‹ Mémoire sur le SoudanChapitre 16 sur 41 · IV. — Le Kanemi · texte numérisé non relu

IV. — Le Kanemi

J'ai donné dernièrement, dans une lettre adressée à M. Jomard, quelques renseignements sur la vie du plus grand homme de l'Afrique moderne, le cheikh Mohammed-ei-Amin-el-Kanemi (chèk Lanembou); il s'est glissé quelques erreurs dans ce petit travail ; j'ai attribué, en effet, à El-Amin quelques faits relatifs à son père, Mohammed-Ningami, premier auteur de la fortune de sa maison.

C'est, à ce que je crois, le père de Mohammed* Ningami qui mourut à la Mecque. Sa mère était fille du Kbalifa-Kelli (1), sultan du Kanem résidant à Ma6. Il épousa lui-même une femme arabe, native de Hôn dans le Fezzan.

A la suite d'une expédition tentée par les Fezzanais contre le Kanem, le cheikh Mohammed-Ningami fut contraint à chercher un refuge dans le Bornou, gouverné alors par mai Dala (Abd-Allah). Le Bornou était ravagé à cette époque par les incursions continuelles des Fellatas qui en occupaient une grande partie. Le mai Hamadou périt lui-même en cherchant à les repousser. Son successeur Ibram fut plus heureux, il les défit dans plusieurs combats, et résolut de leur arracher les provinces méridionales du Bornou, encore occupées par eux. Toutefois, avant d'entreprendre cette

(i) Le salcaD actuel du Kanem porte également, k ce qu'il me semble, le nom de Kelli.

expédition, il voulut consulter Mohammed-Ningami, qui vivait dans la retraite et jouissait d'une grande réputatiod de sainteté.

Mohammed-Ningami , après s'être mis en prières, fit voir au mai, dans le fond brillant d'un grand bassin de cuivre, les têtes coupées de ses ennemis , présage d'une éclatante victoire (1). Ibram défit, en effet, de nouveau les Fellalas, et alla trouver encore, quarante jours après la première visite, le Ningami qui, dans le même bassin de cuivre, lui montra les Fellatas les bras liés derrière le dos, image de leur impuissance et de leur soumission.

Mai Ibram, plein de reconnaissance et d'admiration pour le saint, qui avait prophétisé sa victoire et l'avait secouru de ses prières, lui ollnt de partager sa puissance. Lin ambitieux vulgaire eût accepté avec empressement un honneur si dangereux; mais l'instinct politique ne manque pas aux faiseurs de miracles : le Ningami rejeta les grandeurs et eut l'air de se sacrifier euacce ptanl le vizirat. Désireux di'ailleurs de se soustraire aux agitations de la cour et de continuer à vivre dans la retraite, il bâtit la ville de Ngornou (Ngournou- Angoruou), dont il fit sa résidence et dont il eût pu au besoin faire une place forte. Par ses dehors de sainteté et la finesse de son esprit, ce ministre sut prendre un tel empire sur celui qui se crojait son maître, que nul n'osait plus s'adresser qu'à lui pour

(i) il y a,d'apiè8 les théologiens musulmans,deux classes d'hommes pouvant opérer des prodiges : les uns sont des saints, ewliya (siug. wali)j qui sont aidés par Dieu; les autres sont les sorciers, qui sont aidés par le d^mon. 11 va sans dire qu'on juge des miraclet par la doctrine, et de la doctrine par les miracles.

les affaires de l'État, et que les serviteurs même d'Ibram ne laissaient pénétrer auprès de ce faible prince que ceux que son vizir avait autorisés à le voir. Le Ningami avait associé son jeune fils Mohammed-el-Amin, surnommé le Kanemi, à tous les actes de son administration ^vki, du reste» était sage et prévoyante. 11 l'avait initié à tous les secrets de sa politique, et parvint en mourant à lui faire assurer par Ibram la continuation des privilèges et du pouvoir dont lui-même avait joui.

Chose remarquable» le Kanemi, fils d'un homme éminent» ne laissa pas que d'être un grand homme. A peine était-il au pouvoir que la guerre, probablement foiîientée par lui, éclata entre le Bornou et les Fellatas : mai Ibram mourut peu après et l'ut remplacé par mai Ali (dont la mère était Goudjoubuwi); quant au Kanemi, il pénétra à la tête d'une armée dans l'empire des Fellatas, battit leur armée que commandait Bouba-Ngàmù, s'empara de Uadadja et lit prisonnier le sultan Moussa, tributaire et allié de l'ennemi.

De retour à Ngornou, le Kanemi, grandi par la victoire, se vit le mailre de l'Élut ; mais il ne se départit pas de celte prudence qui avait si bien servi son père; il quitta Ngornou, dont la position ne lui convenait pas, el bâtit Kougawa (1) dans un lieu couvert auparavant de baobabs. Après la mort de mai Ali, Denama et Ingeleroma, prétendante au trône, se disputèrent la faveur du Kanemi. Denama fui placé sur le trône, il ne l'occupa que peu de jours; le Kanemi,

(i) Kouguy baobab; Kougawa^ ville àtê baobabs, lieu des baobabs, en langue kanourî.

mécontent de lui, le renversa et le remplaça par Ingeleroma,qui mourut peu après en revenant d'une expédition dans le Mandara. Le mai du Mandara» Elyas, tué par lui, lui avait, dit-on , prédit qu'il mourrait avant quatre mois ; ce qui eut lieu.

Denama fut alors replacé sur le trône par le Ranemi, qui eut le tort d'oublier l'offense qu'il «vait faite à ce prince. Denama parut avoir tout oublié et se montra docile aux volontés du faiseur de rois; mais il fit tenir secrètement au ban de Baguermi, Bourkoumanda III, des lettres dans lesquelles il lui représentait sa triste situation : <x Mon ministre, disait-il, a 18 000 cavaliers, je n'en ai que 2000 ; je suis son prisonnier, et tous les rois ont à rougir de la honte qui m'est infligée par un ministre orgueilleux. y>

Bourkoumanda répondit que ne pouvant mettre sur pied que 9000 chevaux, il n'entrerait en campagne que si le parti royal prenait les armes. Denama s'engagea à soulever ses partisans quand il en serait temps. Bourkounaanda fit alors avancer son armée, pénétra dans le Bornou et occupa Ngala (Angala). Le Kanemi vit d'où venait l'orage , mais il feignit la confiance, réunit à la bâte 10 000 chevaux, et se rapprocha de Denama qu'il contint par sa présence et qu'il contraignit à dissimuler. .

L'armée baguermienne vint camper en face de celle du Kanemi. Bourkoumanda, sachant que Denama s'y trouvait, dépêcha secrètement vers lui un de ses esclaves avec une lettre. L'esclave arriva dans le camp ennemi, chercha la tente royale : convaincu que ce devait être la plus spacieuse et la plus belle, il entra dans celle du Kanemi, et remit au vizir, qu'il prit pour

le roi, et qui se garda bien de le détromper, la lettre de Bourkoumanda qui, après avoir reproché à Deoama son inaction, l'invitait à se placer à Faile droite de son armée et à n'en pas bouger pendant la bataille ; au plus fort de l'action, quelques hommes déterminés, se jetant sur la gauche ou le centre desBornouens, pénétreraient jusqu'au Kanemi et le tueraient : ce qui, d'un coup, terminerait la guerre.

Le Kanemi dit à l'esclave qu'il n'osait pas écrire, mais que Bourkoumanda pouvait être assuré de son concours; puis il le renvoya vers son maître, chargé de riches présents.

Au matin, lorsque les armées prirent leur ordre de bataille, le Kanemi fut saluer Denama. Après les compliments d'usage, il lui représenta que le grand effort de la journée aurait lien par l'aile droite, que la place d'un prince, dont la vie était si précieuse, n'était pas à l'endroit le plus menacé, qu'il pensait s'y porter lui-même et l'engageait, en conséquence, à se tenir à l'aile gauche qu'on pourrait plus tard faire agir comme réserve. Denama, auquel le but de ce discours échap* pait, accueillit avec joie une proposition qui semblait lui fournir l'occasion, soit de passer à l'ennemi, soit de couper toute retraite au Kanemi si celui-ci était repoussé. Le combat s'engagea, les sicaires de Bourkoumanda se jetèrent sur l'aile gauche, traversèrent les lignes ennemies, entourèrent Denama et le massacrèrent sans que le Kanemi, ni aucun des chefs qu'il avait mis le matin dans sa confidence, fissent le moindre effort pour secourir ce prince.

Les Baguermiens connurent bientôt l'erreur qu'ils avaient commise, le Kanemi leur parut protégé par

Dieu, et, sans tenter plus longtemps le sort des armes, ils battirent en retraite.

Le cheikh se hâte de proclamer Ibram et pénètre à son tour dans le Baguermi, sous prétexte de venger Denama. Bourkoumanda lui oppose Bar-Iba, puis Fatcha-Éré qui le repousse; le Kanenii a encore à combattre à Darda (à TO. et en lace d'Asô) Kadétchouromà-Uaiméli; il le bat et le poursuit jusqu'à Bugoman , dont il s'empare. Fatcha-Abou , cependant, le bat à Madjiri-Bôlângwà (sur le Bahar- Loggoné, à TO. du fleuve, entre Kosseri etLoggoné), s'empare de sa femme Amina, et le contraint à luir à Ngornou.

Le Kanemi perd sa popularité, on le chansonne. 11 tente de nouveau ia lortune à Ail'adé; battu encore, il s'allie avec les Fellatas, en obtient des secours et s'empare de Nadjiroma. Les Baguermiens l'en chassent bientôt, le poursuivent jusqu'à Loggoné, s'emparent de son esclave Kadjalla-Tàé et défont encore son armée à Mullam (à 2 heures de Kosseri et 1 j. d'Afladé). Le cheikh, cependant^ ne perd pas courage; il revient à la charge et bat à son tour les Baguermiens à Maé- Dinéo. Un esclave du Bàn, Abd-Allah-Gàbàdnà veut tuer le cheikh, qui s'en empare et le lait périr : l'armée du Kanemi se retire.

Bnurkoumanda veut venger son esclave, il livre bataille au cheikh à Galfai (à l'Ë. de Ngala, sur le Bahar- Loggoné^ 1 j. au N. de Kosserij; les Baguermiens sont vainqueurs. Le Kanemi elTeclue sa retraite sur Lèderi (au N.-O. de Ngala, à 2 heures du Tchàdô) et y prend position; l'armée baguermienne l'y poursuit, il la délait complètement: vingt et un princes baguermiens

(71) OU alliés du Bagu^rmi, parmi lesquels le Ngar-Mourbà, restent sur le terrain (1).

Le cheikh confie alors ses troupes à son esclave Barka-Gànà, qui occupe Karga: le Djerma-Ngoumdé, fils d'une Merem ou princesse du Baguermi, le repousse; le Kanemi envoie trois généraux au secours de Barka* Gana, les quatre chefs sont battus encore à Saîkô ( à 1 j. à rO. de Sairamban). Le cheikh marche à son tour, atteint le Djerma-Ngoumdé à Sai-Mà (i. e. suismoi Bag), près de Babalia et le bat; mais Ngoumdé reçoit des renforts» et le Kanemi doit se retirer sur Wilki (près et à TO. de Galfai) ; il revient bientôt avec les Fellatas, mais il est repoussé.

Il dirigea pei^ après une ghazwa contre Yakoba. Le prince de Yakoba se soumit, et le cheikh eut avec lui une entrevue, dans le récit de laquelle la crédulité des Africains trouve encore à se montrer.

— Tu m'as vu, dit le cheikh au prince, tu ne verras plus désormais personne.

— Tu m'as fait la guerre, répon<iit le prince, tu ne la feras plus à qui que ce soit.

Bientôt le prince était aveugle ; quant au cheikh, il tomba malade : on le ramena à Kouga dans une sorte de takht rahwan, et il mourut dans sa capitale, après quarante jours de maladie. Suivant les uns, il succomba à un abcès à l'oreille ; suivant les autres, tout un côté de son corps était enflé (2) .

(x) Geue bataille fut livrée le a8 mars i8a4. Le major Denham était alors à Ngala; il attribue la victoire du cheikh à l'effet moral de deux pièces de canon qu il lui avait données.

(a) Le récit qui précède n'est pas parfaitement d'accord [particulièrement en ce qui concerne Hamadou) avec la liste royale donnée

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