CAUSES
Elles se divisent généralement en éloignées et prochaines. Comme je ne suis pas dans l'intention de m'occuper des premières , je me bornerai à considérer la cause prochaine ou immédiate du choléra épidémiquc.
Si nous observons les symptômes de celte maladie, et que nous les comparions avec ceux qui sont produits par d'autres causes connues , nous serons porté à admettre qu'elle dépend de l'action d'un poison sur le corps humain. En effet, la classe entière des poisons nommés septiques, occasionne des effets tellement semblables aux principaux symptômes de cette maladie, qu'il est f.icile de s'y méprendre aux personnes étrangères à l'art de guérir , et c'est ce qui a donné lieu à de terribles scènes dans certaines parties de l'Asie et du continent Européen. Ainsi, le peuple ignorant des îles Philippines , soupçonnant les Européens et les Chinois d'avoir des moyens secrets d'empoisonnement , se détermina à les sacrifier à leur fureur , en comprenant le célèbre naturaliste Godfrey dans le nombre de ses victimes; de semblables scènes se sont reproduites dans l'Europe civilisée. On sait que, en Hongrie , le peuple suspecta les médecins , comme, à Paris, il soupçonna les agens du gouvernement. Les premiers furent victimes de la crédulité de leurs accusateurs. Ces déplorables excès proviennent presque toujours de ce qu'il se présente dans le choléra des symptômes semblables à ceux que causent certains poisons introduits dans l'appareil digestif.
Il est indubitable que la cause immédiate du choléra est un poison qui agit sur notre ma-
chine. Les symptômes le prouvent , et ce qnln- ' diquent ces symptômes est confirmé par l'anatomie pathologique : c'est du moins l'unique conséquence qu'on peut tirer de ces deux choses. L'analogie nous force aussi à admettre que quelque substance élrang6re et septique qui a envahi le corps humain, a produit les effets que nous observons dans le choléra: soit que le poison entre dans le corps avec l'air que nous respirons, et passe au sang par absorption, soit qu'il s'introduise par d'autres voies plus directes, ce qu'on ignore encore ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il produit des effets bien connus. Ce poison, introduit dans l'organisme humain , a deux effets distincts comme les narcotiques acres , un effet irritant, un autre sédatif.
Son effet irritant paraît se borner à la membrane muqueuse du tube intestinal, comme le prouvent les symptômes pendant la vie et les lésions pathologiques après la mort. Dans Paris , où le poison, par quelque cause inconnue , a manifesté ses effets avec une violence et un pouvoir extraordinaires, on a fréquemment observé l'inflammation de l'estomac et des intestins comme conséquences du choléra , et on a trouvé dans les cadavres de ceux qui ont succombé, les altérations connues qui indiquent Vétat inflammatoire des mêmes organes. Mais le principal effet du poison cholérique est sédatif^
surtout sur la portion du système nerveux qui a reçu le nom de nerf sympathique. Ce nerf donne de nombreux filamens aux organes de la digestion et de l'assimilation , au cœur , aux artères, aux veines du corps humain, et auxglandes et organes sécrétoires. Il préside de celte manière aux diverses fonctions qu'exécutent ces parties, fonctions que l'on nomme vitales; et l'on peut considérer le nerf grand sympathique, comme le siège de la vie organique.
li est bien connu que ce nerf jouit d'une sensibilité plus exquise que les nerfs cérébraux ; ce qui explique la douleur particulière et caractéristique produite par les affections de certains viscères, comme, par exemple, l'inflammation de l'estomac et des reins. Dans ces cas , le vomissement est presque constant ; le malade éprouve de l'oppression dans la région du cœur ; la chaleur animale cesse ; la peau se couvre d'une sueur froide et visqueuse, et la respiration est lente et laborieuse. Les mêmes symptômes se présentent à la suite de coups ou de contusions dans la région épigastrique, où esf situé le ganglion semi-lunaire , un des principaux du grand sympathique. Quoique le coup donné dans celte partie ne soit pas très-violent, pourvu que l'individu qui le reçoit soit pris à l'improviste, de manière à ce que les muscles abdominaux ne puissent l'amortir , ce coup causera
instantanément la mort à l'homme le plus robuste. Le ganglion dont nous venons de parler , est le centre de ce système; les sensations qu'on attribue au cœur se rapportent à la région qu'il occupe. Nous y éprouvons beaucoup de sensations agréables; il nous semble que la tristesse y réside aussi : c'est là encore qu'on éprouve d'autres sensations, comme si ce point était comprimé, et une espèce de défaillance, comme si on allait perdre la vie. Les filamens du grand sympathique se réunissent et forment des troncs qui se terminent dan s un de leurs nombreux ganglions, logés autour de la portion antérieure et latérale de la colonne vertébrale , depuis la partie cervicale jusqu'au sacrum. Ces sortes de nerfs se trouvent dans tous les animaux , depuis les plus élevés jusqu'aux plus bas placés dans l'échelle des êtres , ou du moins , depuis l'homme jusqu'aux animaux radiés , et un grand nombre n'en possèdent point d'autres. On peut aussi les observer dans l'embryon , avant qu'il présente des traces de cerveau ou de moelle-épinière. En conséquence , il doit former un système indépendant et distinct de celui qui préside aux fonctions intellectuelles et locomotrices. Dans les animaux et même dans l'homme , certaines observations et expériences prouvent qu'il peut exercer son action, pendant quelque temps , alors même que le cerveau est détruit ou quand
il D'en existe point , comme dans les anencéphales. La raison de cela est , sans doute , que la nature a voulu que les fonctions indispensables au maintien et à la plénitude de la vie organique fussent hors de l'influence de la volonté; faculté si mobile que la vie eût couru de grands périls , s'il eût été en notre pouvoir d'empêcher ou de suspendre l'exercice de ces fonctions indispensables à la vie ( Copeland ).
Malgré l'indépendance qui existe entre les deux systèmes nerveux , ils sont unis entre eux par les liens nommés sympathies , qui sont d'autant plus grands que nous nous élevons davantage dans l'échelle animale. Les divers rameaux de l'un ou de l'autre système sont unis , de telle sorte que l'impression reçue par une classe de nerfs se communique à l'autre avec plus ou moins d'étendue; à cause de cela , les fonctions du grand sympathique sont excitées ou débilitées par diverses passions de l'âme , comme la joie , la tristesse , la peur , etc.
Si , par une cause quelconque , la vitalité de ce système est détruite , le sang ne peut plus circuler, ni dans les artères, ni dans les veines; les sécrétions diminuent plus ou moins ; il no s'engendre plus de chah^ur animale ; la respiration cesse , et la vie avec elle.
Dans le choléra épidémique , dit M. Bell , dès le principe toutes les sécrétions cessent. En
effet , les matières rendues par le vomissement et par les selles ne contiennent ni suc pancréatique , ni bile , ni mucus , ni autres matières excrémentitielles. Les reins cessent de sécréter l'urine , la salive n'humecte plus la bouche , les larmes n'arrivent plus aux yeux. L'acide carbonique qui se dégage des poumons n'est pas en quantité correspondante à l'air absorbé , et il ne se produit point de chaleur animale. C'est conséquemment une maladie qui consiste dans la suspension des fonctions involontaires , des fonctions auxquelles préside le grand sympathique.
Excepté les vertiges qui peuvent s'expliquer par la sympathie du cerveau avec l'estomac , le cerveau n'est affecté dans aucune période de la maladie. Les facultés intellectuelles persistent , en effet , libres et intactes pendant toute la vie. Nous voyons ici l'anomalie singulière d'une suspension totale des fonctions vitales , pendant que les fondions cérébrales sont parfaitement libres et s'exécutent comme dans l'état de santé. Cet état dure généralement plusieurs heures après la cessation complète du pouls dans l'artère radiale , et peut s'étendre à plusieurs jours.
Le docteur Kellet rapporte un cas dans lequel le pouls manqua trois heures après l'invasiou de la maladie , et le malade vécut ainsi ,
depuis le 5 octobre , à quatre heures du soir , jusqu'au 6 à deux heures ( Madras , Report. , page 29 ).
Les fonctions locomotrices jouissent de la même liberté , de telle manière que quelques malades ont pu marcher et aller à des dislances considérables, quoique privés de circulation ; ils sont sortis du lit et y sont retournés , peu de minutes avant de mourir. Le phénomène incompréhensible au premier aperçu de l'éjection d'une grande quantité de matières semblables à de l'eau de riz par haut et par bas , quand toutes les sécrétions sont diminuées , s'explique facilement et sans embarras par les altérations pathologiques observées après la mort , et par l'analyse des fluides évacués. Le système veineux se rencontre , en effet , plein d'un sang noir , épais et visqueux, plus dense et plus consistant que dans l'état naturel. Il est résulté de l'analyse de ce sang , comme on aurait pu le présumer à priori, qu'il est privé de sérum ou de sa partie aqueuse , puisqu'on ne trouve presque plus dans la veine que le cruor ou la partie épaisse du sang. Le fluide qui s'évacue du tube digestif en si grande quantité , a été analysé par plusieurs chimistes , qui l'ont trouvé composé des mêmes élémens que le sérum du sang , avec une grande proportion des S(;ls que le sérum renferme ordinairement. Ainsi , comme d'un
«ôté , nous rencontrons , après la mort , le système veineux plein de sang qui ne contient que peu de sérum ou qui n'en contient point , «et, conune de l'autre, nous observons que le fluide évacué est principalement foraié de sérum , nous ne pouvons pas douter que les évacuations qui ont lieu dans le choléra, nedépen- «dent de l'évacuation de la partie séreuse du sang qui s'échappe des vaisseaux circulatoires du tube digestif.
La veine-porte n'ayant point de valvules , ■dit M. Bell , l'embarras se manifeste avec plus de facilité , «t le mouvement rétrograde du sang remplit les capillaires , lesquels ne peuvent lâcher que la partie la plus ténue du sang, Malgré ces immenses pertes de sérum , et quoique le sang s'épaississe tant qu'il paraît ne pouvoir plus passer par les différens vaisseaux , nous ne pouvoq>s cependant attribuer la mort du malade à cette unique circonstance , puisqu'elle n'est elle-même qu'un résultat de la première cause qui a détruit l'énergie nerveuse du grand sympathique , et puisque celte dernière seule est capable de produire la mort , quoique les évacuations par les vomissemens et par les selles manquent , et avant qu'aucune quantité de sérum soit séparée du sang. Ainsi , on a observé plusieurs fois et particulièrement dans l'Inde , qu'un malade, après avoir fait un ou deux
efforts pour vomir, est expiré instantanément sans présenter aucune évacuation. Nous ne pouvons pas davantage supposer que le manque de circulation soit la cause unique de rimmcnse perte qu'éprouve la partie séreuse du sang. Dans la syncope et dans les autres afleclions des fonctions vitales, l'action du cœurest suspendue en tout ou en partie , sans qu'on observe pour cela les suites qui distinguent le choléra des autres maladies ( Bengal , Report.). Indépendamment de ces raisons d'analogie , nous avons des preuves de ce que notre machine reçoit quelque impression morbifique , avant que la circulation soit affectée , comme l'ont observé trèsexactement les premiers qui ont écrit sur la maladie dans l'Inde.
Presque toujours l'estomac est l'organe principalement affecté : le malade se plaint de constriction et de douleur à l'épigastre. Le météorisme se présente; apparaissent ensuite les nausées , et enfin les vomissemens et les évacuations alvines; toutes choses qui précèdent la petitesse du pouls et le refroidissement des extrémités , ainsi que les symptômes spasmodiques.
Après avoir observé que les symptômes du choléra peuvent s'expliquer par l'hypothèse d'une substance étrangère et nuisible introduite dans le corps humain; après avoir démontré aussi que les fonctions auxquelles préside le nerf
grand sympathique , sont plus ou moins dérangées ou complètement suspendues, nous pouvons tirer de là les conséquences suivantes : Premièrement, que le premier indice que nous avons de l'introduction du poison dans le corps humain, est l'impression qu'il prodtiit sur la Eiembrane muqueuse du tube intestinal, et que c'est dans celte partie où s'exerce son action principale et son action délétère. Secondement, que la sortie de la partie séreuse du sang et l'évacuation de ce fluide par le tube digestif, sont le résultat de la perte de ton ou de contraclililé des bouches exhalantes dont les orifices se terminent dans la membrane muqueuse du tiube intestinal ; effet causé par l'action du poison même sur les fila mens nerveux du grand sympathique qui se distribuent dans ces vaisseaux dont ils règlent les fonctions , et enfin , que la mort du malade est produite par l'effet directement sédatif de cette substance sur le système complet du grand sympathique, dont la vitalité s'annihile ou s'éteint , et avec elle la vie de l'individu.
priONOSTIC.
La violence du mal, sa durée, mais surtout l'état algide ou de collapsus, sont les principales circonstances que le médecin doit avoir présentes à l'esprit pour former le pronostic. Le
danger n'est p?is toujours en rnpporl avec Tmtciisité des symptômes qui signalent la premièreou la seconde période de la maladie. Ainsi , quelquefois, quoique les symptômes des crampes, des voniisseniens et de la diarrhée soient trèsconsidérables pour la violence, le danger n'en' est pas plus grand, tandis que, dans d'autre* occasions où ces symptômes sont beaucoup moins intenses , la maladie se termine malheureusement, les malades passant dans un instant à l'état de coliapsus. Ou pourrait expliquer ces anomalies en disant que, diins le premier cas » la nature a expulsé du corps la matière morbide, et a de celte manière rendu plus efficaces les remèdes employés dans la suite, tandis que , diins le dernier , cet efîbrt ou cette réaction a manqué.
Les cas le plus prompt^ment et le plus sûre- Mient mortels sont , en elTct, ceux dans lesquels ii n'existe ni vomissemcns, ni évacuatians alvines, et lorsque la cireulalioa cesse a-près de légères nausées. Dans d'autres cas, nommes par M. Ruère de Boisniont, choléra fulminant , on voit tomber le malade, qui meurt immédiatement comme frappé de la foudre. Lors même que le choléra ne présente pas une aussi grande intensité , c'est toujours un symp.lôn>e fatal que l'apparition du coliapsus , après de légers vomisscmens ou de la diarrhée , pm cc qu'il montre
que la nature ne peut opérer de réaction salutaire. Dans l'état algide , le péril dépend , à égalité de circonstance, de l'intensité des symptômes. Dans d'autres circonstances ,1e degré du collapsus ne doit se considérer que d'après le temps de sa durée , ou la période dans laquelle il est survenu. Ainsi , quand le collapsus se présente tout d'un coup, on l'attaque plus facilement avec des remèdes , que lorsqu'il survient peu à peu sans appeler l'attention des assistans.
On peut pronostiquer que la maladie aura nue terminaison favorable, quand on voit une diminution graduelle des symptômes qui la caractérisent ; car, cet état de choses continue , jusqu'à ce que peu à peu la machine revienne à l'état qui constitue la santé. Dans la première période, le symptôme le plus favorable est la diminution ou bien la cessation complète des vomissemens et des selles , et la disparition des crampes. Dans l'état de collapsus, outre la diminution ou la cessation des symptômes cidessus , quand ils existent encore , l'élévation du pouls est le meilleur et le premier symptôme d'amélioration qu'on observe; viennent ensuite le retour de la chaleur à la superficie du corps, la diminution graduelle de la sueur froide et \isqueuse , et la disparition des riigosilés de la peau et de son aspect de parchemin. La couleur bleue du corps et le gonflement des veinc8
disparaissent ensuite graductlement , etîemtï» lade, enfin, présente de nouveau la physionomie qu'il a dans l'état de santé. Le meilleur signe de l'action physiologique des fonctions qui étaient si fort altérées, est la présence de matières solides dans les intestins, les évacuations bilieuses, et la réapparition de l'urine..
Il est un symptôme qui peut trom-per l'obser*^ vateur peu praticien , et lui faire espérer une terminaison heureuse dans des cas où elle n'a pas lieu. Ce symptôme consiste dans le retour de la chaleur à la superficie du corps , peu de temps avant la mort. Mais, dans ce cas , nous trouverons que la réaction n'est que partielle, car la tète et le tronc seuls reprennent leur chaleur naturelle , pendant que les extrémités restent glacées.