PREMIÈRE OBSERVATION
Esthiomcne térébrant existant depuis plus de \ingt ans; inutilité maintes fois reconnue des médications internes : guérison en un mois de temps par un traitement local.
Il y a à l’Hôtel -Dieu d’Aix une vieille fille du nom de Rosalie, âgée de 45 ans environ, sur laquelle beaucoup de symptômes morbides , considérés tantôt comme produits par une infection vénérienne originelle, tantôt
par le vice scrophuleux , et plus souvent encore peutêtre par les deux réunis , sont venus apparaître en diverses époques. Cette fille , qui , à cause de cette infirmité même , habite depuis longues années cet établissement , où elle paraît destinée à finir ses jours , fut atteinte , jeune encore , d’un lupus ou esthiomène qui se fixa sur son nez , et qui , sans que l’on pût sans doute en arrêter la marche, le lui rongea presque en totalité. C’est même parce que cette malheureuse , par suite des progrès du lupus , se trouvait enfin dépourvue de nez , qu’un ancien chirurgien de l’Hôtel -Dieu pratiqua sur elle , il y a quinze ou seize ans , une opération de rhinoplastie d’après la méthode indienne. Dans les premiers temps de l’opération tout parut aller à bien ; mais î’esthiomène , que l’on croyait sans doute avoir détruit sans retour par l’excision de la partie qui le supportait , repullula encore , attaqua de nouveau le nez qui avait été fait aux dépens de la peau du front ? et ne se montra pas moins dévorant envers celui-ci qu’il ne l’avait été contre le premier. Enfin , en 1835 , quand je me mis en mesure de m’occuper du traitement de cette femme , il ne lui restait qu’une bien faible partie du nouveau nez. Voici , au reste , plus en détail quel était l’aspect de cette figure esthioménique.
Ici le lupus existait en quatre points ou se manifestait par quatre ulcères ichoreux, rongeants, de mauvaise nature , se recouvrant de croûtes brunâtres , adhérentes , à la chute desquelles on pouvait voir les progrès de la destruction lente des tissus.
Ces quatre ulcères étaient situés , l’un , le plus étendu , sur la proéminence que faisait la petite portion restante
encore duriez. C’était celui qui, portant successivement ses ravages sur les ailes du nez , sur la partie médiane , en avait peu à peu corrodé les diverses parties. Le deuxième était situé à la racine du nez dont il avait peu à peu usé l’épaisseur , au point que , lorsque la croûte grisâtre qui le recouvrait était détachée , on voyait une communication établie entre l’extérieur du nez et le haut des fosses nasales. Le troisième et le quatrième se remarquaient vers les deux régions malaires.
Ces quatre ulcères devaient être classés dans la division de l’esthiomène térébrant d’Alibert ou dans elle du lupus qui détruit en profondeur d’après Biett , car ils n’étaient pas fort étendus ; et lorsque la croûte grisâtre , formée par la suppuration desséchée qui s’en était écoulée , venait à tomber, on les voyait creusés en godet et ayant une certaine profondeur. Ils étaient même fort lents dans leurs ravages , puisque l’apparition du lupus datait de plus de vingt ans. Peut-être cependant avaientils eu dans le temps une plus grande activité. C’est ce que semblait devoir faire présumer une foule de cicatrices irrégulières , étendues , d’un blanc rosé , tendues et luisantes , qui , au reste , communiquaient entre elles vers certains centres communs , et permettaient ainsi en quelque sorte de pouvoir indiquer la marche que les ulcères avaient suivie , après être partis d’un point central.
Si cette femme en était encore avec son mal , ce n’est pas à dire pour cela qu’elle eût été laissée sans traitement. Peu de personnes seraient trouvées peut-être qui en eussent subi autant que cette malheureuse. Parmi les divers chirurgiens de l'IIôtel-Dieu qui tour à tour avaient
entrepris sa guérison ; les uns , pensant que cette maladie pourrait bien tenir à quelque vice de nature syphilitique , que ses père et mère lui auraient peut-être transmis comme un funeste héritage , avaient varié à son égard les traitements anti- vénériens les mieux combinés; les autres , attribuant à une cause humorale ou scrophuleuse ces ulcères si rebelles , s’étaient adressés à l’usage des anti-scrophuleux , et la longue série des médicaments de cette nature avait été presque épuisée sans obtenir la plus légère amélioration. Ceux-ci n’avaient pas perçu plus d’avantages , qui , se guidant d’après la nature prétendue dartreuse de la maladie , avaient songé à employer les médicaments généralement prescrits contre les maladies chroniques de la peau à principe dartreux. C’est-à-dire , en un mot, que les diverses médications dites dépuratives , anti -scrophuleu ses ou anti - syphilitiques , avaient été largement administrées et suivies avec toute la constance que peut donner au médecin le désir de triompher d’un mal aussi rebelle, et à la malade, l’envie de se voir délivrée d’une infirmité aussi hideuse qu’apparente. Mais hélas 1 l’inutilité de tous les moyens semblait n’avoir imprimé que plus profondément le cachet de l’incurabilité.
C’est dans ces circonstances que je me demandai , à mon tour, s’il n’y aurait rien à tenter encore pour cette malheureuse. Recourant alors aux renseignements sur les traitements passés , et considérant que ce qui avait été précédemment tenté se rapportait principalement et presque exclusivement à des médicaments internes qui avaient eu pour but de corriger, de modifier l’organisme , mais que le traitement local avait été presque négligé ,
je me décidai enfin à insister sur ce dernier, en pensant que le mal pourrait bien être indépendant même de la constitution assez évidemment scrophuleuse de la maladie.
Je commençai donc par faire détacher avec un peu d’onguent d’althæa les croûtes qui recouvraient les ulcères ; je faisais ensuite placer sur la surface de ceux-ci , deux ou trois fois par jour, de petits plumasseaux de charpie enduits de styrax liquide , substance considérée avec raison comme un excellent mondificatif des ulcères de cette nature.
Yoici quel fut le résultat de ces applications : pendant les quelques premiers jours il n’advint rien de particulier ; mais , dès le cinquième ou sixième , la suppuration des plaies devint beaucoup plus abondante : elle était l'effet de l’excitation que produisait ce topique.
Au douzième jour du traitement, 6 avril , l’aspect *
des ulcères change et se modifie. Sur leur surface grisâtre et blafarde naguère , nous voyons apparaître avecplaisir des bourgeons charnus, rouges, de bon aloi. Cette modification heureuse nous semble le prélude d’une guérison prochaine.
10 avril. — Les plaies continuent de bien aller. Nous les touchons toutes avec le nitrate de mercure , et faisons continuer l’usage du styrax pour le pansement.
16 avril. — Nouvelle application du caustique : continuation du styrax.
22 avril, vingt-huitième jour du traitement. — Une cicatrice, qui ne laisse rien à désirer, était déjà formée à la place des deux ulcères des joues et de l'ulcère de la racine du nez. Celui plus étendu qui occupait la partie la
plus saillante du bout restant encore du nez , ne fut complètement cicatrisé qu’au trente-quatrième jour.
Un cautère était depuis long-temps établi au bras do cette personne. S’il n’en eût été ainsi , nous n’aurions pas manqué de le faire ouvrir.
Quelques purgatifs furent de temps en temps administrés vers la fin du traitement et pendant le mois qui suivit. Notre but en cela était de mieux consolider la guérison , et d’empêcher que quelque phlegmasie interne ne vînt remplacer les ulcères que de longues années d’existence pouvaient faire assimiler à d’anciens exutoires que nous desséchions.
Yoilà donc de quelle manière , en attaquant localement cette quadruple manifestation du lupus , nous avons pu obtenir, en assez peu de temps , une guérison qui , avant nous , avait été vainement recherchée par les médications internes les plus variées.
Cette observation peut encore servir à démontrer avec quelle facilité des maladies très -rebelles , réputées en quelque sorte incurables , comme celle-ci par exemple , peuvent guérir rapidement , facilement même , lorsque la médication qui leur convient est heureusement rencontrée. Ce qui avait fait regarder précédemment ce cas comme incurable , c’est la persuasion où l’on avait été que ce lupus devait être symptomatique de quelque diathèse, et qu’ayant employé sans résultat des traitements généraux, on avait satisfait à l’art sans procurer la guérison.
Ce fait peut encore servir fort bien à démontrer que , même chez une personne scrophuleuse , un lupus peut être guéri sans le secours des anti-scrophuleux ; car celle-
ci l’était bien réellement. C’est au point que, sa disposition strumeuse ayant provoqué l’apparition de certains symptômes qui , tels que des ophthalmies , des ulcères à la voûte palatine , des gonflements osseux , des plaques dartreuses , étaient on ne peut plus significatifs de la diathèse morbide de cette femme , j’employai contre eux avec le plus grand succès l’hydrochlorate de baryte, cette femme se trouvant d’ailleurs dans les conditions que j’ai dit être propres à l’administration de ce sel dans mon Mémoire sur l’hydrochlorate de baryte.