleurs que les peuplades qui portent des peaux et parfois des queues de bêtes attachées aux reins sont très nombreuses dans l'intérieur du Soudan : la peau est le plus simple de tous les vêtements, et ce vêtement met à l'abri des piqûres des grosses fourmis, très communes dans la région qu'habitent les idolâtres.
Interrogés à ce sujet, mes Africains m'ont répondu que les Mala-Gilagé ne portaient d'autre vêtement qu'un langouti de paille tressée, et m'ont assuré que la queue faisait partie de leur corps. Je m'attendais à cette réponse, et je ne l'avais pas attendue pour savoir ce que vaut le consentement unanime des peuples, et en particulier le consentement unanime des Africains.
IT* PABTIB. — BISTOIBB.