PREMIÈRE QUESTION
Caractère général des langues indiennes.
Afin de faire connaître le caractère général des langues des aborigènes de ce vaste continent, il n’est pas nécessaire de fatiguer le lecteur de détails minutieux qui ne feraient qu'embrouiller l'imagination, ni de mettre sous les yeux une longue suite d'exemples tirés des divers idiomes; il suffit, à ce que je pense, d’en présenter un petit nombre, tiré des langues qui sont les plus connues, ayant soin, cependant, de ne pas se borner à une seule région, mais, portant ses regards aussi loin que ce sera possible, de choisir ses exemples dans les pays les plus éloignés les uns des autres. De cette manière, il me semble qu'on peut prendre une haute position, y placer sa règle générale, et demander qu'on produise les exceptions, s’il y en a.
Adoptant cette méthode, j'ai choisi dans le nord les trois principales langues, le karalit, qui est celle du Groenland et des Esquimaux, le délaware et l'iroquois, Les ouvrages d'Egède et de Crantz, et la correspondance de M. Heckewelder, prouvent suffisamment que les deux premières de ces langues appartiennent au genre appellé polysynthétique ; quant aux idiomes iroquois, le comité a sous les yeux les ouvrages grammaticaux dés missionnaires Pyrlæus et Zeisberger, par lesquels il peut se convaincre que les mêmes formes dominent dans ces langues:
Dans lAmérique centrale, je présenterai pour exemples, la langue poconchi, qui est parlée dans la province de Guatémala, et dont Thomas Gage, dans son Foyage à la Nouvelle-Espagne nous a donné une bien courte description ; elle suffit cependant, pour qu'on y découvre le caraCtère polysynthétique de cet idiome. J'y joindrai le mexicain proprement dit et le dialecte tarasque avec leurs verbes réfléchis, transitifs, compulsifs, applicatifs, méditatifs, communicatifs, révérentiels et autres formes complexes donton trouvel’explication accompagnéed’exemples dans les grammaires de ces langues par Tapia Zenteno, les PP. Antonio de Rincon et Diego Basalenque, tous ouvrages qui sont dans la bibliothèque de notre société. Celles que nous avons
des autres langues du Mexique, sont extrême ment défectueuses, leurs auteurs ayant trop cherché a faire accorder les formes grammaticales de ces langues, avec celles du latin et de l'espagnol. Cependant de ces grammaires même, ainsi que d’autres sources, il semble assez clairement résulter qu’elles participent aussi du caractère général des langues américaines. La gram— maire huastèque de Zenteno nous apprend que cette langue a les verbes compulsifs , causatifs et transitifs, les affixes pronominaux' que nous trouvons aussi dans mixtèque*. Le Mithridate nous a mis à même de découvrir des formes analogues*®, même dans l’othomi, dont une idée très imparfaite nous est donnée dans la grammaire de Neve y Molina. Il paraît que plusieurs de. ceux qui ont composé des grammaires américaines. ont très peu parlé de leur structure com-
"Pages 15, 27, 37.
2 Dzutondoo, notre pére.
Sananini, {on nom.
Tasinisindo, donne-nous.
Voyez l’Oraison dominicale en langue mixtèque, dans le Mithridate, tom. IF, 3° part., p. 41.
3 Mahteihe, notre pére.
Punnocahe, pardonne-nous.
Nubukakengu, ainsi que nous.
Mithridate, ibid, 118, 149.
plexe, tant il leur a été difficile de l'expliquer. Molina dans l'introduction de la troisième partie de sa grammaire de la langue des Othomis, observe (page 97) que beaucoup de personnes croient que cette langue est si difficile, qu'il est impossible de la réduire à un système régulier ; c'est pourquoi, afin de trancher le nœud gordien, il a seulement donné les formes qui sont les plus analogues à celles de sa propre langue. C'est ce que ceux qui étudient les langues américaines ne doivent jamais perdre de vue.
Il nous reste l'Amérique du sud. Je crois suffisant de citer à ses deux extrémités le caraïbe* et la langue araucanienne. De la première de ces langues , il y a une très ample grammaire et un dictionnaire par le P. Breton, et l'abbé Molina nous a fait connaître le caractère de la dernière, dans son excellente histoire du Chili, je crois qu'il suflit d’alléguer ces deux ouvrages pour prouver que ces deux langues sont polysynthétiques au plus haut degré, et qu'il existe la plus grande analogie entre leurs formes et celles des
Le caraïbe était la langue des îles Antilles, maintenant éteinte ou à peu près dans cet archipel; mais elle est encore parlée dans la Guyane en-différens dialectes, tels que le galibi (variante du mot caraïbe ou caribe), l’aruwak, etc. (Note: du traxucteur.)
idiomes de la partie septentrionale de ce conti= nent. Je me permettrai de citer un seul exemple, pour faire voir l'extrême ressemblance des langues du sud avec celles du nord de l'Amérique : l'abbé Molina, parmi un grand nombre de verbes composés dans la langue araucanienne, eïte pour exemple :duancloclavin, je ne veux pas, où je ne désire pas manger avec lui. Je démandai un jour à M. Heckewelder s'il y avait un verbe semblable de la langue délaware, et il me donna sur-le-champ »’schingiuipoma , je n'aime pas où je ne me soucie pas de manger avec lui. Il est impossible de trouver un trait de ressemblance plus frappant dans la structure grammaticale des deux langues , placées à une aussi grande distance l’une de l’autre ; ainsi je crois que j'en ai assez dit sur ce sujet.
Si j'ai démontré d'une manière satisfaisante qu'il est, au moins, très probable que les formes polysynthétiques sont le trait caractéristique des langues indiennes, il suflira de citer la correspondance de M. Heckewelder pour prouver par l'exemple de l'idiome délaware, qu’elles sonttelles queje les aireprésentées, c’est-à-dire riches, abondantes, expressives et que l’ordre, la méthode et l'analogie y dominent essentiellement. Ce serait pérdre le temps que d'ajouter d’autres preuves à celles que ce vénérable missionnaire nous
a fournies; la langue délaware , telle qu'il nous la présente, parait plutôt avoir été inventée par des philosophes dans leur cabinet, que par des sauvages au milieu des bois. Si quelqu'un demande comment telle chose peut être arrivée, je n'ai rien à répondre, sinon que j'ai été chargé de recueillir des faits et non d'imaginer des théories. Il reste encore beaucoup de faits à découvrir et à constater, avant que nous puissions nous livrer à la recherche des causes premières.
Les descriptions et les exemples de la langue délaware que M. Heckewelder à accumulés dans sa correspondance, peuvent donner une idée de la structure des autres langues, qui m'ont paru en général se ressembler quant à leurs formes, Partout où domine le système polysynthétique, il est naturel de supposer qu'il est accompagné de ces incidens que j'ai déja mentionnés ; la ma— nière dont les mots sont composés dans ce genre de langues; le grand nombre et l'immense variété d'idées qu’elles peuvent exprimer par un seul mot, particulièrement par le moyen des verbes, tout cela leur imprime un caractère d’abondance , de force et de compréhension, de sorte que ces accidens doivent être considérés comme compris dans la dénomination de polysynthétique. On ne peut pas même, en imapination , séparer de cette classe de langues la
notion de l’ordre, de la méthode et de la régula: rité qui les caractérisent, car il est évident que sans cet ordre, sans cette méthode, des formes de langage aussi complexes ne pourraient pas exister, et la confusion qui s’ensuivrait les rendrait incapables d'exprimer même les idées les plus simples. Une langue simple comme le chinois peut, pour ainsi dire, jusqu’à un certain point, se passer de méthode , mais celles dans lesquelles les parties du discours sont entremêélées et en quelque sorte confondues dans la formation d’un seul mot, me semble exiger un ordre et un sys: tème régulier, pour que la pensée puisse les démêler et la mémoire les retenir.
Malgré cela, Monsieur , je sens bien que les faits que je viens de présenter, vont se trouver assaillis par une foule de préjugés. On a dit et on dira encore que les peuples sauvages, qui n’ont que peu d'idées, n'ont besoin que d’un petit nombre de mots, et par conséquent que leurs langues doivent être nécessairement pauvres. Il n'entre pas dans mon sujet d'examiner si les sauvages ont peu où beaucoup d'idées; tout ce que je puis dire est que s’il est vrai qu'ils n’en ont qu’un petit nombre, il n’est pas moins certain qu’ils ont beaucoup de mots pour les exprimer. Je pourrais même dire qu’ils en ont une quantité innombrable, car Colden, dans son Hrstoire
des Six Nations, observe avec vérité que les langues de ces peuples sont tellement organisées, qu'ils peuvent composer des mots nouveaux ad infinitum.
Qu'il me soit permis, Monsieur, d’ajouter aux preuves nombreuses que M. Heckeywelder nous a donuées de l'abondance des langues indiennes, un exemple frappant tiré, non de la langue délaware, mais de liroquois. Nous ne Savions que très peu de chose des six dialectes compris sous cette dénomination! avant de posséder les œuvres grammaticales de Pyrleus et Leisberger, et le dictionnaire de ce dernier qu'on croyait perdu , et qui a été heureusement retrouvé. Par la libéralité des frères moraves, ce dictionnaire est maintenant déposé dans notre bibliothèque ; il estallemand et indien ; la contre partie, c'est-à-dire le dictionnaire indien et allemand n’a jamais existé, au moins, il n’en reste pas de traces. Celui que nous avons forme sept volumes manuscrits in-{°, contenant en-— semble deux mille trois cent soixante-sept pages d'écriture, qui comprennent des mots et des phrases allemandes expliqués dans la langue des Onontagues. Il est vrai que la moitié de chaque
‘4 Le mohawk, 2 l’onondago, 3 le sénéca , 4 l’'onéiïda, 5 le cayuga, 6 le tuscarora. (Note du traducteur.)
page est laissée en blanc par forme de marge ; mais cela laisse encore mille sept cent soixantequinze pages de mots et de phrases allemands, avec leur explication en langue indienne : il faut convenir qu'il n'ÿ a pas beaucoup de dictionnaires de cette taille, et si celui-ci est rempli, comme il n’y a nulle raison d’en douter, de véritables mots indiens, c'est en vain qu'on par— lerait de la pauvreté de ces idiomes.
Je désire éviter ; autant que possible, d'entrer dans de fastidieux détails : il ne sera pas cependant hors de propos de donner ici, par forme d'exemples , quelques extraits de ce livre, afin de faire voir que les idées des Indiens ne se bornent pas, comme quelques-uns le supposent, à l'expression de ce qui a rapport à leur existence physique et à leurs occupations usuelles.
Nous trouvons dans le premier volume, sous la lettre B et le mot allemand Bankerot, ce qui suit :
En iroquois.
Er hat Bankerotgemacht. Ohné hawahéyé.
Il à fait banqueroute. Ofné jachstennahoté hojé.
Et dans le troisième volume, sous la lettre F et le mot allemand Znwendig (intérieur, intérieurement), on trouve les phrases suivantes :
Intérieurement. Nacu gajatacu. à Chaleur intérieure. Olariché gajatacu.
da RDS
Repos intérieur (conscience Zorigochrio.
en repos. Scœno agonochtonnié gajatacu. | Ce qui est cachéintérieure- Nonahoté nacu ne wachment. sechta.
Le comité est maintenant à même de décider si les Indiens ont peu d'idées et peu de mots pour les exprimer. Quant à moi , je confesse que je ne puis revenir de mon étonnement , lorsque je contemple la richesse et l’'admirable structure de leurs langues, dont je ne puis rechercher la
cause qu’en dirigeant ma pensée vers l’auteur de tout ce qui existe.
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