SIXIÈME OBSERVATION
Madame la princesse de Broglie Revel, âgée de soixante ans, était alfectée depuis près de vingt ans d’une douleur de tète très-violente. Cette céphalée était assez souvent accompagnée de vertiges , d’étourdissemens et quelquefois de l’abolition instantanée des sens et de la connaissance.
Depuis plusieurs mois , elle sentait sa vue gênée par une sorte de brouillard qui lui dérobait en partie la couleur et le volume des objets : elle pouvait lire et écrire, mais avec peine et seulement pendant peu de temps.
Les yeux , sains d’ailleurs , me présentèrent les indices d’une cataracte peu avancée.
Je proposai à la princesse la cautérisation sincipitale dans le double motif de 'combattre la cataracte et la céphalée.
En huit ou dix jours de ce traitement la douleur de tête et le brouillard furent dissipés : l’opacité que j’avais rapportée au cristallin avait disparu. Alors seulement je distinguai dans le plan le plus profond de l’oeil , une nuance d’un blanc argenté qui me sembla représenter la choroïde ainsi décolorée par l’effet de l’âge *, il n’y avait point de glaucome.
Comptant beaucoup trop sur ses forces, la princesse de Revol négligea les précautions que je lui avais recommandé de prendre contre le froid humide. Pendant que je la traitais , au commencement d’octobre 1 8a3 , elle reçut une pluie froide en venant chez moi et en retournant chez elle. C’est sous l’influence d’une telle cause que j’avais déjà vu se former deux fois (i) une sorte d’érysipèle autour de la plaie ou à la face-, comme je le craignais, il se développa chez la princesse une éruption assez considérable , qui occupa la circonférence de la plaie et se porta aussi sur le front. Après cette éruption qui ne cessa qu’au bout de trois semaines , la malade voulut sortir de nouveau par un motif de bienveillance à mon égard -, depuis la cautérisation sincipitale, l’érysipèle n’avait pas mis en bonne réputation, dans la société de la princesse , un traitement auquel je n’ai eu recours qu’au défaut des autres secours de la médecine: mais je dois le dire, les succès qu’il produit, me paraissent tellement évidens que je suis résolu de n’y jamais renoncer. Cette visite que la princesse me rendit pour me donner une nouvelle marque de confiance , et qui malheureusement fut faite à pied, par un temps froid, et après un mois de séjour à la maison, produisit un effet, sinon dangereux, du moins bien fâcheux dans ses
(i) Voyez les observations de M. Léon Lecharron, et de madame la comtesse de Rosamel, Mémoire sur l'emploi du feu , édition de 1819.
apparences. Il survint bientôt des mouvemcns spasmodiques clans les membres , avec aberration de la sensibilité-, sans aucune altération visible, la langue faisait éprouver à la malade la sensation de la rudesse et de la sécheresse d’une r.àpe -, les corps que la malade palpait lui semblaient être du parchemin. Il est bon de dire ici que la princesse avait toute sa vie été tourmentée d’accidens nerveux ; il y eut, à cette époque, une consultation que je proposai entre messieurs Portai, Laennec, Hervez de Cliégoin et moi. MM. Laennec et Hervez, appréciant, sur le rapport de la malade, les elfets salutaires qu’elle avait éprouvés de la cautérisation à la tête et rapportant les symptômes actuels à une lésion qui , d’après les antécédens, avait eu autrefois son siège dans la moelle épinière , ces messieurs, dis-je, proposèrent de faire, successivement et suivant l’occurrence , de semblables cautérisations sur la colonne vertébrale. Je les vis ici prendre l’initiative, avec d’autant plus déplaisir que la courte durée du traitement ne me rassurait pas suffisamment pour l’avenir contre les chances de la cataracte. M. Portai ne vint que le soir chez la princesse -, me rencontrant avec ce praticien célèbre, je le trouvai disposé à temporiser. Le traitement fut borné à l’usage des boissons adoucissanies, de quelques antispasmodiques et d’unliniment ammoniacal très-mitigé. Cependant il s’établit chez la malade un peu de fièvre à laquelle se joignirent des symptômes d’embarras gastrique } ceux-ci furent dissipés
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avec succès par un laxatif. Bientôt la lésion spinale fit des progrès ; il survint même en peu de jours de l’étouffement et de la difficulté dans la déglutition, et enfin des contractures dans les membres. La lésion de la respiration cessa par une vésication instantanée faite à l’épigastre au moyen de l’ammoniac. Peu de temps après il fut décidé, d’un commun accord, que l’on ferait passer un courant électrique par les extrémités inférieures. Sachant par expérience que l’épiderme, aux membres , s’oppose à l’introduction du fluide électrique , nous finies d’abord de petites plaies derrière la tète du péroné et à chaque malléole ; le courant électrique , en passant par ces plaies, fit cesser instantanément les contractures, ce qui parut d’un augure favorable. Deux jours après cette application unique de l’électricité , la malade se plaignit de la gène que lui causait une espèce de clou à la partie supérieure de la cuisse gauche. Nous reconnûmes que c’était un anthrax , et d’une voix unanime, nous admirâmes cet effort de la nature’, en eff et nous vîmes se dissiper en peu de jours tous les symptômes qui avaient mis plus de deux mois à se développer. On changea le régime diététique en régime analeptique , et le retour des forces fut favorisé par le séjour à la campagne.
Dans deux visites dont la princesse de Revel m’a honoré depuis, j’ai eu le plaisir de la revoir en très-bonne santé , sans aucune douleur de tète et les yeux en bon état. Elle est partie dans le cours de l’été, pour Copenhague, d’où elle a la bonté de
me faire donner de ses nouvelles 5 les dernières, assez récentes , portent qu’elle acquiert de l’embonpoint et quelle a maintenant assez de force pour fatiguer les personnes qui l’accompagnent à la promenade.
Août 1825. La princesse de Revel est de retour à Paris et jouit d’üne bonne santé.