IX
4) Ibn al-Athîr VIII, 451, 1. 1.
Mais si , comme nous l’avons vu , il n’y a que confusion chez les partisans de l’origine alide, par contre, nous parvenons assez bien à accorder les relations éparses que nous possédons sur la famille d’Abdallah ibn Maïmoun al-Caddâb avec la généalogie qui fait descendre Obaïdallab de lui. Les sourdes menées de cette famille se poursuivaient aussi secrètement que possible et l’asile où se cachait le chef n’était connu que de quelques fidèles. Ce ne fut que lorsque Obaïdallab parut en public que tout le monde se demanda qui il était. Tabarî qualifie toujours Obaïdallab d’Ibn al-Basrî (fils du Basrien) , et peut-être a-t-il l’egardé comme exacte la réponse de ceux qui disaient que c’était „Obaïdallab, fils de Mohammed , fils d’Abdarrabmân le Basrien ^).” Çoulî ‘•‘) , qui éci'ivait quelques années plus tard , dit avoir appris d’Alî ibn Sirâdj l’Egyptien, savant versé dans tout ce qui concerne la Cbîa (les Alides) , qu’Obaïdallab était fils d’Abdallah ibn Sâlim de la ^^lle d’Ascar Mocram , et descendant de Sindân , préfet de pobce et client de Ziyâd. Sâlim, son grand père, fut mis à mort par le khalife al-Mabdî en punition de son athéisme. Mais selon d’autres , dit Çoulî , le grand père d’Obaïdallab s’établit chez les Banou Sabm , famille de la tribu de Bâhila 3) , et par là il semble vouloir dire que le renseignement d’Ibn Sirâdj ne saurait être admis
1) Haydn I, 157, 1. 4 a f.
2) Chez Arîb, man. de Gotha, f. 75 v. et Hamadzânî, Supplém. de la chron. de Tabarî, man. de l’aris, Supplém. 714 bis (Catal. I, 282), £. 13 r.
3) Comp. de Sacy, Introd. p. 445.
sans réserve. Il est un point où ces données s’accordent avec les détails plus exacts obtenus plus tard, à savoir le fait que son ^rand père était originaire d’Ascar Mocram en Khouzistân et qu’il séjourna temporairement à Basra. C’est un passage du Fihrist ^), emprunté à l’ouvrage d’Ibn Razzâm où Akhou Mohsin a également puisé ses informations , qui nous donne ces renseignements avec le plus de détails. Maïmoun ibn Daïçân®) al-Caddâb (l’oculiste) demeurait à Couradj al-Abbâs *) dans le voisinage de Basra. Qu’il ait été contemporain d’Abou ’l-Khattâb , tué vers l’an 145, comme Ibn Schaddâd '^) le raconte dans son Histoire du Magrib et de Cairawân , c’est ce qu’il est impossible d’admettre d’après la chronologie; tout au plus cela pourrait-il être vrai de Daïçân. En effet, il faut placer le commencement des opérations d’Abdallah ibn Maïmoun au milieu du troisième siècle®), comme nous le verrons
1) P. 186 et suiv.
2) Ibn al-Djauzî, man. de M. Scliefer, f. 16 v., nomme le père de Maïmoun Amr ou Çadâk
trouvé ce renseignement chez d’autres auteurs.
3) Au lieu de signifie canal et est pro-
bablement dérivé du mot persan . Il était aussi en usage a Bagdad, comme on le voit dans Yâcout IV, 198 et Ibn Sérapion, man. du Musée brit., f. 38, 39. Le lieu dont il s’agit dans le texte est mentionné par Tabarî III, 1868 et 1978.
4) Ibn al-Athîr VIII, 21; Nowaïrî chez de Sacy, Introcl. p. 440 et suiv.
5) M. Weil {C'.halifen II, 502. note) le conteste et place la naissance d’Abdallah vers l’an 140 environ. Cependant, selon lui aussi (p, 503, 505), Ahmed , fils d’Abdallah, était grand-maître vers 276. h'isn/td suivant, pris dans un recueil de traditions man. de Leide 355 (Catal. IV, 66) f. 96 r., 1. 16,
en dit plus qu’une longue dissertation; (334 — 430)
bientôt et comme de Sacy l’avait déjà supposé ^). On a dit que Maïmoun était Daïsanite, c.-à.-d. disciple de la doctrine de Bardesane et, encore, que la secte des Maïmounîya aurait été nommée d’après lui; mais la première de ces affirmations semble être uniquement une conjecture fondée sur le nom de son père et, quant à l’autre , c’est une pure invention. Pour en venir à celui qui fut le véritable inventeur du projet gigantesque dont nous avons parlé, Abdallah fils de Maïmoun, nous savons qu’il s’établit à Ascar Mocram. Il y possédait deux maisons, qui se trouvaient dans un quartier de la ville nommé Sabât abî-Nouh et qui furent démolies quand il dut quitter le ville. On ignore jusqu’à quelle époque lui et son fils y ont demeuré. Selon le Fihrist ^), Abdallah se serait réfugié longtemps avant l’année 261 à Basra , où il aurait trouvé un asile dans la famille d’Akîl ihn abî Tâlib ; puis il se serait rendu à Salamia en Syrie, d’où il aurait organisé la prédication de sa doctrine dans le pays de Coufa.
Ce récit est pourtant en opposition avec ce que nous lisons dans le Fihrist et avec ce qui nous est affirmé par
cr?’ cffi Or, Ahmed ibn Schaïbân possédait aussi
des traditions de Çâlih, fils de Mihrân ibn abî Omar, qui mourut en 188 (Abou ’l-Mahâsin I, 530), et qui se trouvait, d’après cet isnâd, à un degré d’Abnu No’aïm; à deux, d’après un autre (che?; Abou No'aïm, Histoire d’Ispahân, man. de Leide 568, 1 f. 48). L’examen de cet isndd nous amène donc au résultat obtenu par de Sacy.
1) Introd. p. 67 , 165.
2) P. 187. Comp. de Sacy, Introd. p. 445.
d’autres '), à savoir, que le principal soutien d’Abdallah était un secrétaire du priiice Ahmed ibn Abdalazîz ibn abî Dolaf à Caradj , nommé Mohammed ibn al-Hosaïn et surnommé Dendân (ou Zaïdân ^). Comme Ahmed ibn Abdalazîz ne monta sur le trône qu’en 265 et que le susdit secrétaire a eu une entrevue à Ascar Mocram avec Ibn Caddâh , c.-à-d. Abdallah ou son fils , lorsqu’il fut envoyé à Bagdad avec une mission importante de la part de Hammavfaïh , ministre d’Ibn abî Dolaf , il est évident que le départ d’Ascar Mocram doit s’être effectué après cette année. Il est probable que la mission de Dendân a eu lieu cette même année ou bien en 266. Ibn abî Dolaf avait subordonné son entière soumission au gouvernement de ^Bagdad à des conditions que le khalife ne voulut pas accepter. Voilà pourquoi il se rapprocha en 266 d’Amr ibn al-Laïth *). En conséquence , les troupes du khalife firent de 266 à 268 trois tentatives pour réduire Ibn abî Dolaf®). En 273 Ibn abî Dolaf avait de nouveau pa^é du côté du khalife , puisqu’il ..combat cette année *Amr ibn al-Laïth ®). On pourrait donc placer après l’an
1) De Sacy, Introd. p. 443; Ibn al-Athîr VIII, 21 et suiv.
3) Guyard {Journ. as 1877, 1 , 333, note 4) affirme que Dendân est une corruption de Zaïdân, mais sans donner de motifs à l’appui de son opinion, La leçon de Dendân me semble au contraire préférable. Ibn al-Djauzî , (man. de M. Schefer, f. 16 v.), parle d’un descendant du roi Behrâm Gour qui aurait été l’auteur ou le fauteur du mouvement anti-arabe organisé par Abdallah ibn Maimoun. Peut-être a-t-il en vue ce même personnage. — J’ai donné le texte d’Ibn al-Djauzî dans l’Appendice.
3) Tabarî III, 1923; Ibn al-Athîr, VII, 237, 1. 1. Il mourut en 380.
4) Tabarî III, 1937.
6) Tabarî III, 1940, 1967, 2034.
6) Tabarî III, 2113.
268 les négociations avec le khalife. Toutefois ceci est en soi peu vraisemblable , et le devient encore moins , quand on sait (comme on le prouvera plus tard) que le séjour d’Ibn Caddâb à Ascar Mocram ne peut s’être prolongé beaucoup au delà de 270.
Il est donc clair que le quartier général d’ Ascar Mocram ne peut avoir été abandonné avant 261. En même temps il est certain que la prédication dans le pays de Coufa avait déjà commencé vers le milieu du troisième siècle. Si, comme Loth l’a conjecturé '), Kindî, qui écrivait vei's l’an 255, a déjà entendu parler d’Abdallab ibn Maïmoun , ce fait constituerait une preuve décisive. Mais nous n’en avons pas besoin. Car déjà à l’époque où le chef fameux de l’insurrection des esclaves dans l’Irâk méridional était au comble de sa puissance , donc avant 267, les Carmatbes avaient une force assez considérable (Tabarî III, 2130), et ceci vient confirmer le texte du Fihrist (p. 187 1. 12 et suiv.) qui nous apprend que la mission d’Irâk était organisée dès l’an 261.
Quant à cette prédication dans le pays de Coufa , nous eu avons deux relations , qui se trouvent toutes les deux dans l’introduction à V Exposé de la religion des Druzes par de Sacy. La première {Introduction p. 168 et suiv.) est celle d’Akbou Mobsin (ou de sa source, Ibn Razzâm) ; elle se lit aussi , quant à l’essentiel , dans le Fihrist. Je l’indiquerai par la lettre A. La seconde {Introduction p. 171 et suiv.), que je désignerai par la lettre
1) Dans son traité intitulé «Kindî als Astrolog”, ilorgenlândische Forschuiigen , p. 307.
B, est en réalité celle de Tabarî (III, 2124 et suiv.) et celuici la tient d’une personne qui avait assisté à l’interrogatoire du beau-frère de Zierwaïb le Carmatbe par Mohammed ibn Daoud ibn al-Djarrâh. Toutes deux s’accordent à dire que le missionnaire était originaire de l’Ahwâz ; dans la relation A il se nomme Hosaïn. Selon cette relation il s’établit à Coss Bahram , selon B dans le Nahraïn. Il est possible que les deux relations soient exactes , parce que le Nahraïn est un district du Bihhobâdz supérieur ^). Une grande partie de cette contrée appartenait à al-Haiçam al-Idjlî, dont on parle déjà en 250 comme d’un homme influent (Tabarî III, 1520) et qui, en 267 1996) et en 269 2040), est encore
puissant. Dans la relation B, le nom de Hamdân ne se rencontre pas ; mais Tabarî ajoute immédiatement que Mohammed ibn Daoud ibn al-Djarrâh avait dit à quelqu’un que le voiturier qui accueillit le missionnaire s’appelait Hamdân et avait le surnom de Carmath. La relation B porte » qu’on le nommait (c’est-à-dire le missionnaire) Carmîtha du nom de celui qui lui avait accordé l’hospitalité; qu’ensuite on adoucit ce nom et qu’on prononça Carmath”, mais c’est là , sans contredit , un malentendu. Les deux relations s’accordent à dire que le missionnaire gagnait sa vie à surveiller les plantations de dattes et qu’il logeait chez Hamdân Carmath. Selon la re-
1) Voyez ma note sur Tabarî III, 2124. La leçon Nahraïn est confirmée par le beau manuscrit d’Ibn Machkowaïh de la collection de M. Scbefer. Il est regrettable que de Sacy p. 167 (voyez note 2) ait omis quelques noms de places avoisinantes; ils auraient pu conduire à une détermination plus exacte.
lation A il meurt; d’après la relation B, il part pour la Syrie après avoir nommé Hamdân Carmath grand-dâï (chef de la mission); ensuite, on n’entend plus parler de lui. Il n’est point du tout impossible que ce missionnaire , Hosaïn , ait été un des fils d’Abdallah ibn Maïmoun et qu’il se soit rendu à Salamia après l’organisation de la mission dans l’Irâk. Et cette conjecture viendrait confirmer la supposition que cette organisation doit être placée en 250 ou à-peu-près ; car le fils de Hosaïn ibn Abdallah ibn Maïmoun , qui se nomma d’abord Sa^îd , puis Obaïdallab le Mabdî, est né à Salamia en 259 ou en 260 '). Dans la relation de Tabarî nous ne trouvons au sujet du missionnaire que quelques mots: »un homme, venant du Kbouzistân, arriva dans le pays de Coufa.” Akbou Mohsin, au contraire, dit qu’il fut envoyé de Salamia par Ahmed, le fils d’Abdallah ibn Maïmoun. De Sacy {Introd. p. 166) fait son récit dans les termes suivants: „ Abdallah, fils de Maïmoun, obligé de fuir successivement d’Ahwaz et de Basra, s’était, comme nous l’avons dit (comp. Introd. p. 71), réfugié à Salamia en Syrie. Il mourut dans cette ville , et son fils Ahmed devint après lui le chef suprême de la secte des Ismaëlis. Celui-ci , qui demeurait aussi à Salamia , envoya de là dans l’Irâk un de ses daïs, nommé Hosein Ahwazi." De Sacy place la prédication en l’an 274®); mais cette date doit être fausse. Quant au reste , nous avons vu
1) KMù al-Oyoun, man. de Berlin, f. 69 r.; Ibn Khallicân, trad. de Slane II, 78 et suiv; comp. Bayân, I, 214 et suiv.
2) P. 166. L’indication de l’année 264 qui se trouve p. 171 paraît n'être qu’une faute d’impression.
plus haut qu’on ne peut mettre le départ du grand-maître d’Ascar Mocram avant 26G, et comme il n’a pas quitté cette place volontairement , je crois pouvoir le faire descendre après 270 : en effet, avant la répression de l’insurrection des esclaves , il n’y avait pas moyen de penser à poursuivre des sociétés secrètes , vu surtout le désordre extrême qui régnait alors dans le Khouzistân. Du reste , il est difficile de déterminer jusqu’à quel point cette relation est vraie. Je suis convaincu que l’organisation de la secte des Carmathes dans l’Irâk ne peut avoir été dirigée de Salamia. Si le missionnaire Hosaïn est le père d’Obaïdallah , comme je l’ai supposé plus haut, la mention du nom d’ Ahmed ibn Abdallah dans ce récit n’est pas exacte. Cette substitution de nom provient probablement de ce qu’en 274 Ahmed était réellement grand-maître à Salamia. Sans le savoir positivement, je crois vraisemblable qu’Abdallab ibn Maïmoun est mort à Ascar Mocram. D’après le Fihrist il a eu pour successeur d’abord son fils Mohammed , et , après la mort de celui-ci. Ahmed. Il est permis de penser que cet Ahmed était le chef qui a vécu quelque temps à Basra et qui se trouvait vers 266 à Coufa d’où il organisa la mission du Yémen ; et encore que c'est lui
1) De Sacy, Introd. p. 255 et 445 et suiv.; Ibn al-Atbîr VIII, 22; Bastour al-monaddjimm dans l’appendice. Il est très-probable que Mohammed al-Habîb avec lequel Abou Abdallah avait eu un entretien avant de partir pour le Yémen (Ibn Khaldüun, Prolég. trad. de Slane, II, 216) n’est autre qu’Ahmed lui-même. L’auteur du Bastour al-monaddjimiu lui donne le titre de çdhib at-thohour litt. ..l’homme de la publicité”, probablement parce qu’il prépara l’apparition du Mahdî.
qui a séjourné temporairement à Bagdad Peut-être est-il identique avec Ahmed al-Caiyâl qui publia sur l’imamat un livre que le célèbre Râzî (-|- 320) a réfuté ^). Dans le récit de Nowaïrî nous lisons que » Ahmed étant mort, Hosaïn se rendit à Salamia, où se trouvaient de grandes richesses». Mais je crois que c’est là une erreur; la vérité, c’est qu’Ahmed se rendit à Salamia quand Hosaïn , le père d’Obaïdallah, fut mort. Celuici paraît avoir été le véritable chef, qui devait , en temps opportun , se présenter au peuple comme étant le Mahdî , descendant de Mohammed ibn Ismâïl. On peut parfaitement lui appliquer, ainsi qu’à Ahmed, les paroles suivantes de Nowaïrî: »Celui-ci était doué de tous les talents qui conviennent à la cour des rois , mais celui qui résidait à Salamia prétendait être le légataire, le maître de la chose à l’exclusion de tous les autres descendants de Caddâh.”
Mais Nowaïrî entend par »celui-ci” Abou Chalaghlagh , qu’il nomme Mohammed fils d’Ahmed ibn Abdallah ibn Maïmoun , de même que, chez lui, Hosaïn est également fils de cet Ahmed. Jusqu’à quel point cette assertion est-elle exacte? De même que chez Nowaïrî, nous lisons dans Macrîzî qu’Ahmed ibn Abdallah
1) De Sacy, Introd. p. 461. Obaidallah aussi avait été' à Bagdad. Lors de son entrée à Caïrawân il dit, en effet, à Alou .Abdallah que la vue de la foule lui rappelait Bagdad, Kit. al-Oyoun man. de Berlin f. 69 r.
2) Cliahrastânî-Haarbrücker II, 412; Kremer, Die herrschenden Ideen des Islams p 196, note.
3) Fihrist p. 301, 1. 9; Ibn abî Osaïbia ed. Millier, I. 319, 1. 4 a. f.
4) Introd. 1. c.
5) I, 348, 396; comp. de Sacy, Exposé 1, 85; Wüstenfeld , p. 3.
avait deux fils : Hosaïn et Mohammed Abou Chalaghlagh. Hosaïn lui aurait succédé d’abord ; ensuite Abou Chalagblagb serait devenu tuteur de son neveu Sa’îd , fils de Hosaïn, c’est-à-dire Obaïdallab. La plupart des sources cependant nomment cet oncle et tuteur d’Obaïdallab Ahmed ; soit Ahmed ibn Abdallah ibn Maïmoun , soit Ahmed ibn Mohammed ibn Abdallah ibn Maïmoun ^). Quant à moi , je crois que la première donnée est seule exacte. Selon le récit de Nowaïrî lui-même ®), Ahmed ibn Abdallah ibn Maïmoun mourut peu d’années avant 286 et , ainsi que le prouvent d’autres relations , il était grandmaître en 274. Et comme Sa’îd-Obaïdallah est né en 259 ou en 260 , il n’y a pas de place pour sa tutelle après la mort d’Abmed. Si cette tutelle a été exercée , ce qui est fort probable , il faut qu’Abmed ait été luimême le tuteur. On peut encore remarquer que dans les livres des Druzes Sa^îd-Obaïdallah est nommé non seulement fils d’Abmed , mais aussi fils d’Abou Cbalaghlagb Q , ce qui semble prouver l’identité d’Abmed et d’Abou Cbalagblagb. Je suppose qu’on le nomme son fils parce qu’il lui a succédé comme grand-maître ; et cette conjecture vient tout simplifier. Voici comment je me représente cette histoire : Hosaïn , fils d’Abdallah ibn Maïmoun , est le premier qu’on ait envoyé à Salamia. D’après le Fihrist il mourut du vivant de son père et, d’après de Sacy , alors que Sabd-Obaïdallab était encore
1) Fi/irisi, p. 187; Bêrouni p. 39, ]. 19.
2) De Sacy, Introd. p. 200.
3) De Sacy, Introd. p. 67, 2B2, Exposé I, 27, 81, 85.
4) Introd. p. 252, note 2.
enfant; partant, vers l’an 270 environ. La direction des affaires passa alors à son frère Ahmed , surnommé Abou Chalaghlagh , comme tuteur de Sa^îd , et il resta en fonction jusqu’à sa mort, arrivée vers 280 ^). A cette époque, Sa’îd prit personnellement en mains la grandmaîtrise. En 280 il eut un fils , nommé Mohammed , qui devait devenir plus tard le deuxième khalife fatimide. Il est assez évident, d’après la chronologie, qu’on ne peut supposer que Sa^îd-Obaïdallah aurait été, non pas le petit-fils , mais l’arrière-petit-fils ou même le petit-fils du petit-fils d’Abdallah ibn Maïmoun; il se peut d’ailleurs que la confusion soit née de ce qu’Ahmed est aussi nommé Mohammed ^). En faveur de ma manière de voir on peut encore argumenter jusqu’à un certain point des noms mêmes des trois imams mystérieux , Abdallah , Ahmed et Hosaïn.
ÎIos différentes relations parlent d’autres fils encore d’Abdallah ibn Maïmoun Ainsi le Fihrist fait mention d’un fils qui vivait à Tâlecân et qui était en correspondance avec Hamdân Carmath. Un autre récit, plein d’ailleurs d’inexactitudes , que nous trouvons dans Nowaïrî '*), nous parle aussi de lui. Avec tout cela , nous ignorons ce que lui et ses frères sont devenus. Mais il n’y a pas là de quoi nous étonner, parce qu’il est certain qu’ils n’ont eu à remplir qu’un rôle secondaire.
1) Comp. de Sacy, Introd. p. 67.
2) Comp. plus haut p. 19, note 1. Abou Chalaghlagh est appelé tantôt Mohammed et tantôt Ahmed.
3) De Sacy, Introd. p. 445, 450.
4) Ibid, p. 196, 200.
Que le descendant de Mohammed ibn Ismail au nom duquel tout le mouvement fut organisé n’existât pas , mais qu’en temps opportun un descendant d’Abdallah ibn Maïraoun prendrait sa place, c’était là un mystère qui , naturellement , ne devait être connu que d’une personne; c’était le » maître de la chose” qui, seul, savait le secret et chez qui, à la fois, venaient s’accumuler les trésors qu’on recueillait en vue de la réalisation du fameux projet.
Revenons maintenant à la prédication de la doctrine dans rirâk. On voit dans nos relations comment on gagna les premiers adhérents. Satisfaire les besoins des sens est pour la plupart des hommes une si vive jouissance que celui-là qui ne s’en soucie point et qui ne prend que ce qui est absolument nécessaire doit exciter l’admiration de la foule et passer même à ses yeux pour un saiut quand, à cette abstinence, viennent se joindre des pratiques religieuses empreintes de rigueur. Si le saint a , en outre , quelque chose de mystérieux et qu’il puisse, grâce à l’étendue de ses connaissances, donner parfois de bons conseils, il n’aura pas trop de peine à gagner tous les cœurs. Les missionnaires des Fatimides étaient, dit-on, de très-habiles jongleurs: aussi savaientils faire des miracles: par exemple, au moyen de pigeons il leur arriva plus d’une fois d’apprendre des événements longtemps avant qu’ils pussent être connus dans leur résidence par les voies ordinaires; ils étaient donc de* la sorte en état de faire des prédictions qui s’accomplissaient à coup sûr ^ j. De plus , ils étaient généralement versés
1) Ibn al-üjauzî, man. de M. Schefer, f. 17 v.
dans l’astronomie. Mais leur arme principale c’était encore l’amour que les fidèles éprouvaient pour la maison du prophète et que , depuis la fin tragique de Hosaïn , des missionnaires alides et abbasides avaient partout réveillé et ranimé chez eux. Les manœuvres qu’ils avaient employées pour miner et pour détruire la domination des Omayades furent reprises avec succès contre les Abbasides quand il devint évident que leur gouvernement n’avait en aucune façon amené l’ère de paix , de j ustice et de prospérité qu’on en avait attendue. Pour battre en brèche les Omayades , les Abbasides avaient évoqué ce principe que la famille du prophète possédait des titres incontestables au pouvoir; d’où il suivait que les Omayades n’étaient que des usurpateurs. Les Alides ne se firent pas faute, et cela avec raison, de retourner ce principe contre les Abbasides. Il ne leur fut donc pas difficile d’inspirer au peuple l’espoir que le sauveur , le Mahdî (celui qui est conduit par Dieu) naîtrait dans la famille d’Alî et de trouver , par une interprétation allégorique , l’annonce de sa venue dans le livre saint lui-même. Ainsi étaient frayées les voies pour faire reconnaître ce Mahdî comme un être supérieur, comme un être dont la parole est la vérité et à qui l’ou doit une obéissance illimitée. Mais pour cela on n’eut pas même besoin d'attaquer l’autorité du Coran ; on se borna à condamner l’interprétation littérale qui avait cours et à rejeter eu même temps tous les dogmes qu’on fondait sur elle et les cérémonies religieuses qui en découlaient. A la
1) Voyez p. e. Tabarî III, 2366 1. 5.
place ou mit l’autorité doctrinale du véritable imâm puisque , aussi bien , c’était lui qui connaissait le mieux la vraie religion: disons tout de suite qu’il s’en servit surtout pour prescire comme principal devoir l’esprit de sacrifice, le désintéressement qui nous porte à faire de bon gré des offrandes. On le voit , le mouvement était dirigé en plein contre la dynastie des Abbasides et la religion de l’état. Les réponses qu’un chef des Carmathes fit au khalife Motadhed , qui l’interrogeait en 289 , caractérisent nettement la portée de ce mouvement hostile aux Abbasides. » Prétendez- vous , lui avait dit le khalife, que l’esprit de Dieu et l’âme des prophètes s’incarne en vous pour vous préserver de faillir et vous aider à faire de bonnes œuvres?” »Si l’esprit de Dieu, répondit le Carmathe , demeure en nous , cela vous nuitil ? Et si l’esprit du Diable nous possède , cela vous est-il utile? Ne vous informez pas de ce qui ne vous concerne pas; demandez plutôt ce qui vous regarde.” Et le khalife ayant voulu savoir ce qu’il avait à dire à sou sujet, le Carmathe reprit: »J’ai à vous dire que, lors de la mort du prophète , votre père (Abbâs) vivait encore : a-t-il réclamé alors le khalifat ou bien encore quelqu’un des compagnons du prophète lui a-t-il rendu hommage? Et plus tard , quand Abou Becr prit avant de mourir Omar pour successeur, ne connaissait-il pas la parenté d’Abbâs avec le prophète ? malgré cela , il ne lui a pas conféré le khalifat. A son tour Omar abandonna lors de sa mort le choix de son successeur à six personnes et , vous le savez , Abbâs n’a pas été de ce nombre. Sur quoi donc fondez-vous vos prétentions au khalifat, sa-
chant que les compagnons du prophète ont toujours été unanimes à refuser cette dignité à l’auteur de votre race ?”
Parmi les causes qui ont le plus favorisé le développement de la domination des Carmathes , il faut ranger la guerre servile qui désola quinze ans le territoire de Basra ^). Grâce au désordre qui régnait dans l’Irak méridional, la mission put s’organiser en tous lieux. Il fut même sérieusement question un moment d’une alliance avec le prince des esclaves. Tabarî nous rapporte un récit que fît le beau-frère de Zicrwaïh et que celui-ci tenait de Carmath , grand-dâï du pays de Coufa, en personne. » J’allai '>un jour, dit Carmath, trouver le prince des nègres. » Quand on m’eut introduit auprès de lui, je lui disque »je professais une certaine doctrine et que, derrière moi, » j’avais cent mille épées. » Comparons nos opinions. Si » nous sommes d’accord , je me joins à vous avec les miens ; »si non, je m’en vais. Donnez moi votre parole d’hon- »neur que vous ne me retiendrez pas.” Quand il m’eut » promis que je pourrais partir sain et sauf, je me mis »à discuter avec lui jusqu’à midi; mais je m’aperçus alors »que lui et moi nous ne pourrions jamais tomber d’ac- »cord. Il se leva pour la prière et j’en profitai pour » quitter secrètement la ville et me rendre au pays de » Coufa.” Ce qui eût pu pourtant les rapprocher , c’est que ce chef aussi se faisait passer pourAlide^) et que plusieurs personnes croyaient à la légitimité de son origine Q.
1) Comp. de Sacy, Introd. p. 193.
3) Tabarî III . 1742, 1743, 1857.
4) Ibn Machkowaïb man. de M. Schefer, sous l’an 255:
Plus tard , quand la fin de la guerre des esclaves eut rendu au gouvernement plus de liberté d’action , il ne songea pourtant pas encore à prendre des mesures sérieuses contre les Carmathes. Tabarî raconte que le puissant Ahmed ibn Mohammed at-Tâyî , nommé gouverneur de rirâk occidental en 269 , imposa une taille
personnelle d’un dénare à chaque adhérent de la secte et qu’il recueillit ainsi de grandes sommes. Quelques personnes du pays de Coufa étant venues à Bagdad pour mettre le gouvernement en garde contre »la nouvelle religion , qui ordonnait de faii’e la guerre à tous les mahométans qui n’embrasseraient pas leur doctrine”, Tâyî sut faire avorter cette mission et il traita les accusateurs de telle façon que celui d’entre eux qui avait tâché de pousser le plus sérieusement l’affaire n’osa plus retourner dans son pays, de crainte d’être persécuté.
Pour en revenir à l’organisation des affaires lors de la première mission dans l’Irâk, Tabarî ne nous renseigne pas beaucoup à ce sujet. Chaque croyant, dit-il, après avoir fait le serment de fidélité , eut à payer une pièce d’or pour l’imâm et on lui imposa l’obligation de faire cinquante prières par jour D’après l’exemple des douze apôtres , ou plutôt d’après celui des Abbasides du temps des Omayades®), on chargea 12 naMhs (chefs)
1) ]ll, 2127.
2) Il fut destitué en 276 (Tab. III, 2039) et mourut en 281.
3) Tabarî III . 2114.
4) Cette contribution s'appelait nadjwa, comp. de Sacy, Chrest. I, 182.
5) Comp. Guyard, Fragments relatifs à la doctrine des Ismaélîs, p. 126, note 43.
6) Belâdzorî, Ansâb al-achrdf, f. 750 r., 770 v. et suiv. (man. de M. Schefer).
de gagner des adhérents à la doctrine. Mais les extraits d’Akhou Mohsin que contient l’encyclopédie de Nowaïrî, et que de Sacy nous a fait connaître , nous donnent quelques détails sur les autres mesures prises par Hamdân Carmath. Sous différents prétextes il demandait aux croyants des contributions pour l’imâm. Il commença par exiger de tous ses disciples une légère taxe sous le nom de fitr: c’est le nom que les Musulmans donnent à l’aumône qui se fait à la rupture du jeûne du Ramadhân. Cette redevance n’était que d’une pièce d’argent par tête d’homme, de femme ou d’enfant, et chacun s’empressa de la payer. Au bout de quelque temps, il leur imposa une autre contribution qu’il nomma hidjra ; elle consistait en une pièce d’or , exigible de toute personne qui avait atteint l’âge de raison. Le mot signifie fuite et il est assez probable, comme le pense de Sacy, qu’elle fut ainsi nommée , parce qu’elle était destinée à la fondation et à l’entretien de la dâr al-hidjra (maison de la fuite) , dont il sera question plus loin. Elle fut encore prestée avec empressement; on s’aidait mutuellement à l’acquitter, et ceux qui en avaient le moyen payaient pour les pauvres et à leur décharge. Un peu plus tard, Carmath demanda à une centaine des sectaires les plus avancés la holga , qui était de sept pièces d’or. Le mot holga veut proprement dire la quantité de nourriture nécessaire pour soutenir la vie. On nommait ainsi cet impôt, parce que chacun de ceux qui le payèrent recevait, par portion de la grosseur d’une aveline, un mets délicieux, que Hamdân Carmath disait être la nourriture des habitants du paradis et lui avoir
été envoyé par l’imâm. Quand il eut réussi à tirer d’eux la holga , il leur demanda le cinquième de tout ce qu’ils possédaient ou de tout ce qu’ils gagnaient par leur travail. En conséquence, ils firent l’estimation de tout ce qu’ils avaient et ils lui en remirent la portion fixée avec une telle rigueur , que les femmes , par exemple, lui payèrent le cinquième du fil qu’elles filaient et les hommes le cinquième du produit de leur travail. Ce nouveau devoir bien établi, il alla plus loin encore et leur imposa celui de Volfa (l’union) , qui consistait à réunir tous leurs biens en un même endroit, afin d’en jouir tous en commun. Les dâïs choisirent dans chaque village un homme digne de confiance, qui devait recevoir tout ce qui appartenait aux habitants du village en fait de bétail , de bijoux , de meubles, etc. En revanche , cet économe fournissait des habits à ceux qui étaient nus et pourvoyait à tous les autres besoins des gens, si bien qu’il ne se trouva plus de pauvres parmi les sectaires. Chacun travaillait avec beaucoup d’assiduité et d’émulation afin de mériter un rang distingué par l’avantage qu’il procurait à la communauté ; les femmes apportaient pour le remettre à la masse tout ce qu’elles gagnaient en filant , et même les petits enfants donnaient le salaire qu’ils recevaient pour écarter les oiseaux des moissons. Nul n’avait plus en propre que son épée et ses armes. Cette institution une fois bien établie. Carmath ordonna aux dâïs de rassembler une certaine nuit toutes les femmes, afin qu’elles se mêlassent indistinctement avec tous les hommes. Car c’était là , selon lui , la perfection et le dernier degré de l’amitié et de l’union
fraternelle. Lorsqu’il se vit absolument maître de leurs esprits et qu’il se fut bien assuré de leur obéissance, il leur permit le pillage , le meurtre et toute espèce de licence , et leur apprit à secouer le joug de la prière , du jeûne et des autres préceptes de l’Islam , leur disant que la connaissance du maître de la vérité à laquelle il les avait initiés leur tenait lieu de tout , et que , moyennant la foi , ils n’avaient plus à redouter ni péché , ni châtiment.
Faute de moyens de contrôle, il est impossible de déterminer jusqu’à quel point on peut accepter ces assertions qui, visiblement, sont empreintes d’un esprit hostile. Il semble certain qu’on a dû faire de grands sacrifices pécuniaires en faveur de l’imâm; car dans la suite aussi les Carmathes ont toujours consacré la cinquième partie de leurs revenus à l’imâm : comme ces offrandes grossissaient le trésor du Mahdî , les contribuables pouvaient espérer la réussite de ses projets et devaient s’y intéresser de plus en plus. Aussi semble-t-il vrai de dire que , du moins jusqu’à un certain degré , la communauté des biens a existé chez les premiers Carmathes, d’autant plus que ce système est tout à fait en harmonie avec l’espoir que le royaume de Dieu s’établirait bientôt ici-bas et que toute la terre appartiendrait alors aux croyants. Nous en trouvons d’ailleurs aussi des traces profondes chez les Carmathes du Bahraïu. En revanche ce que l’original dit de la communauté des femmes , et avec beaucoup plus de détails que nous n’en avons donné , est bien difficile à admettre. J’y l'eviendrai plus tard. Il y a une autre errem’ à relever au commencement de ces relations; elles représen-
tent Hamdân Carniath comme un homme de beaucoup d’esprit, fécond en ressources, insinuant, adroit, animé d’une ambition démesurée et voulant sortir , à quelque prix que ce fût , de son obscurité , mais cachant ses desseins pervers sous le masque de la science et d’un grand zèle pour le parti des Alides. C’est là positivement une calomnie, car on ne peut mettre en doute la sincérité du zèle religieux de Carmatb.
Son principal instrument était son beau-frère Abdân le secrétaire , l’auteur de la plupart des livres saints de la secte. Ce fut lui qui nomma Zicrwaïh dâï de l’Irâk occidental et Abou Sa^îd al-Djannâbî dâï de la Perse méridionale *). Carmatb lui-même se fixa à Calwâdza , dans le voisinage de Bagdad , d’où il lui était facile de rester en contact avec la mission du Kborâsân et avec le grand-maître établi à Ascar Mocram , et où il avait les meilleures occasions de connaître la marche des affaires dans la capitale et de régler d’après cela ses plans. Le Fihrist donne pour ce fait la date bien ancienne de 261 ; mais je ne puis décider si elle est exacte aussi pour ce détail. Selon Akbou Mobsin^), on bâtit en 277 dans le voisinage de Coufa la dâr al-liidjra (la maison de la fuite , l’asile) , sorte d’hôtel gouvernemental pour l’Irâk , dont je reparlerai.
C’est à cette époque que les Carmathes se sentirent assez forts pour commencer à agir. Tabarî et tous les autres chroniqueurs disent que ce fut en 278 qu’arriva
1) Jbn Haucal p. 210, 1. 10 et suiv.
2) Comp. Fihrist p. 187, 1. 11 et suiv.
3) De Sa-y, Introd. p. 192 et suiv.
à Bagdad la première nouvelle des mouvements de ces sectaires. Ce renseignement veut évidemment dire qu’alors pour la première fois on se rendit compte dans la capitale que l’afîaire était sérieuse et qu’on se demanda quels étaient ces Carmathes. Cependant je ne crois pas que les Carmathes aient déjà pris les armes cette année, parce qu’aucun écrivain de ce temps n’en parle. La première mention d’une petite insurrection se rapporte à l’an 284 ; il en résulte aussi que les Carmathes comptaient déjà à cette époque des partisans notables dans la capitale même. Puis viennent les soulèvements de 287 , de 288 et de 289 , qui furent tous réprimés ®). En efiFet , l’énergique khalife Motadhed , qui monta sur le trône en 279, ne permit à aucune insurrection de s’étendre. Aussi la frayeur des chefs des Carmathes pour le khalife était-elle extrême. Le beau-frère de Zicrwaïh, dont j’ai parlé plus haut, raconte^) que ce dâï avait vécu quatre ans caché dans une cave de sa maison, puis dans d’autres retraites et qu’il n’avait pas osé se montrer tant que vécut Motadhed. Le khalife étant mort en 289 , les Carmathes commencèrent à agir énergiquement en Syrie l’année même de son décès.
En même temps on avait vigoureusement continué à propager la doctrine en dehors de l’Irâk. La mission dans le Yémen avait commencé en 266 et, déjà en 270, les Carmathes osèrent s’y montrer en publie. En 293 ou reçut à Bagdad la nouvelle que presque tout le Yémen
1) Tabarî III, 2179.
2) Tabarî III, 2198, 2202 et 2206.
3) Tabarî III, 2266.
avait été conquis par eux et qu’à la Mecque on était dans de grandes angoisses Les résultats de la mission d’Abou Sa’îd Hasan ibn Bahram al-Djannâbî dans la partie méridionale de la Perse n’étaient pas moins importants. Ses premières prédications] avaient eu un grand succès. Il enseignait que Dieu a les Arabes en horreur, parce qu’ils ont tué Hosaïn ; qu’il aime les sujets des Cosroès et leurs successeurs , qui seuls ont pris parti pour les droits des imâms au khalifat; qu’il y a des erreurs et des choses essentiellement mauvaises dans plusieurs ordonnances des prophètes ^). Une telle doctrine ne pouvait manquer de trouver de l’écho en Perse , où l’on détestait les fils des brigands du désert et où l’on regardait leur religion , qui accablait les malheureux vaincus d’impôts , comme une véritable abomination.
Abou Sa’îd réussit même à faire pratiquer les préceptes socialistes de sa doctrine. Il se chargea en personne de la tâche d’administrer les biens de la communauté. Mais le ci-devant marchand de farine — car telle avait été autrefois sa profession — ne pouvait espérer échapper toujours à la vigilance de la police : un beau jour elle fit main basse sur tout ce qu’il avait amassé et Abou Sa’îd put s’estimer heureux de s’être tiré la vie sauve de cette algarade. Il se tint caché pendant quelque temps , jusqu’à ce que Hamdân Carmath , ayant découvert sa retraite , lui ordonna de se rendre chez lui à Calwâdza. A cette époque Carmath ne connaissait pas personnellement Abou Sa’îd , mais dès
1) Tabarî III, 2267.
2) De Sacy, Introd p. 136 et suiv.
qu’il l’eut vu, il reconnut en lui un homme à exécuter tout ce dont on le chargerait; et jugeant que l’avortement de la première mission devait être attribué à la mauvaise fortune plutôt qu’au défaut de talent , il résolut de lui en confier une autre; l’ayant pourvu d’argent, de livres et de toutes les choses nécessaires , il l’envoya au Bahraïn , où il trouva un terrain très-favorable.
Ici , nouveau désaccord entre les auteurs. Ibn al-Athîr donne une version qui diffère tout-à-fait de celle qui précède, et que nous devons à Ibn Haucal. On peut en voir la traduction dans V Introduction de de Sacy ^). D’après ce récit , Abou Sa’îd se serait établi comme marchand à Catîf (la ville du Bahraïn la plus proche de Basra) , au moment oif un certain Yahya ibn al-Mahdî y prêchait la doctrine (281) , et il se serait laissé convertir par lui. Informé de leurs pratiques honteuses , le gouverneur du Bahraïn fit battre de verges et raser le malheureux Yahya , mais il ne put empêcher Abou Sa’îd de se réfugier à Djannâba. Yahya ayant ensuite fait des prosélytes parmi les tribus bédouines , Abou Sa’îd et lui se trouvèrent bientôt à la tête de forces redoutables. De Sacy , qui ne connaissait pas le témoignage d’Ibn Haucal , a fait valoir contre l’authenticité de ce récit que le nom de Carmathes que portaient les disciples d’Abou Sa’îd peut faire admettre qu’ Abou Sa’îd lui-même tenait sa mission de Hamdân Carmath. Mais cette remarque n’aurait quelque portée que si l’on pouvait prouver que les Carmathes se nommaient ainsi eux-mêmes , ce que
1) VII , 340 et suiv.
2) P. 211 et saiv.
je crois devoir nier. Ce qu’on est fondé, au contraire, à objecter au récit, c’est d’abord la manière confuse dont les choses sont présentées et ensuite le fait qu’il est, au moins partiellement , en contradiction avec le rapport d’Ibn Haucal , que nous avons tout lieu de croire authentique et qui est en outre confirmé par un texte reproduit dans Nowaïrî *). Le passage d’Ibn al-Athîr pourrait cependant avoir un fond historique et il est possible , notamment , que Yahya ibn al-Mahdî ait simplement été chargé de reconnaître le terrain et qu’ Abou Sa’îd n’ait été envoyé que lorsqu’ il fallut une personne énergique pour remplir les fonctions de missionnaire-résident au Bahraïn. Akhou Mohsin raconte qu’Abou Sa’îd en arrivant au Bahraïn y rencontra un certain Abou Zacaria Çamâmî , envoyé par Abdân , et qu’il le fit disparaître. Mais il y a là un anachronisme de 40 ans, comme je le montrerai plus loin. Il est cependant possible qu’on n’ait confondu que les noms et que chez Akhou Mohsin il faille lire Yahya ibn al-Mahdî. Le récit pourrait alors être vrai pour le fond ; mais dans ce cas on ne peut admettre, ainsi que le conjecture de Sacy ®) que c’est ce Yahya qui plus tard débuta en Syrie comme ^l’homme au chameau”. Toutefois il est beaucoup plus vraisemblable que Yahya ibn al-Mahdî et Abou Zacaria ne sont qu’une seule et même personne, dont il ne sera question qu’ en 320.
Çoulî , reproduit par Dzahabî ^), dit que » Abou Sa’îd était un homme pauvre qui gagnait sa vie en raccommodant
1) De Sacy, Introd. p. 213.
2) Ibid. p. 214.
3) Ibid. p. 211, note 3.
4) Man. autographe de l’auteur, f. 132 v. (Man. de Leide 1721).
des sacs à farine à Basra, où l’on se moquait de lui et où on le méprisait. 11 se rendit ensuite dans le Baliraïn , où beaucoup d’anciens partisans de l’insurrection des esclaves et de brigauds se joignirent à lui. Il se mit à piller avec eux et bientôt sa puissance s’acci'ut à tel point que le khalife envoya contre lui armée sur armée; mais il les défit à plusieurs reprises”. Dzababî ajoute qu’il avait été auparavant peseur-juré {caiyâl) à Basra. Ces relations peuvent être vraies pour l’espace de temps qui s’est écoulé entre la fuite d’Abou Sa’îd de Djannâba et son arrivée au Bahraïn. Djaubarî dit qu’ Abou Sa’îd a débuté en 252; mais cette date est probablement inexacte , même si on la rapporte à sa première apparition à Djannâba; peut-être est-ce l’année de sa naissance.
On sait que le Bahraïn , ou pays de Hadjar , avait été autrefois une province de l’empire perse et que les habitants des villes de la côte se composaient en grande partie de Perses et de Juifs qui , ne s’étant pas 'convertis sur l’invitation du Prophète, avaient capitulé à la condition de payer une capitation. Après la mort de Mohammed, ils avaient été des premiers à secouer le joug, et ce n’est que du temps d’Omar qu’on parvint à le leur imposer de nouveau. L’intérieur du pays était habité par des Arabes®), qui , de même que les autres Bédouins , n’aimaient pas à remplir des nombreuses obligations prescrites par l’Islam ^).
1) Voir l’appendice.
2) Ibn Khaldoun IV, 91 et suiv. (ed. de Boni.); Itn Batonta II, 248. Comp. aussi de Sacy, Introd. p. 213.
3) Dozy , Hist. I, 19, 35 et suiv.; de Sacy 1 c. p. 214 et suiv.; Naciri Khosrau, p. 233.
Avant son apparition dans le pays de Basra , le prince des esclaves y avait déjà compté un grand parti^), et, après la répression de l’insurrection , plusieurs de ses partisans y avaient trouvé une retraite. C’était donc un terrain doublement fertile pour la doctrine qu’allait prêcher Abou Sa’îd. Aussi son succès fut-il extraordinaire. Bientôt même il épousa la fille d’un homme considérable, al-Hasan ibn Sanbar; puis ses premiers prosélytes devinrent prédicateurs à leur tour , et après s’être assuré grâce à eux un nombre suffisant de partisans , il prit à tâche de soumettre ce qui restait. Nous ignorons en quelle année il fut nommé dâï. Mais déjà en 286®) il avait soumis une grande partie du Bahraïn et pris Catîf; si bien qu’on commença à s’inquiéter beaucoup à Basra et qu’on obtint du khalife l’autorisation d’employer une somme de 14,000 dénares à la réparation des fortifications ^).
En 287 la banlieue de Hadjar, capitale du Bahraïn, fut infestée par les Carmathes et des bandes s’approchèrent du territoire de Basra ^). Le gouverneur de cette ville envoya des estafettes pour obtenir des renforts; il reçut immédiatement huit petits bâtiments de guerre, montés par 300 hommes. En même temps le khalife ordonnait de lever une armée et cette année-là même Abbâs ibn Amr al- Ghanawî partit avec 2000 soldats pour Basra afin de combattre le chef des Carmathes. Ce chiffre nous est donné par Tabarî ®). Mais à Basra plusieurs volontaires se joig-
4) Tabarî III, 1743 et snisf.
2) Selon Tabarî. Ibn al-Athîr a 286.
3) Tabarî III , 2188 et sniv.; Masoudi VIII, 191.
4) Tabarî III, 2192. 5) P. 2193.
nirent à lui et il est fort probable qu’il enrôla aussi des Bédouins, puisque nous en voyons figurer à ses côtés dans la bataille ; ou bien sont-ils déjà comptés parmi cés 2000 guerriers? Quoi qu’il en soit, il n’est pas vraisemblable que son armée se soit accrue de façon à atteindre le nombre de 10000 hommes comme le prétend Ibn Khallicân'). Voici maintenant comment Tabarî raconte l'expédition : Lorsqu’ Abbâs , dit-il, s’avança vers les avant-postes d’AbouSa’îd, il laissa ses bagages à l’ai’rière-garde et marcha contre les Carmathes. Le soir les deux armées se trouvèrent en présence ; mais , après quelques escarmouches , l’obscurité les sépara. La nuit, les Bédouins de la tribu de Dhabba, qui se trouvaient au nombre de 300 sous les ordres d’ Abbâs , quittèrent son camp , et leur exemple fut bientôt suivi par les volontaires de Basra. A l’aube du jour le combat s’engagea et la lutte fut terrible. Nidjâh , le commandant de l’aile gauche d’Abbâs , ayant pénétré trop avant dans l’aile droite d’Abou Sa’îd, fut tué avec 100 hommes; là-dessus Abou Sa’îd jeta toutes ses forces sur Abbâs et mit bientôt son armée en fuite. Le général fut fait prisonnier avec 700 hommes et tout ce que son camp renfermait tomba entre les mains des Carmathes. Le lendemain matin Abou Sa’îd fit tuer et brûler tous les prisonniers , à l’exception du général. Cette bataille avait eu lieu à la fin du mois de Radjab et déjà le 4 Schabân on en reçut la nouvelle à Bagdad. Le nombre des soldats qui avaient trouvé leur salut dans la fuite était minime et ils étaient
1) Ed. Wüstenfeld n. 745, p. 139, 1 4 et n. 838, p. 74, 1. pénult., trad. de Slane III, 417; IV, 331.
dans une situation déplorable. On leur envoya de Basra , pour les sauver des périls du désert, 400 cbameaux chargés de vêtements, de vivres et d’eau. Mais, en retournant à Basra , la caravane fut assaillie par des Bédouins de la tribu des Banou Asad , qui tuèrent la plupart des chameliers et des fuyards et s’emparèrent des chameaux ; on était au mois de Kamadhân. La consternation que la nouvelle de ce désastre causa à Basra fut si grande, que le gouverneur eut toutes les peines du monde à empêcher une émigration en masse.
A la grande surprise de la cour, Abbâs ibn Amr al-Ghanawî revint sain et sauf à Bagdad. Obaïdallah ibn Abdallah ibn Tâhir (-f- 300) avait coutume de parler de cette mise en liberté comme d’un des trois événements les plus remarquables qu’il connût '). Et il faut bien avouer que la plupart des chroniqueurs rendent le fait plus inexplicable encore en ajoutant qu’ Abbâs fut renvoyé au khalife avec un rouleau de papier blanc ^). Mais l’exposé de Tabarî est déjà plus exact ^): „Le 11 Ramadhân, nous dit-il , Abbâs ibn Amr revint à Bagdad et se rendit tout de suite à at-Thoraya , le palais de Motadhed. Il raconta qu’après la bataille il était resté quelques jours chez al- Djannâbî et qu’alors celui-ci l’avait mandé devant lui. fl Aimeriez-vous , lui dit le Carmathe que je vous rendisse flla liberté”? Il répondit affirmativement. »Eh bien, confltinua-t-il, allez- vous-en et dites à celui qui vous a enflVoyé tout ce que vous avez vu”. Il le fit conduire sous
1) Ibn Khallicân 1. c.; Ibn al-4tbîr VII, 343.
2) Weil 1 1, 509, note 2.
esco rte à une place maritime , où il trouva un navire ; ce navire l’emmena à Obolla, d’où il put retourner à Bagdad. Motadhed l’bonora d’une khal’a (vêtement d’honneur) et le renvoya chez lui”. Cet exposé est, en général, exact. Mais, à coup sûr, le récit d’Abbâs lui- même, qui est trèsintéressant à d’autres égards encore, nous donnera de bien meilleurs renseignements. Voici ce récit*):
^Lorsque Abou Sa’îd al-Djannâbî le Carmathe eut défait l’armée que Motadhed m’avait confiée pour le combattre et que je fus devenu sou prisonnier, je désespérai de la vie. Mais voici qu’un jour que j’étais plongé dans les plus sombres méditations , un messager de sa part s’approcha de moi , m’ôta mes chaînes , me revêtit d’autres habits et me conduisit en sa présence. Je le saluai et je m’assis. „Savez-vous, me dit-il, pourquoi je vous ai appelé”? „Non”, répondis-je. „ Voici, reprit-il; vous êtes Arabe; il est donc ^impossible que vous trompiez ma confiance si je m’en „remets à votre bonne foi; d’autant plus que c’est moi qui „vous ai accordé la vie”. „ Certainement”, lui dis-je. „Eh „bien , continua-t-il, j’ai réfléchi et je ne vois pas l’uti- „lité que je retirerais de votre mort; mais j’ai pour Mota- „dhed un message dont personne ne pourrait s’acquitter si „ce n’est vous. C’est pourquoi j’ai résolu de vous rendre „la liberté et de vous charger de lui transmettre ce que „j’ai à lui dire”. Quand j eus juré, il reprit: „ Voici ce que „vous direz: O vous, pourquoi ternissez-vous l’éclat de „votre majesté? pourquoi faites- vous périr vos sujets?
1) Voir dans l’appendice le texte d’après Ibn Machkowaïh, TanoukM et le Kitdb al-Oyoun.
„pourquoi nourrissez- vous chez vos ennemis l’espoir de ^posséder votre âme et fatiguez-vous votre esprit à me „ chercher et à envoyer vos armées pour me faire la „guerre? J’habite un désert, où il n’y a ni semence, ni „lait, ni blé, ni herbage; je me contente d’une vie pleine „de privations et je me borne à défendre mon sang et mon „honneur avec le fer de mes lances. Je ne vous ai pris „aucun pays, ni enlevé la domination de vastes territoires. „D’ailleurs, par Dieu! vous aurez beau envoyer toutes vos „troupes contre moi; elles ne pourront jamais me subjuguer „ni me surprendre, car je suis un homme élevé dans les „privatious; moi et mes gens, nous en avons l’habitude et „elle ne nous sont point pénibles. Nous sommes chez nous, „exempts (grâce à l’habitude) de toute fatigue ; au contraire, „le8 troupes que vous pourrez envoyer contre nous, accou- „tumées à une vie de luxe, habituées à employer la glace et „d’ autres préservatifs contre la chaleur, aimant les fleurs et „les festins, auront à faire un long chemin et a parcourir „de grandes distances. Le voyage les aura déjà à demi tuées „ avant qu’elles viennent nous livrer bataille; elles se con- „tenteront donc de nous faire face un moment afin de pouvoir „se justifier devant vous et bientôt elles se mettront en re- „traite. Admettons même que ce soient des soldats dévoués , „les difficultés de leur voyage et leurs nombreuses souffrances „nous serviront si bien qu’une attaque vigoureuse des miens ne „ manquera pas de les mettre en déroute. Allons plus loin ; „ supposons qu’elles parviennent à se reposer et que leur nom- „bre soit si grand que nous ne puissions nous mesurer avec „ elles ; eh bien ! elles nous obligeront à quitter nos quartiers , „mais tout leur succès se réduira à ce mince avantage ; car
„je leur échappe, je me retire dans le désert à une ving- „taiae ou à une trentaine de parasanges , où votre armée „ne saurait me poursuivre, j’y séjourne pendant un ou „deux mois, puis je tombe sur elles à l’improviste et je „les détruis. Et mettons que leur vigilance me rende im- „ possible de les surprendre; elles ne peuvent cependant pas me ^poursuivre dans mes courses au milieu du désert; bientôt „leur grand nombre les empêchera de rester dans le pays „faute de vivres; et si la grande masse se retire et qu’il ne „reste plus qu’un petit nombre de soldats (comme garnison) , „ils seront livrés à mon épée dès le pi’emier jour que l’armée „se sera mise en marche et qu’elle les aura abandonnés; „et encore faut-il supposer pour cela qu’ils échapperont „à l’inclémence du pays, de l’air et de l’eau, alors qu’il „est certain qu’ils ne pourront pas la supporter, parce „ qu’ils sont nés dans un climat tout-à-fait différent et „que leurs corps ne sont point habitués au nôtre. Ré- „ fléchissez bien à tout ceci et demandez vous si toutes „vos peines, si le péril auquel vous exposez vos troupes, „vos dépenses, vos armements, les soucis dont vous „vous chargez et les difficultés que vous affrontez en „me poursuivant vous donnent quelque profit. En atten- „dant, moi et mes compagnons, nous mènerons une vie „sans inquiétude et sans soucis, taudis que votre majesté „ verra sa considération diminuer chez les princes des divers „pays chaque fois que vous subirez un tel désastre. En- „fin vous ne retirerez aucun bénéfice de vos invasions dans „mou pays; ni vos finances, ni votre situation n’en de- „ viendront meilleures. Et si, après tout cela, vous persistez „à me faire la guerre, je prends Dieu pour juge entre vous
^et moi; faites ce que voudrez; à vous la décision”. Après avoir dit cela (c’est Abbâs qui reprend) , Sa’îd me pourvut du nécessaire et m’envoya avec dix de ses hommes à Coufa , d’où je continuai seul mon voyage jusqu’à la capitale. Quand je me présentai devant Motadhed, il exprima son étonnement de mon heureux retour et me demanda ce qui m’était donc arrivé. Je lui répondis; „Des choses que je „ communiquerai en secret au prince des croyants”. Le khalife, dont la curiosité était vivement éveillée, m’emmena dans un appartement particulier , où je lui fis part de mon histoire. Après avoir terminé , je m’aperçus que tout son corps frémissait de colère ^), au point que je pensai qu’ il allait marcher en personne contre lui. Mais je le quittai et depuis il ne me dit plus un seul mot au sujet de ce qui s’était passé”.
Tabarî , en désaccord avec le récit précédent dans sa forme actuelle, nous a dit qu’ Abbâs fut transporté à la côte et qu’il se rendit de là en bateau à Obolla et nous avons toute raison de croire qu’il est dans le vrai. Mais on aurait tort de l’invoquer pour contester l’authenticité du récit d’ Abbâs en se fondant sur ce que celui-ci parle de Coufa. On écarte toute difficulté si on admet que ce nom ne se trouve ici que par suite d’une méprise de celui qui a mis le récit par écrit. Peut-être , au lieu de Coufa , avait-il cité le nom de la place maritime du Bahraïn où Abou Sa’îd l’avait fait transporter.
Abou Sa’îd avait atteint son but. Quelle que fût la fureur du khalife , il ne fut plus question d’une seconde ex-
1) Cette signification de JaàLô’ manque dans les dictionnaires. Comp. le Tâdj al-arom.
pédition. Il n’y avait rien à opposer à la plupart des arguments qu’ Abou Sa’îd lui avait présentés , sans y mettre d’ailleurs de provocation. Et si l’on demandait les raisons qu’il pouvait avoir pour déconseiller au khalife de conduire ses troupes à une mort certaine , alors qu’ il désirait pourtant renverser le khalifat , on n’aurait pas trop de peine à les trouver. Quoiqu’ Abou Sa’îd fût déjà bien puissant , il ne possédait encore que la moitié du Babraïu ; la capitale , Hadjar , entr’ autres était encore indépendante. Or, quelles que fussent ses chances de remporter la victoire , toute diversion lui était dangereuse pour le moment et son intérêt lui commandait de prévenir toute attaque ultérieure de la part du khalife , afin de pouvoir consacrer toutes ses ressources au siège de cette ville. Tabarî raconte ’) qu’on apprit à Bagdad qu’il avait pris la ville immédiatement après la victoire remportée sur Abbâs et qu’il avait fait grâce aux habitants. Si ce rapport est exact, il faut admettre que la ville a été reprise bientôt après par le gouverneur du Babraïn ; car Nowaïrî dit qu’il ne s’empara de Hadjar qu’après un siège de 2 ans et encore fallut-il recourir à un stratagème ^). Et cette affirmation est confirmée indirectement par ce que nous apprend Tabarî sous l’an 290 ; „Dans ces jours-là (Chawwâl) il arriva, à ce qu’on dit, du Babraïn une lettre de la part du gouverneur Ibn Bânou , annonçant qu’il avait pris une place fortifiée des Carmatbes et fait prisonniers les soldats de la garnison.
1) III, 2196, I. dern. et suiv.
2) De Sacy, Introd p. 216. Suivant Ibn Khaldonn IV, 93, le siège dura 3 ans.
Et le 13 Dzou’l-kada on reçut, dit-on, une seconde lettre d’Ibn Bânou , annonçant qu’il avait livré bataille à un parent d’Abou Sa’îd al-Djannâbî , son successeur désigné , et résidant à Catîf; qu’il avait défait les Oarmatbes et que leur commandant avait été trouvé mort sur le champ de bataille ; qu’il lui avait tranché la tête et avait pris Catîf”. Ibn Haucal et Masoudî ') font également mention en peu de mots de la difficulté du siège de Hadjar et de l’habileté avec laquelle il réduisit cette ville.
Nous trouvons peut-être la conciliation de ces relations différentes dans le passage de Tabarî qui nous apprend qu’en 288 les troupes d’Abou Sa’îd s’approchèrent de Basra et que le gouverneur eut beaucoup de peine à empêcher la population d’émigrer en masse. Si nous admettons , en effet , qu’ Ibn Bânou profita de son absence pour reprendre Hadjar, nous saurons en même temps pourquoi Abou Sa’îd ne continua pas son expédition contre Basra.
Les citoyens du Bahraïn avaient promis au gouverneur de faire vigoureuse résistance et la lutte continua avec des alternatives de succès et de revers.
Ce sont là des raisons qui empêchent de placer la prise de Hadjar avant 290. Novraïrî •'’) nous dit à propos de ce siège qu’ Abou Sa’îd réussit enfin à réduire Hadjar en interceptant les eaux qui servaient à la consommation des habitants. „ Quand les assiégés virent que leur perte était certaine, les uns s’enfuirent du côté de la mer et passèrent dans l’île d’Owâl , à Sirâf et dans d’autres lieux ; plusieurs
1) VllI, 194. 3) in, 2306. 3) De Saoy, Introd. p. 215 et sdv,
4) C'est ainsi qu’il faut corriger la traduction de de Sacy «dans les îles d'Adal, Siraf et autres".
embrassèrent la doctrine d’Abou Sa’îd et s’attachèrent à lui ; quelques-uns n’ayant voulu ni fuir , ni adopter sa religion , furent massacrés. On pilla et on ruina la ville , et , grâce à la destruction de Hadjar , Labsâ devint la capitale du Babraïn”. Cette dernière assertion n’est pas tout à fait exacte. Bienque Labsâ fût la résidence d’Abou Sa’îd , Hadjar garda son rang de capitale jusqu’en 314, époque à laquelle Abou Tâhir fit de Labsâ la première forteresse du pays ^). Balkhî- Istakhrî , qui écrivait vers 309 , fait encore mention de Hadjar comme capitale; mais déjà Ibn Haucal et Mocaddasî disent que c’est Labsâ. La distance entre ces deux villes était d’ailleurs fort petite, ne mesurant que deux milles, selon Nowaïrî*); dans la suite même elles ne formèrent plus qu’ une ville ^).
La prise de Hadjar avait établi la puissance du chef des Carmathes sur des bases solides ; les quelques personnes qui ne voulaient pas se soumettre ayant quitté le pays, il pouvait tenter la conquête des pays voisins, c’est-à-dire rOmân et le Yamâma. H commença par le Yamâma , qu’il soumit définitivement. Quant à son expédition contre l’Omân , elle lui fut inspirée par des réfugiés omânais qui vinrent implorer son assistance et auxquels il prêta l’oreille , parce qu’il voulait profiter des dissensions qui déchiraient leur pays. Nous en possédons différentes relations. L’une, celle de Nowaïrî , nous raconte qu’elle échoua complète-
1) Ibn Khaldoun IV, 92; Yâcont I, 148, 1. 19 et suiv.
2) Bibl. géogr. I, 21, 1. 1.
3) De Sacy 1 c. p 2lB.
4) Ibn Batouta II, 247; il nomme la ville al-Hasâ.
B) De Sacy 1, c. p. 216.
ment; d’une autre, qu’on doit à Istakhrî ^), on pourrait conclure qu’il s’empara d’une partie de cette région. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en 315 l’Oman n’était point encore soumis, comme nous le verrons plus loin
Tandis qu’ Abou Sa’îd al-Djannâbî s’occupait ainsi à étendre sa domination sans rencontrer d’opposition de la part des khalifes , et qu’il fondait une puissance qui allait mener le gouvernement de Bagdad à deux doigts de sa perte, le khalife crut pouvoir le négliger pendant quelque temps pour donner toute son attention aux hostilités que commençait alors une autre branche des Carmathes , celle des partisans de Zicrwaïh, dâï de l’Irâk occidental. Dès 289 déjà la défaite d’Abbâs al-Ghanawî avait été suivie d’une insurrection des Carmathes à Djonbolâ (Djanbolà) entre Wâsit et Coufa, dans laquelle, après une défaite du gouverneur Bedr, périrent plusieurs Musulmans avec leurs femmes et leurs enfants. Mais cette insurrection fut réprimée la même année. Bedr attaqua les Carmathes à l’improviste et eu tua un grand nombre. ^Ensuite, dit Tabarî , il les laissa en paix , de crainte que le pays ne fût dévasté, puisqu’ils en étaient les paysans et les laboureurs. Mais il poursuivit les chefs et tua tous ceux dont il parvint à s’emparer”. Au commencement de 289 une nouvelle insurrection éclata dans l’Irâk. Le khalife envoya contre les rebelles une armée sous le commandement de Chibl ; ce général les défit et s’empara de l’un des chefs, nommé Ibn abî Fawâris ^). Ibn al-Athir nous a conservé le cu-