‹ Mémoire sur le SoudanChapitre 13 sur 41 · I. — Historiens f coup d*œil général · texte numérisé non relu

I. — Historiens f coup d*œil général

L'histoire nous apprend peu de chose surleâ peuple^ de l'Afrique intérieure : les auteurs arabes manquent souvent de bonne foi, toujours de crilique, et le Soudan n'est pas ouvert depuis bien longtemps aux musulmans, au moins dans sa partie orientale. Ibn- Batoutah place de ce côté les royaumes de Kanem et de Zaghawahy le premier musulman, le second idolâtre. Le Kanem est borné» de nos jours, à l'ouest par le Bornou dont il dépendait il n'y a pas fort longtemps; à Test par le Waday, auquel il paie aujourd'hui tribut; au sud par le lac Tchàdô, au nord par le désert. Il n'a donc jamais pu s'étendre en latitude, et son importance n'a jamais été aussi grande qu'lbn-Batoulah le supposait. Quant au royaume de Zaghawah, je ne pense pas qu'il ait jamais rien existé de pareil. On ne connaît du nom de Zaghawah qu'une tribu noire assez nombreuse, iliais très pauvre, qui pait des chameaux au bord du Dar-Four et dû Waday : aussi les grandes victoires remportées |)ar le roi de Kanetn sur les gens du Zaghawah me semblent -elles devoir être réduites à la proportion plus juste de quelques misérables ghazwas.

Léon, de son coté , nomme un certain royaume de Gaoga, que nous ne pouvons placer qu'entre le Ghary et le Nil et qui aurait embrassé tout l'espace compris entre ces deux fleuves. Léon nomme aussi quelques rois de Gaoga et dit que^ de son temps, l'islamisme

était professé dans cette partie de l'Afrique; cette assertion malheureusement parait bien peu fondée; la conversion du Dar-Four par SoJiman-Sôlôâ, celle du Waday par Saleh , août incontestablement des faits postérieurs à l'existence de Léon. Il me parait également certain que les peuples du Fitri, du Médogo, du fiaguermi, ne professent pas Tislamisme depuis longtemps.

D'après Léon; les habitants du royaume de Gaoga vivaient à peu près à l'état sauvage: c'est-à-dire que des sauvages naturellement jaloux de leur indépendance, parlant nécessairement plusieurs langues différentes, adorant aussi des idoles diverses, ^ens que nulle propriété n attachait au sol, qui, ne connaissant point l'art militaire, ne pouvaient se combattre qu'à chances égales , auraient formé un de ces vastes empires qui sont le rêve des grands hommes, l'œuvre patiente des siècles et le triomphe de la civilisation i et aujourd'hui que la religion de ces peuples est une, qu'ils commencent à se gouverner par des lois, que la guerre devient chez eux un art et un calcul , trois royaumes se seraient élevés sur les ruines de cet empire.

Si Léon nous edt décrit le lac Tchàdè, le Ghari, le lac Fitri, le Batha, s'il nous eût parlé des Arabes du Soudan, du Baobab, du Deleyb, nous pourrions le oroii:e sur tdul le reste ; mais il se tait sur ce qui est le plus visible, et dès lors ses assertions ont besoin de preuves.

L'érudition est commune, la critique est plus rare; et cependant, si elle n'est pas éclairée par une sage critique, l'érudition nous lasse et ne nous instruit pas.

Ressource des esprits stériles, elle permet de parler» à tort et à travers, des choses qu'on entend le moins et d'embrouillerlesquestionsles plus simples, à lagrande admiration de tous ceux qui ne lisent que le titre des livres. Mais sans la connaissance pratique de TAfrique, il n'y a pas de critique possible en géographie africaine.

Une erreur commune, par exemple, est de vouloir retrouver dans le Soudan toutes les villes que d'anciens auteurs y ont indiquées ; il ne faut pas croire que les villes du Soudan soient durables, parce que les oasb du Sahara se retrouvent. Les oasis sont trop rares pour n'être pas toujours habitées; le Soudan, partout arrosé, partout fertile, partout habitable, favorise les migrations de ses peuples et les déplacements capricieux de leurs princes. Les peuples du Soudan n'édifient point de véritables villes et n'élèvent point de monuments; ils vivent sous des huttes de paille, que le moindre vent renverse ; leurs plus grands villages sont détruits en un jour, rebâtis en une semaine ; à chaque guerre une capitale ou deux périssent et d'autres capitales s'élèvent au loin. Chaque année les pluies manquent sur un point, sont abondantes ailleurs ; les villages alors se meuvent et vont chercher les terres arrosées. Le caprice des rois élève fréquemment de nouveaux palais sur des points différents ; ces palais, faits de boue et de paille, durent peu et ne coûtent guère. Le Dar-Four et le Waday ont eu à peu près autant de capitales que de rois. Il en est de même du Bornou, et Kouga, fondée par le Kanemi, n'a pas plus de rapports avec Koughah, ville morte et oubliée, que Troyes en Champagne n'en a avec la ville de Priam. Màsna, cependant.

et Yawa sont des villes anciennes, mais ce sont là des faits exceptionnels: beaucoup de noms» du reste, se ressemblent parce que les langues africaines ne possèdent pas un grand nombre d*articuIations. Beaucoup de villages d'un même pays portent le même nom, parce que ce nom est significatif et a rapport en général à la végétation arborescente du lieu (1).

Je n'ai pas à me prononcer ici sur l'unité de la race liumaine, j'ignore si l'origine des Africains se confond avec la nôtre ; je pense toutefois que l'Afrique n'est pas plus nouvelle que l'Europe et que la race blanche n'a pas précédé la race noire sur la terre ; si même on se ralliait aux théories de certains physiologistes, on serait porté à regarder la race noire comme plus ancienne que la nôtre; à considérer le noir comme le fœtus du blanc, sorte d'homme imparfait par la création duquel la nature préludait à son chef-d'œuvre.

Et pourtant cette race, antique habitante de notre planète, quitte à peine de nos jours la vie sauvage, commence à peine à cultiver et à bàlir, ignore jusqu'aux rudiments les plus vulgaires des arts et des sciences, et périrait aujourd'hui sans laisser sur la terre la trace de son passage.

Quelques philosophes, cependant, veulent que l'humanité date d'hier, parce que c'est d'hier seulement que datent les monuments et l'histoire.

(i) Gomme nos noms de Saussaie^ Ghesnaye, etc., nos villages portent souvent des noms de saints : combien y a-t-il de Saint-Martin en France?

Loin de citer les villages qui possèdent des homonymes, les Africains citent ceux qui n*en possèdent pas: Wara, Kobé, Mimro, Kabkabiéh, Màsna sont de ce nombre.

Est-ce donc par des monuments que Tbomme a dû signaler d'abord sa présence dans le monde? L'architecture a-t-elle devancé toutes nos connaissances? a-t-on bâti des temples avant de forger des dieux ; des palais et des forteresses avant que la terre fût partagée et qu'on s'en disput&t les lambeau^? Et si le langage n'est pas plus un présent des dieux que la locomotive ou le fil télégraphique, croira-t-on qu'il ait pu se former en un jour (1), que l'écriture en ait suivi de près l'inven. tion» et que les bommes, maîtres de l'écriture, aient tout d'abord songé à formuler l'histoire ?

Yixêre fortes ante Agamemnona Multi , sed omnes illacrymabiles Urgentur ignotiqae longa Nocte, carent quia vate sacro.

L'histoire du Soudan n'a pas encore été écrite; j'apporte à cet édifice des matériaux entièrement neufs et assez nombreux. Ce que j'ai entre les mains est néanmoins encore bien incomplet, et il m'est souvent difficile de suivre la marche des faits à travers une foule de traditions confuses ou de fables. L'esquisse que je vais tracer, peu exacte peut-être dans ses détails, mérite cependant par quelques grands traits d'attirer l'attention des hommes qui pensent. Dans le Soudan comme partout, on verra fonctionner ces lois qui président au développement des sociétés humaines; lois éternelles, immuables, que l'ignorance et la routine peuvent méconnaltre, mais que le philosophe voit surgir de l'étude

(i) Nec dictis orare, prius quam lingua creata est; Sed potius longe linguse praecessit origo Sermonem, (Lucrèce.)

des faits, et sans la recherche desquelles il dédaignerait l'histoire, devenue un simple catalogue d'événe* ments sans liaison.

On verra que l'Ethiopie longtemps immobile marche a son tour vers le progrès; que l'islam, dont on proclame trop la décadence et la ruine, non content d'abriter les Arabes, les Turcs, les Persans, s'étqnd pour contenir les peuples éthiopiens qui lui viennent en foule, et qui, plus naïfs, lui resteront encore fidèles quand les autres le délaisseront.

Au Baguermi comme au Waday e\ comme au Dar- Four, nous verrons des peuples arrachés depuis peu i la vie sauvage se grouper sous la conduite d'un héro9 comme Hercule, d'un grand chasseur comme Nemrod ; ou, dociles à la voix d'un pieux apôtre de l'islam, en faire à la fois leur pontife et leur maître. Nous verrons les États nouveaux embrasser l'islamisme et le répandre ; nous les verrons s'agrandir par la guerre en même temps que par le prosélytisme, ei^courager le commerce, demander aux gens de l'Egypte ou du Gharb des leçons et des conseils, et tournant enfin les yeux vers le nord, attendre de l'Europe indifférente leur perte ou leur salut.

Je commencerai mon examen historiques par l'ouest, parce que les États de l'ouest sont les plus anciennement fondés: c'est par Touest que l'islam s'est introduit dans le Bournou , le Baguermi, une partie mêm^ du Waday; les États orientaux ne l'ont reçu qvie plu^ récemment de l'Egypte.

Ce sont donc les États musulmans dont je tracerai ici l'histoire. Ils forment une longue cbalqe dont une

extrémité touche presque à Tocéan Atlantique, tandis que l'autre s'approche de la mer rouge; entre le Sénégal d'un côté, l'Âbyssinie de l'autre, s'étend celte zone musulmane qui gagne chaque jour vers le sud. C'est cette zone qui s'appelle Takrour (1) ou Beladet-Takrour, par opposition au BeIad-el*Medjous. Le Takrour n'est autre chose en effet que le Soudan musulman tout entier ; le lac Tchad ô le bornait à l'est il y a quelques siècles, il ne le borne plus aujourd'hui. Le Baguermi, le Waday, le Dar-Four, le Kordofan et le Sennàr, font donc partie du Takrour au même titre que le Bornou ou l'empire des Fellatas. On trouve la preuve de ce que j'avance dans le travail plein d'intérêt du sultan Mohammed-Bello.

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