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regardait cet idiome comme une langue à part qui n'avait point de terme de comparaison avec les langues connues. Le Mihtridates fit voir que si on écartait le chinois et ses langues affihées , il faudrait en faire de même de beaucoup d’autres, dont la structure et les formes différent non moins essentiellement de celles que nous connaissons. Il nous fit observer le basque, dont la haute antiquité est démontrée par des formes qui ne se trouvent nulle part ailleurs sur la surface du globe, ce qui fait croire qu’elle a appartenu à une famille de langues qui autrefois couvrait un large espace et dont elle est Punique reste; c'est comme si l'on trouvait vivant sur une montagne de Sibérie quelqu'un de ces animaux antédiluviens dont les ossemens seuls attestent qu'ils ont existé. Enfin , le savant contitinuateur de cet admirable ouvrage , Vater, rassembla tout ce qu’il put trouver de documens épars sur les langues d'Amérique et présenta un tableau qui fit sentir la nécessité de porter ses regards sur cette partie du monde.
Cet avertissement ne fut pas donné en vain.
La société philosophique américaine établie à Philadelphie et fondée par Franklin , crut l’honneur de son pays intéressé à ce qu’elle fût la
mu ÿ — première à s'occuper de cette recherche sous le point de vue le plus étendu, qui est celui de la philosophie du langage humain. Son comité d'histoire et de littérature se chargea de cette tâche, et le résultat de ses travaux est consigné dans un rapport qui fut publié en 1819, dans le premier volume de ses Transactions *. Ce rapport, tracé à grands traits, et pour ainsi dire à vol d'oiseau, fit connaître dans son ensemble et dans plusieurs de ses détails un genre de langues, dont la richesse et la complication méthodique des mots et des formes ne sont pas moins étonnantes que la simplicité et l’apparente pauvreté des idiomes monosyllabiques de l'Asie. Ce contraste méritait l'attention des philologues et lobtint.
A cette époque l'Allemagne et quelques autres pays du nord de l’Europe paraissaient seuls occupés de l'étude comparative des langues; la
Une traduction de ce rapport sera jointe au présent mémoire , avec quelques notes.
2 Il n’a encore paru que ce premier volume; la société, pour éviter la dépense, ayant depuis ce temps-là préféré publier dans la collection générale de ses travaux philosophiques les mémoires philologiques qui lui ont été présentés. Un second volume, cependant, est en préparation et on espère qu’il ne sera pas sans intérêt.
France, à peine échappée aux tempêtes d'une longue suite de révolutions, semblait ne prendre aucune part au mouvement qui portait les es— prits vers cette partie intéressante de l’histoire de l'esprit humain. Ce fut au point que M. de Volney en prit occasion dans un discours qu'il prononca à une réunion des membres de l'académie fran— caise, de reprocher vivement, j'ose même le dire, durement à ses compatriotes ce qu’il ap pelait leur irexpérience dans la philosophie des langues et leur znfériorité dans cette science, relativement aux étrangers *.
L'illustre philologue savait bien cependant que ce reproche était loin d'être mérité; il savait bien que la patrie des Arnaud, des Lancelot, des Dumarsais, des de Brosses, des Beauzée, des Gébelin *, des Condillac et de tant d’autres
qu'il serait trop long de nommer, que la France,
! Discours sur l'étude philosophique des langues, lu à l’Académie française, dans sa séance du premier mardi de décembre 1819, par M. le comte de Volney. 4° édition, Paris, 1821.
2 L'auteur de ce mémoire était secrétaire de Court de Gébelin dans les années 1776 et 1777 et est demeuré son correspondant et son ami jusqu’à sa mort. Il saisit cette occasion de payer un juste tribut à la mémoire de cette illustre savant et excellent homme.
ALAN NES enfin, ne pouvait être justement taxée d’inexpérience lorsqu'il s'agissait de la métaphysique du langage et qu’elle ne cédait sur ce point à aucune autre nation; mais cette science venait tout à coup de prendre une nouvelle direction ; il s'agissait d'appeler , pour ainsi dire , sur un point toutes les langues de l'univers, de les comparer entre elles et de combiner les résultats du faisceau de lumières que cet assemblage ne pouvait manquer de produire. Cette direction, si souvent indiquée par les savans français, semblait procéder d’un sol étranger , et Volney voulait stimuler ses concitoyens et les tirer du sommeil où illes croyait plongés.
Mais les Francais, loin de sommeiller, travaillaient en silence à augmenter la masse des connaissances philologiques et cela ne tarda pas à paraître ; car dès l’année suivante Rémusat publia ses savantes recherches sur les langues tartares, qui furent bientôt suivies de l'4sia polyglotta de Klaproth. On eut une grammaire et une école chinoises ; la société asiatique se forma et de son sein sortirent un grand nombre d’ouvrages du plus haut intérêt, fruits des recherches Les plus assidues, jointes à une critique sage et éclairée. L'antique langue sacrée des peuples
qui habitent l'Inde au-delà du Gange '; le japo nais, jusqu'alors à peu près inconnu , les langues du Caucase et de l'Asie centrale furent exposés aux regards curieux de la science; les formes synthétiques du basque furent analysées et mises au grand jour; on découvrit les lan— gues océaniques jusque dans l’île de Formose, sur les confins de la Chine ; au grand étonnement du monde savant, les mystères de l'écriture des anciens Egyptiens , qui firent si long-temps le désespoir des archéologues, furent dévoilés par un de ces génies qui n'apparaissent sur notre globe qu’à de longs et rares intervalles, enfin un Mithridate francais a paru sous une forme à la vérité mcommode et à laquelle nous pensons que le premier modèle eût été préférable ; mais l’atlas ethnographique de M. Balbi n’en est pas moins un ouvrage précieux pour la science et qui fait également honneur à son auteur et à la nation à laquelle ila dévoué le fruit de ses veilles. Tout cela s’est fait dans le court espace de sept ans. Certes, si la France dormait à l’époque dont je viens de parler, son réveil a été tel quil y avait lieu de l’attendre d'elle.
* Le Pali ou Bali.
C'est ainsi que j'écrivais vers l’année 1897, par forme d'introduction à un mémoire dans lequel je me proposais de tenter la solution d’un problème philologique que la comnussion Volney avait mis au concours pour le prix qui fut décerné en 1828 et que d’autres occupations m’empêéchèrent de terminer. En relisant ces pages, je n'ai pu résister au désir de mettre ici dans tout son jour une masse de faits qui fait tant d'honneur aux savans philologues de mon ancienne patrie.
Depuis l’époque dont je viens de parler, il s'est écoulé dix années pendant lesquelles les philologues de France n’ont pas discontinué leurs savans travaux, Je laisse à d’autres à en faire l’énumération, qui m’entrainerait trop loin. Le reste de l’Europe, l'Allemagne surtout, a cultivé cette science avec ardeur et avec succès. L'Amérique n’a pas été en retard. Parmi les ouvrages philologiques qu'elle a produits, je me bornerai à en mentionner un seul, qui est bien digne de attention des savans de l’Europe. C'est une vue synoptique de toutes les langues indiennes qui existent ou qui ont existé dans les Etats-Unis et les possessions britanniques de l’'Amérique du Nord, par M: Albert Gallatin dont
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le nom est assez connu pour que je me dispense d'en dire davantage. Cet ouvrage, de plus de 400 pages in-8°, forme la plus grande partie, je pourrais même dire la presque totalité du second volume de l’Ærchæologia Americana', récemment imprimé à Cambridge dans l'état de Massachusetts. L'auteur y expose des faits intéressans et y développe des principes d’une philosophie éclairée dont la science doit s'empresser de profiter.
La science des langues est l’histoire des prosrès et des développemens de l'esprit humain ; dans chaque époque l'œil exercé y voit comme dans un miroir les arts, les sciences, les connaissances et même, jusqu'à un certain point, les mœurs, les usages et les habitudes qui existaient à des époques très reculées. On y voit aussi la filiation des idiomes, les mélanges de différens peuples, les migrations , les envahissemens, les conquêtes, enfin les divers événe-
* Archæologia Americana , Transactions ia collections of. he + RSI antiquarian society, vol. IL. Cambridge, 1837. La société des antiquaires d'Amérique est établie à Wocester, en Massachusetts, à {0 milles de Boston. Son fondateur , Isaïah Thomas ; lui à légué des fonds considérables et une belle bibliothèque.
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mens qui, de temps à autre, ont changé où altéré le mode d'existence des familles de peuples qui habitent ce globe. Ce sont les fruits de la partie étymologique de cette vaste science; la partie idéologique , ou la syntaxe ,.et tout ce qui constitue la structure ou l’organisation du langage y contribue aussi à un moindre degré; mais cette partie de la science a des avantages qui lui sont propres et qui ne sont pas d’un moindre intérêt.
L'étude des formes du langage nous initie dans les mystères les plus cachés de lentendement humain. C’est le fondement de toute métaphysique. On y découvre la manière dont les idées , nées de perceptions, se présentent toutes nues à l'esprit de l’homme qui n’a pas encore trouvé et qui cherche les moyens de les communiquer à ses semblables ; on suit le travail qu'il fait pour arriver à ce but. On voit que ce travail n'est pas toujours uniforme, parce qu'il est le produit de différens eprits. On les voit tâtonnant, essayant, faisant , défaisant, refaisant jusqu’à ce qu'il se forme à la fin une certaine méthode qui, d’analogies en analogies, les entraîne et donne au langage une couleur décidée et un
caractère fixe et forme ce qu'on appelle une lan-
gue. On doute alors de la solidité du système de ces métaphysiciens qui ont essayé de dessiner une route uniforme pour la formation du langage : selon eux, on aurait commencé par donner des noms aux objets visibles, d’abord des noms génériques, ensuite des dénominations spéciales. On aurait dit ur arbre avant de dire un ormeau où un chéne, ou bien, selon quelques modernes, on aurait pris la route opposée'. De là on serait passé aux adjectifs, aux
1 M. Adam Smith , dans ses Considérations sur la formation primitive des langues , imprimées à la suite de sa Théorie des sentimens moraux, prétend que les noms de genre ont été formés avant ceux d'espèce et qu’on a dit le fZeuve ou la rivière avant de dire la Seine ou la Marne. M. Hecke welder nous apprend que les Indiens Delawares, quand on leur montre du doigt un arbre pour leur demander ce que c’est, ne disent point c’est un arbre, mais c’est un chéne, un érable, etc. Que conclure de tout cela? Rien, sinon que ce qu’il y à de plus probable estque les premiers mots ont été aussi vagues que les idées et que les premières langues ont été confuses avant d’avoir atteint le degré de clarté qu’elles ont plus ou moins actuellement ; comme en Français le mot manger est à la fois substantif et verbe, un grand nombres de mots dans l’origine des langues auront eu diverses significations dont l'obscurité aura été dissipée par l'invention successive de nouveaux mots. Les inventeurs de langues n'étaient pas des grammairiens comme Condillac, Adam Smith et tant d'autres, qu'on
pronoms, aux verbes et successivement aux autres parties du discours. L'étude comparative des langues démontre la vanité de tous ces systèmes. Il paraît, au contraire, que ceux qui ont formé les premières langues ont suivi différentes routes. Tel peuple , pour exprimer ses idées, a adopté la méthode de l'analyse, tel autre la synthèse et le plus grand nombre un composé de l'une et de l’autre; il n'y a point eu de système uniforme et unique. Sans doute ceci n’est qu’une conjecture, mais elle est fondée sur l'expérience et paraît plus probable que tous les systèmes inventés par les philosophes: Qu'on examine seu-
croirait avoir diné avec nos premiers parens , tant ils sont bien instruits de la manière exacte et précise dont le premier langage a été formé. Jean-Jacques Rousseau a été jusqu’à dire que les premiers mots prononcés dans les pays méridionaux avaient été aimez-mot, et dans le nord, aidez-moi. Ce grand homme se plaisait quelquefois à mystifier ses lecteurs ; au reste il a découvert de grandes vérités philologiques que d’autres plus savans n’ont pas vues, même après lui. Il est le seul qui , sans connaître la langue chinoise, ait vraiment compris et en peu de mots clairement défini le système graphique de cette nation. Voyez son Æssai sur l'origine des langues, chap. V, où il explique ce qu'il appelle la seconde manière de représenter les mots.
I dit les mots et non les idées ; il n’imaginait pas un sys-
tème d'écriture idéographique indépendante du langage oral.