‹ Mémoire sur le système grammatical des langues de quelques nations indiennes de l'Amerique du NordChapitre 5 sur 129 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Vers le milieu du dernier siècle, lorsque la science philologique, qui a fait depuis de si grands progrès, n'était, pour ainsi dire, pas encore née ; lorsqu'on ne savait de grammaire que ce que nous avaient appris les Grecs et les Romains, et qu’on essayait des grammaires générales fondées sur les élémens d’un petit nombre de langues qu’on semblait regarder comme les modèles de toutes les autres, le célèbre Maupertuis invitait les savans à abandonner cette route étroite et à embrasser d’un coup d'œil toute l’étendue du langage humain. Ilsrecommandait surtout l'étude des idiomes, qu’on appelait alors barbares , c'est-à-dire de ceux des peuples parmi lesquels l'usage de l'écriture ne s’était pas encore introduit..Ces langues, disait-il, sem-

blaient avoir été formées sur des plans d'idées différentes des nôtres. Cette expression plans d'idées eut le sort de toutes les nouveautés ; le sage Turgot lui-même la tourna en ridicule et il n’en fut plus question.

Cependant l'expérience nous a appris que Maupertuis avait raison. On sait maintenant ce qu'est en philologie ur plan d'idées depuis qu’on a vu desidiomes long-temps inconnus où les perceptions de l'esprit se combinent sous mille formes variées, où les parties du discours se confondent et s'unissent et s'empruntent réciproquement les formes et les modifications qui nous semblaient seulement faites pour les distinguer. On a appris , enfin, qu'il n’y a point de langues barbares et que toutes celles qui existent sur la surface de notre globe ont, comme les plantes et les animaux, chacune une organisation qui luiest propre, que la nature, aidée des combinaisons de l'esprit humain, a produite ellemême et que la science ne peut ni détruire, ni essentiellement altérer ; mais il a fallu du temps pour arriver à cette hauteur où la philologie se trouve maintenant placée.

Cette noble science continua encore près d’un demi-siècle à suivre ses ancienes voies jusqu'à

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l'époque où l’impératrice Catherine concuüt le vaste dessein de faire publier un vocabulaire comparatif de toutes les langues alors connues. On comprit dès ce moment que toute la science philologique n’était pas contenue dans le grec, le latin et les langues appelées orientales; cependant l'ouvrage dont je parle n'avait qu'un but étymologique et n'était composé que de mots isolés qui pouvaient tout au plus servir à comparer les langues entre elles sous ce point de vue et à rechercher, au moyen des sons, leur filiation et leur origine. C'était déja beaucoup, et c'était sans doute par là qu'il convenait de commencer. En suivant cette route on a fait depuis des rapprochemens dont il est ré— sulté des faits auxquels on était loin de s’attendre. On a vu avec ttonnement dans le sanscrit (langue dont les accens ont cessé depuis longtemps de se faire entendre et dont l'antiquité est effrayante) , le tronc, pour ainsi dire, des anciens idiomes de l’Europe et de l'Asie occidentale, dont les rameaux existent encore dans nos langues modernes. L’hébreu, dès ce moment , fut détrôné et on espéra de trouver dans les dialectes de l'Inde cette langue primitive qu'on a si long-temps essayé en vain de découvrir. Ce-

M pendant, au-delà de la rive occidentale du Gange, on perdait les traces de cette famille indo-européenne , mais on espérait encore les y retrouver. En attendant, on comparait en Allemagne: et aux Etats-Unis * les langues des aborigènes de l'Amérique avec celles des Tartares de l'Asie centrale et d’autres peuples barbares de cette partie du monde, dans l'espoir toujours décu de trouver à ces peuples, si éloignés les uns des autres, une origine commune. C'est ainsi que, suivant l'impulsion donnée par lillustre Catherine, les savans se sont long-temps occupés presque exclusivement de la Comparaison étymologique des divers idiomes ; leurs formes grammalicales n'avaient encore excité qu'une faible attention, lorsque enfin le Mithridates parut.

Cet ouvrage, dont ilest difficile de parler sans enthousiasme; cet ouvrage, commencé par Adelung , mais dont la plus grande partie est due au

célèbre Vater, était malheureusement écrit dans

une langue qui alors n’était connue que de peu * Ucber Amerikas Bevôlkerurg , von Johann Severin Vater, Leipzig , 1810.

2 New views of the orioin of the tribes and nauons of America , by B.S. Barton, Philad., 1797-8.

rome

de savans hors de l'Allemagne et des pays du nord de l'Europe; on peut juger de son effet par cela même qu'il en est bien peu aujourd'hui qui ne puissent le lire et le comprendre. Le Mrthridates fit une révolution dans la science; on vit là pour la première fois, exposées en regard, les diverses formes de toutes les langues de lunivers, c’est-à-dire de celles qui étaient alors connues. On vit d’un côté le chinois , composé en entier de monosyllabes significatifs, et autour de lui un groupe d’idiomes formés sur le même modèle. On les vit tous dépourvus de ces inflexions, de ces liaisons, qui paraissaient si essentielles à la formation du langage. Ce n’est pas que la langue chinoise ne füt déja connue par les écrits des missionnaires et des voyageurs ; mais on la regardait avec plus d’étonnement que de curiosité; on n’osait aborder une langue dont on disait que l'étude exigeait la vie entière même des naturels du pays. Le savant Rémusat n'avait pas encore démontré avec quelle facilité il était possible de s’en rendre maïtre ; on-bâüssait des théories à perte de vue sur cette écriture qu'on appelait hiéroglyphique et dont on ne comprenait pas le Système; enfin, on détournait la

vue du monstre qu'on craignait d'attaquer; on

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