DANS
LE TRAITEMENT DI) PIED ÉQUIN (i).
Lorsqu’en 1825 l’infortuné Delpech écrivait les quelques lignes que j’ai cru devoir mettre en tête de ce Mémoire , ce praticien justement célèbre était loin de se persuader que sa prédiction était, pour ainsi dire, à la
(i) Quoique le mot pied équin ait quelque chose d’impropre , et dût peut-être être remplacé par le mot pied-bot phalangien que lui a substitué M. Scoulellcn , j’ai préféré conserver la dénomination primitive, par cela seul qu’elle est consacrée par l’usage.
veille de se réaliser : quand on pense qu’au moment où il apprit au monde médical qu’il venait de pratiquer la section du tendon d’Achille pour guérir un pied équin , il souleva contre lui presque tous les journaux, et reçut même à ce sujet des épithètes peu flatteuses , alors qu’aujourd’hui on proclame de toute part les services réels que cette opération a déjà rendus à l’humanité ; n’y a-t-il pas lieu d’être surpris de l’injustice des hommes , ou des progrès que la chirurgie a faits depuis cette époque?
Quoi qu’il en soit , l’art n’en possède pas moins une ressource de plus contre une infirmité que l’on a trop long-temps considérée comme incurable. Ce n’est pas que le mode opératoire que j’ai à faire connaître , ni les soins à prendre après l’opération , soient les mêmes que ceux que mit en usage le profr. Delpech en 1816 ; mais il y aurait ingratitude de ma part (et je ne mériterai jamais ce reproche) à ne pas avouer que mon prédécesseur et mon maître a été le premier à proposer la section du tendon d’Achille comme ressource utile et quelquefois indispensable dans certains cas de pied-bot; le premier surtout qui
l ait érigée en méthode, et qui l’ait soumise à des préceptes fixes et réguliers (i).
Vingt années s’étaient néanmoins écoulées depuis la première opération faite par Fauteur de la Clinique chirurgicale de Montpellier , et personne n’avait encore songé dans notre Ecole à imiter sa conduite , lorsque le hasard amena à l’hôpital Saint-Eloi un jeune homme qui avait un pied équin accidentel.
Envoyant le malade, je ne pus m’empêcher de manifester toute ma satisfaction , et , fort des essais tentés tout récemment par MM. Stromeyer, Duval , Bouvier et tant d’autres , il fut décidé sur-le-champ que l’opération
(i) L’idée de cette opération ne paraît remonter qu’à la fin du siècle dernier : Thilénius , médecin des environs de Francfort, la fit pratiquer en 1784., par un chirurgien nommé Lorenz, sur une jeune fille de 17 ans; le tendon fut coupé en travers avec la peau. Ce ne fut qu’en 1811 que cette méthode fut employée de nouveau avec succès par Michaëlis, qui toutefois se bornait le plus souvent à couper une partie de l’épaisseur du tendon. En 1812 , Sartorius divisa complètement le tendon d’Achille sur un garçon de i3 ans, qu’il guérit par ce moyen d’un pied équin très-difforme. En 1816, Delpech fit cette section, avec le meme avantage , sur un enfant de 7 ans , et ce jeune malade , que nous avons revu vingt ans après , n’a pas cessé de jouir de la plénitude des fonctions du membre. ( Bulletin de thérapeutique , tom. XII, pag. 25.)
serait pratiquée sous peu de jours. En voici l’historique :
Bourrier ( François ) , âgé de 25 ans , né dans un petit village du département du Nord , étant à s’amuser dans les champs avec ses camarades, reçut, le 10 mars 1854 , un coup de faucille à la partie moyenne et externe de la jambe droite : la plaie qui en résulta fut si pende chose , que Bourrier ne cessa pas même de travailler. Mais quatre jours après l’accident, ayant eu l’imprudence de franchir un mur assez élevé , il ressentit, pour la première fois , des douleurs très-vives dans le mollet , et se vit dans l’impossibilité de marcher.
Dès ce moment, le point correspondant à la blessure se tuméfia ; la peau devint rouge, tendue, luisante, et finit même par s’ulcérer, et donner issue à une matière ichoro-sanguinolente. Malheureusement pour le malade , cette plaie fut à peine débridée , et suivie bientôt après d’un nouvel abcès, qui s’ouvrit au niveau de la première blessure, mais du côté opposé, c’est-à-dire à la partie interne du mollet, et fournit journellement, pendant plus de deux mois , une suppuration trèsabondante.
Tourmenté nuit et jour par des souffrances de plus en plus vives , et livré à lui -même, Bourrier cr.ut trouver du soulagement en plaçant la jambe malade dans la flexion sur la cuisse, et resta désormais dans cette position. Mais à mesure que la suppuration diminuait, et que les plaies se fermaient, le pied était de plus en plus ramené dans l’extension ; à tel point que , lorsque la cicatrice fut complète , ce jeune homme se vit totalement estropié , et ne put marcher qu’avec la plus grande difficulté.
Bourrier, voyant son infirmité s’accroitre de jour en jour, parcourut successivement divers hôpitaux de France, mais en vain , et croyait enfin avoir une maladie incurable , lorsque je lui promis de l’opérer. Il était alors dans l’état suivant :
Le pied et la jambe du côté malade étaient presque sur la meme ligne : la poulie articulaire de l’astragale avait, en grande partie, abandonné la mortaise formée par les extrémités inférieures du tibia et du péroné , et faisait une saillie très-prononcée sur le dos du pied ; le talon était fortement rétracté en
haut et en arrière, et fixé invariablement dans cette position. On pouvait bien imprimer à l’articulation quelques mouvements légers de latéralité , mais aucun dans le sens de la flexion du pied sur la jambe. Les muscles du mollet avaient notablement diminué de volume , et le malade ne pouvait se livrer à la déambulation qu’en s’appuyant sur le sol à l’aide des orteils et des extrémités phalangiennes des os métatarsiens. Au surplus, il jouissait d’une santé parfaite , et tout prouvait que le vice de conformation qu’il présentait , était purement accidentel. (PL 2e, fig . i .)
Cette circonstance seule me fit songer un instant à rétablir peu à peu la régularité des formes à l’aide d’un appareil convenable ; mais je ne tardai pas à m’apercevoir que tous mes efforts seraient superflus , et dèslors je pris le parti d’avoir recours à la section du tendon d’Achille. En conséquence, le 28 mars 1837, Bourrier fut transporté dans la salle de courage, et là , en présence d’un nombreux concours d’Elèves , et de plusieurs Confrères que le désir de voir une opération devenue lout-à-fait insolite dans
nos pays , avait attirés , je procédai de la manière suivante :
Le sujet étant couché à plat sur le ventre, et la jambe et le pied du côté malade fortement maintenus par les mains de deux aides, je plongeai un bistouri droit, à lame étroite, sur le côté externe , et un peu en avant du tendon d’Achille , à un pouce environ de son insertion au calcanéum. Toutefois cette incision fut pratiquée de manière à parcourir avec la lame de l’instrument la face antérieure du tendon, mais sans l’intéresser, ni toucher aux téguments du côté interne de la jambe.
Cela fait, je saisis le manche du bistouri droit avec la main gauche , et prenant alors de l’autre main un bistouri à lame longue , mais étroit et boutonné, je le glissai à plat sur la lame de l’instrument qui avait servi à pratiquer la première incision , et je parvins ainsi à le faire arriver, sans la moindre difficulté , à la face antérieure du tendon d’Achille, et jusque sur son côté interne.
Retirant alors le bistouri droit , le tranchant du bistouri boutonné devenu libre, fut ramené en arrière contre la lace antérieure
du tendon d’Achille , et servit à en faire la section. Aussitôt un claquement se fit entendre^ et le pied reprit , à peu de chose près , sa direction naturelle.
La plaie des téguments fut réunie par première intention au moyen d’une bandelette agglutinative , et le malade apporté dans son lit.
A l’instant même , je fus indécis sur la position qu’il convenait de donner au membre; cependant, après y avoir mûrement pensé, je fis placer le pied à demi fléchi sur la jambe, et celle-ci dans la demi-flexion sur la cuisse. Le pied fut ensuite maintenu dans cette attitude à l’aide d’une lame de carton mouillé , et fixée par une bande légèrement serrée. (Application de quelques compresses trempées dans l’eau végéto-minérale. )
Vingt- quatre heures s’étaient écoulées depuis l’opération, et Bourrier n’avait pas éprouvé la moindre douleur ; la nuit avait été tranquille , et l’on ne voyait sur la partie postérieure et inférieure de la jambe aucun symptôme d’inflammation.
Dès le troisième jour, le vide que l’on sentait dans l’intervalle des deux lèvres de
la section parut se remplir , et déjà le lendemain on percevait avec le doigt la sensation d’un corps cylindroïde et mou , qui annonçait que la réunion des deux bouts du tendon s’était effectuée. (Mêmes applications, bouillon et vin. )
Le k avril , j’essaie de mettre l’appareil destiné à ramener complètement le pied sur la jambe ; mais le malade ne le supporte qu’avec peine , et j’en diffère de quelques jours l’application.
Enfin , le 8 du même mois , je le place d’une manière définitive, et cette fois il ne cause aucune douleur; le pied revient de jour en jour à sa position normale, et le 20 avril , c’est-à-dire vingt-deux jours après l’opération, il forme un angle droit avec la jambe.
L’appareil reste encore en place pendant quinze jours , et pour consolider la guérison, je mets immédiatement après le bandage amidonné de M. Seutin , que le malade garde environ deux semaines.
À dater de ce jour, tout appareil est enlevé : le pied , fléchi à angle droit sur la jambe , exécute des mouvements de flexion , d’extension et de latéralité, et tout le monde est
étonné de voir le malade marcher dans les salles, en appuyant la plante du pied sur le sol. ( Planche 2e, fig. 2.)
Bourrier reste encore plus d’un mois dans l’hôpital , et les mouvements du pied sur la jambe deviennent de plus en plus libres. Au moment où je publie le fait , deux années se seront bientôt écoulées depuis l’époque de l’opération , et le susnommé m’a déjà écrit à plusieurs reprises pour me remercier, et me dire qu’il se livre sans difficulté aux travaux de la campagne.
Parmi tous les cas de pied équin que l’on a guéris jusqu’à ce jour par la section du tendon d’Achille , il serait assurément difficile d’en trouver un où la difformité fût portée à un plus haut degré que chez le malade dont on vient de lire l’histoire ; et cependant il a suffi d’une quinzaine de jours pour rendre au pied sa position naturelle.
Je sais qu’il est des praticiens qui vont meme plus vite , et conseillent , immédiatement après la section du tendon , de ramener
le pied de manière à lui faire former un angle droit avec la jambe. Ce mode opératoire a , en effet, quelque chose de séduisant au premier abord , en ce qu’il fait sur-le-champ disparaître la difformité ; mais , si j’en juge par la sensation pénible qu’ont éprouvée les deux malades que j’ai opérés , lorsque j’ai voulu agir ainsi , je ne serais pas éloigné de croire que ce procédé peut avoir de graves inconvénients , surtout lorsque l’on opère des malades chez lesquels le pied équin existe depuis longues années.
Voyez, par l’inspection de la planche 2e, fig. i , quel est le degré d’allongement qu’ont dû subir le tendon d’Achille et tous les organes circonvoisins , pour que le pied revînt à sa position primitive, et décidez vous-mêmes # si tout cela peut s’opérer dans un clin-d’oeil. Outre la distension , ou même la déchirure des parties profondes , n’est-il pas à craindre que la douleur, qui doit inévitablement en résulter, n’engendre la phlogose, et par suite la suppuration? Eh bien! c’est là précisément ce qu’il faut éviter ; ce n’est meme qu’à cette condition que l’opération peut réussir; et si le mode opératoire que l’on met aujourd’hui
en pratique , remporte sur celui que mit d’abord en usage le professeur Delpech , cela provient uniquement de ce que , au lieu d’attaquer le tendon après avoir fait sur ses côtés deux incisions d’environ un pouce d’étendue , on le coupe à la faveur d’une simple piqûre faite à la peau , que l’on réunit immédiatement après ; aussi tous les auteurs modernes sont-ils d’accord sur ce point.
Mais ce que l’on n’a pas dit , et ce que beaucoup d’écrivains feignent d’ignorer encore, c’est que , si Delpech a employé , en 1 8 1 G , un procédé opératoire défectueux , il a luimême bientôt reconnu son erreur, puisque, en 1829 , il a dit, à propos de la section du tendon d’Achille : « Un tendon à couper ne » doit pas être dénudé : sa section doit être » faite par un détour, et non par une incision » de la peau parallèle à celle des parties pro- » fondes ; sans cette précaution , on encourrait » les dangers d’une exfoliation (i). »
Or, je le demande, cette phrase seule ne renferme-t-elle pas le germe de tout ce que
(i) Delpech, de l’Orthomorphie par rapport à l’espèce humaine, tom. il, pag. 33o.
bon a fait et écrit dans ces derniers temps à propos de la section du tendon d'Achille? Maintenant le lecteur sentira pourquoi , lorsqu'on a parlé des travaux de Delpech sur ce sujet , on a cité plus volontiers la Clinique chirurgicale de Montpellier , que le Traité de C Or thomorphie .
Toutefois , en rendant justice aux travaux de mon prédécesseur, je suis loin de nier que l’on ait, dans ces dernières années , beaucoup mieux étudié les rapports du tendon d’Achille avec les organes circonvoisins , et donné ainsi au procédé opératoire un nouveau degré de précision. M. Scoutelten , qui est un de ceux qui ont le mieux traité cette partie de la question, a beaucoup insisté, entre autres choses, sur les précautions à prendre pour éviter la lésion des veines saphènes , et ce précepte me paraît très -sage; car, s’il s’épanche du sang dans le vide qui résulte de l’écartement des lèvres de la section du tendon , la réunion ne se fera pas, ou ne s’opérera que d’une manière fort incomplète.
Il importe également de respecter, autant que possible, la gaine celluleuse qui enveloppe le tendon , et qui , lorsque ce dernier
est coupé , forme une espèce de moule naturel dans lequel viennent successivement se déposer les molécules de matière plastique, qui par leur réunion, sont destinées à fournir la portion de tendon nouvelle. C’est surtout en étudiant avec soin cette disposition anatomique sur le cadavre , que j’ai pu me convaincre de la nécessité de ne pas exercer, dès les premiers jours de l’opération , des tractions trop fortes sur le pied.
Il faudrait bien cependant se garder d’imiter sur ce point la conduite du professeur Delpech , qui voulait que l’on ne commençât à faire jouer l’appareil que lorsque les deux bouts du tendon seraient déjà réunis. En effet, comment espérer alors de faire subir à la matière épanchée un degré d’allongement suffisant pour remplacer la portion de tendon qui manque? Remarquez $ en outre, que la nature , dans ses travaux réparateurs , ne semble pas faire des frais inutiles , et que , lorsqu’elle a opéré la réunion des parties divisées , l’on voit cesser la sécrétion des fluides destinés à être solidifiés.
Voyez ce qui se passe après la fracture d’un os. Le rapprochement des fragments est- il
complet? les sucs plastiques sont en trèspetite quantité. Les fragments sont-ils éloignés? la sécrétion des sucs est très-abondante ; ils débordent au loin.
Quant à la manière de couper le tendon , il est impossible de ne pas admettre que l’incision d’ayant en arrière l’emporte sur celle faite d’arrière en ayant, ne serait-ce que par rapport à la sécurité qu’elle donne pour éviter la lésion des vaisseaux et des nerfs qui longent la face postérieure de la jambe.
Enfin , je ne saurais trop recommander aux chirurgiens qui seront appelés à pratiquer la section du tendon d’Achille, de ne jamais perdre de vue que, dans les cas de pied équin , ce tendon semble avoir gagné en épaisseur ce qu’il a perdu en longueur ; aussi devra-t-on être fort attentif en plongeant le bistouri droit à travers les parties molles , à ne pas le glisser entre les fibres du tendon , au lieu de le diriger tout-à-fait en avant, sans quoi la section de cet organe serait incomplète , et l’opération échouerait nécessairement.
Dans les deux opérations que j’ai faites, j’ai attaqué le tendon par son côté externe,
parce qu’il m a paru plus saillant de ce côté et que j’ai pu plus aisément en déterminer les limites; mais, en opérant ainsi, il ne faudra jamais oublier que le plantaire grêle longe le côté interne du tendon d’Achille , et que lui aussi, peut échapper à l’action du bistouri (i).
Je passe à la seconde observation :
Madame M*** célèbre cantatrice, et
destinée peut-être un jour à faire les délices de la capitale , atteinte d'un pied équin con-
génial , était déjà âgée d’environ 29 ans , lorsque, ayant eu connaissance aux eaux de Vichy du fait que l’on vient de lire, elle voulut profiter de son passage à Montpellier pour me consulter , et savoir s’il était possible de la délivrer de l’infirmité qu’elle portait de puis sa naissance.
Après l’avoir examinée avec soin , je crus
(i) Si le tendon du muscle plantaire grêle n’est pas coupé , ce que l’on reconnaît à l’existence d’une corde trèsmince, mais résistante , que l’on voit au côté interne de la section du tendon d’Achille , il faut s’attendre à éprouver beaucoup de difficulté pour redresser le pied.
pouvoir lui répondre par l'affirmative , et le ton d'assurance que je pris en lui parlant, parut même produire chez elle une vive impression. Elle me demanda néanmoins quelque temps pour réfléchir, et trois ou quatre jours après , elle vint me dire qu’elle était décidée à se faire opérer.
Chez elle la difformité était , à la vérité , moins prononcée que chez le malade précédent , comme on peut en juger par le dessin, planche ire, fig. d ; mais elle existait depuis près de trente ans. D’une autre part, les muscles extenseurs du pied étaient dans un tel état d’atrophie, que la pointe du pied toujours portée en dedans, et n’exécutant aucun mouvement, pouvait faire supposer que le membre était paralysé. Aussi Madame M*** ne marchait qu’avec beaucoup de gêne , quoique ayant habituellement dans son soulier un talon de près de trois pouces .
Malgré des conditions toutes défavorables en apparence , je n’hésitai pas cependant à me rendre aux désirs de la malade , et dès le 2k février 1858, l’opération fut pratiquée en me conformant entièrement aux règles déjà tracées.
Les suites de l’opération furent on ne peut plus simples , et il suffit de quelques onctions faites avec un linimént sédatif et de l’application de quelques cataplasmes émollients, pour calmer les douleurs légères qu’éprouva la malade.
Déjà, au quatrième jour , la matière épanchée entre les lèvres de la section du tendon ayant acquis assez de consistance pour remplir le vide que l’on observe dans ce point immédiatement après l’opération, je pensai que le moment d’appliquer l’appareil était arrivé ; c’est là , en effet , ce que je fis , mais avec beaucoup de ménagement. Dans moins de quinze jours , le pied eut tout-à-fait repris sa position normale.
Pendant le reste de la durée de l’application de l’appareil, Mme. M*** n’éprouva plus aucune douleur , si ce n’est dans les points correspondants aux malléoles ; on eût dit que la poulie articulaire de l’astragale ne trouvait pas à se loger dans la mortaise formée par les extrémités inférieures du tibia et du péroné.
Quarante jours environ s’étant écoulés, la malade mit pied à terre , et ne fut pas peu
étonnée, comme elle le dit elle-même, de se trouver sur ses deux talons. Mais il fallut alors lui apprendre à marcher (car le pied équin était congénial) , et ce genre d’étude présenta chez elle bien plus de difficultés que chez toute autre , par cela seul que les muscles de la partie antérieure de la jambe étaient semi-paralysés , et incapables dans le principe d’imprimer au pied aucune espèce de mouvement. Aussi fallut-il en aider l’action par une guêtre en peau de chien que je fis faire à la malade.
A l’aide de ce dernier moyen , la marche devint de plus en plus facile , et Mme. M*## T)*m se disposait à donner un concert public , lorsque voulant elle-même 9 à son lever, aller ouvrir les croisées de son appartement , elle plaça la jambe opérée entre les barreaux d’une chaise qui se trouvait sur son passage^ et éprouva une entorse des plus fortes.
L’articulation tibio- tarsienne devint dèslors le siège de douleurs très-vives , et il ne fallut rien moins qu’un traitement anti-phlogistique des plus énergiques pour faire avorter l’inflammation. Néanmoins la malade conserva encore pendant long -temps dans cette partie
une sensibilité insolite, qui ne contribua pas peu à retarder la guérison.
Enfin , après bien des soins et du temps , tout est rentré dans Tordre , et Mme.
touche au moment de recueillir le fruit de tant de sacrifices faits dans la vue de pouvoir utiliser son beau talent. ( Planche lre, fig. 2.) On en jugera par la lettre qu’elle m’écrit ellemême, avant de partir pour Milan où les vœux du célèbre Rossini l’appellent depuis long-temps :
« Monsieur,
« Je pense qu’il vous sera agréable de » savoir que MM. les docteurs Jules Cloquet, » et Girou de Paris , passant à Marseille , » m’ont fait beaucoup de compliments sur » l’opération faite à mon pied par vous ; et si » j’ai mis un peu de retard à vous écrire , » c’est que je voulais vous annoncer un chan- » gement favorable.
« Je pense partir pour l’Italie dans deux » mois , et faire mes débuts à la Noël : je ne » saurais assez vous dire combien je suis » heureuse, et toujours étonnée de me trouver » sur mes deux talons. La canne est mise
» tout-à-fait de côté, même dans la rue ; je » ne souffre plus en marchant, et je puis faire » trois quarts de lieue sans fatigue.
« Veuillez agréer l’expression de ma rive » reconnaissance. M. D.
« Marseille, le 27 septembre i838. »
Ce fait est d’autant plus concluant, que le pied équin dont il s’agit était congénial , et existait depuis près de trente ans. Ne semblet-il pas en effet, au premier abord , qu’après un laps de temps aussi long , la cavité articulaire de l’extrémité inférieure du tibia a dû diminuer peu à peu d’étendue , et devenir désormais impropre à recevoir la tête de l’astragale ? Il n’en est pas cependant ainsi , et l’on a vu des pieds équins bien plus anciens que ceux des malades que j’ai opérés, guérir par le même procédé (1). Comment, après des faits pareils , élever le moindre doute sur les avantages de la section du tendon d’Achille ?
(i) Nous avons présenté à l’Académie de médecine un homme âgé de 46 ans, guéri en 4° jours, par la section du tendon d’Achille , d’un pied équin qui datait de son enfance. Nous venons de pratiquer la même opération avec le même
Il est un autre point de la question qui demande encore à être éclairci : sans doute, disent ceux qui , cédant à de vieux préjugés, s’élèvent contre la section du tendon d’Achille, cette opération est un moyen sûr de donner au pied sa position normale; mais n’est-i! pas à craindre que la portion nouvelle du tendon ne se rétracte secondairement, et que la difformité ne se reproduise? Non , les faits et la raison déposent à la fois contre cette manière de voir.
Et d’abord, vous remarquerez que cet argument n’a plus aujourd’hui de valeur; car les exemples de guérison dont la science est en possession , datent déjà d’une époque assez éloignée pour que la difformité eût eu le temps de se reproduire, en supposant que la chose dût avoir lieu. Aussi , afin de me soustraire moi-même à ce reproche , ai je eu le soin d’attendre près de deux ans avant de publier les deux observations qui me sont propres.
succès sur un homme de 36 ans, et nous achevons en ce moment, par l’application des appareils, la cure d’une femme âgée de 54 ans, chez laquelle la section du tendon a en grande partie triomphé d’un varus qu’elie portait depuis le bas âge. (Bouvier, Bulletin thérapeutique > t. xn , p. 27.)
D’un autre côté , ceux qui ont considéré la guérison comme purement temporaire , n’ont pas fait assez attention à la manière dont le travail réparateur s’opère dans ce cas. Il n’y a pas ici formation de tissu modulaire, dans le sens véritable que l’on doit attacher à ce mot ; ce n’est pas l’inflammation suppurative qui préside à la réunion des parties divisées ; c’est une lymphe plastique qui s’épanche entre les lèvres de la plaie faite au tendon , et qui les confond à jamais , et d’une manière invariable ; en un mot, il arrive ce qui a lieu journellement à l’occasion des plaies réunies par première intention , ou des opérations dans lesquelles on obtient le même résultat.
Or , comparez la régularité et le peu d’étendue des cicatrices à la suite de l’adhésion primitive des parties, avec tout ce qu’offrent d’informe et de grossier celles qui succèdent à l’inflammation suppurative , et vous aurez une juste idée de ce qui doit nécessairement se passer après la section des tendons , faite comme on la pratique de nos jours. Ce que je dis est tellement vrai, que j’ai pu moi-même remédier bien souvent aux inconvénients provenant de cicatrices adhérentes et irrégu-
îières, en enlevant ces dernières en totalité, et leur substituant de nouvelles plaies disposées pour se réunir d’une manière immédiate ; au reste , c’est sur ce principe que repose presque en entier l’art de restaurer les difformités de la face.
Quant aux dangers qu’entraîne la section du tendon d’Âchille , nous ne pensons pas que l’on puisse sérieusement en parler. Nous ne sommes plus au temps où l’on croyait que les lésions des parties blanches (et les tendons étaient de ce nombre) pouvaient provoquer les accidents les plus graves. N’a-t-on pas , en effet , pratiqué tour à tour dans ces dernières années la section de la portion sternale du muscle sterno-cléido-mastoïdien , celle des tendons des muscles fléchisseurs du pied, des muscles fléchisseurs de la jambe , des muscles péroniers latéraux, etc.; et quels sont les accidents formidables que l’on a vu survenir ?
Que l’on ne parle pas non plus de la lésion de l’artère tibiale postérieure ; si l’opération est faite par une main tant soit peu exercée, il est de toute impossibilité d’ouvrir ce vaisseau.
Il n’en est pas , à la vérité , de même des
veines saphènes; mais outre que leur lésion n’a rien de fâcheux , il n’y a rien de plus aisé que d’arrêter le sang. Toutefois, si avant de faire la section du tendon , on s’apercevait que l’une de ces veines a été ouverte, il conviendrait peut-être de retirer le bistouri, et de renvoyer l’opération à un autre moment. M. Scoutetten , à qui cet accident est arrivé deux fois , prétend même n’en avoir pas moins réussi , en ayant la précaution de comprimer la veine lésée (i).
Enfin, supposons pour un instant que, le tendon d’Achille étant coupé , la réunion ne
(i) La piqûre des veines a été plusieurs fois observée : cet accident m’est arrivé deux fois. On en est averti par l’écoulement abondant, par jet continu , d’un sang d’autant plus rouge , que le sujet est plus jeune. Cette coloration du sang peut surprendre et effrayer l’opérateur. Il faut qu’il se remette promptement afin que les assistants ignorent le danger qu’il redoute , et au lieu de s’empresser d’arrêter le sang, il faut qu’il le laisse couler quelques instants, dans le double but de s’assurer, par le jet, de la nature du vaisseau piqué, et d’obtenir le dégorgement des veines, afin que l’hémorrhagie soit moins disposée à se renouveler.
Lorsque le jet se ralentit, on comprime la veine, on applique un petit plumasseau enduit de cérat , et l’on place une compresse épaisse que soutient une bande solidement fixée. ( Mémoire sur la cure radicale des pieds-bots , pag . q5.)
se fasse pas ; qu’en résultera-t-il? Le pied n’en sera pas moins susceptible de reprendre sa forme normale, et il suffira d’un appareil convenablement disposé pour donner au malade la faculté de marcher, mais sans imprimer aucun mouvement à l’articulation tibio-tarsienne. En définitive , cette articulation sera comme si elle était ankylosée. Or , cette disposition du pied n’est-elîe pas encore préférable à celle qui est propre au pied équin ?
Ce que je viens de dire à propos de la section du tendon d’Achille dans le traitement de ce vice de conformation , a , sans doute , une haute importance , puisque ce mode opératoire offre un moyen sûr de guérison à des sujets que l’on eût autrefois considérés comme étant atteints d’une infirmité incurable; mais la science n’en est pas restée là , et l’on a pu , comme je l’ai déjà fait pressentir , guérir tantôt des pieds-bots en dehors par la section des péroniers latéraux , et tantôt des pieds-bots calcaniens par celle du tendon du
jambier antérieur (i). Que l’on applique maintenant cette idée à la guérison des difformités congéniales ou accidentelles des autres articulations du corps, et l’on sentira toute l’étendue des services que ce genre d’opération est appelé à rendre à l’humanité.
Ainsi donc , malgré les préventions qui existent encore dans quelques esprits contre la section du tendon d’Achille, cette opération est désormais un fait acquis pour la science; c’est une conquête destinée à donner un nouvel éclat à la chirurgie.
Au reste , les exemples de guérison que l’on trouve aujourd’hui dans les annales de l’art sont tellement nombreux, que je me serais dispensé de publier les deux observations que l’on vient de lire , si je n’avais rencontré moi-même beaucoup d’opposition, lorsque, à l’imitation de mon prédécesseur , j’ai voulu pratiquer cette opération. Ce n’est pas que les plus incrédules n’aient été forcés de se rendre à l’évidence ; mais comme la section du tendon d’Achille a, pour ainsi dire, pris naissance
(i) On a guéri par la section du tendon d’Achille , nonseulement des pieds équins, mais encore un grand nombre de pieds-bots.
dans notre Ecole, et que depuis lors personne n’avait eu l’idée de la tenter, fallait-il, au moins, prouver que les leçons de Delpech n’ont pas été complètement perdues.
Enfin , il est une dernière considération qui n’a pas peu contribué à me décider à donner de la publicité à ce Mémoire ; c’est qu’il existe dans presque toutes les villes des enfants et des adultes qui ont des pieds-bots de naissance ou accidentels , et qui ne songent pas même à se faire opérer, par cela seul qu’ils croient avoir une maladie au-dessus des ressources de l’art. Heureux, si la lecture de cet opuscule pouvait fournira quelques-uns d’entre eux l’occasion de s’en débarrasser !
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