P. 159. 2) III
3) Tabarî III, 2206. Dans quelques manuscrits ou le nomme Ibn abi ’l-Cans (u-yÜI). 4) VII, 354.
rieux interrogatoire que le khalife lui fit subir en personne; on en a vu plus haut une grande partie ^). Masoudî ajoute qu’avant son exécution il promit de revenir dans -40 jours et que cette prophétie , acceptée par plusieurs personnes , donna lieu à des troubles. „Des rassemblements populaires se formaient journellement sous son gibet , on comptait les jours , on se querellait , on se battait dans les rues au sujet de cette prédiction. Le tumulte allait grandissant lorsque le terme de quarante jours arriva. La foule s’amassa ; les uns reconnaissaient le corps, les autres disaient ; „Non , „Ibn abi ’l-Fawâris s’est échappé, le gouvernement a tué „un autre individu et l’a crucifié à sa place pour éviter „une émeute”. La querelle s’envenimant, la foule fut sommée de se disperser”.
En attendant , Zicrwaïh , qui avait réussi à recruter un grand nombre d’adhérents parmi les Bédouins du désert syrien , résolut de risquer une invasion dans la Syrie , soumise alors au gouveruemeut de l’Egypte. Yahya , fils de Zicrwaïh , marcha contre Damas vers la fin de l’année 289 , après la mort de Motadhed. A la nouvelle de sou entrée en Syrie , le gouverneur de Damas , Togdj , marcha à sa rencontre , mais sans troupes suffisantes , comme s’il allait faire la chasse au faucon , car il croyait n’avoir qu’une troupe de Bédouins à disperser ^). Cette erreur lui coûta cher. Peu habitué à perdre des batailles, Togdj engagea le combat, mais il fut battu et rentra dans sa capitale en fugitif. Mais la carrière de Yahya , surnommé le Chaïkli
1) P. 26 et suiv.
2) VllI, 204 (traduction de M. Barbier de Meynard).
3) Abou ’l-Mabâsin II, 112.
et Çâhib an-Nâca (le maître de la chamelle) , quoique brillante , ne fut que de courte durée ; il périt en 290 , lors du siège de Damas , dans une bataille qui se livra non loin de cette ville et où , du reste , les Carmatbes restèrent complètement vainqueurs ^). Il eut pour successeur son frère Hosaïn , fameux sous le nom de Câhih as-Châmaon Câhib al-khâl (l’bomme à l’envie) à cause d’une tache qu’il avait au visage et qu’il prétendait être son sceau de prophète ^). Avant lui Yahya s’était fait passer pour Mohammed , fils d’Abdallah , fils de Mohammed ibn Ismâïl , et avait prétendu être doué d’une puissance supérieure ; il disait n’avoir qu’ à étendre le bras pour mettre en fuite l’ennemi , ou , encore , il assurait que la femelle de chameau qu’il montait était guidée par des ordres d’en haut et que , par suite , l’armée devait se régler sur ses mouvements. Quant à Hosaïn, il se donna le nom d’ Ahmed, fils d’Abdallah , fils de Mohammed ibn Ismâïl , et prit le titre de Mahdî et de prince des croyants. Nous possédons encore deux lettres de lui qui prouvent qu’il usurpa toutes les prérogatives qui revenaient de droit au seul imam. Nous pouvons en conclure avec beaucoup de vraisemblance que le départ d’Obaïdallah pour l’Afrique avait eu lieu déjà en 289 , comme le rapporte Ibn Adzârî '*).
1) Tabarî III, 2217 — 2220, 2224 et sniv.; Abou ’l-Mahâsin II, 112, 184, 185 et suiv.; Yâcout II, 90 , 1. 5 et suiv.
2) Comme Mohammed avait eu entre les e'paules un signe que , selon la légende , le moine Bahîra reconnût pour être le sceau de la prophétie. Comp. Caussin, Essai, I, 320, Sprenger , Leben Muhammeds , I, 182.
3) Tabarî III, 2232 et suiv.; Abou ’l-Mabâsin II, 113 et suiv ; de Sacy, Introd. p. 204 et suiv.
4) Bayân, I, 214.
Et cette conjecture se change en certitude si l’on se rappelle que Hosaïn s’empara en 290 de la ville de Salamia, qui, jusque là, avait été la résidence du fils de Caddâh.
Hosaïn continua énergiquement l’œuvre de son frère. Il força les habitants de Damas à acheter la paix , s’empara d’Emèse, où il fit réciter les prières publiques en son nom , et prit Hamâth , Ma’arrat Nomân , Baalhek et Salamia. Partout on tua et on pilla; mais c’est surtout Salamia qui eut cruellement à soufe-ir. On en massacra tous les habitants , même les enfants des écoles ; on eût dit qu’on voulait supprimer quiconque avait connu Obaïdallah , et peut-être le véritable descendant de Mohammed ibn Ismàil, pour l’empêcher de porter témoignage. Mais la domination de Hosaïn fut , elle aussi , éphémère. Après qu’il eut remporté plusieurs victoires , la fortune l’abandonna et le vaillant général Mohammed ibn Solaïmân le défit complètement au mois de Moharrara de l’an 291. Hosaïn, fait prisonnier dans sa fuite, fut amené à Racca devant le khalife Moctaf î ; le khalife , traînant à sa suite ses captifs , entra triomphalement à Bagdad , où . avant de les mettre à mort, il leur fit subir les supplices les plus barbares ®). Ce triomphe a été célébré dans un poème d’Ibn al-Motazz, qui commence ainsi ^):
Non — ni le sein d’une vierge semblable à la grenade , ni sa taille svelte comme un rameau ;
1) Tabarî III, 2226.
2) Tabarî , p. 2231; Abou T-Mabâsin II, II3; Freitag, Selecta ex Hisi. Ilalebi, p. 36 et suiv. du teste.
3) Tabarî III, 2237—2246.
4) Chez Hoçrî, man. de Leide 1528, f. 169 v.
ni les boucles qui descendent en grappes sur les tempes ; ni les joues couleur de rose ;
ni la belle figure qui égale la splendeur de la lune quand elle est dans son. plein et qu’ elle se montre dans la constellation de Sa’oud');
ni l’invitation pour un tête-à-tête qui ne m’avait point été promis ;
ni le plaisir qu’on éprouve à revoir son amante après une longue séparation ,
n’égalent ce que mes yeux ont contemplé quand , etc. Tabarî nous a conservé d’une visite faite au camp des Carmatbes peu de temps avant la victoire du khalife une relation qui mérite d’être donnée ici :
Un médecin du quartier de Bâb al-Mohawwal (à Bagdad), appelé Abou ’l-Hasan, raconte ce qui suit : ))Quelque temps après l’arrivée du Carmathe, surnommé l’homme à l’envie , et de ses partisans à Bagdad , une femme vint me trouver et me dit: »Je voudrais bien vous voir traiter ))quelque chose que j’ai à l’épaule”. Lui ayant demandé ce que c’était, elle me répondit: »une blessure”. — » Jesuisocu- »liste, repris-je là-dessus, mais nous avons ici une femme »qui guérit les maladies des femmes et qui s’entend à la » chirurgie; attendez donc qu’elle vienne”. Elle s’assit et je vis bien qu’elle était triste et mélancolique ; elle se mit même à pleurer. M’informant de sa situation , » quelle »est, lui dis-je, la cause de votre blessure ?” — » Mon récit » serait trop long”. — »Ne craignez pas de me dire la
1) C’est-à dire une des stations de la lune (la 24me).
2) III, 2226 et suiv.
» vérité; nous sommes seuls ici”. Elle se mit alors à me raconter dans ces termes: » J’avais un fils, qui me quitta »un jour et ne revint plus. Restée avec quelques fil- »les, comme j’étais fort pauvre et que je désirais ar- »demment le retour de l’absent, je résolus de me mettre »à sa recherche. Je savais qu’il était allé dans la direc- »tion de Racca; je me rendis donc à Moçoul; de là à » Bal ad et ensuite à Racca, prenant partout des infor- » mations, mais en vain. Je résolus alors de pousser plus loin; » je me rendis au camp du Carmathe et j’y cherchai dans tou- »tes les directions ; tout-à-coup je l’aperçois et, le saisissant, »je m’écrie; »mon fils!” — Est-ce vous, ma mère?” — »Oui.” — »Commeut se portent mes sœurs?” Je lui dis qu’el- »les se portaient bien; mais je lui peignis la misère que »nous avions soufferte après son départ. Il me conduisit »dans sa demeure, s’assit auprès de moi et recommença »à me demander des nouvelles de nous toutes. Je les »lui donnai; mais il m’interrompit tout-à-coup en disant : »laissons cela; dites-moi plutôt quelle est votre foi?” Je lui » répondis : »Eh ! mon fils ; ne me connais-tu pas ?” Comme »il s’écriait: »comment ne vous connaîtrais-je pas?” je »repris; »pourquoi donc me demandes-tu quelle est ma »foi, puisque tu me connais, moi et ma religion?” — ))C’est que tout ce que nous avons cru auparavant n’est »que folie; la vraie religion est celle que nous prati- »quons maintenant.” Cela me parut blâmable et je lui »fis connaître la surprise que me causaient ses discours. ))Mais lui , voyant quelles étaient mes opinions , s’en alla ))et me fit apporter du pain , de la viande et tout ce dont )>j’avais besoin, me priant de préparer le dîner. Il me
»fut pourtant impossible de toucher à rien. Bientôt après il ^revint lui-même, apprêta les mets et rangea tout dans » l’appartement. Voilà qu’un homme frappe à la porte. »La femme qui est chez vous peut-elle assister une ))femme en travail d’enfant?” demanda-t-il à mon fils. »Celui-ci m’ayant interrogée là-dessus , je répondis afiSrma- ))tivement. L’homme dit alors; » Venez donc avec moi,” »puis il me conduisit dans une maison, où je trouvai une »femme en travail. Je m’assis devant elle et me mis sà lui parler; mais elle ne me répondait pas, ce que » voyant, mon guide s’écria: »vous n’avez rien à lui dire ; ))faites ce que vous avez à faire et cessez vos discours”. »Cela dit, il s’en alla et je restai à mon poste jusqu’ ii)à ce qu’ elle eut accouché d’un fils et que j’eusse soigné ))l’enfant et la mère. Puis je lui adressai la parole avec ))douceur: »ne craignez rien. J’ai acquis quelque droit à ))Votre confiance ; racontez-moi votre histoire et dites-moi »quel est le père de cet enfant ?” — » Vous me demandez ))qui est son père afin de recevoir de lui un cadeau?” ))Non certes, m’écriai-je, mais c’est que je m’intéresse à »vous”. Elle se mit alors à raconter: »Je suis, dit-elle, »une femme noble (de la famille de Hâchim) — et comme ))en disant cela elle levait la tête , je vis qu’elle avait ))un fort beau visage — ces gens-ci nous ont surpris »un jour et massacré mon père , ma mère , mes frères et toute »ma famille; moi, leur chef me prit et je restai cinq jours »chez lui. Il me fit alors chasser et dit à ses gens : »puri- ))fiez-la ^)”. Comme ils voulurent me tuer et que je com-
1) C’est l’expression que les Carmathes emploient pour „tuer”.
J »mençais à pleurer, un de ses capitaines demanda qu’on »me donnât à lui. Le clief consentit; mais trois autres »Carmatlies, qui étaient présents, tirèrent leurs épées et «dirent: «nous ne vous la laisserons pas; vous nous la «donnerez, ou nous la tuerons”. Le chef ayant appris «cette querelle, décida que j’appartiendrais à tous les quatre. «C’est ainsi que je vis avec tous les quatre et que j’ignore «qui d’entre eux est le père de l’enfant”. Vers la soirée «vint un homme ; elle me dit : «féhcitez-le de la naissance «de l’eufant”. Je le fis et il me donna un lingot d’argent ; «puis vint un deuxième et, après lui, un troisième, que «je félicitai de même et qui me donnèrent aussi chacun «un lingot d’argent. Entre chien et loup, arriva, au «milieu de plusieurs autres, un homme devant qui on «portait des bougies; ses habits étaient de soie et il «était parfumé de musc. Lui aussi, il me fallut le fé- «liciter. Je lui dis »que Dieu blanchisse votre visage! «louange à Dieu, qui vous a donné ce fils”. Je lui sou- «haitai toutes sortes de bénédictions et il me remit un «lingot d’argent valant 1000 drachmes. L’homme alla «ensuite se coucher dans une chambre de la maison , tan- «dis que moi, je passai la nuit dans celle de l’accouchée. «Le matin je lui dis : «Madame, j’ai des titres à votre bonté ; «pour l’amour de Dieu sauvez-moi”. — »De quoi me «faut- il vous sauver?” dit-elle. Je lui racontai ce qui «s’était passé avec mon enfant. «Pleine d’anxiété pour «mon fils, je suis venue ici et lui, voilà comment il m’a «parlé; je vois bien que je n’ai plus de pouvoir sur lui. «Or j’ai laissé chez moi mes petites filles dans la situa- «tion la plus misérable; aidez-moi donc à me sauver
»d’ici, afin que je puisse retourner auprès d’elles”. — «Desmandez cette faveur à celui des hommes qui est venu »hier le dernier, me dit-elle; il est à même de vous déli- ))vrer”. J’attendis donc le soir et, quand l’homme fut «sur le point de s’en aller, je m’avançai vers lui et lui «baisai les mains et les pieds: »0, mon seigneur, lui «dis-je, j’ai des titres à votre protection; Dieu m’a en- «richie par vos dons; mais j’ai des filles dans l’indigence ; «permettez-moi d’aller les chercher , afin qu’elles viennent «ici et vous servent.” Il me dit : «Le ferez-vous vrai- «ment?” Je le promis. Il ordonna alors à quelques-uns «de ses gens de me conduire dans un lieu qu’il nomma «et d’où je pourrais trouver mon chemin. On me fit «monter à cheval et nous partîmes. A peine avions-nous «fait dix parasanges que mon |fils nous rejoignit au galop «et s’écria: «Coquine! vous faites semblant d’aller cher- «cher vos filles?” et il tira son épée pour me frapper. «Les hommes détournèrent le coup; néanmoins la pointe «de l’épée m’atteignit à l’épaule. Mes guides tirèrent alors «l’épée et le forcèrent à se retirer. Ils me conduisirent «ensuite au lieu désigné, d’où je retournai à Bagdad. «Après, je suis allée partout pour faire guérir ma bles- «sure ; enfin on m’a indiqué cette place et me voilà. Que «je n’oublie pas : quand le prince des croyants a fait «son entrée triomphale avec ses prisonniers carmathes , «j’allai les voir et je reconnus parmi eux mon fils , assis «sur un chameau et vêtu d’un burnous ; il pleurait , car «il était encore jeune. Je lui criai: «Que Dieu n’allège «pas ta punition et qu’il ne te délivre pas!” Et le médecin, reprenant son récit, ajouta: Je la conduisis alors
à la femme-docteur, qui venait d'arriver, et je la lui recommandai. Elle soigna la blessure de la pauvre femme et lui donna un emplâtre. Lorsqu’elle fut partie, je demandai à la femme-docteur ce qu’elle en pensait. Elle me dit; »J’ai mis la main sur la blessure et je lui ai dit ))de respirer profondément; j'ai senti alors de l’air sortir ))de la blessure; aussi je ne crois pas qu’elle guérisse. » Quant à la femme, elle n’est plus revenue chez nous.”
La défaite de Hosain n’avait point encore détruit la puissance de cette branche des Carmatbes. Quand il s’était aperçu qu’il allait perdre la bataille, il avait envoyé son frère Abou’l-Padhl au désert avec une partie de ses trésors. Le frère ne tarda pas à rassembler une troupe de Carmatbes avec laquelle il fit quelques expéditions pour piller; il maltraita entre autres terriblement la ville de Tibériade ^). Puis il retourna au désert , probablement sur l’ordre de son père qui ne voulait pas exposer son dernier fils à des dangers qui se renouvelaient tous les jours. Ibn Khaldoun dit qu’il se rendit au Yémen et M. Weil *) reproduit son assertion. Mais cette conjecture n’est pas exacte; elle doit peut-être son origine au texte de Tabarî qui , après son récit , donne immédiatement un rapport sur les Carmatbes du Yémen.
Quoiqu’il en soit , ce fut Zicrwa'ih en personne qui prit maintenant en main la direction des affaires. On lui avait révélé , écrivit-il aux Carmatbes du désert syrien ,
1) Tabarî ITI, 2238, 1. 1; Ibn Khaldoun IV^, 87, 1. 6 et 7, le nomme Abon T-Câsim Alî.
2) Tabarî III, 2255 et suiv.
que le Chaïkh (c.-à-d. Yahya) et son frère seraient tués , et que l’imâm , qui lui donnait des ordres ^), ne tarderait pas à paraître et à vaincre. Son missionnaire Abou Ghânim , surnommé Naçr , ayant bientôt réuni de nouveau autour de lui un grand nombre d’adhérents, il put , grâce à eux , continuer ses pillages et ses massacres dans les places limitrophes de la Syrie et de l’Irâk ^). Mais il ne tarda pas à être assassiné par un chef des Carmathes, qui, pour ce fait, obtint du gouvernement une amnestie pour lui et les siens. Zicrwaïh sortit alors enfin de sa retraite et s’établit au milieu de l’armée des Carmathes , bien qu’il ne se laissât voir que de quelques fidèles. Sa présence inspira un nouveau courage à ses partisans. Tabarî raconte qu’on le vénérait comme un saint et qu’on regardait ses paroles comme des oracles. Ses exploits consistèrent à menacer Coufa , à battre complètement une ■ armée du khalife et , enfin , à piller et à massacrer toutes les caravanes de pèlerins revenant de la Mecque^). Cela dura jusqu’à ce qu’une victoire éclatante du général Wacîf, qui s’empara en 294 de Zicrwaïh , blessé à mort, ainsi que de son fils et de nombre de ses officiers, vint anéantir à jamais cette branche des Carmathes.
Il est assez étonnant que , pendant ces années , on n’entende rien dire ni de Hamdân Carmath, ni d’Abou Sa’îd. En 289 le siège de Hadjar [occupa- encore ce
1) Tabarî ITl, 2247 Ibn al-Athîr dit: "qui vivait”.
2) Tabarî III, 2256 — 2259; Weil II, 527 et suiv.
3) III, 2264 et suiv.
4) Tabarî, III, 2260-2266, 2269—2275; Weïl II. 52S— 530.
dernier ; mais , après la chute de cette ville, la soumission du Bahraïn ne peut lui avoir coûté beaucoup de peine. Une révolte générale des Carmathes de l’Irâk, secondée par une invasion dans le pays de Basra par A.bou Sa’îd et une attaque de Coûta par les Carmathes syriens , eût , semble-t-il, anéanti le kbalifat de Bagdad.
L’unique explication qu’il nous paraisse possible de trouver à son inaction , c’est que d’abord Yahya et ensuite Hosaïn , fils de Zicrwaïb , se donnèrent pour l’imâm attendu, c’est-à-dire le petit-fils de Mohammed ibn Ismâïl , et que les Carmathes de l’Irak et du Bahraïn refusèrent de les reconnaître comme tels. Quant aux relations entre Carmatb et Abdân d’un côté et les chefs de l’insurrection syrienne de l’autre , nous avons un récit de Nowaïrî qu’on peut résumer comme suit; Après la mort du chef de la secte résidant à Salamia , le ton singulier que son fils et successeur prit dans ses lettres fit concevoir quelques soupçons au grand-dài (Hamdân Carmatb) ; aussi envoya-t-il à Salamia son fidèle Abdân lui-même pour examiner l’affaire. Le délégué crut pouvoir conclure d’une conversation qu’il eut avec le grandmaître que l’invitation de reconnaître Mohammed ibn Ismâïl n’avait été qu’une ruse pour gagner des partisans, et qu’il ne descendait point d’Akîl ibn abî Tâlib , mais bien de Maïmoun ibn Daïçân. Pour ce motif. Carmath et Abdâu résolurent de se séparer de la secte et firent part de cette résolution aux dais qui dépendaient d’eux. Le fils de Caddâb qui résidait à Tâlecân s’em-
1) L)e Sacy, Introd. p. 193 — 202.
pressa lui-même de s’employer à les rameuer, mais Carmath avait disparu sans laisser de trace ; Abdâu , lui , refusa tout net. Il prit donc le parti de s’adresser à Zicrwaïh et, après avoir fait mettre Abdân à mort, le nomma à la dignité de grand-dai (286). Lui-même périt trois ans après au siège de Damas.
Je crois pouvoir démontrer que , sauf quelques détails , tout ce récit n’est qu’une invention :
1°. A le prendre en lui-même , il est déjà douteux que l’apostasie de Ilamdân Carmath ait eu lieu avant 286, Ce n’est qu’après cette date que les Carmathes commencèrent à se montrer ouvertement ; or comment expliquer qu’ils portent ce nom si , dès lors déjà , Hamdân Carmatb n’était plus leur chef? Car il ne faut pas perdre de vue qu’ils se donnaient à eux-mêmes une autre appellation , celle de fidèles et de Fatimides , et que ce sont leurs ennemis qui leur ont attribué celle de Carmathes
2°. Il est à peu près certain qu’Abou Sa’îd a rempli jusqu’à sa mort la charge que Hamdân Carmath lui avait confiée , et toujours au nom du chef mystérieux de Salamia. Les relations qui, comme nous le verrons plus tard, existaient entre son successeur et les princes fatimides militent fortement en faveur de cette hypothèse. Si donc Zicrwaïh était devenu grand-dâï en place de Hamdân Carmath , Abou Sa’îd n’eût pas
1) M. Weil l’avait déjà remarqué en partie. Voyez II, 605, note 2 et 527, note 2.
2) Nous le savons positivement des Carmathes de Syrie. Voir Taharî III, 2219 et 2257 et aussi Maerîzî I, 393, 1. 9.
3) Tabarî III, 2217, nomme Zicrwaïh dâi de Carmath encore en 289.
manqué de le reconnaître comme tel. Or qu’arrive- t-il ? Pendant que Zicrwaïh fait de vains efforts pour se rendre maître de la Syrie et de l’Irak occidental , Abou Sa’îd continue tranquillement à étendre ses conquêtes , sans faire la moindre tentative pour l’aider. De ce fait nous ne saurions tirer qu’une seule conclusion , c’est que Zicrwaïh n’a jamais été nommé grand-dâï. Et ce qui vient à l’appui de cette assertion , c’est la conduite de ses fils , ou , si l’on veut écarter Yahya, que î^owaïrî considère comme fils de Caddâb , celle du moins de Hosaïn , qui , en adoptant le titre de Mahdî et de prince des croyants , agissait assurément dans l’esprit de son père. Or cette conduite exclut toute intelligence entre lui et le grand-maître et cet argument détruit par la base l’bypothèse qui place l’apostasie de Hamdân Carmath avant l’année 286.
3°. Le récit de Nowaïrî renferme d’autres erreurs qui sautent aux yeux. Le fils de Caddâb , le mystérieux grandmaître de Salamia , aurait été assez inconsidéré pour s’aliéner de prime abord ses meilleurs partisans par une folle et intempestive franchise , et cela dans le but de se placer ensuite lui-même à la tête des troupes bédouines. Voilà qui est incroyable et l’événement e-st là pour prouver l’impossibilité de cette assertion. Les Carraathes du Bahraïn n’eussent jamais été la terreur des Musulmans , jamais les Fatimides ne fussent montés sur le trône, si cette imprudence avait été commise. C’eût été la ruine de tout le projet conçu avec tant d’art, car il exigeait comme première condition que le chef se tint caché jusqu’au moment où le Mahdî pourrait se présenter glorieusement dans toute sa splendeur. Nous connaissons bien peu , il
est vrai , les fils d’Abdallah, ibn Maïmoun avant l’avènement d’Obaïdallah ; mais ce qn’il y a de certain , c’est que c’étaient des hommes de génie qui savaient choisir leur moment. L’argument est tellement évident qu’il semble superflu d’insister.
4°. Le récit de Nowaïrî présente d’ailleurs nous ne savons quoi d’incertain et de vague. On y parle d’abord d’un fils du grand-maître décédé, c.-à-d. Ahmed ibn Abdallah ibn Maïmoun , qui demeure à Salamia et qui est le successeur de son père. Puis il n’est plus question de lui; c’est un fils de Caddâh, c.-à-d. Abdallah ibn Maïmoun , qui sort de Tâlecân et qui tâche de rétablir l’ordre. Ce fils de Caddâh prend en 289 la direction des affaires et devient le fameux maître de la chamelle. La particularité racontée en dernier lieu est une preuve suffisante du manque d’exactitude du récit. Car il est pour ainsi dire hors de doute que le maître de la chamelle c’était Yahya ibn Zicrwaïh. Nowam lui-même qualifie Hosaïn dans ce récit de fils de Zicrwaïh , et Zicrwaïh , dans une lettre , parle de Yahya et de Hosaïn comme de deux frères ^). En outre , comme nous l’avons vu plus haut^), il n’y a pas de place pour un grand-maître entre Ahmed Abou Chalaghlagh et Sa’îd-Obaïdallah. C’était ce dernier qui , d’après un rapport bien digne de foi reproduit dans le Fihrist *) , avait organisé l’insurrection des Carmathes en Syrie. Mais Ahmed ne peut avoir été ribn Caddâh du récit de Nowaïrî; car ce n’est qu’ après
1) Voyez plus haut p. 57, 1. 1; de Sacy , lutrod. p. 207. M. Weil a déjà prouvé que l’explication de ce passage par de Sacy est inadmissible.
2) P. 21 . 3) P. 167, 1. 16 et suiv.
sa mort que Nowaïrî place le malentendu entre Carmatli et le grand-maître. Ce n’était pas non plus Obaïdallah, car le fils de Caddâh dont parle Nowaïrî a péri. Enfin , il est extrêmement peu probable qu’il y eût, dans ce temps encore, un oncle d’Obaïdallah à Tâlecân; car Motadhed , qui , comme on l’a déjà vu et comme cela sera prouvé plus tard , a poursuivi les Carmathes aussi rigoureusement que possible et qui était fort bien renseigné , ne connaît qu’Obaïdallah comme chef de ces sectaires. Or s’il a bien pu les traquer jusque dans les régions soumises aux Toulonides , il aurait à plus forte raison rendu le séjour de Tâlecân impossible à l’un des chefs. Pour autant que nous soyons en état d’en juger , Salamia était, dans ce temps-là , le seul point central d’où rayonnât l’activité des Carmathes.
Par contre , quand Nowaïrî dit que la cause de la défection de Carmath a été le mécontentement qu’il épi’ouvait contre son chef, c’est-là un détail parfaitement exact. J’ai cru autrefois qu’Ibn Haucal donnait une autre raison. Mais c’était une erreur. Le texte, tel que j’ai pu le rétablir dans mon édition , confirme le fait et le met au dessus de tout doute. »Hamdan Carmath , y lisons-nous , avait embrassé à cette époque le parti du prince abbaside, se mettant ainsi en opposition avec l’émir des croyants al-Mahdî billâh. Tous deux rejetèrent ce qu’ils avaient cru et rompirent avec leur foi. Dans quelques traditions il s’est glissé à ce sujet beaucoup d’erreurs et de méprises.” Je pensais autrefois que ))tous deux” signifiait Carmath et Abou Sa’îd. Je crois mainte-
1) P. 210, 1. 21 et suiv.
nant que c’est une erreur et qu’il faut insérer dans le texte »et Abdân” après les mots de »Hamdân Carmath”; de sorte que , quant à la défection commune de Carmath et d’Abdân , Ibn Haucal confirme le récit de ISTowaïrî. Mais aussi c’est à cela que se borne l’accord. Car Ibn Haucal, qui était un ardent partisan des Fatimides et qui connaissait leurs relations avec les Carmatlies , du moins en gros , dit positivement qu’ils avaient abandonné le parti d’Obaïdallab.
A défaut même du témoignage positif d’Ibn Haucal , il suf&t que nous devions rejeter la chronologie de Nowaïrî pour conclure que la défection de Hamdân Carmath et d’Abdân n’a pu se passer comme l’auteur la raconte. Car , trois ans après 286 , ou peut-être même seulement un ou deux ans après cette date , le fils de Caddâh ne se trouvait plus à Salamia, vu qu’il parcourait les déserts de l’Afrique. Les affaires de cette famille avaient pris soudain une tout autre tournure. Abou Abdallah , de simple missionnaire de rang inférieur qu’il avait été, était parvenu, grâce à l’enthousiasme qui l’animait pour la cause du Mahdî et aux éminents talents militaires qui le distinguaient, à se placer à la tête de la puissante tribu berbère des Kétâma, avec l’aide de laquelle il avait remporté des victoires importantes sur le prince-gouverneur d’Afrique, et se croyait sûr de conquérir ce pays. Le grand-maître de Salamia ayant eu connaissance de ces événements , comprit l’importance de l’entreprise, et craignant pour sa propre sûreté à Salamia, résolut de se rendre en Afrique. Nous avons vu plus haut qu’il faut en tout cas placer ce départ
1) P. 49 et suiy.
avant 290. Nous sommes même en état de déterminer la date d’une façon plus précise encore. Macrîzî et Ibn Khaldoun racontent que le khalife Motadhed envoya des lettres à Ihn al-Aghleb à Caïrawân et à Ibn Midrâr à Sidjilmèse pour les charger de s’emparer d’Obaïdallab. Et nous ne pouvons pas admettre qu’il y ait eu ici de méprise, puisque ces historiens invoquent ces pièces avec insistance pour prouver qu’ils n’ont pas tort de supposer qu’Obaïdallah était regardé comme un prétendant dangereux et que c’était par conséquent un Alide. Le Fihrist aussi nomme Motadhed ^). La méprise , c’est dans le récit reproduit par de Sacy que nous la trouvons : elle consiste à affirmer qu’Obaïdallah dut prendre la fuite pour se soustraire aux recherches du khalife Mostacfî (lisez Moctafî). Or Motadhed, de qui seul il peut être question , est mort dans la première moitié de l’année 289 ; il est donc nécessaire de placer la fuite de Salamia avant cette date et même de soustraire de ce chiffre tout le temps qu’il a fallu aux lettres annonçant le départ d’Obaïdallah pour le Magrib pour parvenir d’Egypte à Bagdad.
Ce résultat ne permet pas non plus d’admettre , comme on l’a dit, qu’après avoir quitté la Syrie il arriva en Egypte à l’époque où Isa an-Noucharî en était le gouverneur ; il nous force également de rejeter la relation d’Arîb ®) disant que cet événement eut lieu quand Mo-
2) Proléq. , trad. de Slane, 1 , 40 et 45.
3) P. 187, 1. 21. 4) hitrüd. p. 263.
5) Weil II, 580; de Sacy, Introd. p 263 et suiv. ; Wüstenfeld , Tatim.]). 15 et suiv.
6) Man. de Gotha, f. 75 v.
hammed ibn Solaïmân était gouverneur. Il faut donc absolument conclure que le fait s’est produit lorsque Hâroun ibn Khomarawaïh le Toulonide était encore prince d’Egypte. Et dans le Fihrist , ou a si peu respecté la chronologie qu’on y dit que » Motadbed a écrit au gouverneur Isa au-Noucbarî”.
C’est à tort que de Slane veut lever l’anachronisme d’Ibn Kbaldoun en lisant Moctafî au lieu de Motadbed, ce que M. Wüstenfeld a admis comme vrai puisqu’il le répète sans faire d’objection. Mais Obaïdallali ne s’est pas enfui de Salamia à cause des poursuites de Moctafî. La chronologie le prouve à l’évidence. S’il fallait en faire la démonstration , nous rappellerions d’abord deux faits que nos lecteurs connaissent : à savoir qu’on extermina en 290 la presque totalité des habitants de Salamia et, ensuite, que si ce n’est pas déjà Yahya ibn Zicrwaïli qui se fit passer pour le Mabdî , ce fut en tout cas son frère Hosaïu. Puis nous achèverions notre argumentation en combinant ces deux événements avec les données suivantes , que personne ne songera à contester : Mohammed ibn Solaïmân n’a été chargé qu’au mois de Radjah de l’an 291 du commandement de l’armée qui devait reprendre Damas et l’Egypte aux Toulonides; il n’est arrivé aux frontières de l’Egypte qu'au mois de Moharram de l’an 292; il a remporté la victoire au mois de Çafar et ce n’est qu’au mois de Djomâda second qu’lsâ an-Noucharî a été nommé gouverneur. N’est-il pas certain que les deux premiers faits empêchent d’admettre qu’Obaïdallah ait encore été en Syrie en 290? Ne l’estil pas tout autant que le dernier des faits rapportés plus
haut ne pourrait se concilier avec le récit romanesque de la manière dont Obaïdallah s’est échappé des mains de Noucharî que s’il tombait à la fin de l’année 292? Or cela est impossible , car il est positif qu’Obaïdallab se trouvait déjà en 292 à Sidjilmèse, où il vivait sans être prisonnier; c’est ce qui résulte clairement d’une communication d’Arîb , et les autres relations nous apprennent qu’Obaïdallah eut l’adresse de se rendre le prince de Sidjilmèse favorable en lui faisant des cadeaux, si bien que, s’il finit par l’arrêter, ce ne fut que sur les instances réitérées de Ziyâdatallab ®). Et même, dans le lieu où on le retenait prisonnier, on le traita avec distinction, puisqu’il fut renfermé dans une chambre du palais d’une princesse, tante du prince^).
La persécution d’Obaïdallah n’ayant probablement commencé qu’ après les premières hostilités des Carmatbes du Babraïn , par conséquent en 287 , nous pouvons supposer qu’Obaïdallab a quitté Salamia cette année-là ou la suivante. Or, si le récit de Novraïrî a un fondement historique, nous devons admettre que Zicrwaïh a immédiatement profité de sa fuite pour faire passer son fils Yabya pour le descendant de Mohammed ibn Ismâïl , le Mabdî qu’on attendait ") ; que ce fut avec lui qu’eut lieu la rencontre d’Abdâu et que ces événements ont
1) Bat/à)i I, 134.
2) VVüstenfeld, 1. c. ji. 18 et suiv.; Maerîzî I, 350.
3) Comp. aussi Bayân I, 166.
4) Baijân 1, IBl.
5) Dans cette hypothèse, on comprend très-bien que Yahya ait dit que Zicrwaïh était son dâï , comme nous l'apprend Tabarî 111, 2218, 1. 13.
été confondus avec la véritable défection du Mahdî , qui , elle, n’eut lieu que quelques années plus tard. Inutile de faire remarquer que Carraath et Abdân n’ont pu ignorer le départ secret du grand-maître pour l’Occident.
On sait qu’Obaïdallah fit son entrée à Raccâda au commencement de 297 et que , dès le dernier mois de l’année suivante . il fit mettre à mort le malheureux Abou Abdallah et son frère, qui, ayant soupçonné qu’il n’était pas le Mahdî , s’étaient mis à conspirer contre lui. Après l’exécution il écrivit à ses partisans d’Orient la lettre suivante'); „Vous savez quelle place ont occupée dans »ris]am (c’est-à-dire la vraie foi , la foi des Carmathes) »Ahou Abdallah et son frère Ahou ’l-Abhâs. Mais Sa- ))tan les ayant fait broncher, je les ai purifiés par le » glaive. Recevez mes salutations”.
Et voici , selon moi , où se trouve la clef de l’apostasie de Hamdân Carmath et d’Abdân. La métamorphose qu’Ohaïdallah opéra après son départ de Salamia , en se faisant passer pour le Mahdî attendu, c.-à-d. le descendant de Mohammed ibn Ismâïl , a pu ne pas être connue dès l’abord d’Abou Abdallah, et il serait difiicile de déterminer s’il a tout de suite conçu des soupçons à ce sujet ou si les doutes qu’il éprouva à l’égard d’Obaïdallah sont provenus du contraste qu’il constata entre ses actes depuis son avènement et l’idéal qu’il s’était formé du règne d’un mahdî. Quoi qu’il en soit , Carmath et Abdân ne pouvaient longtemps ignorer que le Mahdî qui avait paru en Afrique n’était autre que le grand-
1) Arîb dans le Baydn I, 164.
maître, Sa’îd-Obaïdallali , qui s’était enfui de Salamia, et qu’ils connaissaient peut-être personnellement. L’imâm mystérieux n’était donc qu’une fiction et on les avait trompés. On aurait tort d’en douter, cette désillusion a été la cause de leur défection. Mais ils ne se seront certainement pas séparés avec éclat. Que deux chefs influents des Carmathes aient abjuré publiquement leurs erreurs, qu’ils soient retournés à l’Islam et qu’ils aient fait soumission au khalife de Bagdad , ce sont là des événements si graves que les chroniqueurs ne les auraient pas passés sous silence. Si nous ne tenons pas compte de la relation confuse de Nowaïrî, nous ne connaissons leur défection que par le récit d’Ibn Haucal , c’est-à-dire par une source fatimide. D’ailleurs il n’est pas nécessaire d’admettre que la volte face d’übaïdallah les ait immédiatement poussés à rejeter la doctrine, et il n’est pas probable qu’ils aient longtemps survécu à la lettre qu’ils avaient écrite à Obaïdallah. D’après le récit de Nowaïrî, la défection de Haindân Carmath et d’Abdâu aurait été suivie de la disparition mystérieuse de Carmath et de l’assassinat de l’autre. Si nous avons eu raison de croire qu’il y a un rapport étroit entre leur défection et l’avènement d’Obaïdallah au trône, il nous sera permis de conjecturer que le meurtre d’Abdân , et peut-être celui de Hamdân Carmath , ont été l’œuvre de ce prince. Aux termes des lois carmathes , conformes en cela à celles de 1’ I slâm , l’apostasie était punie de mort, et Obaïdallah était trop jaloux de sa puissance , il maintenait avec trop de rigueur les pratiques qui l’avaient conduit au trône, pour laisser ce crime impuni , alors surtout que l’exemple pouvait former un
précédent d’une portée si dangereuse. On vient de le voir dans l’affaire d’Abou Abdallah et de son frère.
J’ai cru jadis pouvoir inférer du texte d’Ibn Haucal qu’Abou Sa'îd avait, lui aussi , abandonné le parti d’Obaïdallah. Mais, avant même d’avoir reconnu dans le texte l’omission des mots »et Abdân”’), j’avais conçu quelques doutes sur l’exactitude de cette opinion. En effet, il y eut en 300 une invasion { des Carmatbes du Bahraïn dans le pays de Basra et le gouverneur ne fut pas en état de la repousser , même après avoir reçu des renforts : or ce ffait prouve qu’il n’y avait pas de rapports entre Abou Sa’îd ^et la* cour de Bagdad. D’autre part , on peut aussi tirer argument de ce que la première expédition orientale du prince^ fatimide a eu lieu cette même année 300 ; comme les expéditions ultérieures contx’e l’Egypte ont toujours coïncidé avec des mouvements carmatlies , parce que , on le sait , ils se produisaient sur l’ordre du prince^^ fatimide , on est fondé à supposer que l’invasion carmathe de 300 s’est faite aussi à la demande de ce prince. Ce qui, toutefois, n’exclut pas la possibilité qu’Obaïdallah ait dès lors trouvé suspecte la fidélité d’Abou Sa’îd.
Abou Sa’îd fut assassiné dans son palais à Labsâ en 301. Il n’est pas certain que l’esclave qui l’assassina ait agi d’après des ordres qu’il aurait reçus; mais cela
1) Voyez plus haut p. 63.
2) Cela se lit chez Arîb. Ibn Machkowaih (sub anno 301) et Ibn al- Athîr VllI, 49 et suiv. donnent l’année 299. Ou trouvera les passages dans l’appendice.
3) Baijdn, I, 169; comp. Tabarî III, 2288.
est fort probable , car il tua aussi quelques-uns des principaux officiers d’Abou Sa ’îd ‘). Djaubarî place le meurtre en 300 , mais , selon toute vraisemblance , cette date n’est pas exacte. Ce qui est certain , c’est qu’on n’en reçut la nouvelle à Bagdad qu’à la fin de 301. Quand, aux premiers jours de cette année, Alî ibn Isa, cet homme d’état éminent, eut accepté les fonctions de vézir à Bagdad , le khalife le chargea d’entamer des négociations avec Abou Sa’îd; c’est ce que nous apprend Ibn al- Djauzî ; mais , s’il faut en croire une chronique , récente, il est vrai, mais fort bonne (man. de Leide 1957), c’est le vézir lui-même qui prit l’initiative d’en demander la permission à son maître. Ibn Machkowaïh et Ibn al- Athîr nous disent que la lettre qu’on écrivit au nom de Moctadir était conçue en termes très-polis : le khalife s’ejfforçait de convaincre le Carmathe de la fausseté de ses principes et l’invitait à se soumettre ; en même temps il le priait d’élargir ses prisonniers musulmans. D’après Ibn al-Djauzî , au contraire , la lettre finissait par la menace d’une répression à main armée s’il refusait d’obéir. Quoi qu’il en soit, quand les porteurs de la lettre arrivèrent à Basra , ils apprirent la mort d’Abou Sa’îd et en informèrent le vézir. Ayant reçu de lui l’ordre de continuer leur mission , ils portèrent l’écrit au fils d’Abou Sa’îd qui lui avait succédé. Ce personnage
1) Ibn Haucal, p. 211, 1. 2; Ibn al-.4.thîr VIII, 62 etc. Ceci prouve que les détails donnés par Abou ’l-Mahâsin (II, 191) et d’autres ne sont pas authentiques.
2) Voyez l’appendice.
3) Man. de M. Schefer f. lOS v.
les reçut avec affabilité , s’empressa de mettre les prisonniers en liberté et renvoya les ambassadeurs à Bagdad avec une réponse à laquelle j’aurai bientôt l’occasion de revenir.
La cour de Bagdad ne se doutait nullement qu’il y eût quelque relation entre la puissance naissante d’Obaïdallah et les Carmathes ni que le but final de leurs efforts fût le renversement du khalifat des Abbasides, Voici des faits qui prouvent cette ignorance, La première fois que Tabarî s’occupe du prince des Patimides, vers l’an 300 , il se borne à mentionner qu’il est apparu un
insurgé en Occident ; plus tard , il le nomme Ibn al-Basrî (le. fils du Basrien). Autre fait: en 300 le khalife fit écrire à Tekîn , son gouverneur d’Egypte , pour le charger d’inviter le Mabdî à se soumettre moyennant une place qu’il lui offrait au service de l’empire , et ce ne fut qu’en 302, quand Habâsa, général d’Obaïdallab , arriva en Egypte, qu’on se mit à envisager la situation d’une manière plus sérieuse. Ce qui est aussi bien concluant , c’est qu’Alî ibn Isa ne cessait pas de cori’espondre avec le prince des Carmathes, pour tâcher de l’apaiser par des concessions: or, s’il avait su toute la vérité, il aurait compris sans peine combien ces démarches étaient oiseuses.
Nous ne savons pas grand chose de la personne d’Abou Sa’îd. Djaubarî dit qu’il était paralysé du côté gauche, si bien qu’il ne pouvait marcher et qu’on devait l’aider
1) ni, 228S. 2) P. 2291.
3) Kîtdb al-Oyoun, man. de Berlin, f. 75 r.
4) Arîb, man. de Gotha, f. 75 r.
quand il voulait monter à cheval ; mais cela ne l’empêchait pas de déployer l’activité la plus énergique. C’est encore Djaubarî qui prétend qu’il était versé dans les sciences occultes et qu’il se faisait passer pour prophète. A l’appui de son dire il cite les vers suivants du poète attaché à sa cour , al-Kiftî ach-Chaïbânî :
Qui donc est l’homme qui sait expliquer les révélations consignées dans ces feuilles saintes où les paroles de Dieu se trouvent disposées dans un si poétique ensemble?
Qui donc est l’homme qui affermit les appuis de la terre et sans qui la surface du monde serait en ruines?
Mais c’est exagérer la portée de ces vers; il n’y faut voir qu’une vénération outrée, comme le pense Salîlibn Razzâk ') : »En outre, nous dit-il, al-Hasan s’arrogeait des attributs si étonnants que les gens de peu d’intelligence le regardaient comme un Dieu”. Et cette vénération ne fit que grandir après sa mort. Nâcir ibu Khosrau nous rapporte *) que les Carmathes du Bahraïn portaient le nom d’Abou-Sa’îdîs. »Abou Sa’îd leur a persuadé qu’il se présenterait à eux après sa mort. Un cheval sanglé , paré d’un collier et d’une aigrette , et que l’on change à tour de rôle, se tient nuit et jour à la porte du mausolée d’Abou Sa’îd pour être monté par lui lorsqu’il sortira du tombeau. Celui-ci a fait , dit-on , à ses enfants la recommandation suivante: sSi, lorsque je re- »vieudrai , vous ne me reconnaissez pas , assénez-moi un Dcoup de sabre sur la nuque. Si c’est bien moi , je re-
1) Bisfory of the Imams and Seyyids of Oman, transi, by G. P. Badger, p. 28.
2) Se fer hameh, trad. de M. Schefer, p. 226, 228.
«viendrai à l’instant à la vie”. Il a établi cette règle ^ afin que personne ne puisse se faire passer pour lui”.
Il va sans dire qu’ après ses victoires Abou Sa’îd obtint dans la hiérarcbie des Carraathes un rang supérieur à celui de simple missionaire. Mais nous ignorons quel était le titre qu’il a porté. Peut-être celui de Mançour du Bahraïn , de même que le missionnaire du Yémen se nommait le Mançour du Yémen ; car c’est un haut titre équivalant souvent à celui de Mahdî ^),
D’après un rapport que j’ai donné plus haut , un des parents d’Abou Sa’îd , désigné par lui pour lui succéder, aurait été tué en 290. Mais il se peut que ce soit une exagération due au gouverneur Ibn Bânou. Suivant Djaubarî , Abou Sa’îd laissa sept fils : Sa’îd , al-Fadhl, Ibrâhîm, Yousof, Ahmed, al-Câsim et Solaïmân. Nowaïrî en compte six: il omet al-Câsim et, au lieu de Fadhl , nomme Mohammed, ce qui est certainement une erreur. On dit d’ordinaire que c’est Abou Tâhir Solaïmân qui a succédé à son père. Mais Ibn Machkowaïh , Ibn al-Athîr , Aboulféda , Nowaïrî , Ibn Khaldoun et l’auteur de la chronique anonyme citée tantôt (man. de Leide 1957) racontent qu’Abou ’l-Câsim Sa’îd avait été désigné par son père pour lui succéder et qu’il fut dépossédé par Abou Tâhir. Ce qui confirme cette assertion , c’est d’abord que Sa’îd était l’aîné , puisque son père avait pris le surnom d’Abou Sa’îd , comme le font les Arabes ; c’est aussi le fait qu’Abou Tâhir n’était âgé que de 17 ans en 312, à ce que disent Ibn
1) Voyez la note de îil. D. H. Müller, Burgen und Schlosser I, 75.
2) P. 46, 3) Dans de Sacy, Chrestom. II, 126.
Machkowaïh , Hamadzânî ^) , le Kitâb al-Oyoun^), Ibn al-Athîr et Ibn al-Djauzî ^). Comme c’est sous le commandement d’Abou Tâbir qu’avait eu lieu l’année précédente (311) le premier fait d’armes important des Carmatbes depuis la mort d’Abou Sa’îd, on peut croire que c’est à raison de cette circonstance que le conseil des Icdâuîya, dont il sera question plus loin, résolut de charger Abou Tâbir de la direction des affaires au lieu et place de Sa’îd qui ne parait pas avoir hérité du courage de son père ®). Ce choix fut confirmé par le Mabdî Obaïdallah ®) ; peut-être même avait-il été provoqué par lui. Mais il n’est pas vrai de dire qu’Abou Tâbir aurait tué son frère, comme M. W eil ’) l’admet sur la foi dTbn Kbaldoun ; non seulement ce frère a aidé Abou Tabîr à gouverner, conjointement avec al-Fadbl®); mais encore, après la mort d’Abou Tâbir, nous voyons Sa’îd continuer à gouverner le pays avec d’autres de ses frères et nous savons surtout qu’il ne mourut qu’en 361 ®). De même, il est peu vraisemblable qu’Abou Sa’îd ait institué le gouvernement des six Seyids, comme le rapporte Nâcir ibn Kbosrau
Il résulte de ce qui précède qu’ Ibn al-Atbir, dans
1) Man. de Paris, f. 81 v. 2) Man de Berlin, f. lOS.
3) Vlll, 108, 1. 2. 4) Man. de M. Schefer, f. 139 v.
3) Ibn Machkow. j*J; Ibn al-Athîr VIII, 63 et Aboul-
feda ^
6) Ibn Kbaldoun IV, 88, 1. dern. et suiv,
8) Hamadzânî, f. 90 r. ; Ibn al-Athîr VIII, 311.
9) Abou ’l-Mahâsin II, 305 et comp. p. 432.
le récit qu’il fait de la correspondance avec Moctadir, a tort de nommer Abou Tâhir comme ce successeur d’Abou Sa’îd qui aurait reçu les ambassadeurs. Ibn Machkowaïh dit plus exactement: »ses fils et celui qui avait pris sa place*).” M. Weil, qui ne connaissait que le récit d’ibn al-Atbîr, en conclut que, relativement à l’âge d’Abou Tâhir en 312, il faudrait lire 27 ans au lieu de 17 ; mais cette supposition ne se fonde sur rien.
L’accusation d’incapacité portée contre Sa’îd se justifie pleinement par l’inactivité presque complète des Carmathes pendant les dix premières années qui suivirent la mort d’Abou Sa’îd. La réponse qu’il envoya à Moctadir ne respire point du tout ces sentiments d’indépendance et de respect de soi-même qui caractérisent les débuts des Carmathes. Selon Ibn al-Djauzî , après avoir exprimé toute sa vénération pour le khalife et toute sa reconnaissance pour la justice du vézir, Sa’îd continuait sa lettre comme suit. «Nous n’avons pas commencé par nous soustraire à nos devoirs d’obéissance, humbles personnes que nous étions. Mais des hommes méchants et impies qui nous en voulaient se sont mis à médire de nous et à nous accuser de gx'ands péchés; puis ils nous ont injuriés et maltraités. A la fin même ils en sont venus à faire proclamer publiquement «qu’ils nous accordaient un délai de «trois jours; que celui qui, après ce terme, serait encore- «trouvé dans le pays, encourrait une punition sévère”. Mais
1) |,Is
2) Man. de M. Schefer, f. 109 r. La fin de la lettre se lit aus.si dans la chronique anonyme man. de Leide 1967.
pendant que nous faisions nos préparatifs de départ et avant même que le délai fût expiré, ils nous attaquèrent , nous battirent et nous infligèrent des amendes. Nous les priâmes alors de nous accorder au moins la vie sauve; mais ils rejetèrent notre demande et le préfet du pays donna l’ordre de nous tuer. Nous prîmes la fuite et ils se mirent à dépouiller sans pudeur nos familles et à piller nos maisons. Nous cherchâmes une retraite dans le désert. Mais non contents de nous avoir expulsés , quelques gens allèrent trouver Motadhed pour nous noircir; il les crut sur parole et envoya des troupes pour nous combattre. Naturellement nous nous défendîmes et c’est ainsi que notre isolement dans le monde ne fit que grandir. Quant à l’accusation qu’on a lancée contre nous de ne pas prier , quant à d’autres calommies encore, nous nous bornerons à vous faire remarquer qu’il n’est pas permis d’admettre une plainte sans preuve. Et si le prince pense que nous ne croyons pas en Dieu , comment peut-il donc nous inviter à nous soumettre à lui ?” En lisant cette lettre on pourrait être tenté d’y voir une ironie , si la conduite des Carraathes les années suivantes ne témoignait pas hautement de leur désir de vivre en paix avec le gouvernement de Bagdad afin d’en obtenir des faveurs pour leur commerce.
Cette période ne présente pas de faits d’armes. Masoudî raconte bien Q que la ville de Basra fut prise en 301; mais c’est évidemment une erreur, les détails qu’il donne ne pouvant se rapporter qu’à la prise de 311. Il
en est de même, de l’attaque faite en 302 contre les pèlerins de la Mecque: ce n’a pas été l’œuvre des Carmathes, comme je l’ai cru jadis à tort. Tout ce qu’on peut admettre avec quelque vraisemblance c’est qu’ils ont fait un certain déploiement menaçant de forces afin d’accélérer les négociations avec le khalife. Car Arîb raconte sous l’an 303 „qu’en cette année l’éminent vézir Ali ibn Isa donna toute son attention aux affaires des Carinathes , qu’il craignait pour les pèlerins et pour les pays environnants. Il les occupa donc au moyen de lettres et d’ambassades qui les invitaient à se soumettre , ou encore au moyen de cadeaux et de concessions , telles que le libi'e commerce vers Sîrâf. Il réussit ainsi à les tenir tranquilles. Mais beaucoup de gens le désapprouvèrent. Ce ne fut que plus tard, quand on vit tout le mal que faisaient les Carmatbes , qu’on comprit qu’il avait vu les choses sous leur vrai jour. Mais alors on n’eut pas honte de l’accuser d’être lui-même dévoué à la doctrine des Carmathes — comme s’il n’était pas trop éminent et trop religieux pour cela — et ceux qui lui portaient envie trouvèrent là un moyen de lui faire ôter le gouvernement”. En effet, Alî ibn Isâ fut destitué et jeté en prison en 304. Il y resta jusqu’en 306, époque à laquelle ou l’adjoignit au vézir Hâmid comme conseiller; en réalité cette position lui permit de reprendre en mains les rênes du gouvernement jusqu’en 311.
Le premier mouvement carmathe après lamortd’Abou
1) F. 82 V.; on trouve le même récit chez Ibn al-Djauzî, f. 113 r.
Sa’îd eut lieu en 307 , quand ils eurent reçu d’Obaïdallah l’ordre d’appuyer l’expédition du prince royal al- Câïra contre l’Egypte. Cette conquête fut le premier objet qui occupa l’attention du Mahdî, après la soumission de l’empire des Agblabides et des états circonvoisins. Mais ce plan , que son arrière-petit-fils devait réaliser plus tard en peu de temps et presque sans coup férir, ne put s’exécuter à cette époque , en dépit de ses efforts les plus énergiques et les mieux concertés. Trois expéditions consécutives qu’Obaïdallah envoya à cet efi’et échouèrent complètement et les troubles qui éclatèrent dans l’ouest de l’Afrique immédiatement après le dernier échec le forcèrent à renoncer pour le moment à son entreprise. La première de ces expéditions avait eu lieu Tannée de l’assassinat d’Abou Sa’îd; les deux suivantes (en 307 et en 311) eurent l’appui des Carraathes , mais ce secours fut fort insignifiant, du moins en 307. Ibu Khaldoun ') raconte qu’ al-Câ’ïm avait ordonné qu’un corps expéditionnaire de Carmathes se portât en Egypte , et qu’il l’attendit; mais que Mounis, le général envoyé par le khalife de Bagdad contre les troupes fatimides , devança les Carmathes et les empêcha de satisfaire à la demande d’al-Câïm. Mais rien ne confirme ce récit d’Ibn Khaldoun , puisque nous ne trouvons nulle part que les Carmathes auraient fait ne fût-ce qu’une tentative pour envoyer des troupes en Egypte; bien mieux, suivant Arîb, Mounis ne partit de Bagdad qu’au mois de Ramadhân de l’an 307. Tout se borna à un
1) IV, 89, 1. 5 et suiv.
pillage de peu d’importance dans le pays de Basra. En 311 non plus, on n’envoya aucun secours sérieux; mais au moins prit-on la ville de Basra sous la conduite du jeune Abou Tâhir Solaïmân et fit-on à cette occasion un très-grand butin, qui inspira aux Carmathes le goût de tenter dorénavant de nouvelles entreprises. Arîb nous donne un long et important rapport sur la prise de Basra en 311. Le jeudi 21 Kabî I on avait arrêté Alî ibn Isa en même temps que le vézir Hâmid. » Quatre jours après, le lundi, les Carmathes entrèrent dans Basra; ils savaient déjà qu’ Ibn al-Porât était de nouveau devenu vézir et que Hâmid et Alî ibn Isa avaient été mis en prison. Des Basriens dignes de foi ont raconté que les Carmathes leur dirent le jour de leur entrée: «malheur à vous! combien votre petit sultan «agit follement en éloignant cet homme; il verra plus «tard ce qui en sera la conséquence”. Nous ne comprenions pas alors , ajoutaient ils , ce qu’ils voulaient dire ; ce ne fut que lorsqu’ arriva la nouvelle de l’arrestation de Hâmid et d’Alî ibn Isâ et qu’on apprit qu’ Ibn al- Forât était devenu vézir, que la portée de ces paroles nous devint claire. Ils en avaient probablement reçu tout de suite la nouvelle au moyen de la poste aux pigeons”.
Je ne me propose pas d’exposer en détail les cruautés commises à Basra ni de dénombrer le riche butin qu’Abou Tâhir emporta au Bahraïn '). Mais le fait que les Carmathes avaient à Bagdad des agents, qui leur expédiaient des nouvelles par la poste aux pigeons, mérite toute notre attention, et
1) Comp. aussi Hamza Ispah., p. 203.
c’est aussi chose assez digne de remarque que l’estime que les Carmathes avaient pour Alî ibn Isa et qui paraît si clairement dans ce qui précède. Arîb raconte ensuite ’) qu’Ibn al-Forât dit au khalife qu’Alî ibn Isa était un traître et qu’il entretenait des relations avec les Carmathes ; pour ces prétendus crimes, il lui extorqua une forte somme d’argent et l’envoya en exil dans le Yémen. Le Kitâh al-Oyoun^) dit dans le même sens que quelques Carmathes, qui s’étaient rendus en 311, prétendirent qu’Alî ibn Isa les avait engagés à surprendre Basra et qu’il leur avait fait des cadeaux et donné des armes à plusieurs reprises. Quand on l’interrogea, Alî établit la fausseté de la première accusation ; mais il avoua avoir envoyé des armes et d’autres cadeaux. » De cette manière, » dit-il, je croyais pouvoir les gagner et obtenir leur sou- ))mission au gouvernement; je les ai empêchés deux fois «pendant mon vézirat tant d’entraver le pèlerinage que »de faire des invasions dans le pays de Coufa et celui de «Basra; et j’ai obtenu l’élargissement de beaucoup de «prisonniers”. Nous avons vu qu’il n’avait pu mettre obstacle au pillage de Basra , qui se fit eu vertu d’un ordre supérieur ; mais il semble d’ailleurs avoir réussi à tenir les Carmathes relativement tranquilles. Car ce n’est qu’après sa démission que viennent se placer les faits qui ont bouleversé tout le monde musulman.
Le grand succès qu’ Abou Tâhir remporta en 311
2) On a encore reproduit la naêine accusation en 316; voyez Hamadzânî f. 40 r
3) Man. de Berlin, f 107 v.
paraît avoir déterminé le conseil des Icdânîya à lui confier au lieu de Sa’îd le commandement supérieur. Nous avons vu que ce choix fut approuvé par Obaïdallah, ou même suggéré par lui, car il n’avait guère lieu d’être content de l’appui que Sa’îd lui avait prêté : le secours militaire avait été insignifiant et, comme le butin n’avait point du tout répondu à l’attente, on comprend que la cinquième partie , réservée à l’Imâm , n’ait pu avoir été bien considéi’able.
Il va sans dire qu’ après l’avènement d’Obaïdallab les intelligences continuèrent entre lui et le chef des Carmatbes, mais c’était dans le plus grand secret et il n’y avait qu’un très-petit nombre d’initiés qui en eussent connaissance. Si les sujets d’Obaïdallab avaient pu soupçonner un seul instant que toutes ces atrocités qui remplissaient le cœur des bons Musulmans d’épouvante etd’borreur, se commettaient au nom de leur maître, il est certain qu’il n’eût pas occupé le trône une seule année. Aussi fallait-il que, dans l’empire des Fatimides, on désapprouvât officiellement les procédés des Carmatbes *). Voilà pourquoi , par exemple , Ibn Haucal, quoique zélé partisan des Fatimides , quoique sachant que les Carmatbes les reconnaissaient comme imams, parle d’Abou Tâbir avec indignation et le maudit à cause de ses crimes; il ne se doute pas le moins du monde qu’Abou Tâbir n’a fait que suivre le système qui avait procuré le trône à ses chefs révérés , ou même leurs ordres formels. L’auteur du Fihrist ne peut comprendre comment il se
1) Comp. Dozy, Histoire III, 14 et suiv.
2) P. 189, 1. 16 et SUIT.
fait qu’en Egypte , en plein empire fatimide , on ne pratique en rien la doctrine qu’avaient pourtant prêchée les missionnaires fatimides. Nâcir ibn Khosrau accuse Abou Sa’îd d’avoir propagé de faux dogmes et paraît ignorer les relations qui existaient entre les Carmathes et les Fatimides, bien qu’il eût embrassé sincèrement la doctrine de ces mêmes Fatimides. Il est certain cependant que ces relations existaient en fait ; mais ce serait anticiper que d’énumérer ici les témoignages formels des divers chroniqueurs ^). Ces témoignages , confirmés par le contenu de la lettre remarquable du khalife fatimide Moïzz à l’un des chefs Carmathes et par les détails que fournit Ibn Haucal , mettent hors de doute le fait qu’Abou Tâhir et ses successeurs avaient reconnu Obaïdallah et les siens comme imams, c’est-à-dire comme successeurs légitimes de Mohammed ibn Ismâïl ; qu’ils prélevaient en leur faveur un cinquième sur leurs revenus; qu’ils leur rendaient enfin les hommages publics dûs au souverain. Au surplus il est difficile de dire quelles étaient les limites de leurs instructions. Le pillage du temple de la Mecque et l’enlèvement de la pierre noire p. e. ont-ils été exécutés sur l’ordre d’Obaïdallah ou contre son gré ? Pour ma part, je suis convaincu que les Carmathes ont souvent , peutêtre , dépassé leur mandat dans les affaires d’une moindre importance, mais qu’ils ont agi d’après un ordre for-
1) Séfer Nameh, trad. de M. Schefer, p. 225 et sniv.
2) Je renvoie provisoirement à Weil II, 604, 6II ; Defrémery, Mémoire sur les isadjides, p. 76; Abou ’l-Mahâsin II, 232, 238, 311 etc.
3) De Sacy, Introd. p. 22S — 239.
4) Voyez aussi Ibn al-Djauzî, man. de M. Schefer, f. 16 v. et suiv.
mel dans une entreprise aussi grave que celle du pillage du temple. Au moins avons-nous eu ce qui concerne l’enlèvement de la pierre noire un aveu formel de leur part. Mais , dira-t-on , nous trouvons dans les chroniques une lettre d’Obaïdallah dans laquelle il désavoue le fait et ordonne avec menaces aux Carmathes de rapporter la pierre , et cette lettre paraît authentique ^), Il est facile de répondre ; comme l’a déjà remarqué Defrémery , ce n’a été là qu’une feinte prudente pour éloigner jusqu’au soupçon d’une complicité qui pouvait devenir si dangereuse. Ce qui le prouve surtout , c’est la publicité même qu’on a donnée à cette lettre et sans laquelle nous ne la posséderions probablement pas. Mais les dépêches secrètes auront tenu, je pense, un tout autre langage. Aussi l’ordre officiel ne reçut-il pas d’exécution. La pierre resta à Lahsâ jusqu’en 339, époque à laquelle on la rapporta sur l’ordre d’al-Mançour , petit-fils d’Obaïdallah. Mais je reviendrai plus loin sur ce fait; pour le moment , il nous faut reprendre la suite des événements.
Abou Tâhir était fait pour la tâche qu’on lui avait confiée. A un grand courage il joignait l’éloquence et l’affabilité des manières ^). Les quelques vers que nous possédons de lui ne manquent ni d’énergie ni de verve ; et c’est à lui qu’on peut appliquer à juste titre ce mot, que ses milliers d’hommes lui suffisaient pour détruire des centaines de mille *).
1) Weil II, 612; de Sacy, Introd. p. 218. On trouvera une rédaction toute différente dans Chron. Mecc. III, 165.
2) Comp. de Slane dans le Journal asiat. 1838, II, p. 102, 103.
3) Mém. d'histoire orient. I, 21.
4) Abou ’l-Mahâsin II, 238.
5) Ibid. p. 446, comp. p. 230.
Il avait donc tous les talents que les Bédouins exigent avant tout de leur émir ; et ce qui assurait le plus sa supériorité et mettait le comble à son crédit, c’était sa libéralité et le soin qu’il apportait à leur procurer toujours les plus belles occasions de piller. C’est peut-être en partie dans ce but qu’Abou Tâhir veilla avant tout à se rendre maître de la route qui mène de l’Irak à la Mecque; il savait d’ailleurs qu’en le faisant il portait le coup le plus sensible aux Musulmans.
Et ils ne devaient pas tarder à s’en apercevoir. Depuis 303 le pèlerinage à la Mecque avait pu se faire en toute sécurité: mais au commencement de 312 la caravane qui revenait de la ville sainte apprit à Faïd que les Carmathes étaient aux aguets. On songea d’abord à éviter le danger et à marcher sur Wâdi ’l-Corâ pour gagner la Syrie ; on abandonna pourtant cette idée à cause de la longueur du détour et parce qu’on ne pouvait croire qu’il y eût vraiineut danger pour une caravane si bien escortée. Mais on devait avoir bientôt lieu de s’en repentir. Au moment où la caravane traversait la plaine sablonneuse d’al-Habîr, qui s’étend depuis la station d’al-Adjfar jusqu’à acb-Chocouc et depuis les montagnes de la tribu de Tây jusqu’à la mer de Perse ’), elle se vit soudainement assaillie par huit cents cavaliers et mille fantassins carmathes ^). Elle était nombreuse et comptait plusieurs
1) Ibü Haucal, p. 30, 1. 3 — 5; Mocaddasî, p 107 et suiv., 251.
2) Arîb f. 132 r. •. Hamadzânî f. 31 v ; Kit al-Oÿoun f. lOS; Ibn al- Ujauzî f. 139; Ibn al-Atbîr 'VIII, 107 et suiv.; Abou ’l-Mahâsin 11,224; Nowaïrî, man. de Leide 2 h, p. 284; Freytag dans le Zeitschrift d. D. M. G. X, 455.
personnages de distinction , entr’autres son chef Abdallah ibn Hamdân , père du célèbre Saïf addaula. Ce témoin oculaire estime qu’il périt dans le combat 2200 hommes et 300 femmes et que 2200 hommes et 500 femmes furent emmenés captifs à Hadjar; il ajoute qu’on fît un butin immense , comprenant environ un million de dénares en argent, ainsi que des marchandises précieuses et des bagages qui valaient plus encore. Le parasol impérial du khalife, la chamsa , tomba également entre les mains des vainqueurs. Au nombre des prisonniers se trouvait le savant al-Azbarî (-[- 370), qui, par le partage du butin , échut à une famille des Banou Tamîm; du moins nous raconte-t-il'), que ses maîtres passaient l’hiver dans la Dahnâ , le printemps à Çammân et l’été à Sitârân ®). Il resta deux ans avec eux, consacrant ses loisirs à une étude pratique de la langue , dont il publia plus tard les résultats dans son Talidzih, ouvrage important en dix volumes *). Ses maîtres étaient de vrais Bédouins, ))nés et élevés dans le désert, qui, à la saison des pâturages , cherchaient les lieux que la pluie avait arrosés , pour retourner dans la saison des chaleurs de l’été aux sources de leur demeure; qui s’occupaient à faire paître leurs chameaux et vivaient de
1) Ibn Khallicân, ed. Wüstenfeld, n. 660, p. 40; traduction de Slane III, 4S et suiv.
2) Comp. Wüstenfeld, Hegister, p. 443 et Yâcout.
3) Hâdji Khalîfa v jLx^ . La bibliothèque Koprülü à Con-
stantinople en possède un exemplaire. Lane avait dans ses livres un extrait de l’ouvrage, intitulé Talidzih at-tahdzib. Voyez la préface de son dicti onnaire.
leur lait. Leur langue était le pur idiome du désert, où l’on ne trouve guère de fautes ni une prononciation vicieuse”. Et, comme notre histoire le montre assez, ils aimaient beaucoup à se joindre aux expéditions qui avaient le pillage pour but.
Ibn Hamdân recouvra sa liberté longtemps avant al- Azharî. Ce fut probablement lui qui alla communiquer à Moctadir les conditions auxquelles Abou Tâbir consentirait à mettre fin aux hostilités. Ces conditions étaient qu’on lui cédât Basra et l’Abwâz, non comme gouvernement, ainsi que le suppose M. WeiP), mais en pleine souveraineté. La lettre insolente où il formulait ses prétentions n’obtint naturellement pas de répouse; ce qui lui permit de se poser dès lors eu enoemi des chefs de l’Islam. La caravane qui partit de Bagdad au mois de Dzou ’l-kada de cette année sous une forte escorte rencontra les Carmatbes avant même d’avoir atteint la plaine de Habîr, à al-Acaba, et revint sur ses pas en proie à la plus gi’ande frayeur ^). Abou Tâbir s’en prit alors à Coufa, qu’il livra au pillage comme il l’avait fait pour Basra. Pendant six jours les malheureux habitants eurent à subir toutes les horreurs qui accompagnent la prise d’une ville; bien mieux, ils furent forcés d’être témoins du sacrilège que le chef carmathe commit en établissant sa grand garde dans la mosquée principale ^).
1) II, 607; comp. Haiiiadzânî f 34 r ; Iba al-Athîr VIII, 114 ; Ibn al- Djauzî f. 140 r. ; Abou ’l-Mabâsin II, 224 et suiv.
2) Arîb f. 135 v.; Ibn al-Athîr et Abou ’l-Mahâsin l e.; Hamza Ispah. p. 204; Ibn al-üjauzî f. 143 v. dit que la rencontre eut lieu à Zabâla.
3) Ibn al-Athîr VIII, 115; Nowaïrî, man. de Leide 2 h, p. 2S8.
La nouvelle de la terrible calamité qui avait signalé le commencement de l’année avait causé une profonde consternation à Bagdad et provoqué une explosion de la fureur populaire contre le vézir Ibn al-Forât, à qui l’on donnait le nom injurieux de ))grand Carmatbe” et contre sou fils Mohassin , qu’on nommait »le petit Carmathe” ^). Le commandant en chef de l’armée, Mounis, fut immédiatement mandé à Bagdad avec ses troupes ; on l’envoya à Coufa, mais il n’y arriva que lorsque les Carmathes s’étaient déjà retirés. L’expédition de Mounis et l’armement de ses troupes, qui avaient coûté environ un million de dénares , avaient donc été tout-à-fait inutiles. Il reçut alors l’ordre de s’établir à Wâsit, pour couvrir les villes de Basra , de Coufa et de Bagdad. Cette année-là les seules cai’avanes de Syrie et d'Egypte purent arriver à la Mecque. En 313, Abou Tâhir laissa passer la caravane de l’Irak moyennant une forte rançon, qu’il exigea après avoir défait d’abord l’escorte^). Les trois années suivantes aucune caravane de l’Irak n’osa, d’après Atîkî ^) , aller à la Mecque. Ibn al-Djauzî raconte “) que lorsque les pèlei’ins du Kborâsân vinrent à Bagdad au mois de Chawwâl de l’an 314, Mounis, qui avait déjà été rappelé dans cette ville en 313®), leur annonça qu’il était impossible au khalife de leur donner une escorte pour la Mecque à cause des Car-
1) Ibn Machkowaïb et Ibn al-Djanzî.
2) ürîb et Ibn al lljanzî.
3) Ibn al-Athîr VIII, 117.
4) Chron. Mecc. II, 240.
6) Arîb.
mathes ; cette nouvelle les décida à retourner chez eux, La même année le bruit courut à la Mecque qu’Abou Tâbir s’approchait de la ville, si bien que les habitants commencèrent à la déserter ^).
Le vézir qui avait remplacé Ibn al-Forât après sa chute n’était nullement homme à prendre des mesures énergiques. Tout ce qu’il fit contre les Carmathes , ce fut de rechercher leurs adhérents à Bagdad, d’arrêter plusieurs personnes et de démolir la mosquée où ils avaient coutume de se rendre. Le dâï des Carmathes , connu sous le nom d’al-Ka’kî , parvint pourtant à s’échapper. Ibn al-Djauzî, qui nous rapporte ces faits , dit que ces personnes portaient comme signe distinctif une empreinte sur argile blanche ainsi conçue: »Mohammedibu Ismâïl , rimâra, le Mahdî, le favori de Dieu”.
Ce vézir fut bientôt remplacé par al-Khacîbî; le nouveau ministre proposa en 314 au khalife d’appeler le puissant Yousof ibn abi ’s-Sâdj , gouverneur de TAzerbaïdjan et de la Médie, pour combattre les Carmathes avec toutes ses forces et pour attaquer le lion dans sa tanière même. Yousof consentit à venir ; mais la conviction qu’il avait d’être indispensable le rendit exigeant et ce ne fut qu’au commencement de 315 qu’il se mit en marche avec une armée de 20,000 hommes de troupes régulières. Pendant qu’il rassemblait cette armée , Alî ibn Isa avait été rappelé au vézirat. Sou premier acte fut de désapprouver les mesures prises. ))Pourquoi, dit-il à son prédéces-
]) Ibn al-Athîr p. 122; Ibn al-Djanzî 1. c. 2) F. 143 r.
»seur^), avez-vous mandé Yousof et lui avez-vous cédé »les revenus des provinces orientales, à la seule excep- »tion d’Ispahân? Et comment avez-vous pu croire que ))lui et ses troupes, qui viennent d’un pays montagneux , » froid, abondant en eau, seraient en état de traverser ))le désert et de supporter la chaleur de Lahsâ et de ))Catîf? Pourquoi enfin ne pas nommer un fonctionnaire »pour contrôler l’emploi des valeurs qui lui ont été con- » fiées?” Khacîbî répondit que, d’après sa conviction, Yousof était seul en état de soumettre les Carmathes et qu’il avait refusé d’accepter un contrôleur. S’adressant au khalife , Alî ibn Isa lui représenta qu’en chargeant 5000 cavaliers des Banou Asad de garder la route de la caravane , et 5000 hommes des Banou Chaïbân de guerroyer contre les Carmathes, il n’aurait à payer qu’une somme d’un million , au lieu de trois millions qu’il faudrait donner à Yousof, et qu’en même temps les chances de succès seraient beaucoup plus grandes. Il paraît que le khalife fut convaincu et qu’il autorisa son ministre à écrire à Yousof de rester en Médie^). Mais Yousof, qui s’était déjà mis en marche , ne tint nul compte de la lettre et marcha vers Bagdad en passant par Holwân. En route il reçut de la part de Mounis l’ordre de ne pas entrer dans la capitale, mais de se rendre directement à Wâsit, où il trouverait beaucoup d’argent: une somme de 70,000 dénares d’après Ibn al-Djauzî
]) Ibn Machkowaïh et Ibn al-Athîr, p. 120.
2) Arîb f. 147 V.
3) Ibid, f, 148 r.
Suivant Ibn al-Athîr'), Yousof serait déjà venu à Wâsit en 314 et y aurait encore rencontré Mounis. Mais cela n’est pas exact. Mounis avait déjà été rappelé à Bagdad en 313®), et Alî ibn Isa, qui, comme nous l’avons vu , avait pris les rênes du gouvernement avant que Yousof fût entré dans l’Irâk, ne vint que le 5 Çafar 315 de la Syrie à Bagdad et nomma Ahmed ibn Abdarrahmân ibn Djafar gouverneur de Coufa pour diriger les affaires jusqu’à l’arrivée de Yousof’).
Lorsque Yousof fut parvenu à Wâsit, probablement en Rabî premier 315, il y resta sans rien faire pendant plus d’uue demi-année. Cette oisiveté s’explique peut-être par la difficulté qu’il eut de trouver l’argent nécessaire pour les troupes. Car il n’était pas facile dans ce temps de l’éunir des millious, même quand ils étaient assignés pour être prélevés sur les taxes de plusieurs provinces ®). Mais il est plus probable qu’il faut en chercher l’explication dans l’accusation portée coutre Yousof par son secrétaire Ibn Khalaf. Ibn Khalaf avait écrit ®) à Naçr , grandchambellan du khalife, qu’autrefois son maître lui avait caché ses sentiments; mais qu’ après leur arrivée à Wâsit, il était devenu plus communicatif et lui avait
1) P. 118, suivi par Defrémery, Mémoire sur la J amille des Sadjides . p. 68; Weil p. 607. Ibn Machkowaïb dit de même;
0^5 .L’wîj (jn
3) Arib f .38 v., qui raconte ces faits en détail.
3) V. aussi Ibn al-Djauzî, f. 147 v.
4) Arîb f. 147 V.
5) Coinp. Defrémery, Emirs al-Omara, p. 4 et sniv., 9; Dozy, Notice sur ce mémoire, p. 4, 5; Mém sur la fam. des Sadjides 1. c.
6) Ibn Machkowaïb est la source principale de ce qui suit. On trouvera le texte dans l’appendice.
dit qu’il croyait ne pas devoir l’obéissance à Moctadir; que les Abbasides n’avaient pas de droits à la soumission des hommes; que l’imâm attendu était l’Alide de aïrawân et qu’Abou Tâhir le Carmatbe était la main droite de cet imâm. Ces discours lui avaient démontré que Yousof était partisan de la doctrine des Carmatbes et qu’il regardait l’Alide comme son véritable maître ; qu’il n’avait donc pas l’intention de marcher contre Hadjar ; mais qu’il continuait à faire des promesses jusqu’à ce qu’il eût reçu tout l’argeut. Au mois de Rabî second il avait dit à son chef: » Quelle raison de notre inaction ))pouvons-nous encore donner au khalife et à son vézir? ))Pourquoi ne marchez-vous pas sur Hadjar et ne faites- »vous pas même de préparatifs?” Et son maître lui répondit: »Vous ne connaissez pas l’état des affaires; qui »pourrait sérieusement songer à aller à Hadjar?” — > Pourquoi alors avez-vous adonné au Prince de fausses » informations à votre sujet et lui avez- vous fait tant de » promesses, si bien qu’il vous a cédé les revenus de tout »rOrient?” Yousof répondit qu’il croyait que Dieu lui-même ordonnait d’exterminer Moctadir et tous les Abbasides, puisqu’ils avaient usurpé ce qui appartenait à la maison du prophète , et qu’il vaudrait encore mieux obéir à l’empereur grec qu’au khalife. — »I1 se peut que telle soit »votre opinion; mais quelles garanties avez-vous qne le » Carmatbe ne marchera pas contre Wâsit ou contre »Coufa , de façon à vous obliger à vous porter à sa ren- »contre et à le combattre?” — »Eh! reprit-il, com-
Ij La leçon du texte est incertaine en cet endroit.
»inent ferais-je la guerre à un liomme qui est la main, «droite de l’Imâm et l’un de ses principaux soutiens — «Mais s’il veut vous attaquer, que ferez-vous?” — «Cela est impossible; car l’imâm a écrit de Caïrawân «qu’il n'entrera dans aucun pays où je me trouverais «et qu’il ne me combattra en aucune façon”. A la fin de ce discours il aurait même dit: «J’attends que mes gens » aient reçu tout l’argent des revenus de 314; dès qu’ils «l’auront, je m’emparerai de Wâsit, de Coufa et de tout »le territoire arrosé par l’Euphrate et j’y établirai des «gouverneurs. Le Prince désapprouvera alors publique- «ment mes actes; me déclarant ouvertement contre lui, »je ferai la Jchotha (l’hommage solennel dans les pnères »publique3) au nom de l’Imâm; j’inviterai à le reconnaîti-e «et je marcherai sur Bagdad. Les soldats de la capitale «sont comme des femmes; ils font bonne chère dans «leurs maisons sur le Tigre en buvant leur vin , en écou- »tant la musique des chanteuses et eu se rafraîchissant «à l’aide de glace et de ventilateurs; mais je prendrai «leurs richesses et leurs propriétés. Aussi ne sera-ce pas «le Carmathe qui remportera le triomphe et qui acquerra «de la gloire; ce sera moi qui serai le fondateur de la «dynastie des Imams. Abou Moslim (le fondateur de la «dynastie abbasside) n’était qu’un savetier sans famille et «pourtant il a fondé ce qu’il a fondé, quoique, quand il a levé «l’étendard de la révolte, il n’ait eu que la moitié de mes «soldats ; à peine eut-il déployé son drapeau qu’il a trouvé «cent mille épées à sa disposition”. — Qu’y a-t-il devrai dans ces accusations ? c’est ce que nous ne saurons jamais avec certitude. Pourtant, il y a différentes raisons
qui empêclient de ne voir là que des calomnies. La loyauté de Yousof avait toujours été douteuse et il n’avait certainement pas encore pardonné l’affront qu’on lui avait fait en le promenant en 307 , après sa dernière insurrection , comme un vil malfaiteur dans les rues de Bagdad ^). Qu’il aimât autant être sujet de l’empereur de Constantinople que du khalife, pourvu qu’il eût plus d’autorité, c’est là probablement une exagération ; mais l’exemple de Mohammed ibn abi ’s Sâdj avait déjà montré, et cela du temps même de Motadhed , que la soumission aux ordres des khalifes n’était pas une des vertus des Sadjides ^).
Un projet tel que celui que développe la lettre d’Ibn Khalaf devait avoir beaucoup de charmes pour Yousof. En effet son inaction à Wâsit est tout-à fait inexplicable si l’on suppose qu’il ait eu sérieusement l’intention d’accomplir son mandat. Elle était si grande que c’est de Bagdad qu’il reçut la première nouvelle, que, d’après les communications du gouverneur de Basra, Abou Tâhir avait passé non loin de cette dernièi’e ville avec une armée assez nombreuse et se dirigeant vers Coufa. Dans ces conjonctures , il lui devenait impossible de ne pas agir, et, se trouvant devant Abou Tâhir, lui, le général du khalife, à la tête d’une armée nombreuse, il ne put faire autre chose que d’essayer de disperser ces bandes de Carmathes. Il crut que cela se ferait immédiatement et on dit qu’il avait fait écrire d’avance des lettres dans lesquelles il annonçait sa victoire sur
1) Arîb f. 102 r.; Defrémery, Mém. sur les Sadjides, p. 61 et suiv.
2) Defrémery 1. c. p. 28 ; Tabarî III, 2195.
les Carmatlies. Il est possible qu’il ait déjà entamé à cette époque des négociations avec le khalife fatimide; mais ce que nous savons de son caractère ne permet pas de croire qu’il se fût engagé envers lui. Le Fatimide , de son côté, n’aura risqué que des assurances et des promesses vagues Et il est même très-croyable que l’attaque d’Abou Tâbir sur Coufa n’ait été ordonnée que pour mettre la fidélité d’ibn abi ’s-Sâdj à l’épreuve , car , s’il avait été de tout son cœur partisan des Fatimides, il eût dû saisir l’occasion pour se joindre aux Carmathes. Mais son orgueil devait s’y opposer. Aussi Abou Tâhir paraît-il avoir eu des doutes sur sa bonne foi. Yousof ayant été fait prisonnier fut entouré de soins et honorablement traité par le vainqueur, mais lors d’une tentative qu’on fit pour le délivrer , Abou Tâhir crut que c’était son prisonnier qui l’avait suggérée et il ordonna de le mettre à mort. Mais n’anticipons pas.
Abou Tâhir employa l’an 314 et probablement une partie de l’année suivante à faire de Lahsâ une forteresse redoutable ; il lui donna le nom d’al-Mouminîya ^). Ibn Khaldoun dit que cet événement eut lieu après un confiit entre les habitants du Bahraïn, c.-à-d. de Hadjar, et le conseil des Icdânîya. Nous ignorons quel a été le sujet de ce confiit; mais il est assez évident que la Construction de la forteresse se faisait en vue d’une invasion possible du côté de l’L-âk, qu’Abou Tâ-
1) A peu près comme on l’a fait dans la suite pour les Hamdanides; voyez Macrîzî I, 352, 1. 7 a f.
2) Comp. plus haut p. 46.
hir pouvait prévoir parce qu’il était toujours au courant des affaires de ce pays. Le 7 Chawwâl 315 il surprit Coufa et s’empara du trésor du gouvernement et des vivres qu’on avait amassés soit pour les pèlerins soit pour l’armée d’Ibn abi ’s Sâdj ^). Ce dernier ne commença à se mettre en mouvement que lorsqu’il eut reçu de Bagdad l’ordre de faire diligence et il n’arriva que le 8 dans le voisinage de Coufa. Le lendemain , samedi 9 eut lieu une rencontre dans laquelle Yousof fut complètement battu et fait prisonnier. Pour les détails du combat je renvoie le lecteur au récit de Defrémery ^). Je n’y ajouterai qu’un détail remarquable. Les chroniqueurs racontent qu’Abou Tâhir ne prit point part d’abord au combat ; mais que , caché dans sa litière , il resta immobile sous la garde d’un corps d’élite de 200 cavaliers ®). Ce ne fut que lorsque le combat devint sérieux et que plusieurs Carmathes ’’) eurent été blessés par des traits *“) , qu’il quitta sa litière , monta à cheval et chargea luimême à la tête de son corps d'élite. Voici maintenant ce qu’Ibn al-Djauzî ajoute®): »Un des moyens dont se
1) Hamza Isp. p. 295.
2) Hamadzânî f. 37 v. ; Ibn al-Djauzî f. 149 v. ; Ibn al-Athîr VIII , 124.
3) Weil II, 608 a changé ce 9 en 10, parce que, d’après les tables, le 8 Chawwâl tombait un jeudi. Mais toutes les chroniques donnent ici le samedi, 9, elles parlent du vendredi 8 et, un peu plus tard, du dimanche 10. On retrouve donc dans toutes les dates une différence d’un jour.
4) Mém. sur les Sadjides, p. 69 — 71.
5) ou
6) Hamadzâni 1. c.
7) 500 au rapport d’Ihn al-Djauzî.
8) Ces traits étaient empoisonnés, dit encore Ibn al-Djauzî.
servaient les Carmathes pour tromper le peuple consistait à employer une litière dans laquelle leur émir s’isolait après s’être entouré d’un corps de ses fidèles. Quand les combattants ennemis commençaient à sentir la fatigue , il les attaquait lui-même avec ce corps. Les Carmathes disaient que la victoire descendait de cette litière. Ils y mettaient un réchaud et du charbon et quand ils voulaient commencer l’attaque, l’un d’eux s’y introduisait , allumait les charbons dans le réchaud et y jetait quelques grains d’antimoine qui faisaient bruyamment explosion , mais sans répandre de fumée. On choisissait pour cela le moment où l’émir disait )>que la victoire descende”. Et alors ils attaquaient sans que rien pût leur résister”. J’aurai à revenir sur ce sujet; qu’il me suffise de dire ici que les Carmathes, animés par la conviction qu’ils défendaient une cause sainte, combattaient avec le même courage et la même persévérance qu’autrefois les anciens Musulmans aux prises avec les armées des Perses et des Grecs ou encore comme les Kliâridjites, quand ils luttaient contre les légions des Omayades. Aussi mettaient-ils en déroute des ennemis dix fois plus forts qu’eux. »D’où vient que vous triomphiez malgré » votre petit nombre”, demandait-on un jour à un Carmathe ^). «Nous croyons, répondit-il, devoir chercher «notre salut dans la résistance; vous, vous le cherchez «dans la fuite”.
A la nouvelle de la défaite , la ville de Bagdad fut remplie de terreur et de consternation. Le khalife et
l) Ibn al Djauzî f. 150 r.
beaucoup d’habitants se mirent à songer à leur propre sûreté et toutes les troupes disponibles s’avancèrent contre l’ennemi, qui était parvenu à se rendre maître d’Anbâr et à passer l’Euphrate pour marcher sur Bagdad. Mais on rompit à temps le pont', appelé pont neuf , sur le canal de Zabârâ ou canal d’Acarcouf 3), Grâce à cette défense, l’ennemi se vit empêché de pousser jusqu’à Bagdad. Voilà du moins ce qu’on trouve dans les chroniques. Et si on doit admettre les chiffres qu’elles donnent pour les troupes d’Abou Tâhir — sept cents cavaliers, disent la plupart, et huit cents fantassins — on peut affirmer que c’eût été folie de se risquer plus loin. Mais ce que les chroniqueurs ne nous disent pas et ce qui cependant me paraît bien certain, c’est qu’il y avait des traîtres parmi les troupes du khalife. Sans doute , les Carmathes étaient des guerriers vaillants et intrépides et la terreur de leur nom s’était répandue au loin ; on ne saurait non plus nier qu’ils n’eussent plus d’une fois triomphé d’ennemis supérieurs en nombre , si bien que le pieux Musulman pouvait croire que Dieu , pour accomplir ses décrets , avait abandonné
1) Arîb f. 148 V.
2) Hamadzânî f. 38 r; Ibn al-Athîr VIII, 12B ; Yâcout in v.\ Hamza l’appelle al-Warrâda.
3) Kitah al-Oyoun, man. de Berlin, f. 118 r. Il est ainsi nommé parce qu’il passe près d’Acarcouf; c’est probablement un des canaux qui joignent le Nahr Isâ et le Dodjaïl, à deux, ou, selon d’autres, à quatre parasanges à l’ouest de Bagdad. Voir Hamadzânî 1. c. ; Yâcout sous les mots
et Jj.
4) Hamadzânî f. 38 v.; Ibn al-Atbîr p. 127, etc. Comp. Defrémery 1. c. p. 7B.
son peuple ^). Mais il n’en reste pas moins inexplicable qu’avec plus de 40,000 hommes sous la main, les généraux du khalife n’aient trouvé d’autre ressource contre cette poignée de Carmathes que de détruire le pont qui les séparait d’Ahou Tâhir et de ses cavaliers. Ni Mounis , ni le chambellan Naçr , ni les Hamdanides n’étaient assez poltrons pour recourir d’eux-mêmes à de telles mesures ; si donc on considère qu’lbn Hamdân força littéralement Mounis et Naçr à le faire et qu’on rapproche d’autre part la prompte mise en liberté accordée par les Carmathes à Ibn Hamdân trois ans à peine auparavant , puis les rapports amicaux qui existaient entre les Hamdanides et les Carmathes et dont je parlerai plus loin , je pense qu’il est presque impossible de ne pas croire à une comédie jouée par les deux chefs. D’ailleurs il est avéré qu’Abou Tâhir avait plusieurs partisans dans l’armée même du khalife *).
Cependant Abou Tâhir avait atteint son hut; il avait fait un grand butin et répandu la terreur. On s’était attendu à Bagdad à une entrée triomphale des troupes du khalife à Hadjar; au lieu de cela, c’était la capitale même de l’empire qui se voyait menacée et Abou Tâhir pouvait faire la satire suivante :
Dites à votre Mounis (le généralissime) de prendre ses aises en buvant et de se rafraîchir au moyen de vin au son de la flûte et de la cithare.
1) Abou ’l-Mahâsin II, 446.
2) Hamadzânî f. 38 r.; Ibn al-Djauzî f. 150 v. ; Abou ’l-Mahâsin II, 229; Weil II, 609, note 3.
3) Hamadzânî f. 39 r.; Ibn al-Djauzî f. 150 v.; Ibn al-Athîr VIII, 127.
4) Voyez le texte de cette satire dans l’appendice.
C’est à cause, de mes seuls désirs, qui ne me laissaient point de repos, que j’ai suivi la règle de ce vers connu de l’ancien poète:
»Nous venons vous trouver et nous voulons bien ou- ))blier votre négligence. Voyez , quand un gentilhomme ))n’est pas invité, il vient sans être convié”.
Nous ne voulons pas être comme vous qui ne venez pas ; celui qui brûle de désirs ne trouve jamais trop éloignée la maison de ses espérances.
Abou Tâhir se retira derrière l’Euphrate sans être inquiété et continua ses opérations sur les rives du fleuve cette année-là et la suivante, pillant ou rançonnant quelques villes et imposant aux tribus arabes de la Mésopotamie un impôt en signe de reconnaissance de sa souveraineté. Mais après une tentative manquée de prendre Racca, se sentant menacé par les troupes du khalife , il retourna au Bahram avec un grand butin. Les marches audacieuses d’Abou Tâhir et la pusillanimité du gouvernement avaient ranimé le courage des Carmathes de l’Irak ; mais ce ne fut qu’après la retraite d’Abou Tâhir qu’ils se trouvèrent assez bien organisés pour oser se montrer. Arîb les nomme Nafalîya, de Sacy Nacalîya ; mais rien n’indique qu’ils différassent des autres Carmathes. Il faut remarquer qu’un des chefs était le flls d’une sœur d’Abdân , ce qui démontre que la défection d’Abdân n’a été que personnelle. Ces Carmathes avouèrent publiquement qu’ils reconnaissaient Obaïdallah
1) Ibn al-Athîr VIII, 136 et suiv. ; Ibn Khaldoun III, 378.
2) F. 165 V. 3) Introd. p. 210.
4) Arîb 1. c. Comp. plus haut p. 68.
le Mahdî pour leur seigneur. Il ne fut pas difficile aux troupes du khalife de réprimer cette insurrection de paysans.
En attendant Abou Tâbir prenait les mesures nécessaires pour exécuter un projet, ou plutôt un ordre d'Obaïdallah , qui allait ébranler l’Islam jusque dans ses fondements et dont les fidèles devaient parler avec horreur même après plusieurs siècles. Il ne s’agissait de rien moins que d’enlever la pierre noire du temple de la Mecque et de la transférer à Labsâ.
La pierre noire , aérobthe selon quelques-uns , pierre d’origine volcanique selon d’autres ^), avait formé dès les temps anciens le centre du culte des Arabes. C’était un reste du fétichisme et elle devait sa supériorité sur tous les autres fétiches à son origine particulière et à son extérieur. Burckbardt nous raconte que la pierre lui a fait l’effet d’une masse de lave bordée d’un grand nombre de parties extérieures d’une matière blanche ou jaunâtre ; d’après lui la couleur du centre est d’un brun rouge foncé tirant sur le noir. Burton en décrit la surface comme une croûte noire, à reflet métallique, de nature grossière et rude , mais usée et’ polie , et présentant l’apparence de la poix. La tradition rapporte qu’elle avait été primitivement blanche et Mohammed ibn Nâfi al- Kbozâî , qui assista en 339 à la réinstallation de la pierre et qui put l’examiner avec soin , déclare que la couleur
1) Voyez Defrémery, Mém. cThist. orient., I, ]? — 22.
2) Barton, II, 1B4, 193; Dozy, Islamisme, p. B (trad. de M. Chauvin, p. 8 et suiv.), Wüstenfeld, Oeschichte der Stadt Médina, p. 2B. Comp. iVzrakî {Chron. Mecc. I), p. 229, 1. 7 a. f.
noire n’était qu’à l’extérieur ') et que le reste était d’un ton clair ®). On connaît à ce sujet la fable populaire qui attribue le changement de la teinte au contact des pécheurs. Ce qu’il y a de certain , c’est que tous ces baisers et ces attouchements n’ont pas contribué à rendre la pierre plus blanche. Mais les anciennes traditions arabes , celles spécialement qu’on trouve chez Azrakî , donnaient une tout autre explication de ce phénomène ; entièrement inconnue aux deux voyageurs européens , elle n’a pu par conséquent être vérifiée par eux: elle consiste à dire que la couleur noire est une suite des nombreux incendies du temple , particulièrement de celui qui eut lieu du temps d’Abdallah ibn Zobaïr en 64 et qui eut encore pour le monument sacré d’autres effets funestes dont je parlerai plus bas.
Le culte rendu à cette pierre était tellement enraciné chez les compatriotes de Mohammed et chez le prophète lui-même, qu’il se crut obligé de le laisser subsister et de lui donner la consécration de sa religion. D’après la légende c’était lui qui , par un pur effet du hasard , aurait posé la pierre de ses propres mains lors de la restauration du temple et avant qu’il eût reçu sa vocation de prophète. En admettant que tout cela ne soit qu’une fable , comme le pense M. Sprenger , toujours est-il que cette fable est d’ancienne date et prouve combien le culte
2) Aboa ’l-Mahâsin II, 331; Chron. Mecc. III, 166.
3) Chron. Mecc. I, 32. 137, 153. Comp. 227, 232, 233.
4) Bas Lebeu und die Lehre des Mohammed I, 163 et suiv. Il a certainement raison si la forme du récit qu’il nous donne est celle de l’original. Comp. Azrakî (^Chron, Mecc. I), p. 28 et suiv., 106, 109, 116, 117, 144.
de la pierre avait profondément pénétré dans tout l’Islam* Qu’on lise dans Azrakî ce que les pieux Musulman en pensaient: «c’est la main droite de Dieu sur la terre ; il la tend à ses serviteurs comme un homme [donne la main à son frère. Celui qui n’a pu rendre hommage à l’Envoyé de Dieu durant sa vie, n’a qu’à passer la main sur cette pierre angulaire et il aura rendu hommage à Dieu et à son Ministre. Au jour de la résurrection elle aura deux yeux pour voir et une langue pour parler et pour témoigner en faveur de ceux qui l’auront baisée dans la sincérité de leur cœur.” A l’origine on lui attribuait de grandes vertus médicales; mais elle les aurait perdues, tout comme sa blancheur primitive , par suite des attouchements impurs. Ici donc l’Islam allait plus loin que les gens sensés des temps de V Ignorance , qui savaient très-bien qu’un fétiche en lui-même ne saurait ni faire du bien ni nuire *). Les paroles d’Omar, au moment où il accomplissait les cérémonies sacrées, sont bien remarquables à cet égard*); «Par Dieu , je sais que tu n’es qu’une pierre qui ne «peut ni nuire ni faire du bien et si je n’avais vu l’En- «voyé de Dieu te baiser, je ne le ferais pas”.
On ne pouvait donc porter de coup plus sensible à l’Islam que d’enlever cette pierre. Plusieurs auteurs mu-
2) Lisez 1. c. p. 228.
3) Sprenger, 1. c. p. 263.
4) Azrakî, 1. c. p. 228. La coutume d'embrasser la pierre, quoique antéïslamique, était de date relativement moderne; v. Belâdzorî, Ansdb alaschrdf, e'd. Ahlwardt (Anonjme Arab. Chronik), p. 230, 1. 7 a f. et sniv.
sulmans prétendent que le but des Carmathes était de substituer Labsâ à la Mecque , pour en faire le but des pèlerinages, puisque la pierre était Faimant qui attirait les hommes de toutes les parties du monde. Mais c’est là positivement une erreur. D’une part il est certain que le principal dessein d’Obaïdallah et d’Abou Tâhir était de profaner la Mecque , de détruire l’auréole qui entourait les lieux saints, d’enlever l’objet principal des hommages pieux et de détruire ainsi la religion tout entière. D’un autre côté, il est prouvé que le culte de la pierre était aux yeux des Carmathes une idolâtrie au maintien de laquelle il ne leur eût pas été facile de se prêter. Les mêmes chroniqueurs disent qu’Abou Tâhir avait bâti en 316 à Labsâ une dâr al-hidjra en remplacement de la Kaaba, Cette ajoute nous montre l’origine de l’erreur. Le mot de dâr al-hidjra {maison du refuge ou de la retraite , asile) était le nom que les Carmathes donnaient à l’habitation du dâï: hôtel du gouvernement dirait- on de nos jours. Hamdân Carmath érigea une demeure de ce genre dans le pays de Coufa , Ibn Hauchab en construisit une dans le Yémen , Abou Abdallah une à Icdjân , Abou Sa’îd une à Labsâ et , en 316 même, les Carmathes de l’Irâk en firent une à al- Mowaffakîya aux environs de Basra ’). Il est évident
1) Cotb addîn {Chrou. Mecc. III), p. 162, 166; Nâciri Khosrau, Sefer Nameh, p. 229; Abou ’l-Mahâsin, II, 232; Ibn al-Djauzî f. 154 r.
2) Comp. de Sacy, Introd. p. 393 et voyez plus bas.
3) Voyez plus haut p. 28 et 31.
4) De Sacy, Introd. p. 449.
5) De Slane, Hist. des Berbères, II, 514.
6) Nâciri Khosrau p. 227.
7) Ibn al-Athîr VIII, 136; Ibn Khaldoun III, 378.
que la fondation de cette dernière a été attribuée à Abou Tâbir par une méprise des chroniqueurs. Ne connaissant pas la destination de cet édifice et ne pouvant croire que la pierre noire resterait à Labsâ comme un objet sans valeur , on se figura le bâtiment comme une sorte de temple, une imitation de la Kaaba, destinée à recevoir l’objet sacré.
Le pillage et la profanation de la Mecque et l’enlèvement de la pierre noire constituent des événements de trop d’importance pour qu’il soit permis d’en parler en passant et sans s’y arrêter.
Au commencement du dernier mois de l’an 317 (janvier 930)^), la grande caravane annuelle était arrivée saine et sauve dans la ville sainte sous la conduite de Mançour le Daïlemite et venait de commencer les cérémonies , lorsque , le 8 de ce mois , le yaum at-tarwiya , ou, selon Hamza et Becrî ®) , le jour précédent, se répandit tout-à-coup la nouvelle qu’Abou Tâbir marchait à la tête de ses Carmathes contre la Mecque. Son armée était forte de 600 cavaliers et de 900 fantassins ^). Ibn Moblib ®) , émir de la Mecque , alla immédiatement à sa
1) Arîb est le seul qui place ces événements en 316. Bèrounî, p. 212, 1. 9, les met au contraire en 318.
3) Man. de M. Schefer, p. 356. Dans la citation de ce passage dans les
Chron. Mecc. II, 241 les mot des oui changés par erreur en
4) Kitâb al-Ot/oiin, man. de Berlin, f. 124 r.
5) La leçon et la prononciation de ce nom sont également incertaines Dzahahî, Abou ’l-Mahâsin et Cotb addîn appellent cet homme
rencontre avec plusieurs personnes de distinction et s’efforça de le l’apaiser au moyen d’argent; mais Abou Tâhir refusa tout. Après un combat où la plupart des défenseurs furent tués, le chef des Carmatbes fit son entrée dans la ville et se dirigea droit sur le temple. Le drame qui suivit fut terrible et défie toute description. La terreur et la consternation avaient saisi et paralysé tous les pèlerins. Pleurant et priant, les pieux fakîhs et les vénérables cliaïkhs se tenaient cramponnés à la couverture de la sainte Kaaba ; les femmes couraient ça et là en jetant des cris d’angoisse , et , au milieu , on apercevait les troupes féroces d’Abou Tâhir massacrant et foulant tout aux pieds , et criant à leurs victimes en joignant la raillerie à la cruauté : srace d’ânes que »vous êtes; vous dites que quiconque entre ici est insviolable; où est-elle donc maintenant cette inviola- ))bilité?” 1)
Ibn al-Djazzâr ®), sur l’autorité d’une personne digne
mais Ibn al-Athîr donne selon le texte de Tornberg et selon Aboul-
féda, et selon la citation dans Pâsî ( Chron. Mecc. II. 204 et
Ibn Khaldoun III, 379); le Kitâb al-Oyoun a Dans ce dernier livre
on trouve Comme selon Mo-
sabbihî (^CJiron. Mecc. 1. c.) ce personnage vivait encore en 321, on ne peut admettre que les chroniqueurs aient raison quand ils affirment, soit en termes formels (Dzahabî, Abou ’l-Mahâsin , Cotb addîn dans les Chron. Mecc. III, 163, Ibn Khallicân, trad. de Slane, I, 428), soit implicitement (Ibn al-Atbîr que l’émir fut tué lors du sac delà Mecque.
1) Chron. Mecc. III, 163; Ibn al-Djauzî, man. de M. Schefer, f. 158 r. La personne qui raconte cette histoire chez Ibn al-Djauzî dit avoir répondu: //ce n’est pas là la signification des paroles de Dieu; le sens, c’est »que quiconque entre ici doit être considéré et traité comme inviolable”. (Voyez le texte dans l’appendice).
2) Kitâb al-Oyoun f, 124 v.; Ibn al-Djazzâr mourut en 396.
de foi, raconte ce qui suit: »Un des partisans des Carmathes pénétra à cheval dans la mosquée sainte. Je gisais là, blessé, au milieu des morts et je ne fis de mouvement que lorsque le cheval mit les pieds sur moi. Je croyais que j’allais mourir. Mais le Carmathe m’aborda et dit: «Connaissez- vous la sourate de l’éléphant (sou- »rate 105)?” — »Oui” répondis-je. — »Et où sont donc «les oiseaux en troupes?” — «Là où Dieu le veut”. — Mais lui: «vous êtes des ânes, dit-il, vous adorez des pierres , «vous faites des processions autour d’elles, vous les baisez et vous dansez en leur honneur ; si vos chefs , qui «vous enseignent ces folies , ne savent pas mieux , il «n’y a que les armes qui puissent faire cesser ces sotti- «ses”. Je compris alors que c’étaient des incrédules {zindic) et les restes de ces rebelles qui s’étaient révoltés après la mort du prophète”.
Pendant plusieurs jours , huit ou six ou onze selon les auteurs , les Carmathes s’abandonnèrent à toute leur barbarie ordinaire dans la malheureuse ville. On mit tout au pillage; on punit la moindre résistance par l’épée ; on saisit un grand nombre d’hommes et de fem-
1) Selon le Kitâb al-Oyoun\ et cela est exact, car il partit le 15 (v ÀAaÂjl j»^.) et il se trouvait certainement encore à la Mecque le 14. En effet Becrî (man. de M. Schefer 1. c.), se fondant sur l’autorité' d’un témoin oculaire, rapporte que la pierre noire fut arrache'e le 14 de Dzou ’l-hiddja, sur l'ordre du chef des Carmathes, par l’architecte Djafar
ibn ahî llâdj („hLc). Comp. aussi Chron. Mecc. III, 164 et Bayâa I,
Ci/
228, 1. 7 a f. Les six jours chez Fàsî viennent de la fausse lecture de 9 au lieu de 7 dans le texte de Becrî (voyez ci-dessus p. 104, note 3).
2) Chron. Mecc. II, 241.
3) Ibid. III, 164; Hamza p. 210.
mes que l’on distribua entre les vainqueurs; et, pour comble de malheur, on enleva la pierre noire et beaucoup d’objets précieux du temple. Seule, la pierre appelée macâm Ibrâhîm , autre monument des temps du paganisme , sur laquelle , d’après la légende , on voyait encore l’empreinte du pied d’ Abraham , avait été soustraite aux recherches des profanateurs et mise en lieu sûr. Mais on emporta la fameuse perle yatima ou sans pareille qui, selon les Mecquois , pesait 14 mitzcâl; les boucles d’oreille de Marie; la corne du bélier d’Abraham et la verge de Moïse , couvertes d’or toutes deux et incrustées de pierres précieuses ; enfin une infinité d’autres objets de valeur qui ne furent jamais rendus ^). On raconte que 1900 ^) ou, selon d’autres, 1700 ^) personnes furent massacrées dans le seul temple et qu’en outre il périt environ 30,000 hommes^); et même , d’après Imrânî ®) , le bruit courait à Bagdad que 70,000 Musulmans avaient été tués dans le territoire sacré (le harâm). On le comprend aisément , il ne faut pas accepter ces chiffres sans critique; aussi l’auteur du Kitâh al-Oyoun nous dit que ce ne sont là que des conjectures ’). Par
1) Cette pierre porte des inscriptions, dont l’une nous a été conservée par Fâkihî , man. de Leide 463, f. 335 v. Un facsimilé s'en trouve dans l’appendice des Israélites à la Mecque par Dozy et un essai d’interprétation à la page 172 du même ouvrage..
2) Arib f. 166 v. 3) Cliron, Mecc.'W, 241.
4) Ihid. 111, 162. Hamza, p. 209, dit qu’il y avait 3000 cadavres autour de la Kaaba.
5) Hamadzânî f. 43 v. dit que le total des tués était de 10,000.
6) Kitâb al-inbd, man. de Leide, p. 166.
7) Voici ses propres paroles:
contre le nombre des troupes d’Abou Tâbir a été diminué par la tradition et réduit jusqu’à 700 hommes ^). La frayeur, l’horreur que les pieux Musulmans éprouvaient au souvenir de ces événements , leur montrait tout comme à travers un verre grossissant ; c’est ainsi qu’il faut expliquer cette circonstance singulière que quelques auteurs ont fait remonter la mort d’Abou Tâhir à l’année 317 et qu’ils lui ont attribué la fin ordinaire des tyrans ®) , celle qu’on raconte aussi d’Antiochus Epiphane , de Philippe II et d’autres; la vérité est qu’il ne mourut qu’en 332 , de la rougeole à ce qu’il semble. C’est encore un produit du même esprit que la légende qui prétend que, lors de l’enlèvement de la pierre, trois chameaux vigoureux succombaient sous le poids en la transportant, tandis qu’à son retour un seul chameau maigre avait suffi et s’était même engraissé ; sans parler d’une rédaction postérieure qui élève le nombre de trois chameaux à quarante De même on met beaucoup d’insistance à rappeler qu’Abou Tâhir, visiblement contrarié dans ses efforts par Dieu lui-même, avait en vain tâché d’enlever le mizâb (la gouttière de la Kaaba) , qui était d’or pur : comme si , dans ce cas , la pierre noire elle-même n’eût pas dû être protégée tout d’abord ainsi que cela avait eu lieu jadis ®). Mais Arîb ne sait encore rien d’un miracle; d’après lui les Carmathes furent empêchés
1) Becrî, man. de Schefer, l. c. ; Chron. Mecc. II, 241.
2) Chron. Mecc. II, 241; III, 166; Abou l’-Mabasin II, 237.
3) Ibn Khallicàn, n. 186, p. 124, éd. Wüstenfeld ; trad. de Slane I, 429.
4) Chron. Mecc. III, 166. Comp. Soyontî, larikh al-Kholafd.
5) Azrakî, dans les Chrrni. Mecc. I, 231.
de monter sur la Kaaba par les traits que les Hodzaïl, tribu qui habitait les montagnes de la Mecque , lancèrent du haut du mont Abou Gobais.
Le butin fait par Abou Tâhir fut immense. Selon le Kitâb al-Oyoun '). il fallut cinquante chameaux pour emporter les dépouilles du temple seul, sans compter les cent mille chameaux qui étaient chargés des bagages et du butin ; et pourtant on avait laissé tout ce qui avait été souillé de sang. Sa retraite par les ravins et les défilés des montagnes lui fut rendue très-difficile par les attaques continuelles des Hodzaïl, qui réussirent à délivrer un grand nombre de prisonniers et à détourner une bonne partie des chameaux de transport. Ce ne fut qu’ après trois jours qu’Abou Tâhir parvint à sortir de cette impasse, guidé par un esclave fugitif des Hodzaïl. Ces Bédouins se conduisirent donc mieux que la populace de la Mecque , dont Hamadzânî nous dit qu’elle prit part au meurtre et au pillage des pèlerins.
Abou Tâhir quittant la Mecque aurait , dit-on , récité les vers suivants ’) :
2) Ce nombre paraît exagéré.
3) F. 44 r. Ses paroles sont;
Bon nombre d’habitants s’étaient retranchés sur la colline rouge dite al-Hamrâ, v. le Tt^d/ al-arous III, 162, 1. 3 a f. Yâcout parle de cette colline I, 163, 1. 3, 10 et suiv.
4) Chron. Mecc. III, 164 et Hamadzânî f. 44 r. On attribue encore à Abou Tâhir ces paroles :
l}i oüii Uibè:;. Ijl » — I — îljj n — 1 — SL IjS
(Chron. Mecc. III, 163 et l’histoire anonyme des religions, man. deLeide 146 , Catal. II, 188. Abou ’l-Mahâsin, II, 237, y ajoute encore quelques
Si cette maison était celle de Dieu , notre Seigneur ,
Il n’eût pas manqué de faire pleuvoir sur nous le feu du
ciel ;
Car nous avons fait un pèlerinage payen
Sans consécration , comme il ne s’en fait plus ni en
Orient ni en Occident;
Et nous avons laissé étendus morts entre Zemzem et
et aç-Çafà
Ceux qui ne cherchaient d’autre seigneur que le maître
de cette maison ^).
Et c’était vraiment un haddj payen qu’ils avaient accompli; ni les Chrétiens, ni les Juifs n’eussent fait pis *). Abou Tâhir avait complètement exécuté son projet : les lieux saints restaient profanés et le palladium avait été enlevé sans qu’aucune puissance divine fût venue défendre le sanctuaire. Les Musulmans , devait-il se dire , ne pourraient tirer de ces catastrophes qu’une seule conclusion, c’est que le culte de la Mecque et par suite toute leur foi n’étaient qu’une superstition. Mais c’est en quoi se trompait le chef des Carmathes. Profondément consternés et pleurant leurs désastres , les fidèles n’en restèrent pas moins attachés à leur religion. C’était la volonté de Dieu ,
mots). D’après le man. 145, il les aurait prononcées à haute voix, assis à la porte de la Kaaba, ce qui aurait été assez ridicule. Je crois devoir rejeter ce vers comme apocryphe, moins peut-être à cause du dernier hémistiche (c’est Dieu qui crée les hommes et moi je les détruis) , que pour la conclusion qu’on en tire. On va voir dans les lignes suivantes , et on en trouvera plus tard des preuves plus péremptoires encore, qu'il était toutà-fait contre les principes d’Abon Tâhir de se faire Tégal de Dieu.
1) Hamadzânî a, au lieu de , Ig „le profit , le gain de cette maison”, leçon qui est peut-être préférable.
2) Ahou ’l-RIahâsin II, 237.
Allah akhar — et-, à défaut de la pierre noire , ils posaient leurs mains à l’endroit qu’elle avait occupé et le couvraient de baisers ^). Anssi souvent qu’Abou Tâbir n’y mettait pas obstacle par la force , la caravane partait chaque année en pèlerinage. En 326 , année où elle n’osa pas se mettre en marche, quelques habitants de Bagdad se hasardèrent même à traverser le désert pour se rendre à la Mecque à pied ; d’autres étaient montés sur des chameaux qu’ils louaient de Bédouins dont ils achetaient la protection ; puis ils revinrent par la Syrie ®).
On donna à cette année néfaste le nom à'année du Djannâhi ; car Abou Tâhir a aussi porté le nom d’al- Djannâbî , de même que son père Abou Saîd , qui , comme nous le savons, était originaire de la ville de Djannâba.
A première vue on serait tenté de s’imaginer que de si grands désastres allaient provoquer une levée en masse chez tous les partisans de l’Islam et les jeter contre les auteurs de ce brigandage sacrilège. Mais on se tromperait fort. L’époque glorieuse des Abbasides était passée ; le grand empire se trouvait dans un état avancé de dissolution; le khalife n’était plus qu’un jouet aux mains des puissants, qui se livraient un combat acharné les uns
1) Chron. Mecc. III, 165.
2) Atîkî dans les Chron. Mecc. II, 242 ; an lieu de il y
lire et au lieu de
3) Chron. Mecc. II, 241, où il faut corriger Ul en De
semblables altérations du nom sont très-fréquentes: p. e. Masoudî VII, 275
dans le beau manuscrit d’Ibn Machkowa'ih que possède M.
Schefer , etc.
aux autres eu le tiraillant chacun de leur côté, et les plus forts étaient ceux qui avaient su amasser le plus d’argent. La disette et l’épuisement avaient pris la place de l’abondance et de la richesse d’autrefois. On avait employé tous les moyens pour battre monnaie. Les gouvernements , les plus hautes dignités de l’état se donnaient au plus offrant. Un brigand notoire , nommé Ibn Hamdî, obtint en 331 d’un ministre, et cela moyennant une redevance mensuelle de 15,000 dénares, le brevet de son industrie ^). Même un homme d’état de la plus grande habileté et de l’honnêteté la plus inviolable tel qu’Alî ibn Isa ne fut pas en état de triompher de la corruption croissante et ses meilleures mesures vinrent échouer devant l’égoïsme des grands. Et les armées ne se composaient que d’auxiliaires , turcs pour la plupart , qui exigeaient une forte solde ; qui , dès que la paie subissait quelque retard , se dédommageaient en pillant ceux mêmes qu’ils auraient dû défendre, et dont les chefs étaient des autocrates. C’est bien une des plus tristes époques de l’histoire que celle qui nous présente les dernières convulsions d’un grand et noble peuple succombant sous la supériorité des barbares , celle où nous voyons le pouvoir passer des Arabes aux Turcs et aux Berbères. A une pareille époque où aurait-on trouvé un moment favorable pour de nobles et grandes entreprises? L’égoïsmè et l’avidité gouvernaient tout. Quel sentiment aurait pu exciter les puissants de ces jours à combattre le Carmatbe? C’étaient des brigands et
1) Defrémery, Em. al-Om., p. 78; Abou ’l-Mahâsin II, 305. Dans ces deux endroits on l’appelle Hamdî et on donne le chiffre de 25,000. Comp. Ibn al-Athîr VIII, 311 et les passages cite's dans l’appendice.
des pillards comme lui. Et comment auraient-ils craint pour la religion, eux qui connaissaient à peine la langue dans laquelle on l’avait prêchée?
En 318 Abou Tâhir fit la conquête de l’Oman et le gouverneur de cette province se réfugia en Perse. C’est Ibn Khaldoun qui nous l’apprend ; il donne , il est vrai, tantôt l’an 315 '), tantôt l’an 317®); mais il ajoute dans le second passage que l’événement eut lieu après l’enlèvement de la pierre noire: il faut donc qu’il se soit passé après 3 17. En soumettant l’Omân , Abou Tâhir était devenu le véritable seigneur de l’Arabie. Il pouvait songer maintenant à poursuivi’e son but principal , la conquête de l’Irâk , pour lequel le moment favorable approchait.
En 319 les Carmatbes s’emparèrent de Coufa. La nouvelle répandit une si grande consternation que la plus grande partie des habitants de Caçr Ibn Hobaïra s’enfuit à Bagdad , où la peur fit fermer les bazars ^). Mais tout se borna à cette alerte. Après s’être arrêté 25 jours à Coufa et dans les environs, Abou Tâhir retourna dans son pays, se proposant de revenir sous peu et bien convaincu qu’il donnerait alors le coup de grâce au khalifat de Bagdad. Il exprime cette opinion dans un poërae dont les fragments suivants nous ont été conservés en partie par Bèrounî et en partie par Abou ’l-Mahâsin :
1 . Mon retour à Hadjar vous a déroutés à l’égard de mes projets,
1) IV. 89 2) Ibid, p 93.
3) Arîb f 181 r. ; Haraza Ispah. p. 213; Abou ’l Mahâsin II, 242
4) Ed. Sachau, p. 214. B) 11, p. 239.
Mais, bientôt, vous aurez certainement de mes nouvelles.