MONTPELLIER
J MARTEL AINE, IMPRIMEUR DE LA FACULTE DE MEDECINE , près de la place de la Préfecture , 10.
L’ESTHIOMÈNE.
Une fois qu’une erreur a commencé à se propager dans la science médicale , par l’autorité de certains hommes que la considération et le mérite environnent , il n’est que trop commun de la voir prendre une extension rapide , et servir même de guide à la conduite d’un trèsgrand nombre , pour ne pas dire de la totalité des praticiens. C’est que la science médicale étant principalement basée sur l’observation des faits antécédents » chaque médecin , pour s’éviter encore la peine de soumettre au creuset de l’analyse et de l’expérience les doctrines et les préceptes d’autrui , préfère généralement les adopter tels qu’ils lui ont été transmis et sans examen nouveau. Lorsque ceux-ci cependant sont défectueux et en même temps relatifs au traitement des maladies > ils peuvent éloigner de la véritable voie de guérison > et paralyser même le zèle le plus ardent pour triompher du mal que l’on veut combattre.
Ces réflexions, j’ai eu occasion de les faire et d’en reconnaître toute la justesse au sujet de quelques cas d’esthiomène ou de lupus que j’ai eu à traiter dans ma
pratique , et qui , datant presque tous , relativement à leur origine , d’une époque plus ou moins reculée , ne devaient cette espèce d’incurabilité , cette résistance invincible aux divers moyens que des hommes reconnus habiles pourtant avaient prescrits pendant long-temps , qu’aux idées erronées, généralement accréditées touchant ce genre de maladies.
Qu’est-ce , en effet , pour les auteurs que l’esthiomène ou le lupus , expressions synonymes dans le langage médical ? Nous n’avons , pour pouvoir répondre à cette question , qu’à nous rappeler que , pour les auteurs un peu anciens , c’était une espèce d 'herpes , Yherpes férus , Yherpes exedens , Yherpes depascens , Yherpes serpiliginosus , Yherpes malignus , Yherpes ferox , etc., ou bien une espèce de dartre , darta escoriativa , darta maligna , dartre phagédénique de Bachelet , et que , pour la plupart des médecins et des auteurs contemporains , l’eslhiomène est la dartre ulcérée , la dartre vive , la dartre rongeante. Ainsi Joseph Frank, dans son grand ouvrage sur Ja pathologie interne , traite de i’esthiomône dans le chapitre des dartres ; ainsi Alibert , qui a tant écrit sur les dermatoses ou maladies de la peau , fait de l’esthiomône le genre ive des dermatoses dartreuses; ainsi , en un mot, pour la généralité des médecins, l’esthiomène n’est -il qu’une affection dartreuse , différenciée par les épithètes plus ou moins caractéristiques de sa marche destructive.
Quelle est ensuite la déduction logique de cette manière d’interpréter la nature de l’esthiomène ? C'est que l’idée d’une affection herpétique ou dartreuse accompagnant l’idée de l’esthiomènc , et le propre de l’affection herpétique ou dartreuse étant de signifier une viciation générale
de l’organisme , et de nécessiter généralement , pour la complète guérison , des traitements internes , qualifiés du nom de dépuratifs , on croit , par conséquent aussi , devoir, dans l’esthiomène , dépurer, agir sur la masse du sang , comme on dit vulgairement , et dès-lors les médications internes deviennent la clef de tout le traitement* Mais quoique l’on varie beaucoup celles-ci; quoique, selon les cas , après avoir épuisé la série des remèdes anti-dartreux , on s’adresse successivement aux antiscrophuleux , aux anti-syphilitiques , ne croyez pas pour cela que l’on avance rapidement vers la guérison* Nullement ; le mal n’en poursuit pas moins sa marche envahissante , et l’homme de l’art , désespéré de l’inutilité de ses efforts, finit par prononcer le mot incurabilité. On aura bien eu recours peut-être à l’emploi des topiques ; mais ceux-ci , trop peu actifs et employés plutôt à titre d’auxiliaires que comme agents curatifs , n’auront pu aucunement avancer la guérison.
Que dirait-on cependant si le point de départ qui a servi à diriger le traitement était faux ; si l’esthiomène , au lieu d’être le symptôme d’une affection constitutionnelle , était plutôt une maladie idiopathique ou locale ? IL faudrait bien conclure que toutes ces médications internes qu’on emploie si largement sont sans utilité bien prononcée , ou que du moins leur importance est notablement exagérée. Or, je le demande aux praticiens qui ont eu à traiter l’esthiomène , et qui , suivant la route qui leur était tracée , ont saturé leurs malades de dépuratifs , de médicaments anti - scrophuleux , voire même de certaines substances très-vénéneuses qui ont été recommandées en ces derniers temps , telle que l’arsenic et
ses préparations ; leur est -il arrivé souvent, leur est-il jamais arrivé même de produire par ces moyens la guérison du lupus? Je ne serais pas du tout surpris qu’en recueillant leurs souvenirs ils n’eussent à donner qu’une réponse négative. Je le serais même plutôt qu’elle ne le fût pas , au moins en me basant d’après ce que j’ai vu moi-même > c’est-à-dire d’après les cas de lupus que j’ai eu à traiter ou que j’ai eu l’occasion de voir traiter par d’autres.
Eh bien 1 nous sommes fortement porté à penser, en fondant notre opinion sur les insuccès constants dont nous avons vu qu’avaient été suivies les médications générales dans notre pratique ou dans celle des autres , que l’esthiomène ou lupus véritable est une maladie purement locale , et que les signes généraux ou constitutionnels qui l’accompagnent parfois ne sont que des accidents étrangers à sa nature et à la cause de son développement. Ainsi on croit généralement , à l’exemple d’Alibert et autres , que le lupus doit être attribué tantôt à une idiosvncrasie dartreuse , tantôt à une diathèse scrophuleuse ou même syphilitique ; mais notre
expérience nous porte à considérer cette opinion comme
erronée. Voici même de quelle manière nous pensons pouvoir le démontrer.
Nous disons d’abord que le lupus ne nous parait pas devoir être considéré comme de nature dartreuse. En effet , le propre de l’affection dartreuse est de se reproduire généralement , par les manifestations qui lui sont propres, sur diverses parties du corps à la fois, d'apparaître souvent en certains points de la peau où elle n’existait pas auparavant , soit spontanément et par la
seule propagation du mal , soit parce qu’on aura voulu la combattre localement ailleurs ; c’est à tel point qu’il suffit de voir une plaque dartreuse sur la peau d’une personne pour être porté à présumer avec vraisemblance qu’il en existe d’autres en d‘autres parties du corps. On sait aussi qu’il n’est rien de plus commun. que de voir une grande étendue de la surface de la peau recouverte d’éruptions dartreuses. Mais il n’y a rien d’étonnant en cela , puisque , dues à une viciation spéciale de la constitution , ou liées à une diathèse particulière qui les provoque , ces diverses manifestations ou apparitions dartreuses ne sont que les symptômes épars d’une même affection générale. Aussi, dans ces cas-là, on sait qu’il serait peu rationnel de recourir à un traitement purement local , et c’est aux médications générales que l’on s’adresse de préférence. On se propose d’attaquer non le symptôme, mais la cause constitutionnelle qui l’a produit. Ainsi , quand on fait avaler aux dartreux du soufre en poudre ou en pilules ; quand on leur fait frictionner, jusqu’à l’absorption, cette même substance dans la paume des mains ; quand on emploie les divers dépuratifs internes , etc. ; on se propose de saturer l’organisme de principes modificateurs de l’économie viciée , dartreuse. Si parfois et souvent même on a recours aux eaux sulfureuses en bains, aux bains de vapeurs sulfureuses, on ne guérit alors encore que parce qu’une partie du soufre est ingérée dans l’économie par voie d’absorption. On sent et on comprend , en un mot , que pour guérir une diathèse spéciale , un mal constitutionnel , il faut une médication générale. Or, il n’en est pas de même du lupus , en nous en rapportant aux données de notre
périence. En effet , quoique chez le sujet qui a le malheur d’en être atteint il existe celte cause prédisposante que fait supposer une maladie quelconque , il est fort rare de voir plusieurs lupus sur une même personne , ou bien , si plusieurs ulcérations le caractérisent , elles apparaissent près l’une de l’autre , de telle sorte qu’elles se lient entre elles pour ne former qu’une maladie locale à plusieurs racines. Par conséquent, le lupu§ une fois né se développe dans le lieu même où fl a pris naissance , et l’apparition d’un lupus n’est point une raison de penser qu’il s’en développera d’autres , comme cela serait s’il était de nature dartreuse. Tout cela ne comporte pas, par conséquent, l’idée d’une affection générale, même à la manière du cancer.
Qu’une personne, en effet, soit atteinte de cancer, il arrivera , si le germe de celui-ci a eu le temps de se propager par la voie des vaisseaux lymphatiques et absorbants , que d’autres manifestations cancéreuses apparaîtront ailleurs. Qui n’a vu , dans sa pratique , de ces malheureux en qui la propagation de ce germe funeste était tellement remarquable que des tumeurs cancéreuses se manifestaient nombreuses en d’autres parties du corps? On n’ignore pas non plus que l’extirpation du cancer n’est pas une certitude de l’extirpation du mal , qui , local peut-être dans le principe , est souvent devenu plus tard constitutionnel par le fait même de sa durée. Il n’en est pas de même du lupus qui, s’il faut en croire notre expérience , dès qu’il a été attaqué, déraciné, si je puis m’exprimer ainsi, par les médications locales appropriées , ne se reproduit plus ailleurs. Parfois , il est vrai , pn l’aura cru guéri , et cependant quelque nouveau tuber-
cule , qui était naissant à peine quand on a fait le traitement , aura pu échapper à l’action du topique médicateur, et , en se développant plus tard , il annoncera une récidive. Mais si on attaque énergiquement encore cette nouvelle apparition , avant de lui avoir donné le temps de
s’étendre , on finira généralement par en triompher , et
ce sera dès-lors fini ; et il ne germera plus en d’autres points , parce qu’il ne saurait en être de lui comme de ces vices constitutionnels qui nécessitent des traitements modificateurs de l’économie.
Nous ne pensons pas non plus que l’esthiomène soit de nature scrophuleuse. Il pourra même ne pas être inutile d’établir cette proposition , parce qu’en laissant subsister plus long-temps l’opinion inverse , on laisserait les hommes de l’art s’évertuer inutilement dans l’emploi des anti - scrophuleux pour combattre cette maladie , quand elle se déclarerait chez un sujet scrophuleux. — Nous sommes loin d’ignorer que le lupus s’allie volontiers au tempérament scrophuleux ; mais ce n’est pas une raison à nos yeux d’en déduire qu’il en est une conséquence , un symptôme , comme on le croit trop généralement. Le lupus ne peut , en effet , ni repousser ni rappeler par lui-même l’idée d’une affection scrophuleuse : si nous l’avons aperçu chez des scrophuleux , nous l’avons aussi rencontré chez des sujets qui ne l’étaient pas , de sorte qii’à tout bien considérer, nous pensons qu’il n’y a que coïncidence entre l’existence du lupus et celle du scrophule, et non pas nécessité de l’une par l’autre. Ce n’est pas que nous veuillons repousser les anti-scrophuleux du traitement qu’on fait s,ubir aux personnes atteintes d’esthiomène , quand celles-
ci sont scrophuleuses ; mais seulement ils n’agiront alors que comme modificateurs de l’organisme scrophuleux f et non pas directement comme anti-esthioméniques; c’est-à-dire que , dans le cas où le sujet atteint de lupus ne serait pas en même temps scrophuleux , nous ne comprendrions pas l’emploi des anti - scrophuleux , qui , selon nous , seraient dépourvus de toute action curative. Des faits que nous citerons plus loin , démontreront que nos assertions ne sont pas dépourvues ou dénuées de base et de raison.
Nous accordons moins encore que l’on puisse admettre , à l’exemple d’Alibert , un lupus syphilitique. Des maladies à caractère rongeant , à forme plus ou moins semblable à celle du lupus , peuvent bien se développer sous l'influence syphilitique ; mais ce ne sont là encore que des ulcères syphilitiques , esthioméniformes , si vous voulez , mais non esthioméniques. Le lupus , en effet , est une maladie ayant son existence à part et suffisamment bien caractérisée pour qu’on n’ait pas besoin de lui en assimiler d’autres qui ne sauraient lui appartenir. Ce serait là une confusion que la rigidité du langage de la science ne peut pas tolérer.
C’est donc comme mal local seulement qu’il nous paraît que l’on doit considérer le lupus quand il s’agit de son traitement , c’est - à - dire que c’est dans des médications locales appropriées qu’il faut chercher les propriétés réellement curatives de cette rebelle maladie. Des moyens généraux peuvent bien, doivent même parfois être associés à la
médication topique ; mais ce n’est qu’à titre d’auxiliaires , d’adjuvants, et non comme agents précisément nécessaires. Qu’ainsi, lorsqu’une personne atteinte de lupus
aura eu habituellement une nourriture malsaine ou de mauvaise qualité , qu’elle aura vécu dans la malpropreté , dans une habitation humide , chargée d’émanations malfaisantes , etc. , on prescrive un genre de vie meilleur, des aliments plus fortifiants , une habitation plus saine , plus de propreté, etc., on tendra sans doute à bonifier l’organisme , si je puis m’exprimer ainsi ; on le rendra plus apte même peut-être à la guérison. On fera ainsi une heureuse application de l’hygiène contre une maladie qui se déclare fréquemment chez des personnes qui n’en ont pas généralement observé les préceptes. Qu’ainsi encore , lorsque les sujets atteints de lupus sont évidemment scrophuleux , on administre des anti-scrophuleux , on fera bien aussi, parce qu’on tendra à modifier une constitution qui peut être amenée à des conditions plus favorables. Mais que, dans tous les cas de lupus, et à raison même du lupus , on croie à la nécessité des médicaments internes , tels que les préparations sulfureuses , l’hydrochlorate de chaux, de baryte, l’arséniate de fer ou de potasse, les diverses décoctions de plantes amères, etc., c’est là ce qui nous semble exagéré, peu rationnel même , ce que nous avons bien des raisons de considérer comme propre seulement à faire perdre du temps et à laisser progresser la maladie. Ces moyens n’ayant pas d’action directe sur elle , d’après ce que nous avons remarqué , il importe que l’on soit bien convaincu qu’il y aurait plus que de la témérité à se fier à ces seuls moyens , comme on est trop porté à le faire , et que ce sur quoi il importe le plus de compter, c’est l’application des remèdes locaux, de ceux, c’est-à-dire, qui attaquent ce mai là où il siège. On en viendra peut-être
à penser comme moi , quand on aura pris connaissance des quatre observations dont je vais faire suivre ces réflexions préliminaires. On y verra, en effet, que, dans les unes comme dans les autres , les médications générales n’avaient pas manqué , qu’elles avaient été même surabondantes , et que cependant le mal n’en continuait pas moins sa marche envahissante. On verra enfin qu’il n’y a eu réellement progrès vers le mieux , vers la guérison , que lorsque , cessant de tenir compte de tous ces prétendus agents modificateurs , nous avons attaqué le lupus énergiquement en place , en agissant sur lui avec des topiques fortement modificateurs et destructeurs même des tissus esthioméniques. Nous n’aurons, il est vrai , que quatre faits à citer à l’appui de ces assertions ; mais ces quatre faits ont été tellement unanimes à démontrer l’inutilité des médications générales et la grande puissance des médications locales , que nous croyons ne pas devoir nous passer de tenir compte de leur signification. Il pourra même devenir quelque peu instructif de les relater avec les détails convenables , et nous allons y procéder.