La moyenne , qui se fait tous les deux cent quarante
ans, lors du passage d'une triade à l'autre;
3. La grande , qui se produit après neuf cent soixante ans , lors du retour de la conjonction dans la même place du
zodiaque.
La grande conjonction , presqu'un millénium , annonce l'arrivée d'événements considérables, tels que des changements de religions et de dynasties ou la transmission de la souveraineté d'un peuple à un autre. La conjonction moyenne présage l'apparition de conquérants et d'hommes qui aspirent à la souveraineté. La petite , enfin , indique l'apparition de rebelles, de fondateurs de sectes, et la dévastation de villes et de pays. Dans les intervalles de ces conjonctions ont lieu celles des deux planètes malheureuses.
La connaissance de ces prédictions astrologiques est d'une très-grande importance pour l'étude de l'histoire des peuples musulmans, parce qu'ils y ajoutaient foi et se laissaient diriger par elles dans leurs actions. Ibn abî Osaïbia donne quelques exemples frappants de la grande influence que cette croyance exerçait sur la vie privée ^) : Ghadhîdh, ancienne concubine de Haroun ar-Rachîd et
1) Edition de M. A. MûUer I. 120. 130 et saiv.. 208.
mère d'une princesse, fat an joar prise d'ane colique violente. Le médecin ordonna un lavement qu'il aurait fallu administrer sans retard. On consulta les deux astrologues du palais afin de savoir si le moment était favorable. L'un dit: :!>Gette maladie est de celles qui ne » souffrent point de délai. Je vous conseille de suivre l'or- »donnance du médecin". Mais l'autre répondit: 2> La Lune »est aujourd'hui en conjonction avec Saturne ; demain elle »le sera avec Jupiter; je vous propose donc de différer la Ycure jusqu'à demain". — »Je crains, reprit le premier, ]» qu'avant que la conjonction de la Lune avec Jupiter »ait eu lieu, le mal n'ait fait déjà de tels progrès qu'au- »cun remède ne soit plus nécessaire". La malade et la princesse sa fille furent si irritées de cette prédiction de mauvais augure que le pauvre astrologue de bon sens dut s'en aller; la malade ne manqua pas de mourir avant l'aube du lendemain. Le récit suivant est encore plus fort. Un fonctionnaire influent, mû par le désir de sauver un protégé, se risqua à remettre au khalife Motawakkil un rapport faux sur une enquête dont il avait été chargé, parce que la fausseté n'en pouvait être constatée que quatre mois après et que, selon les prédictions des astres, le khalife devait mourir avant ce temps. En effet, il fut assassiné deux mois plus tard.
L'influence n'était pas moins grande sur les événements politiques. Tabarî nous en donne un cas sous l'an 66^). Masoudî, de son côté, nous apprend que le khalife Âbdalmélik eut auprès de lui, pendant toute ison
I) II, 601, 1. dorn.
pédition en Irak, un astrologue auquel il était fort ckttaché^;. Antre fait: lorsque Merwân II dit, au moment cle la bataille décisive où il devait perdre son empire coniare les Abbaiddes ^) , que si ses adversaires ne l'attaquaient pas avant le coucher du soleil il serait vainqueur, il est évident que cette parole se fondait sur l'idée que Tho- Toscope , pour ce jour- là , était funeste aux Omayades et qu'il leur serait favorable le lendemain. Masoudi ') raconte encore du khalife al Mançour qu'il se laissait déterminer par les prédictions des astrologues. C'est principalement dans la seconde moitié du troisième siècle que nous trouvons les preuves les plus frappantes de cette croyance à l'influence des étoiles. Le prince des esclaves insurgés avait toujours ses astrolabes auprès de lui*); à la cour de Samarrâ et de Bagdad les astrologues jouissaient d'une très-grande autorité ^). Mais c'est l'histoire des Fatimides et des Carmathes qui nous présente le plus d'exemples. L'astrologie jouait un grand rôle dans les mystères d'Abdallah ibn Maïmoun et de ses descendants. Lorsque Sa'îd-Obaïdallah le Mahdî se réfugia en Ai'rique, il fut dépouillé près de Tâhouna par des brigands et on lui vola, entre autres choses, ses livres d*oracIes et d'autres écrits secrets ®). Son fils al-Câïm les retrouva lors de sa première expédition en Egypte, qui, du reste, échoua. Obaïdallah fut tellement heureux de cet événement
1) Maaoudî V, 244. 2) Tabarî III. 40, 1. 6.
4) Tàbarî III, 1763, 1, 11; 1781, 1. 17; 1848, 1. B et suiv.
5) Voyez p. e. Tabarî III, ]602. note
6) lYûstenfeld, Falim., p. 18; Bastour ahmonaddjimin dans Tappendice.
qu'il s'écria qae si Texpédition n'avait eu d'autre résultat que celui de faire retrouver ses livres, elle mériterait encore d'être qualifiée de grande victoire. Sans aucun doute ces livres contenaient la prédiction que la domination des Arabes cesserait en Occident vers la fin du troisième siècle. Cette prédiction se rattachait probablement à la conjonction de Saturne et de Jupiter qui devait se produire en 296 (=908)*) et, en eflfet, cette annéelà vit et la chute des Âghlabides et l'inauguration d'Obaïdallah al-Mahdî par l'armée victorieuse d'Abou Abdallah. Il est également assez probable qu'on trouvait dans ces livres l'annonce que lors de la conjonction suivante des deux planètes supérieures en 316 (=928) le triomphe des Fatimides serait consommé; car, d'après l'auteur du Fihrist ') et Bèrounî *^) , qui nous ont conservé ce renseignement, les Carmathes s'attendaient à ce que la nouvelle ère, celle de la vraie religion, commençât par la septième conjonction *) à partir du passage de la triade des signes aqueux à celle des signes ignés, qui devait se produire du Scorpion au Sagittaire ^).
Les actions des Carmathes et des Fatimides étant en accord avec la croyance à cette prédiction et celle-ci nous
1) Comp. Ibn Khaldoun, Prolégomènes, traâ. de Slane II, 216. Selon le Dastour al-monaddjimîn , an oracle qui avait cours en Afrique portait qa^en 96 il arriverait des choses étonnantes.
4) La huitième, dit le Fihrist \ mais c^est une erreur et Loth Tavait déjà remarqué, bien qu'il ne connût point le passage de Bèrouni(jy<7r^«»/. ^orfoA. p. 269, note 3). C*est à tort toutefois quMl propose de lire la tnfizièwte, puisque le passage aux signes terrestres aurait déjà eu lieu dans cette conjonction.
5) Comp. Bèrounî p. 213. 1. 13.
éiaot donnée par des autorités dignes de oonfianœ, il faat qae, dans le poème d'Âboa Tâhir, nous acceptions la Tariante de Bèrouni et que nous rejetions celle d*Ab6u *1-Mahâsin. Car s'il y eut en effet des conjonctions de Mars et de Saturne dans l'Ecreyisse en 303 (=915) et en 333 (=944), aucune des deux, ne convient ici. A répoque où nous devons placer le vers, Saturne était même fort éloigné de l'Ecreyisse. II y eut une conjonction de Mars et de Saturne en 317(^929) dans le Capricorne et, suivant quelques auteurs^), c'est alors que Saturne est le plus dangereux, attendu que le Capricorne est sa maison ; mais c'est le contre-pied de la théorie ordinaire'). En réalité, dans notre cas, le sort doit frapper spécialement l'Irak. Or, pour ce pays , c'est l'apparition de Mars dans l'Ecrevisse qui exerce l'influence la plus malfaisante, à moins qu'elle ne soit contrebalancée par les deux astres favorables, Jupiter et la Lune ^). Nous devons donc admettre que l'année fatale à Tlràk sera annoncée par cette apparition de Mars au moment où Jupiter et la Lune étant dans leur déjection ne pourront exercer que le minimum de leur influence bienfaisante, et qu'elle tombera dans la période de la septième conjonction de Jupiter et de Saturne, dans le Sagittaire, qui commence en 316 (928); en effet, cette conjonction annonce le triomphe de la religion blanche , c'est-à-dire de la doctrine des Carmathes.
Nous savons du khalife fatimide Moïzz qu'il prati-
1) Ibn abî Osaïbia II, 16.
2) Morgtfnl. Forsch., p. 283 et sai?.
8y Ibid. p. 285.
quait lui-même l'astrologie avec ardeur^). Et on ne peut douter que Texpédition de ce prince contre l'Egypte n'ait été entreprise en vue de la conjonction de Saturne et de Jupiter en 356(^967), de même que, comme nous le verrons plus tard, on rattachait à celle de 439 (= 1047), la première de la triade des signes terrestres» de grandes espérances de victoires à remporter par les Fatimides et les Garmathes.
Nous possédons encore un écrit du célèbre Avicenne ') , intitulé: :» Réfutation des astrologues" et publié récemment en traduction abrégée par le savant M. von Mehren ^). Avicenne y démontre que la base de l'astrologie est fausse, puisqu'elle se fonde sur des thèses a priori qui ne sont pas prouvées et qu'il est même impossible de prouver, comme p. e. les vertus des planètes, l'influence qu'exercent sur elles les signes du zodiaque, la relation qui unit difiFérentes planètes à différents pays ou villes etc. Mais ces bases une fois acceptées, l'astrologie est réellement une science, parce qu'elle procède au moyen d'observations irrécusables et de calculs précis. Mon ami le docteur van de Sande Bakhuyzen , professeur à l'université de Leide et directeur de l'observatoire, a eu Tobligeance de vérifier pour moi les calculs de Eindî et de quelques autres et il les a trouvés exacts au fond. Il a dressé en même temps une liste des conjonctions des deux planètes supérieures à partir de
1) Macrîzi ], 854, 1. 3 (^^^^U l^yU ^1^.
2) Man. de Leide 1020 a, n. 11 (Catal. III, p. 329). 8) Dans le Muséon (Loavain, 1885).
l'année de la naissance de Mohammed (571) jasqa'en 1885; nne liste des époques où Saturne a été an milieu de rScreyisse depuis Tan de l'Hégpre 621 jusqu'en 1562; une autre de Tapparition de Mars dans TEcrevisse entre 915 et 945 et des conjonctions de Mars et de Saturne dans les différents signes du zodiaque pendant les années 915 à 947 ^). Les deux dernières tables sont surtout d'une grande importance pour le temps où l'activité desGarmathes s'est déployée avec le plus d'énergie ; d'autant plus que les conjonctions des deux planètes malheureuses , de même que l'entrée de Mars dans le signe de l'Ecreyisse, sont d'un mauvais présage pour l'Irak. Les conjonctions de Saturne et de Jupiter, au contraire, annonçant les grands événements, ont dû naturellement être données pour une période beaucoup plus longue, afin que nous puissions contrôler aussi quelques données des temps postérieurs.
Je vais en présenter quelques exemples. Nous trou- TOUS chez Ibn abî Osuïbia^) un poème prophétique relatif aux invasions dévastatrices des Tatares au milieu du treizième siècle ; par une cruelle ironie du sort , il a été attribué à Avicenne , l'adversaire éclairé de Tas* trologie. Ce poème commence par ces mots: )»Crains, o mon fils, la dixième conjonction et fuis avec la plus grande hâte". Le puissant prince de Khowarizm devait périr vers le milieu de la période de cette conjonction, mais les Tatares seraient battus en Syrie à la fin de la période par le prince d'Egypte. D'après Ibn abî Osaïbia la dixième conjonction tombe dans le Capricorne. Cela
1) On troavera ces listes dans Tappendice. 2) II, 16-^lS.
n'est pas tout-à-fût exact; la dixième conjonctioii de la triade des signes terrestres se place en 623 (= 1226) , et cela dans le Verseau, quoiqu'elle ne soit éloignée du Capricorne que de deux degrés. Mais le début de» Tatares (Mongols) comme grande puissance a eu lieu en 616 *), tandis que l'expédition de Houlagou ne commença qu'en 653 ^). La conjonction s'est opérée entre ces deux années. La défoite des Tatares près d'Aïn Djalout en Ramadhân 658 ^) a donc eu lieu 15 ans après la fin de cette période et n'a pas été aussi désastreuse pour les Tatares qu'Ibn abî Osaïbia le croyait. Comme la première édition de son livre a paru en 640 et qu'il a été tenu au courant par des insertions faites jusqu'en 667, année qui a précédé celle de sa mort, nous avons affaire ici à une addition, faite vraisemblablement peu de temps après 658. Mais en tout état de cause, ce qui précède montre que le savant éditeur de l'Histoire des médecins, M. A. Mûller, a eu bien raison de dire d'Ibn abî Osaïbia^) » qu'il faut qu'il se soit plus occupé de la partie anecdotique que de la partie mathématique de la littérature astrologique; car il est plus que faible en arithmétique".
Chez le même auteur, il faut encore remarquer le commencement d'un autre poè'me prophétique, également attribué à Avicenne: » Lorsque Mars se lèvera sur la terre de Babel et que les deux malheurs (Saturne et
1) Weil III, 384—387.
2) làid. p 472. '
3) Weil, Gesck. d. Ahbas. Khal. in Egypten, I, 16.
4) Actes du 6me Congrès des Orientalistes à Leide, III, 271.
Mars) seront en conjonction , soyez sur vos gardes , soyez sur vos gardes!
Car infailliblement il arrivera des choses étonnantes, infailliblement les Tatares viendront fondre sur vous".
La première ligne est presque entièrement conforme à la rédaction du poè'me d'Aboa Tâhir dans Abou '1-Mahâsin. On pent appliquer à ce poëme ce qulbn abî Osaïbia dit de l'autre poëme prophétique, à savoir qu'il se fonde sur le livre d'al^Djafr *) , qu' on attribue à Djafar aç-Çâdik, ou encore à Alî. Quant au premier poëme prophétique, il contient des indications tellement précises, par exemple quand il dit que le vainqueur des Tatares en Syrie sera al-Melik al-Mothaffar, c.-à-d. Cotoz; que le khalife, succédant à Djafar, c.*à-d. al-Mostancir , sera le dernier , qu'il est invraisemblable au plus haut point que la composition en soit antérieure à 658. Ibn abî Osaïbia voit un miracle dans cette prédiction, car tout s'est réellement accompli de son vivant même comme le poëme l'avait annoncé. Il faut donc supposer qu'il aura été victime d'une fraude assez grossière; car, bien qu'il n'ose pas dire positivement qu'Avicenne (-}- 428) en est l'auteur, il n'ose pas non plus le nier.
Macrizî *) donne le commencement d'un poëme prophétique sur le sort du Caire, qui, chose remarquable, est identique au début du poëme dans Ibn abî Osaïbia, sauf pourtant une légère différence de rédaction: » Crains, o mon fils , la dixième conjonction , et pars avec ta famille avant que la trompette sonne".
1) Voyez plus haut p. 116.
2) I, p. 372 et 8uiv.
Il dit qae la dixième conjonction commence en 786 et, cette année, ou pour être plus précis, Tannée suivante , une conjonction eut lieu (12 Avril 1385); cependant ce ne fut pan la dixième , mais bien la sixième de la triade des signes aqueux. A part cela, ses calculs sont exacts. En 664 (= 1265) il se produisit réellement une conjonction de Saturne et de Jupiter dans les Gémeaux, et en 818 (==1415) une conjonction de Mars et de Satarne dans TEcrevisse. C'est sous cette conjonction que la chute du Caire devait se réaliser, la durée assignée du Caire, Roit 461 ans selon la prophétie, expirant en 819. »Ety dit Macrîzî, quand on voit combien le Caire a été appauvri , comment les maisons menacent de s'écrouler , comment les fermes et les villages se trouvent dévastés, on ne saurait douter de la justesse de la prédiction".
Je me suis permis cette digression pour bien faire voir à quel point la croyance aux prédictions astrologiques a règué au moyen-âge et dominé les hommes. Le Tatare Iloulagou lui-même û*osa pas attaquer la ville de Bag-» dad avant que son astrologue, le célèbre Tousî, Feût rassuré ^). Cette foi était universelle et ce qui donnait du cœur aux uns décourageait les autres. Bien qu*on réussit parfois à invoquer certains phénomènes de nature à paralyser quelque peu une prédiction défavorable, le caractère de cette prédiction n'en restait pas moins inébranlable: ce qui, à la fois, glaçait le parti perdant et inspirait de Tenthousiasme aux vainqueurs. Il va sans dire qu'il y a toujours eu des gens sensés pour
1) Weil m, 475.
rire des prédictions des astrologues. Tabarî se moqise d'eux ^); Aviceime les réfote; Abou '1-Alâ aPMa'arrî oppose la foi qni a pour objet rinfloence de Gaïwàn- Saturne à celle qui a poar objet TEt^nel ^) ; Ibn Ehaldoan trouve impie toute tentative d'un homme ordinaire pour approfondir Vavenir; enfin le célèbre théologien mota* zilite Abou AU al-«I>jobbM (235 — 303) f tout en croyant qtte Dieu se sert des corps célestes pour annoncer l'avenir , combattait les astrologues qui attribuaient aux astres une influence directe^); malgré tout cela, la grande masse, les princes aussi bien que les sujets, restait crédule*). Mais je ne puis m'étendre davantage sur ce sujet eij'en reviens à Abou Tâhir.
L'incertitude qni naît des variantes de son poëme nous empêche de déterminer positivement quand il Fa récité. Mais son départ du pays de Coufa en 319 rend probable qu'il regardait l'an 320 (= 932) comme Tépoque où il donnerait le coup de grâce au khalifat de Bagdad et où » l'attendu" de la maison du prophète apparaîtrait en vainqueur. Il me semble qu'un événement qui avait jusqu'ici échappé à l'attention et dont je vais donner la relation d'après différentes sources, contient la preuve qu'Abou Tâhir nourrissait de semblables idées dans ce temps-là.
Voici d'abord le récit d'Arîb''): »En cette année (31 9),
1) m. 1364. 1. 13—20, et 2184. 1. 8 et sdv.
2) Fhilogophitcke- Gedichte des Abou ^UAld Ma^arri par A. von Kremer, Zeitschr. d. D. M. G. XXXVIII, p. 499 et suiv., 604 et suiv.
3) Hamadzânî, man. de Paris, f. 14 t.
4) Comp. Reinaad, Monuments du cabinet de M. le duc de B laças, II, 367 et suiv. 6) Man. de Gotha, f. 181 r.
Zacarî ^) al-Ehorasâm vint à Tarmée de Solaîmân ibn abi Sa'îd al-Djaniiâbî et sat le séduire honteusement , lui et les siens, par ses ruses et ses fourberies; trompes, ils Vhonoraient, le servaient et faisaient tout ce qu!il leur ordonnait, déclarant permis ce qui est défendu et versant le sang de leurs frères et de leurs autres parents. Voici quel était le motif de sa venue: lorsque les Carmathes se répandirent dans le pays de Goufa jusqu'à Caçr Ibn Hobaïra, ils emmenèrent beaucoup de gens en captivité et les réduisirent en esclavage. Chaque corps de Carmathes était commandé par un arif. Un jour Tarif dans la troupe duquel ce Zacarî se trouvait comme prisonnier exigea de lui quelques services; mais il refusa d'obéir et lui tint tête d'un ton si haut et si impérieux que le chef prit peur et fit au prince un rapport sur cet homme. Âbou Tâhir le manda immédiatement auprès de lui et eut avec lui un tête-à-tête dans lequel il fut tellement charmé de ses paroles qu'il le reconnut comme son seigneur et ordonna aux siens de le reconnaître également et de lui obéir. Il l'emmenait toujours avec lui dans une litière ^), caché aux regards des hommes. Cette aventure ayant détourné les Carmathes de poursuivre leur expédition, ils retournèrent dans leur pays. Us étaient convaincus que cet homme connaissait les secrets et savait ce qui se passait dans leur cœur. Dans la suite il devint la cause de leur raine, comme nous le verrons plus loin". Le, manuscrit de la chronique d'Arîb finit
malheureusement en 320 , de sorte que les communications promises ne nous sont pas paryenues.
Ecoutons maintenant Bèrounî^): »Au commencement du mois de Ramadhân de Tannée 319 parut (parmi les Garmathes) Ibn abî Zacarîya at-Tammâmî ^) , individu de mauvaises mœurs ') , qui invita les hommes à le reconnaître comme Dieu et qui parvint à les convaincre. Il leur donna toutes sortes de préceptes honteux *) , introduisit le culte du feu, porta des peines sévères contre quiconque éteindrait quelque feu par la main ou la bouche et maudit tous les prophètes anciens qu'il qualifiait d'imposteurs et de séducteurs ; il fit encore beaucoup d'autres choses, que j'ai racontées en détail dans mes » Rapports sur les partisans de la religion blanche ^) et les Carmathes". Ils subirent son influence pendant quatrevingts jours, mais alors Allah le fit attaquer par celui qui l'avait suscité et il fut assassiné. Le mal qu'ils avaient fût retomba ainsi sur leurs propres têtes".
Une troisième source, c'est le Kitâb al-Oyoun ^ où no as lisons ce qui suit à l'occasion de la mort d'Âbou-Tâhir , survenue en 331 ®) : i>Les Garmathes avaient sept vézirs , dont l'un était Ibn Ghanbar '^). Get Ibn Ghanbar fit venir un homme originaire d'Ispahan, lui communiqua
1) Ed. Sachaa, p. 218.
3) L'original arabe Sy>]yA L:>b est plus fort.
4) Je les omets dans ma traduction.
5) jCaSOjçmJi*
6) Man. de Berlin, f. 206 r
7) Ordinairement on écrit Sanbar. Voyez plus haat p. 37.
certaiBs secrets qn'Aboa Sa'îd lui arait confié» et luL indiqua l'endroit où quelques trésors se trouyaieni cachés. Or Abou Tâhir ignorait que son père eût fait ces eonfidenoes à son yézir Ibn Chanbar. Le yésîr dit à l'Ispa^ hanien : 2>allez trouyer Abou Tâhir et dites lui que yous êtes » celui au seryice duquel son père et lui inyitent les » hommes, et s'il yous en demande les preuyes et les ^signes, réyélez-lui ces secrets". Ensuite il lui fit pro^ mettre que , s'il obtenait quelque autorité , il tu^ait un indiyidu qu'il haïssait. L'Ispabanien le promit, se rendit chez Abou Tâhir, lui donna les signes et lui réyéla les secrets. Abou Tâhir ne pouyant douter de l'exactitude de ses communications, se leya, resta debout deyant lui et lui transféra la puissance suprême. Puis il dit h ses gens: 2>yoiIà celui au seryice duquel je yous appd«is,.je »lui ai remis le pouyoir". C'est ained que le gouyemement passa entre les mains de cet homme , qui tint d'ailleurs les promesses faites par lui à Ibn Chan» bar. Puis il ordonna à Abou Tâhir et à ses frères de mettre à mort tantôt celui-ci, tantôt celui-là en disant » il est malade" ce qui signifiait: »sa foi est suspecte" et ses ordres furent exécutés. Il fit ainsi périr un grand nombre des chefs les plus notables et les plus brayes. Quelqu'un receyait-il l'ordre de tuer son père , son frère ou son fils, il n'hésitait pas à l'exécuter. Mais, à la longue, Abou Tâhir se prit à trembler pour sa propre yie. Il dit à ses frères : 2>je commence à douter que cet homme »soit le yéritable maître de la chose que nous attendons. ))Si mon doute est fondé, il faut que nous le fassions x>mourir ayant qu'il nous tue". Ses frères y consentirent.
D'f^rès ce qu'ils croient , le maUre de la chose connidt les prisées cachées, sait tous les secrets, est à même de guérir les malades; en un mot il peut oe qu'il veut, Â.bou Tâhir et ses frères allèrent donc trouver Tlspahanien et lui ayant raconté que leur mère était indisposée , ils rinyitèrent à aller la voir. Mais ils l'avaient au préalable endormie et l'avaient enveloppée de couvertures. Bn la voyant, il dit: 2>c'est une maladie dont elle ne ^pourra se guérir. Purifiez-la ^)", c.-à-d. tuez-la. A peine eut-il prononcé ces mots, qu'ils éveillèrent leur mère en disant rasseyez-vous" et elle se mit sur son séant. rVoyez, dirent^ls, elle se porte bien: mais vous, vous Détes un menteur" et ils le tuèrent".
Les récits d'Ibn al-Athîr ^) et de Hamadzâni ') s'accordent avec celui du Kitâb aH^Oyoun, Seulement Ibn al- Aihir place l'événement en 326, ce qui est une erreur. Quant à Hamadzâm, il ne fait pas mention du nom de i'Ispahanien, mais bien de celui de l'ennemi d'Ibn Sanbar, que celui-ci voulait tuer ; il l'appelle Abou H^fç ach- Charîk.
On voit que ces trois récits s'accordent en un point très-important, à savoir qu'en 319 il apparut parmi les Carmathes un imposteur qui se fit passer pour le maître de la chose qu'on attendait et qui réassit à se faire reconnutre en cette qualité, parce qu'il avait découvert quelques secrets d'état. Cet homme se servit desonpou-
1) Gette expression, familière aux Carmathes, était aussi employée par le chef des Carmathes de Syrie et par Ohaïdallah. Voyez plas haut p. 63, 67.
2) YIII, 263 et soi?.
8) Mas. de Paris, f. 89 t. et suiv.
voir pour faire disparaître plusieurs Garmathes notables, mais ses menées finirent par inquiéter Âbou Tàhir et ses frères. Il semble d'ailleurs que sa manière de vivre et le caractère de plusieurs de ses ordres ou de ses préceptes les avaient déjà fait douter de lui. Ils résolurent de le mettre de nouveau à l'épreuve, découvrirent que c'était un menteur et le tuèrent. Il est assez probable qu'on a interrompu l'expédition d'Irak à cause de cet homme , comme nous le raconte Arîb ; mais si la rencontre avec Âbou Tâhir s'est passée comme le même auteur la décrit, il est impossible que la complicité d'Ibn Sanbar, dont parle le Kitâb al^Oyoun^ soit historique. Il y a d'autres raisons encore qui nous font douter de cette complicité. La famille Sanbar ayant continué à occuper la seconde place dans l'état, et rien ne prouvant qu'ils aient jamais douté de l'excellence de leurs principes, il est inadmissible qu'Ibn Sanbar ait montré de l'attachement à un personnage qu'il savait être un imposteur* Selon toute vraisemblance il aura été la première dupe de cet aventurier. Et on a tout lieu de croire qu'Arîb a raison de nous dire que le faux Mahdî avait pris dès le début un ton d'autorité qui imposait. Les exemples de gens qui, en ce temps et même plus tôt, se sont fait passer pour une incarnation de la divinité et qui ont été honorés comme tels par une foule de personnes, ne sont pas rares. Tout le monde connaît, par le poëme de Moore, Mocanna, le prophète voilé deE[horâsân *). Halladj réussit à se faire, dans l'entourage im-
I) Comp. de Sacj, ItUrod., p. 61 et J. Darmesteter, U Mahdi depuis
médiat du khalife à Bagdad, des adhérents qui l'adoraient à régal de Dieu. Chalmaghânî fut, de même, révéré comme an Dieu par plusieurs personnes. H est clair que le terrain pour une telle croyance n'était nulle part mieux préparé que chez les Garmathes; car ils profeesaient le dogme de l'incarnation, dont ils attendaient une nouvelle manifestation, et on pouvait d'ailleurs plus facilement les tromper par des jongleries que les Bagdadiens, mieux au fait de la civilisation.
Il est impossible de déterminer avec certitude le nom du faux Mahdî. Outre les récits qui précèdent, nous avons une autre relation, celle de Nowaïrî, qui commet pourtant un anachronisme de 40 ans, puisqu'il fait débuter l'imposteur au commencement de la carrière d'Âbou Sa'îd^). Il le nomme Abou Zacarîya aç-Çammâmî^) et raconte qu'Abou Sa'îd l'a fait périr. Et comme Abou Zacarîya est d'ordinaire le surnom de celui qui s'appelle proprement Tahya , il n'est même pas improbable que Tahya ibn al-Mahdî, qu'Ibn al-Athîr') nomme au lieu de cet Abou Zacarîya, soit le même individu; il doit donc dispar^tre de l'histoire de la première prédication d'Abou Sa'îd Nous avons déjà fait remarquer plus haut *) que ce qu'on raconte de ce Yahya ibn al-Mahdî est d'une
le9 oriffines de Vlslam jusqu^à nos jours, 1885, p. 43 et suiv. Ibn al-Djaozî, f. 140 r., raconte qa*en 812 il parut dans une région située entre Bagdad et Coufa un homme qui se donnait pour Mohammed ibn Ismâil, c'est-à-dire pour une réincarnation de cet imâm.
1) De Sacy, 1. c. p. 214.
2) j^UjuaJL
8) VU. 841. 4) P. 84 et suiv.
auibeutieité douteuse. On troute une preuve indureete d^ rideutite de cet homme avec le faux Mahdî de 3^0 dans raceusation qu'on adresse à l'un et à l'autre d'aTOir introduit des pratiques immorales. Si nous pouvons admettre cette identité, le réeit d'Ibn al-Àtiiîr nous donnera la solution d'une grande difficulté, celle de savoir comment on peut accorder la reconnaissance du faux Mahdî avec la reconnaissance d'Obaîdallah , le khalife fatimide. En effet , ce Yahya se nomme fils du Mahdî et se dit envoyé par le Mahdî. Si nous admettons qu'il s'est fait passer pour l'envoyé d'Obaïdallah qui, à la tête des Garmatiies , devait mettre fin au khalifat de Bagdad , toute l'affaire devient parfaitement claire^).
La réalisation des espà-ances hardies qu'Abou Tahir exprimait dans sOn poëme se trouvait donc différée pour longtemps par suite du règne du faux Mahdt. Beaucoup d'hommes influents avaient été assassinés; de là des inimitiés entre les parents et amis des victimes d'une part , et les exécuteurs des sentences du pseudo-Mahdî de l'autre ; peut-être même celui-ci avait-il laissé des adhérents qui voudraient venger sa mort*). Il est bien regrettable que nous ne possédions pas l'exposition qu'Arîb promettait de faire de . la décadence des Garmathes à la suite de l'apparition du faux Mahdî ^. Mais c'est encore Arîb *)
1) U parait qae le même homme est nommé Aiou Zacariya dans les livres saints des Druzes; voir de Sacy, Exposé I, 31, 84, 35. IbnSadoan le nomme al-Ispabâni {Baydn I, 293, 1. II).
2) Comp. de Sacy, Introd., p. 214.
3) Comp. Ibn al-Atlûr VIII, 264, 1. 14.
4) F. 188 y. Il cite trois d'entre eux par leurs noms mais ils nous sont d*aillears inconuns.
qni nous appr^id qu'en 320 Mounis , le généralissime du khalife, a^ait à son serrice 70 Carmathes notables »tous hommes braves, d'un courage admirable et dont aucun ne fuirait devant rennemi" ; il les employait dans les entreprises les plus difficiles. Peut-être avaient-ils émigré par (mainte du faux Mahdî.
Cependant les Garmaihes ne restèrent pas tout-à-fart' inactifs. En 321 ils firent, probablement dans l'intérêt de leur commerce , une incursion dans la province de Perse , et ils ravagèrent à cette occasion et pillèrent la ville de Sînîz , près de Djannaba ^). Peut-être cette invasion n'en forme-t-elle qu'une seule avec celle de 822 , où Ton avait eu pour objectif la ville de Tawwadj ^). Cette expédition se termina pourtant d'une manière malheureuse , puisque plusieurs Oarmatiies, et parmi eux Ibn al-Ghamr, l'un des principaux dâïs, furent faits prisonuiers et emmenés à Bagdad. La terreur que le khalife Câhir éprouva peu de temps avant sa destitution par sa propre garde (Djomâdâ premier de cette année) lui fit prendre la résolution de leur rendre la liberté et de les combler de bienfaits afin de se concilier leur appui. Nous ne savons pas au juste ce qu'ils sont devenus; mais il est assez certain qu'ils ont trouvé une occasion de retourner au Bahraïn.
Quant au pèlerinage, une petite caravane avait risqué en 318 le voyage de l'Irak à la Mecque et était revenue à Bagdad en Safar 819. Bien qu'elle n'eût pas été molestée par les Carmathes, elle eut terriblement à souffrir de la
1) Yâcoat III, 221, 1. 15 et auiv.
2) Ibn al-Athîr VIII, 221 et 210.
faim , attendu que la plupart dee stations avaient été ravagées ^) , comme elles devaient d'ailleurs continuer à l'être ; c'est ainsi que Tacoût fait mention de la destruction de la station considérable de Rabadza en 319^). Àrîb nomme, il est vrai, l'émir du haddj pour les années 319 et 320; mais il ne nous dit pas qu*il y eut des pèlerins de l'Irak qui se rendirent à la Mecque, et Fâsî ^) nous déclare positivement qu'il ne s'en trouva pas. L'année suivante une petite caravane tenta l'expédition et parvint à l'accomplir^). Mais la crainte qu'inspiraient les Carmathes était si grande que le gouvernement de Bagdad résolut de faire une tentative pour sortir de cette situation difficile. En 322, Mohammed ibn Tàcout, chambellan du khalife ar-Bâdhi, entama des n^ociations avec Abou Tâhir. Il lui demandait de reconnaître la souveraineté du khalife , de ne pas empêcher les pèlerinages et de rendre la pierre noire; en échange , il lui ofiErait de le faire admettre comme prince des pays qu'il avait occupés et d'obtenir pour lui tout ce qu'il demanderait en outre ^). Âbou Tâhir aurait répondu avec bien-
1) Arîb f. 177 r.; Kitâb al- Oyoun sous l'an 319; Ibn àl-Djaozî, man. de M. Schefer, f. 165 y. Ce dernier antear raconte que les pèlerins, en revenant de la Meoqae, 8*écartèrent de la route sur la fausse nouvelle de rapproche d*Abou Tâhir, et qu'ails arrivèrent dans un endroit où se trouvaient des monuments remarquables, des ossements humains extrêmement grands et des images d'hommes en pierre, dont on rapporta quelques-unes dans la capitale. Un des pèlerins racontait qu'il avait vu la statue en pierre d'une femme cuisant du pain dans un four. Quelques pèlerins s^imaginèrent que cet endroit était le séjour des Adites; d'autres, celui des Tzamondites.
2) II, 749, 1. 10 et suiv.
8) CAron. Mecc. II, 242.
4) Abou n-Mahâsin II, 264 et 262.
5) Ibn al-Athîr VIÏI, 220. Comp. Defrémery, Mém. cThist. or., I, 19.
veillance qu'il n'entraverait pas les pèlerinages, mais qu'il ne pouvait rendre la pierre; que si le khalife voulait lui permettre le libre commerce avec Basra , il était prêt à le reconnaître comme souverain. Mais ce renseignement n'est probablement pas historique. Car la mort d'Obaïdallah, survenue cette année, ne semble pas avoir produit de changement dans les relations entre les Carmathes et les Fatimides ^), comme le refus de rendre la pierre noire peut déjà nous le faire présumer. Le fond du récit nous paraît toutefois exact et il n'est pas impossible qu'Alî ibn Isa, qu'ar-Radhi avait de nouveau invité à devenir vésdr mais qui avait refusé à cause de son âge avancé ') , se soit mêlé de ces négociations. Le pèlerinage de 322 put se faire sans être troublé; ce fut là, du reste, le seul résultat des négociations. En 323, les pèlerins se virent de nouveau attaqués par Â.bou Tâhir près de Gâdisîya et contraints de retourner sur leurs pas; à cette occasion le prince des Carmathes resta quelques jours à Coufa ^). En 325 , le Carmathe occupa pour 1^ / seconde fois la ville de Coufa. L'émir al-omarâ Ibn Bâïk se porta à sa rencontre avec une armée jusqu'à Caçr Ibn Hobaara et ouvrit des négociations avec lui. Ibn al-Athîr *) et Abou '1-Mahâsin ^) affirment qu'on ne conclut aucun traité, mais qu'Abou Tâhir retourna dans son pays. Hamadzânî ®) , au contraire , dit qu'Ibn Bâïk le décida à la retraite en lui promettant un tribut an-
1) Oomp. Abou n-Mahâsin II, 311.
2) Ibn al-Athir VIII, 211.
8) Masoadt VII, 231; Ibn al-Athîr VIII, 232; Chron, Mecc, II, 242. 4) P. 249 et suiv. 6) P. 281. 6) F. 67 v.
nnel de 120,000 dénares en blé et en argent. Il me semble qtie les deux données sont exactes. Car, en 326, il fat encore impossible aax cararanes de se rendre à la Mecque. Ce ne fut qu'en 327 qu'on conclut enfin un traité, grâce à Abou Alî Omar ibn Tahya, Alide de Coufa. Cet homme , qui jouissait d*un graud crédit^) , était émir du faaddj ; étant personnellement lié d'amitié arec Abou Tâhir, il l'engagea à permettre la cararane annuelle moyennant un tribut de 25,000, ou, selon d'autres , de 120,000 dénares *) , à payer par le trésor public, et une taille ou droit de protection (khifâra) à percevoir des pèlerins. Les chroniqueurs ne mentionnent pas séparément les deux taxes ; je crois cependant devoir les distinguer comme je le fais. En effet Ibn Haucal , en énumérant les revenus des Oarmathes, distingue entre les revenus de la route de la Mecque et les contributions des pèlerins ^) ; en outre, la première de ces taxes est mentionnée dans les négociations avec Ibn Râik, et, quant à l'autre , nous en possédons des relevés détaillés. On trouve l'énumération la plus exacte de la khifâra dans le Kitâb al^Oyoun*). n fallait payer par grande litière ^) trois dénares , par petite®), deux, par chameau de somme, un. Plus tard on augmenta probablement cette imposition; du moins
1) Tanonkht, man. de Leide, p. 435, 445.
2) Defrémerj, Fm. al-Om., p. 24 et suiv.
3) P. 21, 1. 8 et 11 de mon édition.
4) Man. de Berlin, f. 176 r.
6) J^4»^Wi>. Le manascrit porte «^^iS^, ce qui signifie charge. Voyez,
poar la différence entre les deux espèces de litière, mon Olois. Bill. Oéogr., p. 306 et 343.
UL
Hm al-Djaim ^) donne-tril par chameau cinq dénareftet par litière sept déoaroa, et Abou '1-Mahâsin^) confirme ce ren^seignement ponr les cluuneaux. Nous lisons dans le Kitâb al- Oyoun qu'Abou '1-Hosaîn ibn al-Mo^ammarperçntpourla première foia ce tribut en 827 dans 1a station de Zobàla. Ibn al-Djaazî raconte que le Cadhî Abou Ali ibn abî Horaïra le Châfeïte^), étant du nombre des pèlerins, fit fiedre Tolte face à son chameau lorsqu'on lui demanda la khi- Jo/ra et s*en retourna, en disant pour justifia sa conduite: bJc suis revenu, non que je tienne tant à mes »dirhems, maÎB parce que cette taxe est un coup de »mort pour le hcLddj^\ — Cependant le chef des Garmatbes repoussa toutes les danandes que fit la cour de Bagdad pour rentrer en possession de la pierre noire.
Nous ayons vu en 320 une troupe de Carmathes au service de Mounis. Cet exemple fut, plus tard, suivi à plusieurs reprises. En 827 nous trouvons un corps de Carmathes aux gages du khalife lui-même ou plutôt d!Ibn Bâic ^), Peut-être la cour de Bagdad avait-elle impose à Abou-Tâhir la condition de lui fournir ces troupes. Par contre, le secours qu'Abou Tâhir donna à Bérîdî pour se rendre mdtre de Basra et, plus tard, en 330, de Bs^ad, a été tout-à-&it volontaire'). Nous
1) Cité par Nowaïrî, man. de Leide 2 h, p. 331. Voici le texte même qC
(lis. J^O J^ er^5 ^li^ ii^-M^ (lis. ^^^4^) vV*^ ^ ^130 2Ua^. 2) II, 286 et Soyoatî, Tarikh, p. 402.
3) Comp. Ibn Khallicân, trad. de Slane, I, 376.
4) Masoudî IX, 26 et 32; il nomme deoz de leurs chefs (Kââ et Omâra); Ibn al-Atbîr, p. 265.
6) Ibn al-Athtr, p. 285; Aboa 'l-Mabasin II, 297 et saiv. Comp. Masondî VIII, 346.
rencontrons une preuve de la reconnaissance de Bérîdî dans ce que nous apprend Abou '1-Mahâsin ^) , à savoir qu'en 331 , lors de la naissance d'un enfimt d'Abou Tâhir, Bérîdî lui envoya des présents magnifiques et, entre autres, un berceau d'or orné de pierres précieuses. Lorsqu'en 332 Berîdî fut forcé de se réfugier à Hadjar, il y trouva très-bon accueil*) et, plus tard, un frère d'Abou Tâhir l'accompagna en personne pour tâcher de le rétablir»). En 339 nous voyons des Carmathes au service du Bouïde Moïzz addaula *). En ce temps-là , l'Oman s'était de nouveau affranchi en tout ou en partie des Carmathes, comme nous le prouve l'expédition que Yousof ibn Wadjîh fit en 331 contre la ville de Basra ^) Ibn Ehaldoùn nous dit d'une façon générale") qu'Abou Tâhir ne cessa de faire des razzias en Syrie et en Irak, jusqu'à ce qu'enfin non seulement Bagdad, mais encore le gouverneur de Damas consentirent à lui payer un tribut annuel; mais c'est probablement un anachronisme et il s'agit en réalité ici des faits de l'an 357, dont je parlerai plus bas. Cette supposition est d'autant plus vraisemblable qu'aucun des autres chroniqueurs ne parle d'une expédition d'Abou Tâhir en Syrie.
f Abou Jl âhir .^olaïmân mourut au mois de Bamadhân S32r~dix ans après Obaïdallah. Il avait été la clef de voûte de la dynastie et on fit en lui une perte irréparable. Mais aussi sa mort eût difficilement pu tomber dans une période plus désastreuse. En effet, une terrible réaction
1) II, 302. 2) Ibn al-Athîr, p. 307.
3) Hamadzânî f. 90 r. 4) Hamadzânî f. 104 r.
5) Ibn al-Athfr, p. 298 et sniv. Ck)mp. S12, 1. 10 et saiv.
6) IV, 89, L avant-dernière; Defrémery, Em. al-Om., p. 26, note 1.
se produisit à cette époqae contre les Fatimides en AMque. En 332, Abou Ya^d Tlfrénite avait déjà poussé ses succès si loin qu'il avait obligé al-Câïm, successeur d'Obaïdallah , de se retirer dans sa forteresse d'al-Mahdiya ^), où il se vit assiégé. Après sa mort (334) , son successeur al-Mançour continua à être bloqué jusqu'en 335 , époque à laquelle un heureux revirement fit changer la face des affaires et préserva l'étoile des Fatimides d'une éclipse totale. On voit aisément que, dans ces conjonctures difficiles, Tlmâm ne pouvait songer à régler la succession des chefs carmatiies. Et c'est pourtant cette circonstance qui allait devenir plus tard la cause de la décadence de leur pouvoir.
Les relations que nous avons par rapport à la succession d'Abou Tâhir diffèrent beaucoup entre elles. Hamadzânî ^) et Ibn al-Athîr ^) s'expriment comme suit :
»Abou Tâhir avait sept vézirs, dont Ibn Sanbar était le plus âgé, et il avait trois frères, parmi lesquels Abou '1-Câsim Sa'îd et Abou '1-Abbâs al-Fadhl s'accordaient toujours avec lui. S'il y avait une affaire à préparer , ils allaient à la campagne et y concertaient ce qu'ils feraient. A leur retour ils exécutaient ce qu'ils avaient résolu. Le troisième frère était un joueur et un ivrogne et il ne prenait point part à leurs délibérations''. Abou '1-Mahâsin *) dit qu'AboQ '1-Câsim Sa'îd succéda à son frère. Ibn Khaldoun ^) au contraire, raconte qu'Abou Mançour Ahmed fut le successeur; selon d'autres encore ^), ce der-
1) Baydn T, 224. 2) F. 90 r.