II
8) Hamadzânî, f. 90 r.; Ibn al-Athlr VIII, 811.
9) Abou 'l-Mahâsin II, 806 et comp. p. 432.
le récit qu'il fait de la correspondance avec Moctadir, a tort de nommer Âbou Tâhir comme ce successeur d*Abou 8a*id qui aurait reçu les ambassadeurs. Ibn Machkowaïh dit plus exactement: i>ses fils et celui qui avait pris sa place ^).'* M. Weil, qui ne connaissait que le récit d'Ibn al-Âthîr, en conclut que, relativement à Tâge d'Abou Tâhir en 312, il faudrait lire 27 ans au lieu de 17; mais cette supposition ne se fonde sur rien.
L'accusation d'incapacité portée contre Sa'îd se justifie— pleinement par l'inactivité presque complète des Carmathes pendant les dix premières années qui suivirent la mort d'Abou Sa'îd. La réponse qu'il envoya à Moctadir ne respire point du tout ces sentiments d'indépendance et de respect de soi-même qui caractérisent les débuts des Carmathes. Selon Ibn al-Djauzî ^) , après avoir exprimé toute sa vénération pour le khalife et toute sa reconnaissance pour la justice du vézir, Sa'id continuait sa lettre comme suit. 2) Nous n'avons pas commencé par nous soustraire à nos devoirs d'obéissance, humbles personnes que nous étions. Mais des hommes méchants et impies qui nous en voulaient se sont mis à médire de nous et à nous accuser de grands péchés; puis ils nous ont injuriés et maltraités. À la fin même ils en sont venus à faire proclamer publiquement ^qu'ils nous accordaient un délai de » trois jours; que celui qui, après ce terme, serait encore- »trouvé dans le pays, encourrait une punition sévère". Mais
1) A^Uu JS Q<5 }iSi^\.
2) Man. de M. Schefer. f. 109 r. La fin de la lettre se lit aussi dans la chronique anonyme man. de Leide 1967.
pendant que nous faisions nos préparatifs, de départ- eii ayant même que le délai fût expiré ,. ils: nous attaquâtrent, nous battirent et nous infligèrent de» amendôBv Nousr les priâmes alors de nous accorder au moins? la? yie. sauve; mais ils rejetèrent notre demande et: le * prée fet du. pays donna Tordre de nous tuer. Noua prime» la. fuite et ils se mirent à dépouiller sans pudeur noafamilles et à piller nos maisons. Nous cfaerchâme» une^ retraite dans le désert. Mais non contents de nous avoir expulsés, quelques gens allèrent trouver Motadhed; pour nous noircir; il les crut sur parole et envoya de» troupes pour nous combattre. Naturellement nous nous défendîmes et c'est ainsi que notre isolement dans le raondene fit que grandir. Quant à Taccusation qu'on a lancée contre nous de ne pas prier, quant à d'autres calomt< mies encore, nous nous bornerons à vous faire remarr^ quer qu'il n'est pas permis d'admettre une plainte sans^ preuve. Et si le prince pense que nous ne croyons paa< en Dieu, comment peut-il donc nous inviter à nous sour mettre à lui?" En lisant cette lettre on pourrait êtrej tenté d'y voir une ironie, si la conduite des Carmatheales années suivantes ne** témoignait pas hautement de le^. désir de vivre en paix, avec le gouvernement de Bagdad/ afin d'en obtenir des faveurs pour leur commerce.
Cette période ne présente pas de faits d'armes. Ma^ soudî raconte bien. ^)q vie la ville de Basra fut prise en- 301; mais c'est évidemment une erreur, les détails qu'il donne ne pouvant se rapporter qu'à la prise de 311. II
en est de même de l'attaque faite en 302 contre les. pèlerins de la M^que: ce n'a* pas été Vœuvre des Carmathes, comme je l'ai cru jadis à tort. Tout ce qu'on peut admettre avec quelque vraisemblance c*est qu-ils ont fait un ^ certain déploiement menaçant de forces afin d'accélérer lew négociations avec le khalife. Car Arîb *) raconte sous l'an 303 ^qu'en cette année l'éminent vézir Alî ibn Isa donna toute son attention aux affaires des Carmathes , qu'il craignait pour les pèlerins et pour les pays environnants. Il les occupa donc au moyen de lettres et d'ambassades qui les invitaient à se soumettre , ou encore au moyen de cadeaux et de concessions , telles que le libre commerce vers Sîrâf. Il réussit ainsi à les tenir tranquilles. Mais beaucoup de gens le désapprouvèrent. Ce ne fut que plus tard, quand on vit tout le mal que faisaient les Carmathes, qu'on comprit qu'il avait vu les choses sous leur vrai jour. Mais alors on n'eut pas honte de l'accuser d'être lui-même dévoué à la doctrine des Carmathes — comme s'il n'était pas trop éminent et trop religieux pour cela — et ceux qui lui portaient envie trouvèrent là un moyen de lui faire ôter le gouvernement". En effet, Alî ibn Isa fut destitué et jeté en prison en 304. Il y resta jusqu'en 306, époque à laquelle on l'adjoignit au vézir Hâmid comme conseiller; en réalité cette position lui permit de reprendre en mains les rênes du gouvernement jusqu'en 311.
Le premier mouvement carmathe après lamortd'Abou
1) F. 82 V.; on trouve le même récit chez Ibn al-Djauzî, f. 113 r.
Sa*îd eut lieu en 307, quand ils eurent reçu d'Obaïdallah Tordre d'appuyer l'expédition du prince royal al- Oâim contre l'Egypte. Cette conquête fut le premier objet qui occupa Tattention du Mahdî, après la soumission de l'empire des Aghiabides et des états circonvoisins. Mais ce plan, que son arrière-petit-fils devait réaliser plus tard en peu de temps et presque sans coup férir, ne put s'exécuter à cette époque, en dépit de ses efforts les plus énergiques et les mieux concertés. Trois expéditions consécutives qu'Obaïdallah envoya à cet effet échouèrent complètement et les troubles qui éclatèrent dans l'ouest de l'Afrique immédiatement après le dernier échec le forcèrent à renoncer pour le moment à son entreprise. La première de ces expéditions avait eu lieu l'année de l'assassinat d'Àbou Sa'îd; les deux suivantes (en 307 et en 311) eurent l'appui des Carmathes, mais ce secours fut fort insignifiant, du moins en 307. Ibn Khaldoun ^) raconte qu' al-Câ'ïm avait ordonné qu'un corps expéditionnaire de Carmathes se portât en Egypte , et qu'il l'attendit; mais que Mounisi le général envoyé par le khalife de Bagdad contre les troupes fatimides, devança les Carmathes et les empêcha de satisfaire à la demande d'al-Câïm. Mais rien ne confirme ce récit d'Ibn Khaldoun, puisque nous ne trouvons nulle part que les Carmathes auraient fait ne fût-ce qu'une tentative pour envoyer des troupes en Egypte; bien mieux, suivant Arîb, Mounis ne partit de Bagdad qu'au mois de Ramadhân de l'an 307. Tout se borna à un
1) IV, 89, 1. 5 et 8uiv.
pillage de peu d'importance dans le pays de Basra. En 311 non plus, on n'envoya aucun secours sérieux; mais au moins prit-on la ville de Basra sous la conduite du jeune Âbou Tâhir Solaïraân et fit-on à cette occasion un très-grand butin, qui inspira aux Carmathes le goût de tenter dorénavant de nouvelles entreprises. Arîb nous donne un long et important rapport sur la prise de Basra en 311. Le jeudi 21 Kabî I on avait arrêté Alî ibn Isa en même temps que le vézir Hâmid. :d Quatre jours après, le lundi, les Carmathes entrèrent dans Basra; ils savaient déjà qu' Ibn al-Forât était de nouveau devenu vézir et que Hâmid et Alî ibn Isa avaient été mis en prison. Des Basriens dignes de foi ont raconté que les Carmathes leur dirent le jour de leur entrée: 2> malheur à vous! combien votre petit sultan :Dagit follement en éloignant cet homme; il verra plus 3)tard ce qui en sera la conséquence". Nous ne comprenions pas alors, ajoutaient ils, ce qu'ils voulaient dire; ce ne fut que lorsqu' arriva la nouvelle de l'arrestation de Hâmid et d'Alî ibn Isa et qu'on apprit qu' Ibn al- Forât était devenu vézir, que la portée de ces paroles nous devint claire. Ils en avaient probablement reçu tout de suite la nouvelle au moyen de la poste aux pigeons".
Je ne me propose pas d'exposer en détail les cruautésv commises à Basra ni de dénombrer le riche butin qu'Abou Tâhir emporta au Bahraan '). Mais le fait que les Carmathes avaient à Bagdad des agents, qui leur expédiaient des nouvelles par la poste aux pigeons, mérite, toute notre attention, et
1) CJomp. anssi Uamza Ispah., p. 203.
c'est aussi chose assez digne de remarque que restime: que les Carmathes avaient pour Alî ibn Jsâ et qui paridt si clairement dans ce qui précède. Arîb raconte ensuite^) qu*Ibn al-Forât dit au khalife qu'Alî ibn Isa était un traître et qu'il entretenait des relations avec les Carmathes.*); pour ces prétendus crimes, il lui extorqua une forte somme d'argent et l'envoya en exil dans le Témen. Le Kitab aUOyoun ') dit dans le même sens que quelques Carmathes, qui s'étaient rendus en 311, prétendirent qu'Alî ibn Isa les avait engagés à surprendre Basra et qu'il leur avait fait des cadeaux et donné des armes à plusieurs reprises. Quand on l'interrogea, Alî établit la fausseté de la première accusation; mais il avoua avoir envoyé des armes et d'autres cadeaux. ]!> De cette manière, ;> dit-il, je croyais pouvoir les gagner et obtenir leur sou- »mission au gouvernement; je les ai empêchés deux fois » pendant mon vézirat tant d'entraver le pèlerinage que »de faire des invasions dans le pays de Coufa et celui de ]^ Basra; et j'ai obtenu l'élargissement de beaucoup de 5>prisonniers". Nous avons vu qu'il n'avait pu mettre obstacle au pillage de Basra , qui se fit en vertu d'un ordre supérieur; mais il semble d'ailleurs avoir réussi à tenir les Carmathes relativement tranquilles. Car ce n'fôît qu'après sa démission que viennent se placer les faits qui ont bouleversé tout le monde musulman.
Le grand succès qu' Abou Tâhir remporta en 311
2) On a encore reprod'ait la même accusation en 316; voyez Hamadzânî f. 40 r
3) Man. de Berlin, f 107 v.
paraît avoir déterminé le conseil des Icdânîya à lai confier au lieu de Sa'îd le commandement supérieur. Nous avons vu que ce choix fut approuvé par Obaadallah, ou même suggéré par lui, car il n'avait guère lieu d'être content de Tappui que Sa'îd lui avait prêté : le secours militaire avait été insignifiant et, comme le butin n'avait point du tout répondu à Tattente, on comprend que la cinquième partie, réservée à l'Imam, n'ait pu avoir été bien considérable.
Il va sans dire qu' après l'avènement d'Obaïdallah les \ intelligences continuèrent entre lui et le chef des Car- / mathes, mais c'était dans le plus grand secret et il n'y avait qu'un très-petit nombre d'initiés qui en eussent connaissance. Si les sujets d'Obaïdallah avaient pu soupçonner un seul instant que toutes ces atrocités qui remplissaient le cœur des bons Musulmans d'épouvante et d'horreur, se commettaient au nom de leur maître, il est certain qu'il n'eût pas occupé le trône une seule année. ^ Aussi fallait-il que, dans l'empire des Fatimides, on désapprouvât officiellement les procédés des Carmathes ^). Voilà pourquoi , par exemple , Ibn Haucal, quoique zélé partisan des Fatimides, quoique sachant que les Carmathes les reconnaissaient comme imams, parle d'Abou Tâhir avec indignation et le maudit à cause de ses crimes ;v il ne se doute pas le moins du monde qu'Abou Tâhir n'a fait que suivre le système qui avait procuré le trône à ses chefs révérés , ou même leurs ordres formels. L'auteur du Fihrut *) ne peut comprendre comment il se
1) Comp. Dôzy, Histoire III, 14 et suiv.
2) P. 189, 1. 15 et saiv.
faifc qn'en Egypte , en plein empire fatimide , on ne pratique en rien la doctrine qu'avaient poartant prêchée les missionnaires fatimides. Nâcir ibn Ehosrau ^) accuse Âbou Sa*îd d'avoir propagé de faux dogmes et paraît ignorer lés relations qui existaient entré les Carmathes et les Fatimides, bien qu'il eût embrassé sincèrement là doctrine de ces mêmes Fatimides. Il est certain cependant que ces relations existaient en fait; mais ce serait anticiper que d'énumérer ici les témoignages formels des divers chroniqueurs '). Ces témoignages, confirmés par le contenu de la lettre remarquable du khalife fatimide Moïzz à l'un des chefs Carmathes *) et par les détails que fournit Ibn
\ Haucal , mettent hors de doute le fait qu'Abou Tâhir et ses successeurs avaient reconnu Obaïdallah et les siens comme imams, c'est-à-dire comme successeurs légitimes de Mohammed ibn Ismâïl *) ; qu'ils prélevaient en leur faveur un cinquième sur leurs revenus; qu'ils leur rendaient enHn les hommages publics dûs au souverain. Au sur-
■ plus il est difficile de dire quelles étaient les limites de
\ leurs instructions. Le pillage du temple de la Mecque et l'enlèvement de la pierre noire p. e. ont-ils été exécutés sur Tordre d'Obaïdallah ou contre son gré ? Pour ma party je suis convaincu que les Carmathes ont souvent, peut-
^ être, dépassé leur mandat dans les affaires d'une moindre importance, mais qu'ils ont agi d'après Un ordre for-
1) Se fer Nameh, trad. de M. Schefer, p. 226 et soîv.
2) Je renvoie provisoirement à Weil II, 604, 611 ; Defirémery, Mémoire sur le» àadjide», p. 76; Abou 'l-Mahâsin II, 232, 238, SU etc.
8) De Sacy, Introd. p. 228—239.
4) Voyez aussi Ibn al-Djaazî, man. de M. Schefer, f. 16 v. et suiv.
mel dans une entreprise aussi grave que celle du pillage du temple. Au moins avons-nous en ce qui concerne Tenlèvement de la pierre noire un aveu formel de leur part. Mais , dira-t-on , nous trouvons dans les chroniques ^) une lettre d'Obaïdallah dans laquelle il désavoue le fait et ordonne avec menaces aux Carmathes de rapporter la pierre , et cette lettre paraît authentique ^). Il est facile-, de répondre ; comme l'a déjà remarqué Defrémery ^) , ce n'a été là qu'une feinte prudente pour éloigner jusqu'au soupçon d'une complicité qui pouvait devenir si dangereuse. Ce qui le prouve surtout , c'est la publicité même ^ qu'on a donnée à cette lettre et sans laquelle nous ne \ la posséderions probablement pas. Mais les dépêches secrètes auront tenu, je pense, un tout autre langage. Aussi l'ordre officiel ne reçut-il pas d'exécution. La pierre resta à Lahsâ jusqu'en 339, époque à laquelle on la rapporta sur l'ordre d'al-Mançour , petit-fils d'Obaïdallah. Mais ]e reviendrai plus loin sur ce fait; pour le moment, il nous faut reprendre la suite des événements.
Abou Tâhir était fait pour la tâche qu'on lui avait confiée. A un grand courage il joignait l'éloquence et l'affabilité des manières *). Les quelques vers que nous possédons de lui ne manquent ni d'énergie ni de verve ; et c'est à lui qu'on peut appliquer à juste titre ce mot , que ses milliers d'hommes lui suffisaient pour détruire des centaines de mille ^).
1) Weil II, 6X2; de Sac^, Introd. p. 218. On trouvera ane rédaction tonte différente dans Chron, Meee. III, 165.
2) Comp. de Slane dans le Journal asiat. 1888, II, p. 102, 108.
3) Mém. éT histoire orient* I, 21.
4) Abou n-Mahâsin II, 288.
5) Ibid, p. 446, comp. p. 230.
n avait donc tous les talents que les Bédouins esigeût avant tout de leur émir ; et ce qui assurait le plus sa supériorité et mettait le comble à son crédit, c'était sa libéralité et le soin qu'il apportait à leur procurer toujours les plus belles occasions de piller. C'est peut-être en partie dans ce but qu'Âbou Tâliir veilla avant tout à se rendre maître de la route qui mène de l'Irak à la Mecque; il savait d'ailleurs quen le faisant il portait le coup le plus sensible aux Musulmans.
Et ils ne devaient pas tarder à s'en apercevoir. Depuis 303 le pèlerinage à la Mecque avait pu se faire en toute sécurité: mais au commencement de 312 la caravane qui revenait de la ville sainte apprit à Faïd que les Carmathes étaient aux aguets. On songea d'abord à éviter le danger et à marcher sur Wâdi '1-Corâ pour gagner la Syrie; on abandonna pourtant cette idée à cause de la longueur du détour et parce qu'on ne pouvait croire qu'il y eût vraiment danger pour une caravane si bien escortée. Mais on devait avoir bientôt lieu de s'en repentir. Au moment où la caravane traversait la plaine sablonneuse d'al-Habîr, qui s'étend depuis la station d'al-Adjfar jusqu'à ach-Chocouc et depuis les montagnes de la tribu de Tây jusqu'à la mer de Perse *) , elle se vit soudainement ^assaillie par huit cents cavaliers et mille fantassins car- ! mathes ^). Elle était nombreuse et comptait plusieurs
1) Ibn Haucal, p. 30, 1. 3—5.: Mocaddasî, p 107 et saiv., 261.
2) Arîb f. 132 r.: Hamadzânî f. 31 v ; Kit. al-Oyoun t 108; Ibn al- Djaazî f. 139; Ibn al-Atbîr VIII, 107 et saiv.; Abon U-Mabâsin 11,224; Nowaïrî, man. de Leide 2 k, p. 284; Frejrtag dans le Zeitsehrift d, D. M. 0. X, 455.
personnages de distinction, entr'autres son chef Abdallah ibn Hamdân, père du célèbre Saïf addaula. Ce témoin oculaire estime qu'il périt dans le combat 2200 hommes et 800 femmes et que 2200 hommes et 500 femmes furent emmenés captifs à Hadjar ; il ajoute qu'on fit un butin immense, comprenant environ un million de dénares en argent, ainsi que des marchandises précieuses et des bagages qui valaient plus encore. Le parasol impérial du khalife, la chamsa^ tomba également entre les mains des vainqueurs. Au nombre des prisonniers se trouvait le savant al-Azharî (-f- 370) , qui , par le partage du butin, échut à une famille des Banou Tamîm ; du moins nous raconte-t-il *) , que ses maîtres passaient l'hiver dans la Dahnâ, le printemps à Çammân et Tété à Sitârân ^). Il resta deux ans avec eux , consacrant ses loisirs à une étude pratique de la langue , dont il publia plus tard les résultats dans son Tahdzib, ouvrage important en dix volumes '). Ses maîtres étaient de vrais Bédouins, Dnés et élevés dans le désert, qui, à la saison des pâturages, cherchaient les lieux que la pluie avait arrosés, pour retourner dans la saison des chaleurs de l'été aux sources de leur demeure; qui s'occupaient à faire paître leurs chameaux et vivaient ^de
1) Ibn Khallicân, éd. Wûstenfeld, n. 650, p. 40; traduction de Slane III, 48 et suiv.
2) Ck)mp. Wiistenfeld, Register, p. 443 et Yâcoat.
8) Hâdji Khaliia v^^.J4;:]t v^^- ^ bibliothèque Kôprûlû à Con-
stantinople en possède un exemplaire. Lane avait dans ses livres un extrait de l'ouvrage, intitulé Tahdsib at'tahdéb. Voyez la pré£ace de son dictionnaire.
leur lait. Leur langue était le pur idiome du désert, où Ton ne trouve guère de fautes ni une prononciation vicieuse". Et, comme notre histoire le montre assez, ils aimaient beaucoup à se joindre aux expéditions qui avaient le pillage pour but.
Ibn Hamdân recouvra sa liberté longtemps avant al- Azharî. Ce fut probablement lui qui alla communiquer à Moctadir les conditions auxquelles Abou Tâhir consentirait à mettre fin aux hostilités. Ces conditions étaient qu*on lui cédât Basra et TAhwâz, non comme gouvernement , ainsi que le suppose M. Weil ^) , mais en pleine souveraineté. La lettre insolente où il formulait ses prétentions n'obtint naturellement pas de réponse; ce qui lui permit de se poser dès lors en ennemi des chefs de l'Islam. La caravane qui partit de Bagdad au mois de Dzou '1-kada de cette année sous une forte escorte rencontra les Carmathes avant même d'avoir atteint la plaine de Habîr, à al-Acaba, et revint sur ses pas en proie à la plus grande frayeur ^). Abou Tâhir s'en prij; alors à Coufa, qu'il livra au pillage comme il l'avait fait pour Basra. Pendant six jours les malheureux habitants eurent ' à subir toutes les horreurs qui accompagnent la prise d'une ville; bien mieux, ils furent forcés d'être témoins du sacrilège que le chef carmathe commit en établissant sa grand garde dans la mosquée principale ').
1) II, 607; comp. Hamadzânî f. 34 r.; Ibn al-Athîr VIIÏ, 114;IbnaI- Djauzîf. 140 r.; Aboa 'l-Mahâsin II, ?24 et suiv.
2) Arib f. 136 v.; Ibn al-Athir et Abou 'l-Mahâsin le; Hamza Ispah. p. 204; Ibn al-Djauzi f. 143 v. dit que la rencontre eat lien à Zabftla.
3) Ibn al-Atbtr VIII, 116; Nowaïrî, man. de Leide 2 â, p. 288.
La nouvelle de la terrible calamité qui avait sigaalé le commencement de Tannée avait causé une profonde 'Consternation à Bagdad et provoqué une explosion de la fureur populaire contre le vézir Ibn al-Porât, à, qui Ton donnait le nom injurieux de i>grand Carmathe*' et contre son fils Mohassin, qu'on nommait Ae petit Carmathe^' ^). Le commandant en chef de l'armée, Mo.unis, fut immédiatement mandé à Bagdad avec ses troupes; on l'envoya à Coufa, mais il n'y arriva que lorsque les Oarmathes s'étaient déjà retirés. L'expédition de Mounis et Tarmement de ses troupes, qui avaient coûté euviron un million de dénares ^) , avaient donc été tout-à-fait inu-^ tiles. Il reçut alors Tordre de s'établir à Wâsit, pour couvrir les villes de Basra , de Coufa et de Bagdad. Cette année-là les seules caravanes de Syrie et d'Egypte purent arriver à la Mecque. En 313, Abou Tâhir laissa passer la caravane de TIrâk moyennant une forte rançon, qu'il exigea après avoir défait d'abord Tescorte '). Les trois années suivantes aucune caravane de l'Irak n'osa,' d'après Atîkî^), aller à la Mecque. Ibn al-Djau^ raconte ') que lorsque les pèlerins du Khorâsân vinrent à Bagdad au mois de Chawwâl de Tan 314, Mounis, qui avait déjà été rappelé dans cette ville en 313^), leur annoDça qu'il était impossible au khalife de leur donner une escorte pour la Mecque à cause des Car-
1) Ibo I^achkowaïh et Ibn al-Djaa^
2) Arîb et Ibn al-Djaaa.
S) Ibn al-Athîr VIII. 117.
4) CAron. Meee. II, 240.
5) F. 146 r. 6) Arîb.
mathes ; cette nouvelle les décida à retourner chez eux» La même année le bruit courut à la Mecque qu'Âbou Tâhir s'approchait de la ville, si bien que les habitant» commencèrent à la déserter ^).
Le vézir qui avait remplacé Ibn al-Forât après sa chute n'était nullement homme à prendre des mesures énergiques. Tout ce qu'il fit contre les Carmathes, cer fut de rechercher leurs adhérents à Bagdad, d'arrêter plusieurs personnes et de démolir la mosquée où ils avaient coutume de se rendre. Le dâi des Carmathes ^ connu sous le nom d'al-Ka'kî , parvint pourtant à s'échapper. Ibn al-Djauzî, qui nous rapporte ces faits '), dit que ces personnes portaient comme signe distinctif une empreinte sur argile blanche ainsi conçue: » Mohammed ibit Ismâïl, rimâm, le Mahdî, le favori de Dieu".
Ce vézir fut bientôt remplacé par al-Khacîbî; le nouveau ministre proposa en 314 au khalife d'appeler le puissant Tousof ibn abi 's-Sâdj , gouverneur de l'Azerbaïdjân et de la Médie, pour combattre les Carmathes avec toutes ses forces et pour attaquer le lion dans sa tanière même. Yousol' consentit à venir; mais la conviction qu'il avait d'être indispensable le rendit exigeant et ce ne fut qu'au commencement de 815 qu'il se mit en marche avec une armée de 20,000 hommes de troupes régulières. Pendant qu'il rassemblait cette armée , Âlî ibn Isa avait été rappelé au vézirat. Son premier acte fut de désapprouver les mesures prises. 2>Pourquoi, dit-il à son prédéces-
1) Ibn alAthlr p. 122; Ibn al-Djanzi 1. c.
3>seur ^) , ayez-vous mandé Toiisof et lui avez- vous cédé 3>les revenus des provinces orientales, à la seule excep- 2>tion d'Ispahân? Et comment avez-vous pu croire que 2>lui et ses troupes , qui viennent d'un pays montagneux , » froid, abondant en eau, seraient en état de traverser i>le désert et de supporter la chaleur de Lahsâ et de »Catîf? Pourquoi enfin ^ne pa^ nommer un fonctionnaire »pour contrôler l'emploi des valeurs qui lui ont été con- » fiées?" Ehacîbî répondit que, d'après sa conviction, Yousof était seul en état de soumettre les Carmathes et qu'il avait refusé d'accepter un contrôleur. S'a* dressant au khalife , Alî ibn Isa lui représenta ^) qu'en chargeant 5000 cavaliers des Banou Asad de garder la route de la caravane , et 5000 hommes des Banou Chaïbân de guerroyer contre les Carmathes, il n'aurait à payer qu'une somme d'un million, au lieu de trois millions qu'il faudrait donner à Yousof, et qu'en même temps les chances de succès seraient beaucoup plus grandes. Il paraît que le khalife fut convaincu et qu'il autorisa son ministre à écrire à Yousof de rester en Médie '). Mais Yousof, qui s'était déjà mis en marche, ne tint nul compte de la lettre et marcha vers Bagdad en passant par Holwân. En route il reçut de la part de Mounis l'ordre de ne pas entrer dans la capitale, mais de se rendre directement à Wâsit, où il trouverait beaucoup d'argent: une somme de 70,000 dénares d'après Ibii al-Djaum*),
1) Ibn Machkowaïh et Ibn al-Athîr, p. 120.
2) Arîb f. 147 V.
3) Ibid. f 148 r.
Stdvant Ibn al-Athîr*), Yousof serait déjà venu à Wâsit en 314 et y aurait encore rencontré Mounis. Mais cela n'est pas exact. Mounis avait déjà été rappelé à Bagdad en 313^), et Alî ibn Isa, qui, comme noas Tavons vu, avait pris les rênes du gouvernement avant que Yousof fût entré dans l'Irak , ne vint que le 5 Çafar 315 de la Syrie à Bagdad ^) et nomma Ahmed ibn Abdarrahmân ibn Djafar gouverneur de Coufa pour diriger les affaires jusqu'à l'arrivée de Yousof*).
Lorsque Yousof fut parvenu à Wâsit, probablement en Babî premier 315, il y resta sans rien faire pendant plus d'une demi-année. Cette oisiveté s'explique peut-être par la diiBculté qu'il eut de trouver l'argent nécessaire pour les troupes. Car il n'était pas facile dans ce temps de réunir des millions, même quand ils étaient assignés pour être prélevés sur les taxes de plusieurs provinces *). Mais il est plus probable qu'il faut en chercher l'explication dans l'accusation portée contre Yousof par son secrétaire Ibn Khalaf. Ibn Khalaf avait écrit °) à Naçr, grandchambellan du khalife, qu'autrefois son maître lui avait caché ses sentiments; mais qu* après leur arrivée à Wâsit, il était devenu plus communicatif et lui avait
1) P. lis, saivi par Defrémery, Mémoire sur la Jamille des Sctdfidês, p. 68; Weil p. 607. Ibn Machkowaïh ditdemême: ^^ ^^ V^^ ^^ k>î(A*J vit ^yi ^j ^it ^yA L^ ^^ Ja^l^ ^y, ^^^'
2) Arîb f. :38 v., qui raconte ces faits en détail.
3) V. aussi Ibn al-Djauzî, f. 147 v.
4i) Arîb f. 147 V.
6) Coiup. Defrémery, Emirs al-Oniara^ p, 4 et saiv., 9; Dozy, Notiqe sar ce mémoire, p. 4, 5; Mém. sur la fam. des Sadjides 1. c.
6) Ibn Machkowaïh est la source principale de ce qui suit. On trouvera le texte dans Tappendice.
dit qu'il croyait ne pas devoir Tobéissance à Moctadir; que les Âbbasides n'avaient pas de droits à la soumission des hommes; que Timâm attendu était TA^lide de aïrawân et qu'Abou Tâhir le Garmathe était la main droite de cet imam. Ces discours lui avaient démontré que Yousof était partisan de la doctrine des Garmathes et qu'il regardait l' Alide comme son véritable maître *) ; qu'il n'avait donc pas l'intention de marcher contre Hadjar ; mais qu'il continuait à faire des promesses jusqu'à ce qu'il eût reçu tout l'argent. Au mois de Rabî second il avait dit à son chef: » Quelle raison de notre inaction ipouvons-nous encore donner au khalife et à son vézir? j^Pourquoi ne marchez-vous pas sur Hadjar et ne faites- >vous pas même de préparatifs?" Et son maître lui répondit: »yous ne connaissez pas l'état des affaires; qui » pourrait sérieusement songer à aller à Hadjar?" — » Pourquoi alors avez- vous adonné au Prince de fausses » informations à votre sujet et lui avez- vous fait tant de ^promesses, si bien qu'il vous a cédé les revenus de tout Dl'Orient?" Yousof répondit qu'il croyait que Dieu lui-même ordonnait d'exterminer Moctadir et tous les Abbasides, puisqu'ils avaient usurpé ce qui appartenait à la maison du prophète , et qu'il vaudrait encore mieux obéir à l'empereur grec qu'au khalife. — >I1 se peut que telle soit > votre opinion; mais quelles garanties avez-vous que le > Garmathe ne marchera pas contre Wâsit ou contre i^Coufa, de façon à vous obliger à vous porter à sa ren- ^contre et à le combattre?" — »Eh! reprit-il, coatr
1) La leçon da texte est incertaine en eet endrait.
iment ferais-je la guerre à un homme qui est la main adroite de rimâm et l'un de ses principaux soutiens?" — 2) Mais s'il veut vous attaquer, que ferez- vous?" — i>Cela est impossible; car l'Imam a écrit de Caïrawân Dqu'il n'entrera dans aucun pays où je me trouverais i>et qu'il ne me combattra en aucune façon". A la fin de ce discours il aurait même dit: i> J'attends que mes gens » aient reçu tout l'argent des revenus de 314; dès qu'ils 3>rauront , je m'emparerai de Wâsit , de Coufa et de tout »le territoire arrosé par l'Euphrate et j'y établirai des D gouverneurs. Le Prince désapprouvera alors publiquei>ment mes actes; me déclarant ouvertement contre lui, »je ferai la khotha (l'hommage solennel dans les prière» » publiques) au nom de l'Imâm ; j'inviterai à le reconnaître ]s>et je marcherai sur Bagdad. Les soldats de la capitale >sont comme des femmes; ils font bonne chère dans » leurs maisons sur le Tigre en buvant leur vin , en écou- »tant la musique des chanteuses et en se rafraîchissant 2>à l'aide de glace et de ventilateurs; mais je prendrai » leurs richesses et leurs propriétés. Aussi ne sera-ce pas »le Carmathe qui remportera le triomphe et qui acquerra )>de la gloire; ce sera moi qui serai le fondateur de la » dynastie des Imams. Abou Moslim (le fondateur de la » dynastie abbasside) n'était qu'un savetier sans famille et )>pourtant il a fondé ce qu'il a fondé, quoique, quand il a levé » l'étendard de la révolte, il n'ait eu que la moitié de mes i>soldats; à peine eut-iV déployé son drapeau qu'il a trouvé 5>cent mille épées à sa disposition". — Qu'y a-t-il de vrai dans ces accusations? c'est ce que nous ne saurons jamais avec certitude. Pourtant, il y a différentes raisons
qui empêchent de ne voir là que des calomnies. La loyauté de Yousof avait toujours été douteuse et il n'avait certainement pas encore pardonné Tafiront qu'on lui avait fait en le promenant en 307 , après sa dernière insurrection , comme un vil malfaiteur dans les rues de Bagdad ^). Qu'il aimât autant être sujet de l'empereur de Constantinople que du khalife, pourvu qu'il eût plus d'autorité, c'est là probablement une exagération ; mais l'exemple de Mohammed ibn abi 's-Sâdj avait déjà montré, et cela du temps même de Motadhed , que la soumission aux ordres des khalifes n'était pas une des vertus des Sadjides ').
Un projet tel que celui que développe la lettre d'Ibn Khalaf devait avoir beaucoup de charmes pour Yousof. En effet son inaction à Wâsit est tout-à-fait inexplicable si l'on suppose qu'il ait eu sérieusement l'intention d'accomplir son mandat. Elle était si grande que c'est de Bagdad qu'il reçut la première nouvelle, que, d'après les communications du gouverneur de Basra, Abou Tâhir avait passé non loin de cette dernière ville avec une armée assez nombreuse et se dirigeant vers Coufa. Dans ces conjonctures, il lui devenait impossible de ne pas agir, et, se trouvant devant Abou Tâhir, lui, le général du khalife, à la tête d'une armée nombreuse, il ne put faire autre chose que d'essayer de disperser ces bandes de Garmathes. Il crut que cela se ferait immédiatement et on dit qu'il avait fait écrire d'avance des lettres dans lesquelles il annonçait sa victoire sur
1) Arîb f. 102 r.; Defrémery, Mém. sur les Sadjides, p. 61 et suiv.
2) Defrémery 1. c. p. 28; Tabarî III, 2196.
les Carmathes. H est possible qu'il ait déjà entamé à cette époque des négociations avec le khalife fatimide; mais ce que nous savons de son caractère ne permet pas de croire qu'il se fût engagé envers lui. Le Fatimide, de son côté, n'aura risqué que des assurances et des promesses vagues ^). Et il est même très- croyable que l'attaque d'Âbou Tâhir sur Goufa n'ait été ordonnée que pour mettre la fidélité d'Ibn abi 's-Sâdj à l'épreuve , car , s'il avait été de tout son cœur partisan des Fatimides, il eût dû saisir l'occasion pour se joindre aux Carmathes. Mais son orgueil devait s'y opposer. Aussi Aboa Tâhir paraît-il avoir eu des doutes sur sa bonne foi. Yousof ayant été fait prisonnier fut entouré de soins et honorablement traité par le vainqueur, mais lors d'une tentative qu'on fit pour le délivrer, Abou Tâhir crut que c'était son prisonnier qui l'avait suggérée et il ordonna de le mettre à mort. Mais n'anticipons pas.
Abou Tâhir employa l'an 314 et probablement une partie de l'année suivante à faire de Lahsâ une forteresse redoutable ; il lui donna le nom d'al-Mouminîya ^). Ibn Khaldoun dit ^) que cet événement eut lieu après un conflit entre les habitants du Bahràïn, c.-à-d. de Hadjar, et le conseil des Icdânîya. Nous ignorons quel a été le sujet de ce conflit; mais il est assez évident que la construction de la forteresse se faisait en vue d'une invasion possible du côté de l'Irak, qu'Abou Tâ-
1) A pea près comme on Ta fait dans la snite poar les Hamdanides; voyez Macrîzî I, 352, 1. 7 a f.
2) Comp. plas hant p. 46.
hir pouvait prévoir parce qu'il était toujours au courant des affaires de ce pays. Le 7 Chcsvwâl 3l5iLsurprit Coufa^^et s'empara du trésor du gouvernement et des tvfes qu'on avait amassés soit pour les pèlerins ^) soit pour l'armée d'Ibn abi 's Sâdj ^). Ce dernier ne commença à se mettre en mouvement que lorsqu'il eut reçu de Bagdad l'ordre de faire diligeuce et il n'arriva que
le 8 dans le voisinage de Coufa. Le lendemain, samedi
9 ') eut lieu une rencontre dans laquelle Yousof fut i complètement battu et fait prisonnier. Pour les détails du \ combat je renvoie le lecteur au récit de Defrémery *). Je n'y ajouterai qu'un détail remarquable. Les chroniqueurs racontent qu'Abou Tâhir ne prit point part d'abord au combat ; mais que , caché dans sa litière ^) , il resta immobile sous la garde d'un corps d'élite de 200 cavaliers *)• Ce ne fut que lorsque le combat devint sérieux et que plusieurs Carmathes ^) eurent été blessés par des traits *) , qu'il quitta sa litière, monta à cheval et chargea luimême à la tête de son corps d'élite. Voici maintenant ce qu'Ibn al-Djauzî ajoute'): »Un des moyens dont se
1) Hamza Tsp. p. 296.
2) Hamadzânî f. 87 v.; Ibn al-Djauzt f. 149 v.; Ibnal-Athîr VIII, 124.
3) Weil II, 608 a changé ce 9 en 10, parce que, d'après les tables, le 8 Chawwâl tombait an jeudi. Mais toutes les chroniques donnent ici le samedi, 9, elles parlent du vendredi 8 et. un peu plus tard, du dimanche 10. On retrouve donc dans toutes les dates une différence d*an jour.
4) Mém. sur les Sadfides, p. 69 — 71.
5) »J3 ou ^^Ux.
6) Hamadzâni 1. c.
7) 500 au rapport d*Ibn al-Ujauzî.
8) Ces traits étaient empoisonna, dit encore Ibn al-Djauzî.
servaient les Carmathes pour tromper le peaple consistait à employer \we litière dans laquelle leur émir s'isolait après s'être entouré d'un corps de ses fidèles. Quand les combattants ennemis commençaient à sentir la fatigue, il les attaquait lui-même avec ce corps. Les Carmathes disaient que la victoire descendait de cette litière. Ils y mettaient un réchaud et du charbon et quand ils voulaient commencer l'attaque, l'un d'eux s'y introduisait, allumait les charbons dans le réchaud et y jetait quelques grains d'antimoine qui faisaient bruyamment explosion, mais sans répandre de fumée. On choisissait pour cela le moment où l'émir disait >>que la victoire descende". Et alors ils attaquaient sans que rien pût leur résister". J'aurai à revenir sur ce sujet; qu'il me suiSse de dire ici que les Carmathes, animés par la conviction qu'ils défendaient une cause sainte, combattaient avec le même courage et la même persévérance qu'autrefois les anciens Musulmans aux prises avec les armées des Perses et des Grecs ou encore comme les Kliâridjites, quand ils luttaient contre les légions des Omayades. Aussi mettaient-ils en déroute des ennemis dix fois plus forts qu'eux. »D'où vient que vous triomphiez malgré » votre petit nombre", demandait-on un jour à un Carmathe ^). ))Nous croyons, répondit-il, devoir chercher D notre salut dans la résistance; vous, vous le cherchez Ddans la fuite".
A la nouvelle de la défaite, la ville de Bagdad fiit remplie de terreur et de consternation. Le khalife et
1) Ibn al Djauzî f. 150 r.
beaucoup d'habitante se mirent à songer à leur propre sûreté et toutes les troupes disponibles s'avancèrent contre Tennemi, qui était parvenu à se rendre maître d'Anbâr et à passer l'Euphrate pour marcher sur Bagdad. Mais on rompit à temps le pont], appelé pont neuf ^) , sur le canal de Zabârâ ^) ou canal d'Acarcouf '). Grâce à cette défense, l'ennemi se vit empêché de pousser jusqu'à Bagdad. Yoilà du moins ce qu'on trouve dans les chroniques. Et si on doit admettre les chiffires qu'elles donnent pour les troupes d'Abou Tâhir — sept cents cavaUers, disent la plupart, et huit cents fantassins *) — on peut affirmer que c'eût été folie de se risquer plus loin. Mais ce que les chroniqueurs ne nous disent pas et ce qui cependant me paraît bien certain, c'est qu'il y avait des traîtres parmi les troupes du khalife. Sans doute , les Carmathes étaient des guerriers vaillants et intrépides et la terreur de leur nom s'était répandue au loin ; on ne saurait non plus nier qu'ils n'eussent plus d'une fois triomphé d'ennemis supérieurs en nombre, si bien que le pieux Musulman pouvait croire que Dieu, pour accomplir ses décrets, avait abandonné
1) Arîb f. 148 V.
2) Hamadzânî f. 88 r; Ibn al-Athîr VIII, 126; Yâcoat in v,; Hamza rappelle al-Warrâda.
3) Kitâb al-Oyoïm, man. de Berlin, t 118 r. Il est ainsi nommé parce qu'il passe près d'Acarcouf; c*est probablement on des cananx qui joignent le Nahr Isa et le Doc^aïl, à deux, ou, selon d'autres, à quatre parasanges à
l'ouest de Bagdad. Voir Hamadzânî 1. c; Yâcout sous les mots K^it^M-
et vjyyic v>J.
4) Hamadzânî f. 88 v.; Ibn al-Athîr p. 127, etc. Comp. Defrémery l.c. p. 76.
son peuple ^). Mais il n'en reste pas moins inexplicable qu'»Tee plus de 40,000 hommes sous la main, les généraux dukhiâiie n'aient trouvé d'autre ressource contre cette poignée de Carmathes que de détruire le pont qui les séparait d'Abou Tâkîr et de ses cavaliers. Ni Mounis , ni le chambellan Naçr , ni les Hamdanides n'étaient assez poltrons pour recourir d'eux-mêmes à de telles mesures; si donc on considère qu'Ibn Hamdan força littéralement Mounis et Naçr à le faire ^) et qu'on rapproche d'autre part la prompte mise en liberté accordée par les Carmathes à Ibn Handân trois ans à peine auparavant, puis les rapports amicaux qui existaient entre les Hamdanides et les Carmathes et dont je parlerai plus loin , je pense qu'il est presque impossible de ne pas croire à une comédie jouée par les deux chefs. D'ailleurs il est avéré qu'Abou Tâhk ayait plusieurs partisans dans l'armée même du khalife').
Cependant Abou Tàhir avait atteint son but; il avait fait un grand butin et répandu la terreur. On s'était attendu à Bagdad à une entrée triomphale des troupes du khalife à Hadjar; au lieu de cela, c'était la capitale même de l'empire qui se voyait menacée et Aboa Tâhîar pouvait faire la satire suivante *) :
Dites à votre Mounis (le généralissime) de prendre ses aises en buvant et de se rafraîchir au moyen de vin au son de la flûte et de la cithare.
1) vO^.jJi jAi idJI ^y, ^"iôc> Abou l-Mahâsin II, 446.
2) Hamadzânî f. 38 r.; Ibn al-Djauzî f. 150 v.; Abou 'l-Mahâsin II, 229; Weil II, 609, note 3.
3) Hamadzânî f. a9 r; Ibn al-Djjaiwî f. 160 v.; Ibn al-Athîr VIII, 1»?.
4) Voyez le textp de cette satire dans Tappendice.
C'est à caase de mes seals désirs , qui ne me laissaient point de repos, qae j'ai saivi la règle de ce vers connu de l'ancien poète:
»Nous venons vous trouver et nous voulons bien oui>blier votre négligence. Voyez, quand un gentilhomme 5)n'est pas invité, il vient sans être convié".
Nous ne voulons pas être comme vous qui ne venez pas; celui qui brûle de désirs ne trouve jamais trop éloignée la maison de ses espérances.
Abou Tàhir se retira derrière l'Euphrate sans être inquiété et continua ses opérations sur les rives du fleuve cette année-là et la suivante, pillant ou rançonnant quelques villes et imposant aux tribus arabes de la Mésopotamie un impôt en signe de reconnaissance de sa souveraineté. Mais après une tentative manquée de pren-' dre Racca, se sentant menacé par les troupes du khalife, il retourna au Bahraïn avec un grand butin. Les J marches audacieuses d'Abou Tâhir et la pusillanimité du gouvernement avaient ranimé le courage des Garmathes de l'Irak ; mais ce ne fut qu'après la retraite d'Abou Tâhir ^) qu'ils se trouvèrent assez bien organisés pour oser se montrer. Arîb *) les nomme Nafalîya , de Sacy ') Nacalîya ; mais rien n'indique qu'ils différassent des autres Carmathes. Il faut remarquer qu'un des chefs était le fils d'une sœur d'Abdân*), ce qui démontre que la défection d'Abdân n'a été que personnelle. Ces Carmathes avouèrent publiquement qu'ils reconnaissaient Obàïdallah ,
1) Ibn al-Athir VIII, 136 et Biiiv.; Dm Khaldoan III, 878.
2) F, 155 V. 3) Introd. p. 210.
4) Arîb 1. c. Comp. pins haut p. 68.
le Mahdî pour leur seigneur. U ne fut pas difficile aux troupes du khalife de réprimer cette insurrection de paysans.
En attendant Abou Tâhir prenait les mesures nécessaires pour exécuter un projet, ou plutôt un ordre d'Obaïdallah ^) , qui allait ébranler l'Islam jusque dans ses fondements et dont les fidèles devaient parler avec horreur même après plusieurs siècles. Il ne s'agissait de rien moins que d'enlever la pierre noire du temple de la Mecque et de la transférer à Lahsâ.
La pierre noire, aérolithe selon quelques-uns, pierre d'origine volcanique selon d'autres ^) , avait formé dès les temps anciens le centre du culte des Arabes. C'était un reste du fétichisme et elle devait sa supériorité sur tous les autres fétiches à son origine particulière et à son extérieur. Burckhardt nous raconte que la pierre lui a fait l'effet d'une masse de lave bordée d'un grand nombre de parties extérieures d'une matière blanche ou jaunâtre; d'après lui la couleur du centre est d'un brun rouge foncé tirant sur le noir. Burton en décrit la surface comme une croûte noire, à reflet métallique, de nature grossière et rude, mais usée et] polie, et présentant l'apparence de la poix. La tradition rapporte qu'elle avait été primitivement blanche et Mohammed ibn Nâfi al- E[hozâi, qui assista en 339 à la réinstallation de la pierre et qui put l'examiner avec soin, déclare que la couleur
1) Voyez Defrémery, Mém. cthiat. onerU., I, 17 — 22.
2) Barton, II, 154, 198; Dozj, Islamisme, p. 5 (trad. de M. Chaii?in, p. 8 et soiv.), Wûstenfeld, Oesehichte der Stttdt Médina, p. 25. Ck>mp. Azrakî {Chfon. Mecc. I), p. 229, 1. 7 a. f.
noire n'était qu'à l'extérieur *) et que le reste était d'un ton clair ^). On connaît à ce sujet la fable populaire qui attribue le changement de la teinte au contact des pécheurs. Ce qu'il y a de certain, c'est que tous ces baisers et ces attouchements n'ont pas contribué à rendre la pierre plus blanche. Mais les anciennes traditions arabes , celles spécialement qu'on trouve chez Azrakî ') , donnaient une tout autre explication de ce phénomène; entièrement inconnue aux deux voyageurs européens , elle n'a pu par conséquent être vérifiée par eux: elle consiste à dire que la couleur noire est une suite des nombreux incendies du temple, particulièrement de celui qui eut lieu du temps d'Abdallah ibn Zobaïr en 64 et qui eut encore pour le monument sacré d'autres effets funestes dont je parlerai plus bas.
Le culte rendu à cette pierre était tellement enraciné chez les compatriotes de Mohammed et chez le prophète lui-même, qu'il se crut obligé de le laisser subsister et de lui donner la consécration de sa religion. D'après la légende c'était lui qui , par un pur effet du hasard , aurait posé la pierre de ses propres mains lors de la restauration du temple et avant qu'il eût reçu sa vocation de prophète. En admettant que tout cela ne soit qu'une fable , comme le pense M. Sprenger *) , toujours est-îl que cette fable est d'ancienne date et prouve combien le culte
2) Abou '1-Mahâsin II, 331; Càron. Meec. III, 166.
8) CAron, Mecc. I, 32, 137, 153. Comp. 227, 232, 233.
4) Bas Lében und die Lehre des Mohammed I, 153 et suiv. Il a certainement raison si la forme du récit qn*il nous donne est celle de Toriginal. Comp. Azrakî {Chron. Mecc. I). p. 28 et suiv., 106, 109, 116, 117, 144.
de la pierre avait profondément pénétré dans tout l'Islam* Qu'on lise dans Âzrakî ^) ce que les pieux Musulman en pensaient: }» c'est la main droite de Dieu sur la terre ; il la tend à ses serviteurs ^) comme un homme [donne la main à son firère. Celui qui n'a pu rendre hommage à l'Envoyé de Dieu durant sa vie, n'a qu'à passer la main sur cette pierre angulaire et il aura rendu hommage à Dieu et à son Ministre. Au jour de la résurrection elle aura deux yeux pour voir et une langue pour parler et pour témoigner en faveur de ceux qui l'auront baisée dans la sincérité de leur cœur." A Torigine on lui attribuait de grandes vertus médicales; mais elle les aurait perdues, tout comme sa blancheur primitive, par suite des attouchements impurs. Ici donc rislam allait plus loin que les gens seusés des temps de V Ignorance , qui savaient très-bien qu'un fétiche en lui-même ne saurait ni faire du bien ni nuire '). Les paroles d'Omar, au moment où il accomplissait les cérémonies sacrées , sont bien remarquables à cet égard *) : »Par Dieu, je sais que tu n'es qu'une pierre qui ne 2>peut ni nuire ni faire du bien et si je n'avais vu l'En- »voyé de Dieu te baiser, je ne le ferais pas".
On ne pouvait donc porter de coup plus sensible à l'Islam que d'enlever cette pierre. Plusieurs auteurs mu-
2) Lisez «3Lax 1. c. p. 228.
3) Sprenger, 1. c. p. 258.
4) Azrakî, 1. c. p. 228. La coutume d^embrasser la pierre, quoique antéïslamiqne, était de date relativement moderne; y. Belâdzorî, Ansâb âU atehrdf, éd. Ahlwardt (Anonyme Arab. Ghronik), p. 280, ]. 7 a f. etsuiv.
sulmans ^) prétendent que le but des Oarmathes était de substitaer Lahsa à la Mecque, pour en faire le but des pèlerinages, puisque la pierre était l'aimant qui attirait les hommes de toutes les parties du monde. Mais c*est là positivement une erreur. D'une part il est certain que le principal dessein d'Obaïdallah et d'Abou Tâbir était de profaner la Mecque, de détruire l'auréole qui entourait les lieux saints, d'enlever l'objet principal des hommages pieux et de détruire ainsi la religion tout entière. D'un autre côté, il est prouvé que le culte de la pierre était aux yeux des Carmathes une idolâtrie *) au main-| tien de laquelle il ne leur eût pas été facile de seJ prêter. Les mêmes chroniqueurs disent qu'Abou Tâhir avait bâti en 316 à Lahsa une dâr aUhidjra en remplacement de la Eaaba. Cette ajoute nous montre l'origine de l'erreur. Le mot de dâr aUhidjra {maison du refuge ou de la retraite^ asile) était le nom que les Carmathes donnaient à l'habitation du dâï: hôtel du gouvernement dirait- on de nos jours. Hamdân Carmath érigea une demeure de ce genre dans le pays de Coufa ^) , Ibn Hauchab en construisit une dans le Témen ^) , Abou Abdallah une à Icdjân ^) , Abou Sa'îd une à Lahsâ ") et , en 316 même, les Carmathes de l'Lrâk en firent une à al- MowaflFakîya aux environs de Basra ''). Il est évident
1) Cotb addîn (CArou. Mecc. III), p. 162. 166; Nâciri Khosrau, Sefer Namek, p. 229; Aboa n-Mahâsin, II, 232; Ibn al-Djaozî f. 154 r.
2) Comp. de Saey, Introd. p. 898 et voyez plus bas. 8) Voyez plus haut p. 28 et 81.
4) De Sacy, Introd. p. 449.
5) De Slane, Hist. des Berbères, II, 514.
6) Nâciri Kbosraa p. 227.
7) Ibn al-Athir VIII, 186; Ibn Khaldonn III, 878.
que la fondation de cette dernière a été attribuée à Abou Tâhir par une méprise des chroniqueurs. Ne connaissant pas la destination de cet édifice et ne pouvant croire que la pierre noire resterait à Lahsâ comme un objet sans valeur , [on se figura le bâtiment comme une sorte de temple, une imitation de la Kaaba, destinée à recevoir l'objet sacré.
Le pillage et la profanation de la Mecque et l'enlèvement de la pierre noire constituent des événements de trop d'importance pour qu'il soit permis d'en parler en passant et sans s'y arrêter.
I Au commencement du dernier mois de l'an 317 (janjyier 930)^), la grande caravane annuelle était arrivée saine et sauve dans la ville sainte sous la conduite de Mançour le Daïlemite et venait de commencer les cérémonies, lorsque, le 8 de ce mois, le yaum at'tarwiya ^ ou , selon Hamza *) et Becrî *) , le jour précédent , se répandit tout-à-coup la nouvelle qu'Abou Tâhir marchait à la tête de ses Carmatbes contre .la Mecque. Son armée était forte de 600 cavaliers et de 90Ô fantassins % Ibn Mohlib ^) , émir de la Mecque , alla immédiatement à sa
1) Arîb est le seul qui place ces événements en 316. Bèroonî, p. 212, 1. 9, les met an contraire en 318.
3) Man. de M. Schefer, p. 356. Dans la citation de ce passage dans les
Chron, Mecc. II, 241 les mot des ^-^y*^ ont été changés par errear en
4) Kitdà aUOyoun, man. de fierlin, f. 124 r.
5) La leçon et la prononciation de ce nom sont également incertaines
Dzahabî, Abou '1-Mahâsin et Cotb addîn appellent cet homme ^y^ ^\
^rencontre avec plusieurs personnes de distinction et s'efforça de le l'apaiser au moyen d'argent; mais Abou Tâhir refusa tout. Après un combat où la plupart des défenseurs furent tués, le chef des Garmathes fit son entrée dans la ville et se dirigea droit sur le temple. Xie drame qui suivit fiit terrible et défie toute description. La terreur et la consternation avaient saisi et paralysé tous les pèlerins. Pleurant et priant, les pieux fakîhs et les vénérables chaïkhs se tenaient cramponnés à la couverture de la sainte Eaaba ; les femmes couraient ça et là en jetant des cris d'angoisse , et , au milieu , on apercevait les troupes féroces d'Abou Tâhir massacrant et foulant tout aux pieds, et criant à leurs victimes en joignant la raillerie à la cruauté : )>race d'ânes que 9 vous êtes; vous dites que quiconque entre ici est in- :&violable; où est-elle donc maintenant cette inviola- »biUté?"i)
Ibn al-Djazzâr ^) , sur l'autorité d'une personne digne
mais Ibn al-Athîr donne <^j^Xs^, selon le texte de Tornberg et selon Aboalféda, et V^J^, selon la citation dans Fâsî {Chron. Mecc. II. 204 et Ibn Khaldoon III, 879); le Kitâb al-Oyoun a v.-Ui^. Dans ce dernier livre
on trouve s-**A^ O^W ^^3;**' «^^A**^* cji '-^♦^' Comme selon Mo-
sabbihî {Chron. Mecc. 1. c.) ce personnage vivait encore en 321, on ne peut admettre qae les chroniqaears aient raison quand ils affirment, soit en termes formels (Dzahabi, Aboa 'l-Mahâsin , Cotb addin dans les Chron. Mecc. III, 168, Ibn Khallicân, trad. de Slane, I, 428), soit implicitement
(Ibn al-Athîr c:;^**^^ jW^) que Témir fut tué lors du sac de la Mecque.
1) Chron, Mecc. III, 163 j Ibn al-Djauzî, man. de M. Schefer, f. 158 r. La personne qui raconte cette histoire chez Ibn al-Djauzt dit avoir répondu: «ce n''est pas là la signification des paroles de Dieu; le sens, c*est •que quiconque entre ici doit être considéré et traité comme inviolable". (Voyez le texte dans l'appendice).
2) Kitdb al-Oyoun f. 124 v.; Ibn al-Djazzâr mourut en 396.
de foi, raconte ce qui suit: ^dUh des partisans des Garmathes pénétra à cheval dans la mosquée sainte. Je gisais là, blessé, au milieu des morts et je ne fis de mouvement que lorsque le che?al mit les pieds sur moi. Je croyais que j'allais mourir. Mais le Carmathe m'aborda et dit: » Connaissez- vous la sourate de l'éléphant (sou- Drate 105)?" — »Oui" répondis-je. — »Et où sont donc Dles oiseaux en troupes?" — »Là où Dieu le veut". — Mais lui: »vous êtes des ânes, dit-il, vous adorez des pierres , »vous fedtes des processions autour d'elles, vous les baisez et vous dansez en leur honneur; si vos chefs, qui ]»vous enseignent ces folies, ne savent pas mieux, il »n'y a que les armes qui puissent faire cesser ces sottii>ses". Je compris alors que c'étaient des incrédules (zindic) et les restes de ces rebelles qui s'étaient révoltés après la mort du prophète".
Pendant plusieurs jours , huit *) ou six *) ou onze ') elon les auteurs , les Carmathes s'abandonnèrent à toute leur barbarie ordinaire dans la malheureuse ville. On
init tout au pillage; on punit la moindre résistance par l'épée ; on saisit un grand nombre d'hommes et de fem-
1) Selon le Kitâb aUOy(mn\ et cela est exact, car il partit le 16
(v^ÀAOÂjf ^1^ et il se troavait certainement encore à la Mecque le 14.
En effet Becri (man. de M. Schefer 1. c), se fondant sur rautorité d'on témoin oculaire, rapporte que la pierre noire fut arrachée le 14 de Dzou *l-liiddja, sur l'ordre du chef des Carmathes, par Tarchitecte Djafar
ibn abî Ilâdj (t*^)- Ck)mp. aussi Chron. Mecc. III, 164 et Bayàu I,
228, 1. 7 a f. Les six jours chez Fâst viennent de la fausse lecture de 9 au lieu de 7 dans le texte de Becrî (voyez ci-dessus p. 104, note 3).
2) Chron, Mecc. II, 241.
3) Ibid. III, 164; Hamza p. 210.
ues que l'on distribua entre les vainqueurs; et, pour somble de malheur, on enleva la pierre noire et beauionp d'objets précieux du temple. Seule, la pierre ap-' lelée macam Ibrahim^ autre monument des temps du »aganisme, sur laquelle, d'après la légende, on voyait ncore l'empreinte du pied d'Abraham ^) , avait été sousraite aux recherches des profanateurs et mise en lieu ûr. Mais on emporta la fameuse perle yatîma ou sans HireUle qui, selon les Mecquois, pesait 14 mitzcâl; les )Oucles d'oreille de Marie ; la corne du bélier d'Abralam et la verge de Moïse, couvertes d'or toutes deux »t incrustées de pierres précieuses; enfin une infinité l'autres objets de valeur qui ne furent jamais rendus^). Dn raconte que 1900^) ou, selon d'autres, 1700*) personnes furent massacrées dans le seul temple et qu'en outre l1 périt environ 30,000 hommes^); et même, d'après Imrânî ®) , le bruit courait à Bagdad que 70,000 Musulmans avaient été tués dans le territoire sacré (le harâm). On le comprend aisément, il ne faut pas accepter ces chiffres sans critique; aussi l'auteur du Kitâb al^Oyoun nous dit que ce ne sont là que des conjectures ^). Par
1) Cette pierre porte des inscriptions, dont Tune noas a été conservée par Fftkihi, man. de Leide 468, f. 835 v. Un fAcsimilé s'en trouve dans Tappendice des Itraélites à la Mecque par Dozy et un essai d'interprétation à la page 172 du même ouvrage».
2) Arfb f. 166 V. 8) Chron. Meee. II, 241.
4) laid. III, 162. Hamza, p. 209, dit qu'il y avait 3000 cadavres autour de la Kaaba.
5) Hamadzânî f. 43 v. dit que le total des tués était de 10,000.
6) Kiiàb aUinbé, man. de Leide, p. 166.
7) Voici ses propres paroles: ^ qO «31 qLçm^>^ ^ys (éXJj JJ^
«^ iiA^saj.
contre le nombre des troupes d'Abou Tâhir a été diminué par la tradition et réduit jusqu'à 700 hommes ^). La frayeur, l'horreur que les pieux Musulmans éprouvaient au souvenir de ces événements, leur montrait tout comme à travers un verre grossissant ; c'est ainsi qu'il faut expliquer cette circonstance singulière que quelques auteurs ont fait remonter la mort d'Âbou Tâhir à Tannée 317 et qu'ils lui ont attribué la fin ordinaire des tyrans'), celle qu'on raconte aussi d'Antiochus Epiphane, de Philippe II et d'autres; la vérité est qu'il ne mourut qu'en 332, de la rougeole à ce qu'il semble. C'est encore un produit du même esprit que la légende qui prétend que, lors de Tenlèvement de la pierre, trois chameaux vigoureux succombaient sous le poids en la transportant, tandis qu'à son retour un seul chameau maigre avait suffi et s'était même engraissé ^) ; sans parler d'une rédaction postérieure qui élève le nombre de trois chameaux à quarante *). De même on met beaucoup d'insistance à rappeler qu'Abou Tâhir, visiblement contrarié dans ses efforts par Dieu lui-même, avait en vain tâché d'enlever le mizâb (la gouttière de la Kaaba), qui était d'or pur: comme si, dans ce cas, la pierre noire elle-même n'eût pas dû être protégée tout d'abord ainsi que cela avait eu lieu jadis ^). Mais Arîb ne sait encore rien d'un miracle; d'après lui les Carmathes furent empêchés
1) Becrî, mao. de "M. Schefer, 1. c. ; Chron. Mecc, II, 241.
2) Chron. Mecc. II, 241; III, 166; Abou T-Mahâsin II, 237.
3) Ibn Khallicàn, n. 186, p. 124, éd. Wûstenfeld ; trad. de Slane J, 429.
4) Ckron. Mecc. III, 166. Comp. Soyoutî, lariJkk al-Khola/d.
5) Azraki, dans les Chron. Mecc. I, 231.
de monter sur la E[aaba par les traits que les Hodzaïl, "bribn qui habitait les montagnes de la Mecque , lancèrent du haut du mont Abou Cobaïs.
Le butin fait par Abou Tâhir fut immense. Selon le JS.itâb al-Oyoun ') » il fallut cinquante chameaux pour emporter les dépouilles du temple seul, sans compter les{ oent mille ^) chameaux qui étaient chargés des bagages et du butin ; et pourtant on avait laissé tout ce qui avait été souillé de sang. Sa retraite par les ravins et les défilés des montagnes lui fat rendue très-difficile par les sittaques continuelles des Hodzaïl, qui réussirent à délivrer un grand nombre de prisonniers et à détourner -une bonne partie des chameaux de transport. Ce ne fut qu'après trois jours qu'Abou Tâhir parvint à sortir de cette impasse , guidé par un esclave fagitif des Hodzaïl. Ces Bédouins se conduisirent donc mieux que la populace de la Mecque , dont Hamadzânî nous dit ^) qu'elle pnt part au meurtre et au pillage des pèlerins.
Abou Tâhir quittant la Mecque aurait, dit-on, récité les vers suivants *) :
2) Ce nombre paraît eiagérë.
8) F. 44 r. Ses paroles sont: ^T f^^^^ CT J^ ^^ ^^ (^'^3
^mJLm^ j y JbCft è ^l-^* Bon nombre d'habitants s'*étaient retranchés sar
la colline rouge dite al-Hamrâ, v. le Tddj al-aroua III, 162, 1. 8 af.Yâcont parle de cette colline I, 163, 1. 8, 10 et sniv.
4) Chron. Mecc. III, 164 et Hamadzânt f. 44 r. On attribue encore à Abou Tâhir ces paroles:
ISl jîluLèlj vjOii vjO^. lit iULJLj i^JLJL W
{Chron. Mecc. III, 168 et l'histoire anonyme des religions, man. deLeide 146 , Gâtai. II, 188. Abou *1-Mahâsin, II, 287, y igoute encore quelques
Si cette maison était celle de Dieu, notre Seigneur, n n'eût pas manqué de faire pleuvoir sur nous le feu du
ciel; Car nous avons fait un pèlerinage payen Sans consécration, comme il ne s'en fait plus ni en
Orient ni en Occident:
Et nous avons laissé étendus morts entre Zemzem et
et aç-Çafè
Ceux qui ne cherchaient d'autre seigneur que le maître
de cette maison ^).
Et c'était vraiment un haddj payen qu'ils avaient accompli; ni les Chrétiens, ni les Juifs n'eussent fait pis '). Abou Tahir avait complètement exécuté son projet: les lieux saints restaient profanés et le palladium avait été enlevé sans qu'aucune puissance divine fût venue défendre le sanctuaire. Les Musulmans, devait-il se dire, ne pourraient tirer de ces catastrophes qu'une seule conclusion, c'est que le culte de la Mecque et par suite toute leur foi n'étaient qu'une superstition. Mais c'est en quoi se trompait le chef des Carmathes. Profondément consternés et pleurant leurs désastres, les fidèles n'en restèrent pas moins attachés à leur religion. C'était la volonté de Dieu ,
mots). Diaprés le man. 145, il les aurait prononcées à hante voix, assis à la porte de la Kaaba, ce qni aurait été assez ridicule. Je crois devoir rejeter ce vers comme apocryphe, moins peut-être à cause du dernier hémistiche (c^est Dieu qui crée les hommes et moi je les détruis) , qne pour la conclusion qu'on en tire. On va voir dans les lignes suivantes, et on en trouvera plus tard des preuves plus péremptoires encore, qu^il était toutà-fait contre les principes d'Abon Tâhir de se faire Tégai de Dieu.
1) Hamadzânt a, au lien de Lf^ , ^'^'y**^ «le profit , le gain de cette
maison", leçon qui est peut «être préférable.
2) Abou 'l-Mahftsin II, 387.
^IWi akbar — et, à défaut de la pierre noire, ils posaient lenrs mains à l'endroit qu'elle avait occupe et le couvraient de baisers ^). Aussi souvent qu'Abou Tâhir XI 'y mettait pas obstacle par la force , la caravane partait chaque année en pèlerinage. En 326, année où elle xi'osa pas se mettre en marche, quelques habitants de Sagdad se hasardèrent même à traverser le désert pour se rendre à la Mecque à pied ; d'autres étaient montés sur des chameaux qu'ils louaient de Bédouins dont ils ache- -iaient la protection ; puis ils revinrent par la Syrie ^).
On donna à cette année néfaste le nom d'année du J}jiinnâbî 3) ; car Âbou Tâhir a aussi porté le nom d'al- IDjannâbî , de même que son père Abou Ssdd , qui , comme nous le savons, était originaire de la ville de Djannâba. A première vue on serait tenté de s'imaginer que de si grands désastres allaient provoquer une levée en masse chez tous les partisans de l'Islam et les jeter contre lés auteurs de ce brigandage sacrilège. Mais on se tromperait fort. L'époque glorieuse des Abbasides était passée ; le grand empire se trouvait dans un état avancé de dissolution; le khalife n'était plus qu'un jouet aux mains des puissants, qui se livraient un combat acharné les uns
1) CAroH. Mttcc. III. 165.
2) Atîkî dans les Chron. Meec. Il, 242 ; au lieu de ^jy^'j il font y
lira l^jA^t^ et ^Sff^^^ aa liea de ^^f^y
3) Chnm. Meee, II, 241, où il feat corriger ^y^ «n Lf^'-^- ^ semblables altérations da nom sont très-fréquentes : p. e. Masoudî VU, 275
^L I ■^; dans le beau manuscrit d*Ibn Machkowaïh que possède M. Schefer, ^^^jL*:^) etc.
aux autres en le tiraillant chacun de leur côte, et la^ plus forts étaient ceux qui avaient su amasser le plu^ d'argent. La disette et Tépuisement avaient pris la plac^ de l'abondance et de la richesse d'autrefois. On avaif> employé tous les moyens pour battre monnaie. Les gouvernements , les plus hautes dignités de l'état se donnaient^ au plus offrant. Un brigand notoire , nommé Ibn Ham^, ob« tint en 331 d'un ministre , et cela moyennant une redevance mensuelle de 15,000 dénares, le brevet de son industrie ^). Même un homme d'état de la plus grande habileté et de l'honnêteté la plus inviolable tel qu'Alî ibn Isa ne fut pas en état de triompher de la corruption croissante et ses meilleures mesures vinrent échouer devant l'égoïsme des grands.; Et les armées ne se composaient que d'auxiliaires, turcs pour la plupart , qui exigeaient une forte solde ; qui , dès que la paie subissait quelque retard, se dédommageaient en pillant ceux mêmes qu'ils auraient dû défendre, et dont les chefs étaient des autocrates^C'est bien une des plus tristes époques de l'histoire que celle qui nous présente les dernières convulsions d'un grand et noble peuple succombant sous la supériorité des barbares, celle où nous voyons le pouvoir passer des Arabes aux Turcs et aux Berbères. A une pareille époque où aurait-on trouvé un moment favorable pour de nobles et grandes entreprises? L'égoïsme et l'avidité gouvernaient tout. Quel sentiment aurait pu exciter les puissants de ces jours à combattre le Carmathe ? C'étaient des brigands et
1) Defrémerj, Em. al-Om., p. 78; Abou '1-Mahâsin II, 805. Dans ces deux endroits on TappcUe Hamdi et on donne le ctûffre de 25,000. Comp. Ibn al-Athîr YIII, 311 et les passages cités dans Tappendice.
des pillards comme lui. Et comment aaraient-ils craint pour la religion, eux qui connaissaient à peine la langue dans laquelle on Tavait prêchée?
Eû 218. Abou Tâhir fit la conquête de Jlûœan et le gouverneur de cette province se réfugia en Perse. C'est Ibn Khaldoun qui nous l'apprend; il donne, il est vrai, tantôt l'an 315 '), tantôt l'an 317^); mais il ajoute dans le second passage que l'événement eut lieu après l'enlèvement de la pierre noire: il faut donc qu'il se soit passé après 317. En soumettant l'Oman, Abou Tâhir était devenu le véritable seigneur de l'Arabie. Il pouvait songer maintenant à poursuivre son but principal , la conquête de l'Irak , pour lequel le moment favorable approchait.
E n 319 les Carmathes s'emparèrent de Cou fa. La nouvelle répandit une si grande consternation que la plus grande partie des habitants de Caçr Ibn Hobaïra s'enfuit à Bagdad, où la peur fit fermer les bazars 3). Mais tout se borna à cette alerte. Après s'être arrêté 25 jours à Coufa et dans les environs, Abou Tâhir retourna dans son pays, se proposant de revenir sous peu et bien convaincu qu'il donnerait alors le coup de grâce au khalifat de Bagdad. Il exprime cette opinion dans un poëme dont les fragments suivants nous ont été conservés en partie par Bèrounî*) et en partie par Abou '1-Mahâsin *) :
1. Mon retour à Hadjar vous a déroutés à l'égard de mes . projets,
1) IV. 89. 2) Ibid. p 98.
8) Ârîb f 181 r.; Hamza Ispah. p. 213; Aboa '1 Mahâsin II, 243,
4> Ed. Sachaa. p. 214. 6) 11, p. 289.
Mais, bientôt, vous aurez certainement de mes nouvelles.